Chaque mois de janvier, l’Insee publie un bilan démographique de la France. Les conclusions se répètent d’une année sur l’autre : le nombre de naissances diminue alors que le nombre de décès augmente. Cette double tendance alimente les inquiétudes au sujet d’un « déclin démographique » français. La fin annoncée de la croissance démographique remet en effet en question les fondations de notre modèle socioéconomique. D’une part, elle déséquilibre le financement de la sécurité sociale, fondé sur la solidarité intergénérationnelle. D’autre part, elle fragilise l’innovation, moteur de la croissance économique moderne. Face à ces inquiétudes, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour promouvoir des politiques visant à relancer la natalité. Cependant, les causes fondamentales des comportements de fécondité sont profondes et systémiques. Elles ne peuvent pas être modifiées sans remettre en question les choix élémentaires de notre société, comme l’État-providence, l’égalité entre hommes et femmes, les libertés individuelles et la promotion du capital humain. Ces choix vont de pair avec une natalité faible. Relancer la natalité pour préserver le modèle actuel se heurte ainsi à plusieurs paradoxes.
La baisse de la natalité est un mouvement qui a commencé il y a plus de deux siècles en France et que l’on observe aujourd’hui partout dans le monde. Ce mouvement est la conséquence de quatre choix de société que l’on peut qualifier de progressistes.
Le choix de la fraternité : la socialisation des risques
Quand les états mettent en place un système de sécurité sociale, les enfants perdent leur rôle de bâtons de vieillesse pour leurs parents, ce qui diminue les incitations à avoir plusieurs enfants. L’effet négatif sur la natalité a été montré historiquement en Europe, et plus récemment lors de l’expansion des systèmes de retraites en Afrique australe et au Brésil.
Le lien entre retraites et fécondité nous amène donc à un premier paradoxe. Pour garantir la soutenabilité des systèmes actuels de retraite, il faudrait augmenter le nombre d’enfants afin de maintenir le ratio de dépendance. Or, une pension publique généreuse réduit l’incitation à avoir des enfants. Il y a ainsi une contradiction entre le niveau collectif – plus les retraites sont généreuses, plus la société a besoin d’enfants pour les financer – et le niveau individuel – plus les retraites sont généreuses, moins les individus ont besoin d’enfants pour les soutenir. Cette contradiction devrait être au cœur des scénarios de soutenabilité des systèmes de retraite, mais elle ne l’est pas. Les modèles actuels considèrent la fécondité comme une donnée exogène, alors qu’il faudrait prendre en compte l’effet rétroactif de la générosité des pensions sur les incitations pour mieux comprendre les arbitrages.
Le choix de l’égalité : l’émancipation des femmes
Les sociétés où la natalité reste élevée à l’heure actuelle se caractérisent par une grande dépendance des femmes vis-à-vis de leur famille. Quand leurs droits et leurs perspectives sont limités, les femmes trouvent en la maternité le seul moyen d’assurer leur sécurité économique. L’émancipation des femmes, sur le plan juridique et économique, s’accompagne d’une baisse de la natalité, par exemple au vingtième siècle dans les pays occidentaux.
Certains en concluent qu’il faut revenir sur ces avancées sociales pour sauver l’économie. Sans même parler des considérations éthiques, cette position soulève un deuxième paradoxe : assigner les femmes à la sphère « reproductive » pour qu’elles assurent le renouvellement de la main d’œuvre équivaut à renoncer à leur potentiel « productif ». Une économie sans les femmes, privée de la moitié de son capital humain, ne peut que fonctionner au ralenti. La vraie leçon est de reconnaître que former la nouvelle génération est un travail qu’il faut organiser en même temps que le travail de production économique, les deux sphères étant indissociables. De multiples options existent, qui donnent différents rôles aux acteurs familiaux, aux acteurs publics et aux acteurs privés. Le choix final entre ces options est forcément collectif, car il y a un problème de coordination : chaque couple est contraint par les options disponibles dans sa communauté, qui sont elles-mêmes déterminées par les préférences des autres couples.
Le choix de la liberté : l’affaiblissement de l’institution du mariage
Le fait que les femmes se mettent en couple tard, voire pas du tout, n’est pas nouveau en Europe occidentale. Le continent se distingue par des mariages tardifs et sélectifs depuis des siècles, alors qu’ailleurs, le mariage des femmes a longtemps été précoce et universel. C’est la propagation du modèle européen au reste du monde qui explique en partie la baisse de la natalité qu’on observe partout aujourd’hui. Ce qui nouveau, c’est l’instabilité des unions. La fréquence des séparations semble affecter plus fortement la fécondité des hommes que celle des femmes : la part des hommes qui n’auront jamais d’enfant est supérieure à celle des femmes, et l’écart a rapidement augmenté dans les sociétés occidentales au cours des dernières décennies.
