1 – Les comptages de l’Antiquité
Le nom de démographie est récent, dû à Achille Guillard (1799 – 1876), vice-président de la société botanique de France. Le dénombrement des peuples est, lui, fort ancien, remontant à l’ère néolithique, en Mésopotamie. Il suit la sédentarisation de clans de chasseurs-cueilleurs : le site de Jericho est occupé depuis le Xème millénaire avant J.-C. L’apparition d’un habitat stable s’accompagne des premiers écrits, dont le nombre de personnes par site par comptage des individus, parfois dans des regroupements comme l’habitation, le « feu » (ou foyer), le ménage, la famille.
La connaissance précise d’un groupe humain sédentaire aide à la bonne gestion du village, cité, région ou état. La logique est celle du recensement de tous les membres de la population. En Mésopotamie naît la dimension « administrative » : des tablettes d’argile prouvent le dénombrement des habitants, en particulier des hommes – pour participer à des armées ou travaux –, et des richesses – assiette des impôts –. Dès l’origine, la connaissance de la taille d’une population n’est pas la seule finalité et s’accompagne du sexe, de l’âge, des richesses.
A partir du IIIème millénaire, les Egyptiens font des recensements, tout comme les Babyloniens, ou en Asie, les civilisations chinoise (IIème millénaire) et indienne (fin du Ier millénaire). La Chine crée une administration spécifique sous l’égide de « directeurs des multitudes », l’Inde également sous l’empire maurya.
Les cités de la Grèce ne se préoccupent pas trop du dénombrement, même si des traces existent, comme à Athènes. Mais l’organisation est complexe : aux citoyens – au sens grec du mot – il faut ajouter les métèques (personnes parlant grec, mais non originaires de la cité), les barbares (ne parlant pas grec), les esclaves.
Le comptage des citoyens existe à Rome et les cités de droit latin, et est quinquennal. Le premier recensement des familles de « citoyens romains », à fin militaire, a lieu sous Servius Tullius, roi étrusque du VIème siècle avant notre ère, avec des éléments d’état civil : déclaration des naissances et des décès. Les données recueillies aident à définir les bases d’impôts, de recrutement dans la légion et de hiérarchisation des citoyens.
Le verbe latin censeo signifie estimer, évaluer, census désigne estimation, évaluation et aussi « recensement quinquennal des citoyens, des fortunes, qui permet de déterminer les classes, les centuries, l’impôt » (Gaffiot). La fin d’un recensement est marquée par une cérémonie de nature religieuse, la lustratio, d’où le nom de lustre en français pour une période de cinq ans. Globalement, 41 recensements ont lieu entre – 508 et + 47. Le champ s’élargira aux provinces puis aux régions vassales ou conquises, comme la Judée et le célèbre recensement de Quirinius et les incertitudes autour de l’année de naissance du Christ. De leur côté, bien avant la romanisation, les peuples gaulois ont des comptages, au moins des « adultes » en âge de porter les armes.
2 – Le Moyen-Âge et l’apparition des registres
Dès le troisième siècle et le déclin de l’Empire Romain, le temps n’est plus propice aux recensements, lourds et coûteux. Néanmoins, la fin de l’empire en 476 ne supprime pas leur existence. Les rois carolingiens dirigeant l’Europe occidentale (787 – 951, de Pépin le Bref et Charlemagne jusqu’à Lothaire) lancent un recensement des personnes de douze ans et plus et de leurs biens : habitations, ressources agricoles, bétail.
Plus loin, au VIIème siècle, le calife d’Arabie Omar ibn al-Khattab (584 – 644) initie lui aussi un recensement. Nous avons la trace d’un recensement en 1086 voulu par Guillaume le Conquérant en 1066, et aussi en 1183 dans le Royaume de Jérusalem.
Les premiers recensements en France
La France est peu active en connaissance du peuple, sauf pour la dimension fiscale : un registre des tailles (impôts) existe à Paris depuis 1292. La dimension militaire est peu présente, car les armées sont alors souvent composées de mercenaires étrangers. Le droit de lever une armée du royaume sera instauré au XVème siècle par Charles VII puis réaffirmé par Henri III. La guerre de cent ans fait naître le besoin de compléter les compagnies étrangères soit par volontariat et professionnalisation (la future « armée de métier »), soit par conscription via un « tirage au sort ».
