Résumé : A partir des années 1990, le débat sur la retraite a surtout mis l’accent sur l’accroissement de la longévité et le vieillissement démographique « par le haut » qui en découle inexorablement. La France apparaissait relativement protégée d’un vieillissement « par le bas » qui aurait été dû au non-renouvellement des générations. Les dernières évolutions de la fécondité suggèrent que cette deuxième forme de vieillissement pourrait maintenant s’ajouter à la première. Ceci conduit à rouvrir la question des effets économiques, favorables ou défavorables, de la croissance démographique. Leur analyse doit tenir compte des dynamiques en partie interdépendantes du capital humain – dans ses dimensions quantitative et qualitative – du capital productif au sens usuel du terme, du capital technologique immatériel, et des ressources naturelles.
La démographie et la question des retraites : l’importance d’un bon diagnostic
Tout au long des années 1970-1980 la question démographique dominante avait été, en France, celle du non-remplacement des générations, sur un mode souvent dramatisé et très à rebours de la pensée néo-malthusienne qui dominait alors le monde anglo-saxon[1]. Ces craintes franco-françaises avaient des racines anciennes. C’est à la précocité de sa transition démographique et à la dénatalité de l’entre-deux guerres qu’étaient imputés beaucoup des reculs dont le pays avait souffert sur la première moitié du vingtième siècle. Ceci avait conduit en 1945 à l’adoption d’une politique familiale généreuse dont la visée nataliste était totalement assumée. Qu’il ait en partie ou pas du tout résulté de cette politique, le baby-boom avait ensuite mis cette préoccupation en veilleuse. Mais, amorcé au milieu des années 1960, le retournement à la baisse de la fécondité avait ravivé les craintes. Il l’avait fait avec un motif d’inquiétude supplémentaire, l’importance prise par un système de retraite très tributaire du dynamisme de la population. Avec une fécondité devenant inférieure au seuil de remplacement des générations, il allait bientôt ne plus y avoir personne pour payer ces retraites, selon une formule beaucoup entendue à l’époque.
Engagé sous cette forme simpliste et radicale, le débat sur les retraites n’était pas très bien parti, car l’argument du non-remplacement s’est vite avéré contreproductif. Il a souvent fait croire qu’il suffisait de revenir au seuil de remplacement pour que le problème des retraites disparaisse, que ce retour soit spontané ou provoqué par une modeste réactivation de la politique familiale. L’écart à combler n’était, de fait , pas si massif que cela. Le combler pouvait également se faire par des flux migratoires relativement modérés. Par rapport à un flux annuel de naissances d’environ 800 000 observé tout au long du baby-boom, une fécondité ayant décroché d’environ 0,2 point par rapport à un seuil de remplacement de 2,1 enfants par femme, c’était un déficit de naissances d’environ 80 000 personnes par an, compensable par un solde migratoire net de même ampleur.
En quoi cette vision était-elle simpliste ? Le problème est que c’étaient des ajustements de bien plus grande ampleur qu’il fallait envisager si on voulait totalement contrer l’effet, par ailleurs bienvenu, de l’allongement de la durée de vie. Les projections montraient qu’il fallait revenir à des niveaux de fécondité bien plus élevés que les totémiques 2,1 enfants par femme, encore plus élevés que ceux qu’on avait connu à l’acmé du baby-boom. Et il fallait pouvoir le faire de manière permanente avec fuite en avant dans la croissance démographique perpétuelle. Il en allait de même pour l’idée de compenser l’allongement de la durée de vie par la politique migratoire.
« Croître ou vieillir » : avait-on vraiment le choix ?
Pourquoi cela ? Quand la mortalité baisse aux âges élevés, la pyramide des âges s’élargit à son sommet : les démographes parlent d’un vieillissement « par le haut ». On peut y remédier soit par une hausse de la fécondité qui élargit la population à sa base, comme l’avait permis le baby-boom, soit par son élargissement en son centre, c’est ce que permettent les migrations de travail. Mais ces suppléments de population vieillissent à leur tour et leur montée vers le sommet de la pyramide des âges génère un nouveau supplément de vieillissement par le haut. Il doit être compensé par des élargissements encore plus conséquents de la base ou du cœur de la pyramide, a fortiori si la mortalité a continué de baisser entre temps, et ainsi de suite.
