Alors que l’on met souvent en avant les effets négatifs du vieillissement démographique sur l’économie, vous avez coécrit, avec Mathilde Munoz, un article qui met en évidence un effet positif de l’implantation des seniors sur l’économie locale en France. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ces résultats ?
Dans l’article que vous évoquez, “Senior Migration, Local Economic Development and Spatial Concentration”, co-écrit avec Marco A. Badilla Maroto, Benjamin Faber, et Mathilde Muñoz, nous nous intéressons à la réponse à un afflux “exogène” de ces “seniors mobiles”, lié au vieillissement démographique et à l’arrivée à la retraite de vagues de nouveaux retraités dans les zones d’origine historiquement liées à une certaine destination. Par exemple, si les retraités parisiens ont tendance à prendre leur retraite en Bretagne, mais que les retraités lyonnais partent plutôt à Nice, une vague démographique d’arrivée à l’âge légal de la retraite plus importante à Lyon qu’à Paris entre deux recensements sera associée à une migration domestique plus substantielle de seniors à Nice qu’en Bretagne. En utilisant ces “chocs” migratoires, notre article montre en effet que l’arrivée dans une zone de jeunes retraités venus d’autres régions tend à stimuler (en termes relatifs) l’emploi, en particulier l’emploi féminin et dans les services, et l’économie locale. Elle conduit même à une augmentation de la population des catégories plus jeunes, attirées ou retenues par ces meilleures conditions économiques.
Les salaires, les prix de l’immobilier, les recettes de taxe foncière, et d’autres mesures d’activité tendent toutes à augmenter en réponse à ces migrations. Ces effets sont particulièrement marqués dans les zones rurales et peu denses, qui peuvent donc voir dans l’amélioration de leur attractivité pour les retraités une stratégie de développement économique viable. Nous trouvons d’ailleurs des effets relativement similaires sur les prix locaux dans un autre article (co-écrit avec Mathilde Munoz et Salla Kalin) portant sur l’immigration de retraités étrangers au Portugal induite par un régime spécial de taxation, le système des “résidents non habituels”.
Néanmoins, je pense qu’il serait abusif de prétendre que ces résultats locaux “contredisent” la vision plus commune d’un effet négatif du vieillissement sur l’économie agrégée. D’une part, il s’agit d’effets relatifs, non absolus: une zone qui reçoit plus de migrants seniors qu’une autre, pour des raisons possiblement exogènes, tend à croître plus vite que l’autre économiquement; mais cela ne nous dit certainement pas qu’un vieillissement national uniforme aurait un effet positif partout! D’autre part, nos estimations neutralisent l’effet de la portion du vieillissement local liée à la démographie “naturelle” d’une région – autrement dit, si nous estimons des effets positifs de l’arrivée de migrants retraités extérieurs dans un canton, nous ne nous prononçons pas sur l’impact, sans doute plus important, du vieillissement “domestique” qui provient simplement des résidents locaux qui “restent en place” et quittent la force de travail. Enfin, en troisième lieu, les retraités mobiles, de facto, contribuent à l’économie locale avec des revenus de transferts issus de prélèvements sur les actifs de l’ensemble de l’économie nationale. Cet effet de transfert net n’opère pas pour le vieillissement d’une économie nationale dans son ensemble (sauf quand on s’intéresse aux retraités qui tirent leurs revenus de l’étranger).
Cependant, comme vous le soulignez, ces effets positifs à l’échelle locale, liés au pouvoir d’achat des seniors, ne doivent pas occulter le fait qu’en équilibre général, ce pouvoir d’achat repose en partie sur la redistribution des revenus des actifs. Après la suspension de la réforme des retraites initialement prévue, quelles sont aujourd’hui les pistes envisagées pour assurer l’équilibre financier du système à court terme, tout en préservant le revenu des actifs justement ?
Avant tout, il est important de faire un diagnostic juste de la situation. Dans un régime par répartition, le niveau de vie des retraités est entièrement assuré, en effet, par des prélèvements sur les actifs. À structure démographique donnée, le choix du taux de remplacement offert aux retraités actuellement en vie est intrinsèquement lié à celui du taux de prélèvement sur les salaires.
Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire moderne et de manière quasi-unique parmi les pays avancés, les retraités français se caractérisent par un revenu disponible médian (ajusté par la taille du foyer) plus élevé que celui des actifs. Ce phénomène est largement accentué par le fait que le patrimoine des retraités est plus élevé que celui des actifs, et notamment leur patrimoine immobilier, ce qui leur procure un revenu implicite associé à l’absence de crédit à rembourser. Dans le même temps, le revenu net disponible des actifs a stagné au cours des dernières décennies. La part du PIB dédiée aux pensions ne fait qu’augmenter et est appelée à continuer sa croissance au gré de l’augmentation de la part des plus de 65 ans dans la population et du choix de la préservation relative de leur pouvoir d’achat.