La grande innovation des XIIIème et XIVème siècles est due aux registres administratifs des feux. Sont dénombrés les feux puis les hommes, chefs de famille ou pas, en état et en âge de porter les armes. Un autre usage est l’impôt établi par feu fiscal ; sept siècles plus tard, nous parlons toujours de « foyer fiscal ».
Le premier registre est « l’état des parroisses et des feuz des baillies et senechaussées de France » dressé en 1328 par les « officiers de finance » de Philippe VI, roi de 1328 à 1350. Il n’est pas un recensement des individus mais des feux, n’est pas égalitaire et ne couvre pas la totalité du royaume : il manque un quart des paroisses. En fait, l’état de 1328 a pour origine la volonté de Philippe VI de faire financer son armée. Dans les zones couvertes, l’exhaustivité n’est pas assurée : des paroisses manquent, d’autres sont regroupées, d’autres encore sont affectées à des baillies ou sénéchaussées différentes des véritables entités de rattachement. En outre, l’objectif fiscal fait qu’il est probable que le registre des feux ne comprenne pas les familles dispensées d’impôts (nobles, religieux).
A la fin du XVème siècle et au début du XVIème, nous avons des traces de la volonté de Charles VIII (1492), de Louis XII (1503), et de François Ier (1525) de procéder à des recensements de feux : mais aucune archive n’existe. Par contre, il y a des initiatives locales : Strasbourg en 1470, Bourgogne en 1497, Avignon en 1539, Savoie en 1561, Berry en 1565, Paris en 1590, Franche-Comté en 1624.
Les registres paroissiaux
Au XIVème siècle naît une deuxième source de dénombrement : l’état civil, venant de volontés locales ou religieuses, par la création de registres de naissances et de décès même si enregistrer un décès ne donne pas l’âge du défunt.
Après le Concile de Trente (1545 – 1563), les registres paroissiaux deviennent obligatoires pour les autorités ecclésiastiques. Le plus ancien en notre possession est celui de la commune de Givry, en Saône-et-Loire : naissances (via les baptêmes), décès, mariages, ainsi que les sommes versées lors de ces événements, sur la période de 1303 à 1357. Il sera suivi par d’autres paroisses-communes comme Saint Aignan en Charollais (actuel Saint Agnan), toujours en Saône-et-Loire, en 1411, trois dans des paroisses d’Ille-et-Vilaine, à partir de 1451, 1454 et 1479, dans les Côtes d’Armor (1467) ou le Var (1500).
En août 1539 l’ordonnance de Villers-Cotterêts de François Ier rend obligatoire le registre des naissances ; en 1579, Henri III étend cette obligation aux mariages et aux décès. En 1667, pour des raisons de sécurité et éviter d’éventuelles fraudes, pertes ou destructions, Louis XIV exige une tenue en double des registres, la copie étant conservée en sénéchaussée ou en bailliage.
La statistique (même si le mot n’existe pas à l’époque) administrativo-religieuse qu’est l’état civil est certes partielle, imparfaite, et s’ajoute aux recensements rares et non exhaustifs. Une limite de cette nouvelle source est sa tenue par l’Eglise catholique, et les actes concernant les croyants d’autres religions ne sont pas pris en compte, d’où des inégalités régionales fortes. Néanmoins, en 1630, le maréchal Antoine Coëffier de Ruzé d’Effiat, surintendant des finances de 1626 à 1632 sous Louis XIII, décide d’exploiter les rôles de paroisses pour étudier les feux, la population, les terres et les tailles.
3 – Le XVIIème siècle : naissance de la science démographique
Trois noms vont dominer cette période pendant laquelle la démographie devient une science : Vauban en France, Graunt et Petty en Angleterre.
Sébastien Le Prestre marquis de Vauban (1633 – 1707)
En 1664, pour avoir une vision globale du royaume, Vauban demande aux intendants – représentants de l’administration royale – d’établir l’état le plus complet possible de la France, des provinces et des villes. En outre, l’arrivée de la France dans l’est du Canada exporte la démographie. Jean Talon (1626 – 1694), premier intendant de la Nouvelle-France, lance en 1666 un recensement des individus « expatriés », hors religieux, avec recueil du genre, l’âge, l’état matrimonial, le statut, les ressources issues des forêts et du sol, troupeaux d’animaux, bâtiments publics ou religieux.
