L’actualité a mis en avant une baisse récente de la natalité en France, qui s’inscrit dans un mouvement mondial et durable. Dans les décennies à venir, c’est cependant plutôt le vieillissement de la population et la montée des besoins d’accompagnement de personnes dépendantes qui vont marquer la situation démographique du pays. L’institut national des études démographiques (INED), organisme public de recherche, participe aux côtés de la statistique publique à la compréhension des évolutions de nos populations, avec des approches disciplinaires variées, qui font une bonne place aux méthodes statistiques, sans qu’elles soient hégémoniques.
Pour la France, les démographes prévoyaient un solde naturel négatif, mais pas dès 2025
La question démographique, et singulièrement celle de la natalité, s’est imposée dans le débat public en ce début d’année, car 2025 a été celle d’un « croisement des courbes » : celle du nombre de décès, dont la croissance est ancienne et attendue, a rejoint celle du nombre de naissances, en baisse rapide. C’est symboliquement fort et cela a frappé les esprits. Ce croisement était écrit dans la pyramide des âges : le nombre important de naissances dans les décennies d’après-guerre, puis le ralentissement de la natalité à partir des années 1970 rendait inéducable, à un moment où à un autre, la survenue d’un solde naturel négatif. Cependant, les démographes s’attendaient à ce qu’il intervienne plutôt entre 2030 et 2040.
Il faut avouer que la rapidité et la durée de la baisse de la natalité au cours des 15 dernières années ont surpris. Cette baisse du nombre des naissances ne s’explique pas par la baisse du nombre d’hommes et de femmes en âge d’avoir des enfants, mais bien par celle de la fécondité à un âge donné, qui est résumée dans l’indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) qui est passé de plus de 2 enfants par femme en 2020 à moins de 1,6 en 2025. On a déjà connu des périodes de baisse de la fécondité en France, dans les années 1980-1995 notamment. Mais ces années de fécondité -relativement- faible s’expliquaient en partie par une modification du calendrier des naissances (l’âge moyen des mères à la naissance du 1er enfant est passée de 24 ans en 1970 à 29 ans en 2023), et pour partie aussi, par la conjoncture économique. Au final, toutes les générations de femmes -et d’hommes- vivant en France ont eu plus de 2 enfants en moyenne jusqu’à la génération née en 1985.

Graphique et données disponibles : https://www.ined.fr/fr/node/3699#histoire-natalite-fecondite
Une remontée importante de la fécondité dans les années qui viennent est peu probable
Les démographes considèrent désormais que la baisse est durable et ils n’anticipent pas de remontée importante de l’ICF dans les années qui viennent. La première raison est que la baisse actuelle concerne toutes les classes d’âges, y compris les mères de plus de 35 ans : on ne voit plus de perspective de « rattrapage » en fin de vie féconde. On observe également cette baisse dans toutes les catégories sociales, à tous les niveaux de revenu, et aussi bien dans les territoires ruraux et les petites villes que dans les métropoles.
Par ailleurs les résultats de la dernière enquête « Relations familiales et intergénérationnelles » nous apprennent que les intentions de fécondité sont nettement inférieures à ce qu’elles étaient en 2005. Par exemple chez les adultes de 30 à 34 ans : en additionnant les enfants déjà nés et les intentions d’en avoir à l’avenir, la moyenne est passée de 2,6 à 1,9 enfants. Des baisses sont observées à tous les âges, pour les hommes comme pour les femmes, dans toutes les classes sociales, et pour toutes les origines géographiques. La « taille idéale » de la famille est elle aussi en baisse : de 2,7 enfants en moyenne en 1998 à 2,3 en 2024. Là encore, la diminution est significative à tous les âges : il ne s’agit pas d’un phénomène propre aux jeunes générations.
Enfin cette tendance n’est que la traduction française, décalée et accélérée, de ce qui a été théorisé sous le nom de «deuxième transition démographique » : aujourd’hui, mis à part la majeure partie de l’Afrique et quelques pays d’Asie, les femmes et les hommes ont en moyenne moins de deux enfants tout au long de leur vie partout dans le monde. La France s’est longtemps différenciée des autres pays européens, pour lesquels la descendance finale est nettement inférieure à deux depuis les générations nées dans les années 1970 : beaucoup considéraient que la France, sans doute du fait de sa politique familiale, de logement et d’éducation publique, échapperait au mouvement mondial de baisse de la fécondité.

