Un modèle né dans l’euphorie démographique

Notre système de retraite par répartition est né dans un tout autre monde. En 1945, au sortir de la guerre, la France était jeune, sa natalité bondissait, la croissance semblait inépuisable et l’espérance de vie restait limitée. Quatre actifs finançaient alors la pension d’un retraité. Dans ces conditions, la solidarité intergénérationnelle paraissait naturelle : les cotisations des uns assuraient sans difficulté le revenu des autres.

Près de quatre-vingts ans plus tard, le décor a radicalement changé. Nous comptons aujourd’hui moins de 1,7 actif pour un retraité, et ce ratio pourrait tomber à 1,3 d’ici 2070. L’espérance de vie à 65 ans dépasse désormais 23 ans, contre 13 ans à la création du système. Autrement dit, chaque retraité perçoit une pension pendant près d’une génération supplémentaire, financée par une population active plus réduite. Ce basculement démographique, silencieux mais implacable, fragilise le cœur même du contrat social de 1945.

Le déséquilibre démographique, racine du malaise

Depuis trente ans, les gouvernements successifs s’échinent à retarder l’échéance par des réformes dites “paramétriques” : repousser l’âge légal, allonger la durée de cotisation, ajuster les décotes. Ces mesures traitent les symptômes sans soigner la cause. Tant que la base démographique se rétrécit, aucune réforme d’ajustement ne peut suffire.

Cette réalité se lit dans les chiffres : les dépenses de retraite représentent près de 14 % du PIB, soit l’un des taux les plus élevés au monde. Chaque actif verse en moyenne près de 1 000 euros par mois pour financer les pensions. Et malgré cet effort considérable, l’État doit injecter chaque année plusieurs dizaines de milliards pour équilibrer le système. La générosité française – un niveau de vie des retraités quasi équivalent à celui de l’ensemble de la population, et un taux de pauvreté des retraités inférieur à celui des actifs – reste enviable, mais elle vit désormais au-dessus de ses moyens.

Une fracture générationnelle en toile de fond

Derrière la mécanique budgétaire, c’est un déséquilibre entre générations qui s’installe. Les retraités actuels bénéficient d’un rendement implicite supérieur à 2 % par an sur leurs cotisations, tandis que les jeunes générations ne peuvent espérer que 0,5 % au mieux. En clair, les premiers perçoivent deux fois plus qu’ils n’ont versé en pouvoir d’achat, quand les seconds cotiseront davantage pour des pensions plus faibles.

Cette inégalité nourrit la défiance. Près de 70 % des Français déclarent mal connaître leurs droits à la retraite, et 84 % anticipent une baisse de leur niveau de vie une fois pensionnés. Pour beaucoup de jeunes actifs, la retraite n’est plus une promesse de sécurité, mais une inquiétude à long terme. Quand le système censé incarner la solidarité devient un facteur de ressentiment, c’est le pacte intergénérationnel tout entier qui vacille.

Le poids de la démographie sur la croissance et l’emploi

Le vieillissement n’affecte pas seulement l’équilibre financier des retraites : il pèse aussi sur la dynamique économique. Une population active qui stagne ou recule freine mécaniquement la croissance potentielle. Dans un pays où le taux d’emploi des 60-64 ans reste inférieur à 40 %, chaque recul démographique se double d’un sous-emploi massif des seniors.

Cette situation entretient un cercle vicieux : moins d’actifs, donc moins de cotisations ; moins de croissance, donc moins de recettes ; et des dépenses sociales qui continuent d’augmenter avec l’âge de la population. Tant que l’on se contentera d’ajuster les paramètres sans repenser le lien entre démographie, emploi et retraite, la pression financière ne pourra qu’augmenter.

Apprendre des pays qui ont intégré la démographie dans leur modèle

Certains de nos voisins ont su tirer les leçons du temps long. La Suède, dès les années 1990, a instauré un système “notionnel” où chaque cotisant dispose d’un compte virtuel retraçant ses droits. Les pensions s’ajustent automatiquement selon l’espérance de vie et la croissance : quand la population vieillit, le système s’équilibre de lui-même. Les Pays-Bas, eux, combinent une base par répartition avec une forte capitalisation collective, gérée de façon publique et transparente.

Ces modèles n’éliminent pas les efforts, mais ils offrent lisibilité, équité et stabilité. Ils ont intégré la démographie comme variable structurelle, là où la France continue d’en faire une contrainte subie.