En 1676, Vauban, alors gouverneur de Valenciennes, lance un « vrai » recensement « tête par tête » couvrant le nombre et la qualification des individus : profil socio-démographique (sexe, enfants, personnel de service, étrangers). D’autres villes prennent le relais : Tours, Dunkerque, etc. Devenu gouverneur de Douai, Vauban y déploie un recensement local en 1682, avec deux innovations majeures : abandon de la notion de feu, création d’un formulaire de recueil standardisé.
En 1694, un recensement national est décidé par Louis II Phélypeaux comte de Pontchartrain, contrôleur général des finances depuis 1690.
Connu pour ses travaux de défense militaire, Vauban a une vision de la mesure et du dénombrement non limité à la seule population ; il aborde les réussites ou les échecs économiques du pays et l’évaluation des performances de son système productif. Il est l’auteur de Méthode généralle et facile pour faire le dénombrement des peuples (publié en 1668) considéré comme le premier livre évoquant la notion de sondage et d’échantillonnage.
John Graunt
En Angleterre, la dimension scientifique s’affirme grâce à deux amis, John Graunt (1620-1674) et William Petty (1623-1687), fondateurs de cette nouvelle science : apparaissent des notions de structures socio-démographiques, les premiers indicateurs prospectifs et projectifs pour dépasser la seule statistique et aller vers l’analyse. Graunt cherche des rapports, si possibles constants, entre la taille d’une population et le nombre de naissances ou le nombre de décès, le nombre d’habitants par feu, le nombre d’habitants par immeuble, créant ce qui sera appelé la « méthode du multiplicateur ». Il jette ainsi les bases de la statistique non pas en tant que recueil de données mais comme science de l’analyse de ces données ; il crée la notion d’estimation et formalise la science démographique, dépassant les comptages divers pour en tirer des généralités. Graunt et Petty fondent l’école dite de l’arithmétique politique.
John Graunt n’est ni mathématicien, ni physicien ; il est « simplement » marchand de draps et échevin de Londres. Vers 1660, probablement influencé par Petty, il s’intéresse à plusieurs décennies de bulletins hebdomadaires de mortalité des paroisses londoniennes. A partir de ces données, il recherche des régularités et des lois générales de comportement, comme le font les physiciens. Il publie en 1662 un ouvrage référence intitulé Natural and Political Observations… upon the Bills of Mortality, ou « Observations naturelles et politiques sur les bulletins de mortalité ».

Page titre de John Graunt (Dom. Public)
Ainsi, il calcule la proportion de personnes nées vivantes étant encore en vie à l’âge t. Sur 100 naissances, 64 personnes sont toujours vivantes à l’âge de 6 ans, 40 à 16 ans, 25 à 26 ans, 16 à 36 ans, etc, et 0 à 86 ans.
Les tables de mortalité (et même la fiabilité) viennent de voir le jour, donnant un sens opérationnel au concept de probabilité conditionnelle : probabilité d’être encore en vie à l’âge t’ sachant qu’on était en vie à l’âge t, t < t’. Graunt trouve des régularités, notamment la saisonnalité des décès (plus fréquents l’hiver que l’été).
William Petty
William Petty est un homme polyvalent, médecin, philosophe, scientifique, doté d’un esprit très rationnel. Comme Graunt, il est l’un des pères de la démographie et de l’assurance. Plus diversifié cependant (certains historiens disent même « dispersé »), il s’intéresse à la philosophie et à une approche quantifiée des mathématiques opérant sur des phénomènes mesurables avec précision.

Page titre de « The economic writings », William Petty
(Editeur Charles H. Hull, Cambridge, University Press, 1899) (Dom. Public)
En arithmétique politique, il publie trois livres. Le premier, en 1662, aborde la fiscalité (Treatise of Taxes and Contributions), que Vauban a peut-être lu pour l’écriture de son dernier livre, La dîme royale, paru quelques semaines avant sa mort en 1707. Le Verbum Sapienti est publié en 1665 et traite des notions de revenu national et de richesse, estimées sur des bases totalement innovantes, dressant les fondements de l’analyse moderne du revenu et des facteurs de production, tout particulièrement du travail. Il anticipe sur ce qui sera plus tard « la comptabilité nationale ». Dans « Essai d’Arithmétique politique » (1682), il étudie la théorie monétaire, la vitesse de circulation de la monnaie, la division du travail, le plein emploi et le rôle de l’Etat dans ce domaine, ainsi que les économies d’échelle.