Tout ceci avait été parfaitement posé dès la fin des années 1950 par A. Sauvy, sous forme du dilemme « croître ou vieillir »[2]. La croissance générée par le baby-boom avait temporairement permis à la population de ne pas vieillir, en tout cas beaucoup moins qu’elle ne l’eût fait à natalité stationnaire. Mais la croissance démographique indéfinie n’est pas une option dans un monde fini, il fallait donc bien que ceci s’arrête. Quand ce moment arrive, on doit réabsorber à rythme accéléré tout le vieillissement qui avait été temporairement neutralisé. C’est ce qui a commencé à se produire autour de 2005 avec l’arrivée à la retraite des premiers boomers et continuera tant que ce sont des boomers qui continueront d’alimenter le flux de nouveaux retraités, jusque vers 2035.
C’est pour faire ressortir ce que tout ceci avait d’inéluctable que l’accent a progressivement basculé du non-remplacement des générations à ces deux questions de l’allongement de la durée de vie et du contrecoup du baby-boom. On pouvait en escompter deux autres avantages. D’une part de porter un message plus positif sur le vieillissement, à rebours des discours déclinistes : vivre plus longtemps est un progrès en soi, même si de nouveaux coûts en dérivent. Et d’autre part de faire passer l’idée que la meilleure façon de faire face à ce coût est de le payer en travaillant un peu plus. Si c’est la durée de vie plus longue qui est l’explication principale du vieillissement, y répondre par la hausse de l’âge de la retraite peut se faire sans pour autant que la durée de retraite ne baisse.
Tel est le discours sur lequel on s’est plus ou moins stabilisé jusqu’à une date récente. Mais la fécondité est maintenant descendue bien plus significativement en dessous du seuil de remplacement, ce qui fait évoluer la donne. Le risque d’un vieillissement supplémentaire par le bas invite à rouvrir le débat sur les effets de la croissance démographique, car les mécanismes en jeu ne sont pas exactement les mêmes que ceux qui interviennent en cas de modifications de la durée de vie.
Les effets d’une démographie trop ou trop peu dynamique : un vieux débat
Ce débat-là est aussi ancien que la science économique. N’y-a-t-il de richesse que d’hommes selon la formule de Jean Bodin à la fin du 16eme siècle, formule que les populationnistes ont souvent repris pour laisser entendre qu’il fallait être le plus nombreux possible ? Est-ce plutôt le trop plein de population qui est à redouter comme le voulait Malthus ? A moins que ce soit Malthus lui-même le seul homme qu’il y ait jamais eu en trop sur terre, comme l’aurait affirmé Proudhon. On se doute que la réalité est plus nuancée que ces trois points de vue extrêmes.
N’est-il de richesse que d’hommes en particulier ? Cette formule a beaucoup trop servi d’argument d’autorité. A l’époque où elle avait été avancée, elle visait à réfuter la croyance mercantiliste naïve que la richesse c’était avant tout l’accumulation de métaux précieux. Il fallait expliquer que cette forme-là de richesse ne servait de rien s’il n’y avait personne pour produire. Et voir dans la force de travail la forme principale de richesse était tout à fait justifié dans des économies essentiellement agricoles avec peu de progrès technique.
Mais la vision contemporaine de la richesse est devenue bien plus multidimensionnelle et on ne peut plus se permettre de ne zoomer que sur l’une de ses composantes en ignorant ses interactions avec toutes les autres. Il y a toujours le capital humain bien sûr, pour employer cet équivalent moderne de la formule de Bodin, mais aussi le capital productif au sens usuel que lui donne la comptabilité nationale, puis le capital immatériel que constitue l’ensemble des technologies dont on dispose pour produire, et pour finir, mais pas des moindres, les diverses formes de capital naturel. Il faut analyser les interactions entre les dynamiques de toutes ces formes de capital et tenir compte de ce que, in fine, l’effectif de la population doit intervenir à la fois au numérateur et au dénominateur de l’équation globale : la population est un facteur de production, c’est à ce titre qu’elle doit figurer au numérateur, mais c’est bien le niveau de vie par tête qui est l’objectif final et non pas la masse totale de la production, il faut donc qu’elle apparaisse aussi au dénominateur.
