Q1. Aller à la rencontre de citoyens en région, sur le terrain, est une démarche innovante. D’où est partie cette initiative ?
Cette initiative s’inscrit dans l’ambition de l’Insee de « faire parler les chiffres et aller au-devant de tous les publics » et trouve ses sources dans l’attention portée par le précédent directeur général de l’Insee, Jean-Luc Tavernier, dans l’écoute des attentes de la société civile.
L’Insee a développé ces dernières années toute une palette de supports et de canaux pour aller au-devant de tous les publics. L’Insee échange ainsi très régulièrement avec les médias, les acteurs publics, le public académique, et de plus en plus avec le monde enseignant et leurs élèves.
Le projet « L’Insee à la rencontre des citoyens » a pour objectif d’aller « plus loin », de tester un nouveau format d’échanges avec des publics plus éloignés, en proposant une rencontre directe avec des citoyens. Ces rencontres ont pour finalité d’écouter les citoyens et leurs attentes, de mettre en perspective les données statistiques avec certains enjeux concrets du quotidien, et de recueillir des propositions, questionnements voire insatisfactions exprimés, afin de nourrir la réflexion sur des axes d’améliorations possibles pour l’Insee et la statistique publique que ce soit dans les données produites ou dans la façon de les valoriser et de les rendre accessibles.
Ce projet a notamment bénéficié au moment de sa prise de fonction du plein soutien du directeur général, Fabrice Lenglart, et de l’impulsion du directeur de la Direction de la diffusion et de l’action régionale, Alain Bayet ; il s’est traduit, très concrètement, par deux expérimentations tenues, la première le mercredi 3 décembre 2025 à Nantes et la seconde le mercredi 14 janvier 2026 à Marseille.
Q2. Vous avez placé la fiabilité et l’accessibilité au cœur des échanges. Pourriez-vous nous expliquer ce choix?
Pour répondre aux préoccupations des citoyens dans un monde où ils sont de plus en plus assaillis par de très nombreuses données, qui plus est de qualité diverse.
Les citoyens ont besoin d’informations de confiance, mais aussi compréhensibles et facilement mobilisables. Certains peuvent trouver les chiffres produits par la statistique publique trop complexes, insuffisamment expliqués ou sortis de leur contexte dans le débat public.
La circulation rapide de données approximatives ou erronées sur les réseaux sociaux renforce cette exigence. Les citoyens attendent non seulement des chiffres justes, mais aussi des explications claires sur la manière dont ils sont produits, ce qu’ils mesurent réellement et ce qu’ils ne disent pas. Ils demandent aussi à ce que des organismes de référence comme l’Insee les aident à identifier facilement les données fiables parmi les nombreuses données qui circulent.
C’est ce double enjeu, fiabilité et accessibilité, qui a structuré l’ensemble des échanges.
Q3. Comment les rencontres ont-elles été organisées et qui y a participé ?
Le « top départ » a été donné par le comité de direction de l’Insee le lundi 1er septembre 2025 ; trois mois plus tard, la première rencontre prenait place à Nantes.
Cette réalisation en « mode commando » a été rendue possible par l’implication d’un pilote dédié à l’opération, assurant la coordination globale du projet, en veillant à ce que les objectifs fixés soient atteints dans les délais impartis, et à articuler au mieux les contributions entre les acteurs internes et les prestataires intervenant dans le cadre du projet.
L’opération s’est inscrite par ailleurs dans un cadre collectif de suivi : comité de pilotage stratégique pour valider les orientations, suivre l’avancement des travaux et ajuster les plans en fonction des retours terrain et des contraintes externes, avec une association au plus haut niveau (membres du comité de direction de l’Insee, directrice de cabinet, secrétaire générale du Cnis…) ; comité de pilotage opérationnel resserré autour du pilote de l’opération, des directeurs régionaux et chefs de services études de Nantes et Marseille. Cette gouvernance a permis d’assurer une coordination efficace entre les différentes entités impliquées.