Cette évolution de l’institution du mariage entraine un troisième paradoxe : plus de liberté dans la mise en couple entraîne plus de contrainte dans la réalisation du désir d’enfants. Dans de nombreuses sociétés, la part des individus qui déclarent ne vouloir aucun enfant est en-dessous de la part qui n’aura finalement pas d’enfants. L’absence de partenaire stable au moment où il est possible d’avoir des enfants explique une partie de cet écart. À l’échelle individuelle, le célibat semble résulter de décisions personnelles. Mais il est également l’aboutissement d’une chaîne de décisions prises par d’autres personnes, qui ont choisi de se mettre en couple, et de se séparer. À l’échelle du groupe, les flux entrants et sortants s’équilibrent de manière mécanique. Les décisions individuelles ont donc une externalité : les choix des uns contraignent ceux des autres de manière indirecte, par des décisions en cascade.
Le choix de la « qualité » : l’investissement parental
Dans les économies modernes, fondées sur le capital humain et la connaissance, les parents consacrent une part substantielle de leur temps et de leurs revenus à chacun de leurs enfants. Cette intensification de l’investissement parental contraint les couples à limiter le nombre de naissances pour pouvoir donner toutes ses chances à chaque enfant. Certains investissements sont productifs et souhaitables, car ils facilitent le développement du capital humain, même s’ils peuvent alimenter une fuite en avant dans les dépenses éducatives. D’autres investissements sont, en revanche, de purs signaux d’appartenance : ils permettent aux parents de se distinguer en tant que groupe dominant.
Un quatrième paradoxe apparaît : il serait dans l’intérêt de tous les parents de ne pas investir des montants aussi élevés dans ces signaux. Cependant, aucun parent ne souhaite être le premier à sortir de la course. Par conséquent, la fuite en avant continue. En théorie, les gouvernements ont un rôle à jouer pour briser le cercle vicieux et aider les couples à se coordonner sur un niveau d’investissement raisonnable. Mais en pratique, il est difficile d’intervenir et de faire la distinction entre investissements productifs et signaux d’appartenance.
En conclusion, la baisse de la natalité s’explique par un mouvement global vers plus de prospérité économique et de liberté individuelle. Historiquement, les sociétés prospères et libérales ne sont pas très fécondes. Étant donné ces déterminants structurels, est-il possible que la natalité remonte et se stabilise durablement au-dessus du seuil de renouvellement des générations (2,1 enfants par femme) en France ? De manière purement spéculative, on peut envisager trois scénarios : l’effondrement des systèmes de protection sociale et d’épargne laissant la famille comme seul filet de sécurité ; le retour à une société patriarcale dans laquelle les femmes n’ont plus d’autonomie ; la fin du travail, avec l’automatisation des tâches productives et la redistribution de la valeur sous forme d’un revenu universel généreux. Dans les deux premiers scénarios, les individus se retrouvent contraints, par nécessité économique ou injonction sociale, à avoir des enfants, alors que c’est une forme d’accomplissement personnel dans le troisième scénario. Ces trois scenarios semblent peu probables à moyen terme.
La question qui s’impose n’est donc pas tant de savoir comment relancer la natalité pour sauver notre modèle économique et social, mais plutôt comment adapter notre modèle à un régime de décroissance démographique. Il existe un large éventail de politiques économiques pour permettre à chacun de contribuer pleinement à l’effort productif. Le premier levier consiste à augmenter la productivité du travail grâce à l’innovation. Deuxièmement, il s’agit de mieux mobiliser et valoriser les compétences des individus sur l’ensemble du cycle de vie, de la naissance à la fin de carrière, pour améliorer la santé, l’éducation, et l’insertion professionnelle à tout âge. Le dernier levier d’action nécessite de réformer le système de protection sociale selon les préconisations de la Cour des Comptes pour assurer le redressement pérenne des comptes sociaux, notamment les dépenses liées aux retraites, à la dépendance et au système de santé. En d’autres termes, il faut changer l’économie en réponse à la démographie, et non pas l’inverse.
Pour aller plus loin : voir l’article « Family institutions and the global fertility transition » écrit par Paula Gobbi, Anne Hannusch et Pauline Rossi, et publié dans le Journal of Economic Perspectives (Vol. 40, No. 1).
Commentaires récents