Des arguments à réévaluer
Soulevons juste quelques exemples de questions qui en découlent, et d’abord l’interaction entre K et L, le capital productif des comptables nationaux et le nombre des actifs qui s’en servent pour produire. Dans le modèle de croissance usuel des manuels, le modèle de Solow, une croissance démographique plus rapide pénalise le niveau de vie plutôt qu’elle ne l’améliore, via ce qu’on appelle l’effet de dilution du capital K. Lorsque la croissance démographique est rapide, une part plus forte de l’investissement a pour seule fonction d’équiper les nouvelles générations de travailleurs d’un capital par tête au moins égal à celui des générations précédentes. L’intensité capitalistique K/L qui est soutenable en régime permanent est donc une fonction décroissante du taux de croissance démographique et le produit par tête est réduit d’autant.
Pendant que la France se préoccupait du risque de dénatalité, ce genre d’argument a beaucoup alimenté, dans le reste du monde, la crainte néo-malthusienne inverse, celle des effets négatifs du fort dynamisme démographique des pays en développement. L’argument pesait d’autant plus si on ajoutait à ce modèle de Solow une hypothèse de rendements d’échelle décroissants ou une problématique d’épuisement des ressources naturelles.
Était-ce à dire pour autant qu’on avait été dans l’erreur de laisser historiquement croitre la population comme elle l’a fait, et qu’il faudrait maintenant se réjouir du fait qu’elle se mette à décroire ? Pour ce qui est du passé, il était légitime d’en douter, les prédictions malthusiennes de la fin du 18eme siècle ne s’étant pas non plus concrétisées. Des arguments de type croissance endogène sont venus, dans les années 1980-1990, rationnaliser ce doute. On a fait valoir que l’innovation avait aussi été boostée par la pression démographique, que ce soit par nécessité – cette pression oblige à produire mieux – ou par génération spontanée – davantage de créateurs pour alimenter la destruction créatrice –.
Qu’en est-il maintenant ? Est-ce encore la démographie stricto sensu qui est le moteur de ce processus ? L’innovation n’est pas qu’une affaire de nombre, il a aussi une dimension qualitative, le niveau de la formation. Si c’est cette deuxième dimension qui prédomine désormais, un nouvel effet de dilution du capital peut apparaitre. A volume total de l’investissement éducatif donné, vaut-il mieux qu’il soit ventilé sur un grand nombre d’individus à former, ou concentré sur un nombre plus restreint ? Faut-il ainsi arbitrer entre « réarmements » démographique et éducatif, ou essayer d’avoir l’un et l’autre ?
Ou alors espérer se dispenser de l’un comme de l’autre grâce à une innovation qui aurait de moins en moins besoin de l’intervention humaine, comme l’imaginent les scénarios les plus optimistes en matière d’intelligence artificielle[3] ? Est-ce cette innovation auto-entretenue qui financera de longues années de vie sans besoin de travailler davantage et malgré le moindre soutien d’une population active en décroissance tendancielle ? Ce scénario-là peut-il être sans coût en termes de pression sur les ressources naturelles ? Car substituer à la pression du nombre des hommes la pression de technologies de plus en plus gourmandes en ces ressources ne ferait que déplacer la question néo-malthusienne des limites à la croissance. Malthus n’avait sans doute pas raison sur toute la ligne, loin s’en est fallu, mais la question des limites à la croissance ne peut être éludée.
[1] Sur cette spécificité française, voir à l’époque Teitelbaum M.S et Winter J.M. (1985) The fear of population decline, Academic Press.
[2] A. Sauvy (1958) « Quelques vues sur l’économie et la population dans le monde », Population, 13(3) : 365-372
[3] Aghion P. et S Bunel (2024), “AI and growth: Where do we stand?”, policy note.
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