Une préparation rythmée ! Toutes les semaines, des avancements déjà constatés, des arbitrages à prendre, des nouvelles étapes à lancer… C’est d’ailleurs grâce à des sous-groupes dédiés à des facettes spécifiques de cette démarche que les rencontres ont pu se dessiner en quelques semaines à peine, depuis une page blanche. Fait remarquable : ces sous-groupes ont été des points de rencontre entre les acteurs nationaux (les directions métiers de la direction générale) et les acteurs régionaux… qui, d’emblée ont fait équipage commun. S’y ajoute la contribution de services statistiques ministériels (SDES, Drees, SSM SI et SSM Justice) également associés au dispositif. Enfin, parce que ces rencontres de portée nationale ont été résolument inscrites dans leurs territoires, deux directions régionales ont porté la définition des stands, le contact avec des citoyens, la logistique des évènements, et activement contribué à la communication de chaque évènement.
Q4. Vos réunions ont eu lieu en soirée. Pourriez-vous nous dire comment elles ont été imaginées ?
Nous avions à l’esprit une itinérance apprenante. Les soirées ont été conçues comme un parcours progressif, permettant aux participants d’entrer à leur rythme dans la discussion. Elle s’articulait autour de trois temps complémentaires : un accueil et une libre déambulation autour de stands thématiques, une séquence plénière mêlant projection vidéo avec des témoignages de citoyens de Nantes et Marseille suivi d’un débat avec le directeur général, puis des ateliers au choix en petits groupes favorisant l’échange approfondi autour de thématiques précises (inflation, pouvoir d’achat, emploi, démographie et diversité, santé, sécurité).
Les thématiques abordées avaient été préparées en amont à partir des grands sujets d’actualité et des attentes identifiées. Le dispositif laissait une large place aux questions et aux préoccupations exprimées spontanément par les citoyens. Les stands notamment ont permis de découvrir la statistique publique sous différents angles : via la fabrique du chiffre (par exemple le métier des enquêteurs, l’organisation du recensement de la population), via ses thématiques (statistiques démographiques, sociales, économiques, environnementales), via sa géographie (la territorialisation des données jusqu’au quartier… et même jusqu’au carroyage)… Des formats ludiques et interactifs, comme des quizz ou des mises en situation, ont aussi été utilisés pour montrer les pièges dans l’interprétation des chiffres, dédramatiser la prise de parole et encourager la participation de tous.
Q5. Ne preniez-vous pas des risques ? Ne craigniez-vous pas d’être débordés par les demandes des citoyens ?
Nous nous étions préparés. Cette crainte avait été exprimée dès la conception du projet. Aller à la rencontre des citoyens supposait d’accepter des questions parfois critiques, imprécises ou éloignées du cœur de métier statistique. Ce risque – ou plutôt, cette opportunité – faisait partie intégrante de l’expérimentation. Les échanges ont, in fine, été très constructifs et ont montré le réel intérêt porté par les participants, et ce quel que soit leur profil.
Les équipes ont fait le choix d’une posture d’écoute et de transparence. Cette franchise sur les limites des chiffres, loin de fragiliser l’institution, a été perçue positivement et a contribué à instaurer un climat de confiance.
Q6. Le public s’est déplacé en nombre à chacune de ces deux rencontres. Comment expliquez-vous ce succès de fréquentation ?
Quelque 180 personnes ont participé à la rencontre de Nantes, et environ 230 à la rencontre de Marseille. La forte participation s’explique par une stratégie de mobilisation diversifiée et progressive. Les directions régionales ont combiné des canaux institutionnels classiques (partenaires publics, médias locaux) avec des relais de proximité : associations, réseaux professionnels, établissements de formation ou acteurs de quartier. Un prestataire avait également été mobilisé pour l’enrôlement.
Aucun public spécifique n’était ciblé de manière exclusive. L’objectif était au contraire de favoriser une diversité de profils. Les données de participation montrent une pluralité d’âges et de situations professionnelles. Mais, plus qu’une enquête cherchant à retracer tous les groupes sociaux, les rencontres avec les citoyens ont aussi cherché à préserver la singularité de chaque participant : chaque prise de parole est écoutée et entendue en ce qu’elle traduit des attentes personnelles… dont, bien souvent, découle une portée collective, riche d’enseignement quant aux attentes formulées pour la statistique publique. Pas étonnant que les discussions se soient prolongées bien au-delà des stands, de la projection-débat et des ateliers, lors d’un temps de convivialité qui a permis d’aller encore plus loin dans la compréhension réciproque ! Ce succès confirme qu’il existe une réelle appétence pour des espaces de dialogue ouverts, dès lors que le cadre est accueillant.