Données de la figure disponible :
https://www.ined.fr/fr/publications/editions/population-et-societes/les-francais-es-veulent-moins-d-enfants
Les raisons de ce mouvement ne sont pas uniquement conjoncturelles (situation économique) ni localisées (évolutions des politiques familiales nationales) : elles sont mondiales, sociétales et probablement durables. Les jeunes générations considèrent qu’elles ne sont pas tenues d’avoir des enfants par devoir ou par tradition, elles sont sensibles au coût de l’éducation de leurs enfants, voient leurs perspectives économiques comme incertaines et prennent en compte les contraintes que la maternité fait majoritairement porter sur les femmes. Avoir un enfant ralentit la carrière des mères alors qu’elle accélère celle des pères, sans parler des écarts persistants entre hommes et femmes dans la répartition de la charge éducative au sein des couples. Enfin l’inquiétude croissante quant au changement climatique, à l’affaiblissement de la démocratie, et – de manière plus globale – aux perspectives pour les générations futures pèsent sur les intentions de fécondité.
Plus de personnes âgées dépendantes dans les générations futures
Même s’il y aura encore, pendant vraisemblablement plusieurs années, moins de naissances que de décès en France, la population du pays ne devrait pas décroître, car le nombre de ceux qui viennent s’installer en France restera probablement supérieur à celui des départs. A court terme, la baisse du nombre de naissances va diminuer la pression sur le système éducatif (c’est déjà très visible dans les écoles maternelles et primaires), puis faciliter l’entrée sur le marché du travail.
Pour les dix ou vingt années à venir, le principal sujet démographique sera l’augmentation du nombre de personnes âgées dépendantes : cela constitue un défi complexe car c’est une situation que l’on n’a jamais connue avec une telle ampleur. Plusieurs équipes de recherche à l’Ined travaillent sur ces sujets. Elles analysent par exemple la diversité des histoires de vie des personnes appartenant aux futures générations de seniors, qui sont différentes des générations précédentes : c’est le regard spécifique de démographes. Leurs trajectoires professionnelles, mais aussi personnelles, ont souvent été plus heurtées. Les situations des femmes et des hommes au moment de la retraite, puis de l’entrée dans la dépendance, sont, en moyenne, différentes, et les spécificités de genre ne sont pas les mêmes selon les générations, ni selon les catégories sociales.
La construction des inégalités sociales, mais aussi entre les genres tout au long de la vie, est un des principaux axes de travail de l’Ined, qui mobilise à la fois des enquêtes et des sources administratives, en croisant autant que possible biographies professionnelles, familiales et de santé. Sont également analysées les politiques publiques relatives à la dépendance, en France et à l’étranger, et leurs impacts effectifs sur les personnes concernées.
Dans ces domaines, il y a des interactions entre la statistique publique et la recherche, par exemple quand il s’agit de mesurer et de prédire ce que l’on appelle « l’espérance de vie en bonne santé » ou de relier la situation familiale d’un individu avec sa probabilité, en cas de dépendance, d’intégrer un établissement d’accueil.
De beaux défis en perspective pour les chercheurs et les chercheuses de l’Ined !
L’Ined : un organisme public dédié à la population, au carrefour de la statistique publique et de la recherche
Depuis 80 ans, l’Ined fait avancer la compréhension des populations en multipliant les approches et les méthodes
L’Ined est un organisme public de recherche : sa mission essentielle est de faire avancer la connaissance scientifique des populations. Depuis sa création en 1945, ses travaux dépassent celui de la stricte démographie quantitative, qui consiste à dénombrer la population et à modéliser mathématiquement ses mouvements. L’Ined travaille à décrire et comprendre les transformations à l’œuvre au sein des populations, celles en lien direct avec la dynamique de population (fécondité, migrations, mortalité) mais aussi plus généralement une vaste gamme de thématiques qui y sont associées (mobilités, conjugalité, logement, éducation, santé…) en analysant les déterminants de ces événements et les inégalités (de genre, sociales, économiques, selon l’origine…) qui les traversent. Pour cela, l’Ined rassemble plusieurs disciplines des sciences sociales : démographie, sociologie, économie, histoire, géographie, statistique ou épidémiologie.
Les méthodes sont souvent quantitatives, et les chercheurs partagent avec la statistique publique beaucoup de leurs sources de données, notamment les enquêtes et certaines données administratives. L’Ined dispose d’un important service d’enquêtes, avec des ingénieurs et des techniciens qui assurent la conception, l’organisation des tests et le suivi sur le terrain. Les enquêtes de l’Ined, plusieurs chaque année, sont souvent innovantes, soit sur leurs thèmes (autrefois la sexualité, plus récemment la violence ou les relations affectives), sur leurs champs : l’Ined a été précurseur dans les enquêtes quantitatives sur les personnes sans domiciles, les personnes détenues, les enfants ayant été placés à l’aide à l’enfance,…. L’Ined travaille aussi, en lien avec les statisticiens publics, sur l’amélioration et la modernisation des méthodes d’enquêtes, et est traditionnellement très présent aux Journées de méthodologie statistiques organisées par l’Insee.