Personnalité riche, Petty est l’initiateur de nombreux concepts d’étude et d’analyse ; sa pensée est dirigée par les faits et les mesures, dédaignant les « on dit », les anecdotes et les théories non prouvées par la réalité.
4 – La situation en France au XVIIIème siècle avant la Révolution
La construction d’un système se poursuit, toujours pour l’armée, la conscription et les impôts. Les événements aident aussi au progrès de la « statistique administrative ». En 1709, la France connaît un hiver glacial (le « Grand Hyver ») : pendant plusieurs jours – 16° à Montpellier, –17° à Marseille, entre – 11° et – 17° à Paris. Les cultures sont détruites, le nombre de morts est estimé à 600 000, la famine survient. La mesure précise de la population et des ressources devient prioritaire. Mais passer à l’action est difficile. Les initiatives des intendants sont locales. En 1760, le contrôleur général du Royaume demande aux intendants un rapport sur l’agriculture sur leurs territoires administratifs : sur les 37 territoires, seulement trois rapports seront établis.
La deuxième partie du siècle voit se développer les méthodes de Graunt et Petty, calculs et modèles complétant les observations. Des noms : Jean-Joseph d’Expilly (1719-1793), Louis Messance (1734-1796), Jean-Baptiste Moheau (1745 – 1794), Joseph Terray (1715 – 1778).
Dans ses livres « De la population de la France », puis « Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France » publiés entre 1762 et 1770, Jean-Joseph d’Expilly, religieux qui serait maintenant appelé statisticien, recommande de dépasser le comptage des personnes et de s’intéresser aux naissances, mariages et décès annuels, ouvrant la voie, par la méthode des multiplicateurs, aux estimations de population. Cette approche est reprise par Messance et par Terray qui demande en 1772 aux intendants de fournir ces éléments. Ce système fonctionnera jusqu’en 1788.
La question de l’unicité du coefficient multiplicateur, par exemple le nombre de personnes par feu ou par immeuble, se pose. Dans son livre de 1778 « Recherches et considérations sur la population de la France », Moheau propose de corriger les défauts des recensements individuels en utilisant des variables d’autres sources de registres (habitations, impôts), des ratios stables et fiables (par exemple le quotient mariages/naissances), ou des variations saisonnières constatées comme le nombre de naissances et de décès. Il étudie aussi la stabilité de la proportion par genre fille-garçon à la naissance.
Enfin, la démographie va s’ouvrir et s’intéresser au lien entre la croissance des populations et les capacités alimentaires. Les démographes-économistes les plus connus seront l’italien Giammaria Ortes (1713-1790) et, bien sûr, l’anglais Thomas Malthus (1766-1834).
Aujourd’hui, les démographes sont évidemment les héritiers de cette histoire. Mais ils s’inscrivent également dans un mouvement général de transversalité et de décloisonnement des disciplines où statistique, économie, géographie, sociologie, voire psychologie, s’interpénètrent. L’enjeu : apporter des explications et proposer des mesures, au moment où de nombreux pays s’interrogent sur les conséquences de la baisse de la natalité.
Bibliographie
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Gras Pierre, Le registre paroissial de Givry (1334-1357) et la peste noire en Bourgogne, Biblothèque de l’Ecole des Chartes, 100, 1939
Hecht Jacqueline, L’idée de dénombrement jusqu’à la révolution, in « Pour une histoire de la statistique », 2 volumes, (dir. Affichard Joëlle), Economica-INSEE, Paris, 1987
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Mahieu François-Régis, William Petty (1623 – 1687) : fondateur de l’économie politique, Economica, Paris, 1997
Vauban Sébastien Leprestre (marquis de), Méthode généralle et facile pour faire le dénombrement des peuples, Imprimerie de la veuve d’Antoine Chrestien, rue d’Escosse, Paris, 14 mai 1686
Vilquin Eric, Vauban, inventeur des recensements, Annales de démographie historique, 1975
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