Retrouver la transparence et diversifier nos leviers

Pour sortir de l’impasse, il faut rétablir trois piliers : la transparence, l’équité et la diversification.

  • Transparence, en créant un compte retraite individuel unique, mis à jour en temps réel, qui permette à chacun de savoir ce qu’il a acquis et ce qu’il peut espérer.
  • Équité, en rééquilibrant l’effort entre générations : les retraités les plus aisés peuvent contribuer à stabiliser le système sans fragiliser la solidarité.
  • Diversification, en introduisant une part de capitalisation collective : non pas pour substituer le marché à la répartition, mais pour mutualiser les rendements du capital au service du bien commun.

C’est précisément sur ce dernier point que notre association, L’Éco à venir, a conduit un travail approfondi. Nous avons simulé plusieurs trajectoires de transition vers un système mixte, moitié répartition, moitié capitalisation, à effort de cotisations constant. Le résultat est clair : la transition est possible et soutenable.

La capitalisation, un complément, pas une menace

La capitalisation souffre en France d’une série d’idées reçues qu’il faut dépasser.

Contrairement à ce que l’on croit souvent, elle n’oppose pas solidarité et rendement. Dans un système bien conçu, la capitalisation collective renforce la répartition au lieu de la fragiliser : elle diversifie les sources de financement et augmente le rendement global du système.

Les simulations que nous avons menées montrent qu’à effort de cotisation inchangé, la retraite moyenne atteindrait environ 2 700 euros par mois, contre 1 660 euros aujourd’hui, si les cotisations étaient investies collectivement dans un fonds sécurisé et productif. Ce supplément ne vient pas d’une spéculation risquée, mais du fait que le capital investi soutient les secteurs les plus dynamiques de l’économie (la capitalisation investit davantage dans le secteur privé dont les gains de productivité son bien supérieur à ceux du secteur public à long terme) et profite des rendements mondiaux.

De nombreux pays l’ont démontré : sur le long terme, les fonds de pension diversifiés obtiennent des rendements réels de l’ordre de 3 à 4 %, bien supérieurs à la croissance moyenne du PIB. La répartition, elle, ne peut distribuer que ce que l’économie produit. La capitalisation, en revanche, crée du rendement additionnel, et donc du pouvoir d’achat pour les retraités futurs.

Un investissement collectif au service du pays

L’idée n’est pas d’individualiser la retraite, mais d’en faire un investissement collectif. L’Éco à venir propose la création d’un grand fonds d’investissement citoyen, public, transparent et accessible à tous.

Ce fonds pourrait disposer d’un capital garanti. Il financerait l’économie réelle : industrie, énergie, innovation, défense, transition écologique. En d’autres termes, notre épargne retraite financerait l’avenir de la nation, tout en générant les revenus futurs de ses citoyens.

La transition vers un tel modèle a bien sûr un coût, mais il est maîtrisable. Nos travaux montrent qu’en combinant une désindexation progressive des pensions les plus élevées et un transfert partiel d’actifs publics vers le fonds citoyen, la charge budgétaire maximale de la transition resterait inférieure à 1 % du PIB autour de 2060. Un effort significatif, mais bien moindre que le coût d’une inaction prolongée.

Une réforme de la confiance et du long terme

Réhabiliter la capitalisation collective, ce n’est pas “marchandiser” la retraite : c’est redonner du sens à l’épargne longue et de la stabilité au système. C’est aussi restaurer la confiance. Chacun saurait que ses cotisations servent à la fois à financer les pensions actuelles et à préparer les siennes. Le lien entre effort et bénéfice redeviendrait lisible, ce qui est aujourd’hui la condition première de l’adhésion sociale.

La démographie, elle, n’attend pas. Elle exige de nous une vision à 30 ou 40 ans, au-delà des cycles électoraux. La France a les moyens techniques, économiques et financiers d’engager cette mutation. Ce qui lui manque encore, c’est la volonté politique d’assumer le temps long.

La retraite, miroir du temps long

La retraite révèle notre rapport collectif au futur. En 1945, elle incarnait la foi dans le progrès démographique et social. En 2025, elle doit incarner notre capacité à concilier solidarité et responsabilité.

Le temps politique est court ; le temps démographique, lui, est patient. Entre les deux, il y a le courage d’un choix : celui d’un système qui ne subit plus la démographie, mais l’intègre.

Et si nous voulons restaurer la confiance dans notre modèle social, il faudra bien accepter que la solidarité ne s’oppose pas à la rentabilité — elle en dépend.

Pierre-Olivier Beffy