Nos chercheurs et chercheuses utilisent aussi souvent des méthodes qualitatives, et de plus en plus des méthodes mixtes formalisées, pour permettre, sur une même problématique de recherche, de mobiliser des données d’enquêtes représentatives et d’entretiens approfondis auprès d’individus choisis en fonction de critères de sélection précis : ces entretiens éclairent la formulation des hypothèses en amont, et approfondissent l’interprétation des résultats en aval.
Les recherches à l’Ined ne portent pas que sur la France : beaucoup de travaux comportent des comparaisons internationales, et un certain nombre s’intéressent à d’autres aires géographiques, notamment les pays du sud. Outre cet enrichissement international, essentiel pour comprendre et relativiser les évolutions sociologiques à l’œuvre en France aujourd’hui, l’Ined conduit des recherches historiques, souvent sur la période contemporaine (par exemple sur les politiques liées à la natalité et à la procréation assistée), mais aussi sur les siècles passés.
Sur des thèmes proches de ceux de la statique sociale, les chercheurs et les chercheuses de l’Ined ont une démarche d’enrichissement scientifique
Les chercheurs et chercheuses sont tous titulaires d’un doctorat dans une des disciplines des sciences de la population, recrutés après un concours très sélectif, sur la base de leurs travaux en début de carrière et de la cohérence entre leurs projets personnels de recherche et les axes scientifiques de l’Institut. Une fois recrutés, ils sont très libres de leurs thèmes de travail : contrairement à l’Insee, aux SSM (Services Statistiques des Ministères) ou à des organismes publics d’étude, la direction de l’Ined ne leur impose pas leurs thèmes de travail.
Ce qui distingue l’Ined de la statistique publique, c’est qu’on ne va pas chercher à mesurer pour décrire, pour poursuivre une série ou même pour décrire finement la situation d’une population ou d’une sous population, mais parce ce qu’on se pose une question de recherche, on cherche à valider ou invalider une d’hypothèse, elle-même basée sur une approche théorique. La recherche est évaluée par la communauté scientifique internationale, qui mesure l’apport des travaux des chercheurs à la progression de la compréhension scientifique. Cette « évaluation par les pairs »donne une grande liberté aux chercheurs et leur permet des découvertes inattendues et la détection de « signaux faibles » dans nos sociétés.
Cette liberté n’est pas contradictoire avec un fonctionnement très collectif : les chercheurs et chercheuses travaillent au quotidien au sein d’unités de recherche thématique (il y en a 10 à l’Ined), et leurs travaux sont souvent organisés dans le cadre de projets de recherche, qui associent des partenaires nationaux ou internationaux.
L’ENSAE a formé et formera encore des inédiens et des inédiennes
Le métier de démographe « au sens strict », celui qui mesure et analyse les mouvements quantitatifs de la population, est très proche de celui du statisticien : il s’agit de définir des événements sociaux, de les quantifier, de modéliser des relations entre ces événements et de prévoir leurs évolutions. Il n’est pas étonnant qu’on ait toujours trouvé des statisticiens de formation, Ensae ou non, parmi les démographes. Une partie des travaux des chercheurs de l’Ined, notamment sur la mesure ou l’analyse de l’évolution de l’espérance de vie, ou les projections probabilistes de population, s’appuie sur des méthodes quantitatives « à la pointe » de la méthodologie statistique. Au-delà de la démographie stricte, les sociologues, les économistes, et même les géographes ou les historiens de l’Ined utilisent régulièrement les méthodes quantitatives enseignées dans notre école.
En histoire, l’intelligence artificielle facilite aujourd’hui la lecture et l’analyse de gros volumes d’archives, grâce à la reconnaissance des caractères, y compris manuscrits, et à l’analyse automatisée des documents. C’est ainsi que des équipes de recherche exploitent désormais les listes nominatives des recensements du XIXème et du début du XXème siécle, ce qui ouvre un champ d’étude important en démographie historique. Dans un tout autre ordre d’idée, l’intelligence artificielle permet également l’analyse d’images satellites et la modélisation de la répartition sur le territoire des populations, notamment dans les pays du sud.
Références :
Magali Barbieri, 2025, « Une croissance démographique naturelle nulle pour la première fois depuis un siècle dans l’Hexagone », Population (édition française) 80: 13-21. http://hdl.handle.net/20.500.12204/OQZSLJsBE2dxyVyQO_bn
Milan Bouchet-Valat et Laurent Toulemon, 2025, « Les Français·es veulent moins d’enfants », Population et Sociétés: 1-4. http://hdl.handle.net/20.500.12204/ePhq7pcB1jhbuh2E9adp
Pour faire connaissance avec l’Ined : https://www.ined.fr/fr
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