Dans ces circonstances, assurer l’équilibre financier du système d’une manière juste requiert, en priorité, d’ajuster le niveau relatif des pensions. Cela peut se faire en augmentant les prélèvements qui pèsent sur elles, par exemple, en supprimant l’abattement de 10 % théoriquement lié aux frais professionnels, en alignant les taux de CSG sur les retraités et sur les actifs, ou encore en faisant porter les cotisations maladie sur les pensions pour refléter la plus grande consommation de soins par les retraités. Cela peut aussi se faire de manière plus directe, par exemple via une désindexation des pensions de retraite pendant plusieurs années, qui est un instrument permettant en particulier de réduire les plus fortes pensions et celles qui excèdent le plus les contributions versées. Enfin, cela peut se faire à travers une meilleure prise en compte du niveau de patrimoine dans le versement des pensions et des minima vieillesse, comme l’Allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa).
Au-delà de la question de la soutenabilité financière des retraites, le débat sur la mise en place d’un système par capitalisation, ou d’un système hybride, prend de plus en plus d’ampleur. Dans quelle mesure un tel système pourrait-il à la fois garantir la soutenabilité du système de retraite, répondre aux enjeux de redistribution entre générations et mobiliser l’épargne ?
Un système par capitalisation n’est pas la panacée et ne changera pas le déséquilibre démographique profond que connaissent les économies occidentales, la France au premier rang. Il sera toujours nécessaire de faire peser sur l’économie productive un prélèvement pour assurer la consommation des retraités, que ce prélèvement prenne la forme de revenus du capital ou de taxation directe.
Néanmoins, le système par capitalisation a plusieurs avantages principaux :
- Parce qu’il aligne les incitations individuelles à travailler plus et gagner plus sur le montant reçu à la retraite, il n’a pas les effets de bord désincitatifs de la taxation aujourd’hui implicite dans un système par répartition caractérisé par son opacité et par une certaine dissociation du lien entre cotisations et prestations.
- Ensuite, il permet de moduler l’effort d’épargne au cours du cycle de vie. Aujourd’hui, le taux de prélèvement sur les salaires est fixe à un niveau très élevé de 28 %, entre cotisations patronales et cotisations salariales. Il ne permet pas de prendre en compte les variations de pouvoir d’achat ou de besoins de consommation d’un actif au cours de son cycle de vie. Certains pourraient choisir d’épargner moins les années, par exemple, où ils ont des enfants, ou décident de rénover leur maison, et d’épargner plus quand leur revenu disponible augmente. Même à taux d’épargne donné sur l’ensemble d’une carrière, cette capacité à moduler l’effort est un important avantage du système par capitalisation.
- En troisième lieu, un régime par capitalisation permet d’investir l’épargne des actifs au-delà des frontières nationales. Cela améliore la diversification du patrimoine retraite et expose potentiellement à une croissance économique plus élevée, par exemple dans les pays émergents, que celle disponible à travers le régime par répartition, qui n’offre qu’une exposition à la croissance des salaires français.
- En quatrième lieu, un régime par capitalisation a le mérite de clarifier les droits de propriété sur le patrimoine retraite futur. Dans un régime par répartition, les prestations que l’on s’attend à recevoir sont soumises aux aléas politiques des réformes successives, voire parfois aux compromissions des pouvoirs en place qui choisissent de changer les règles du jeu en cours de route, comme l’âge de la retraite, le niveau des pensions, ou la capacité à cumuler emploi et retraite. À l’inverse, dans un régime par capitalisation, il est plus difficile de modifier les droits accumulés, et cette lisibilité accrue améliore les incitations à l’épargne et au travail.
- Enfin, alors qu’un régime par répartition conduit à une forme de déresponsabilisation individuelle et donc de réduction de l’effort d’épargne, un régime par capitalisation encourage l’épargne privée et potentiellement accroît le stock de capital disponible pour l’économie. Ce phénomène serait plus particulièrement vérifié dans une économie fermée.
Par ailleurs, le rapport Draghi a récemment alerté sur le déclin de la productivité européenne. Selon vous, un système de retraite par capitalisation pourrait-il également constituer un levier pertinent pour mobiliser l’épargne privée européenne et l’orienter vers le financement des technologies d’avenir (technologies vertes, intelligence artificielle, etc.) ?
Je pense qu’il est important de distinguer l’épargne de l’investissement, et autant que possible de ne pas transformer nos politiques d’épargne en politiques d’investissement. Trop souvent, la tentation des gouvernements a été de constituer des circuits de financement en mobilisant des outils fiscaux pour encourager l’épargne à s’investir dans tel ou tel capital que le gouvernement du moment juge productif ou “socialement utile”. À mes yeux, les meilleurs instruments sont ceux qui, d’une part, encouragent l’épargne individuelle responsable pour préparer sa retraite, et d’autre part, améliorent la concurrence sur le marché de la gestion d’actifs pour garantir aux épargnants les meilleurs rendements nets de frais. Ensuite, la question des produits, capitaux ou technologies dans lesquels cette épargne accumulée, gérée par les grands gestionnaires d’actifs, ira s’investir est une question distincte qui relève de la politique industrielle à l’échelle nationale ou européenne. Mélanger les deux, c’est prendre le risque de mobiliser, taxer, voire saisir l’épargne des individus au profit d’objectifs politiques, certainement nobles pour certains, mais qui socialisent une nouvelle fois l’épargne individuelle.
Néanmoins, la mise en place d’un système de retraite par capitalisation est-elle encore envisageable aujourd’hui sans « sacrifier » une génération, qui aurait cotisé sans bénéficier pleinement des retombées de ses contributions ?
Je crois que c’est au contraire l’un des avantages de passer à la capitalisation aujourd’hui. Une génération particulière, celle dite des baby boomers, née au début des années 50, en réalité, a bénéficié d’un rendement excessif sur ses cotisations, supérieur à celui théorique du régime par répartition, qui devrait être égal à la croissance de la masse salariale. C’est donc précisément, à la fois juste et efficace, de faire contribuer par une baisse relative des pensions, cette génération à la transition vers un régime mixte par capitalisation. Une telle transition ne saurait évidemment être immédiate, mais pourrait prendre la forme d’un étage supérieur de capitalisation disponible au-delà, par exemple, du plafond de la sécurité sociale, et qui viendrait se substituer aux cotisations et aux prestations retraites à ces niveaux de salaire. Le financement de la baisse induite des ressources du système par répartition, qui proviendrait du transfert de ces cotisations vers de l’épargne individuelle, se ferait en partie par la dette, et en partie par la désindexation des plus hautes pensions.
Certains s’opposent au financement par la dette d’une telle transition. Pourtant, cela ne reviendrait qu’à reconnaître explicitement la dette très large associée aux promesses de prestations déjà faites, qui pèse, pour l’instant, de manière implicite sur les comptes de l’État et les ajustements budgétaires nécessaires. En quelque sorte, la dette ne naîtrait pas de la transition, elle existe déjà et ne provient que de la promesse de prestations futures du régime par répartition. Elle constitue en quelque sorte une sunk cost fallacy et devrait donc être indépendante de la question de la création d’un nouveau système pour les générations à venir.
Enfin, la disparition progressive de la génération des baby-boomers devrait entraîner, au cours des prochaines décennies, une transmission patrimoniale massive par le biais des héritages. La taxation de l’héritage constitue-t-elle, selon vous, une solution pertinente pour concilier le financement de notre système social et les objectifs de redistribution intergénérationnelle ?
La question de l’héritage est particulièrement intéressante parce qu’elle nous aide à considérer la somme future ou passée des prestations retraites comme appartenant au patrimoine individuel des retraités. Dans un tel monde, le patrimoine des retraités est constitué à la fois de leur patrimoine financier et non financier, mais aussi des promesses de prestations du régime par répartition. Taxer l’héritage revient donc en quelque sorte à taxer en une seule fois les flux de prestations reçus au cours de la retraite.
Personne n’aime particulièrement les impôts, qu’ils portent sur l’héritage ou sur d’autres assiettes fiscales. La question est plutôt, à dépense donnée de notre système social et de notre Etat-providence, quelle est la manière la moins distorsive de collecter les ressources fiscales et sociales nécessaires. L’impôt sur l’héritage, parce qu’il porte sur une assiette relativement moins élastique aux prélèvements et plus inégalement distribuée que le travail, a beaucoup de mérites. Il existe d’ailleurs d’autres avantages à la taxation de l’héritage, notamment le fait que l’on sait que recevoir un héritage plus faible encourage les héritiers à travailler plus, et ainsi à contribuer plus de recettes fiscales et sociales.
Par ailleurs, une large part de cette transmission patrimoniale correspond à la valeur des biens immobiliers accumulés dans une période de taux réels faibles et d’inflation forte par la génération des baby boomers. L’inégalité intergénérationnelle d’accès à la propriété et au logement pourrait se trouver perpétuée par une transmission excessivement concentrée de ce patrimoine immobilier.
- Démographie et retraites : Entretien avec Antoine Levy - 27 février 2026
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