Q7. Des questions inattendues ont-elles bousculé le cadre ?
Oui, à quelques reprises, mais sans jamais mettre à l’épreuve le cadre de discussion. Certaines interventions ont déplacé le débat vers des enjeux sociaux, politiques ou éthiques plus larges que ceux initialement prévus, ou amenant à s’interroger sur la neutralité et l’indépendance de l’Insee.
Le rôle de l’animateur aura de fait été déterminant. En recentrant les échanges sur les faits, les méthodes et les usages possibles des chiffres, il aura permis de transformer des questions sensibles en discussions constructives. Cette capacité à accueillir l’imprévu tout en maintenant un cadre structuré constitue aussi l’un des enseignements de l’expérience.
Q8. Comment pourriez-vous résumer les points forts et les points faibles de l’Institut révélés par vos échanges ?
Les échanges font apparaître une image positive de l’Institut. Les citoyens reconnaissent son sérieux, son indépendance et la qualité de ses productions. Cette légitimité constitue un socle solide dans un contexte marqué par la défiance envers de nombreuses sources d’information. L’Insee – et de façon sous-jacente, l’ensemble du système statistique public – est généralement perçu comme un « bien commun », favorisant l’exercice de la démocratie par la constitution et la mise à disposition d’une information de référence, à même d’éclairer le débat public.
En parallèle, plusieurs points de progrès sont identifiés : un accès jugé parfois complexe aux données, un manque de proximité, une communication pas assez visible notamment sur les réseaux sociaux et un manque d’explications sur la manière dont les chiffres sont fabriqués. Les thématiques prioritaires, emploi, pouvoir d’achat, démographie, santé, sécurité, révèlent une attente forte de données concrètes, contextualisées et accompagnées d’explications sur leurs limites.
D’une manière générale, il ressort de ces rencontres que les citoyens attendent que l’Insee produise des statistiques publiques plus compréhensibles, mais aussi, plus concrètes et plus utiles pour la vie quotidienne des citoyens ; communique mieux sur le processus de fabrication des chiffres ; élabore une statistique publique plus incarnée et proche du terrain, fondée sur des échanges directs, interactifs et humains.
Q9. La fiabilité est en général une qualité reconnue de l’Institut. Avez-vous recueilli des retours qui le confirment ?
Dans un environnement informationnel saturé et parfois conflictuel, l’Insee apparaît comme un repère stable. Les citoyens distinguent clairement la production statistique elle-même des usages politiques ou médiatiques qui peuvent en être faits.
Cette confiance n’est toutefois pas acquise une fois pour toutes. Elle repose sur la capacité de l’Institut à expliquer ses méthodes, à rendre visibles les incertitudes et à reconnaître les limites de certains indicateurs. La transparence méthodologique est perçue comme une condition essentielle pour maintenir et renforcer cette crédibilité.
La confiance dont bénéficie l’Institut conduit certains citoyens à attendre de l’Insee qu’il aille plus loin lorsque ses chiffres sont mal interprétés ou instrumentalisés. Le message est clair : la responsabilité de l’Insee ne se limiterait pas à produire et diffuser une donnée de référence, mais s’étendrait aussi à apporter des repères, voire des garanties, sur la manière dont elle est mobilisée dans le débat public, et de pouvoir dénoncer des usages détournés.
Q10. Et en matière d’accessibilité ?
Les efforts déjà engagés par l’Insee, notamment sur Internet, sont globalement reconnus. Les participants saluent la richesse des contenus disponibles et la volonté de mise à disposition des données.
Néanmoins, beaucoup expriment le besoin d’un accès facilité et d’une médiation renforcée. L’accessibilité ne se limite pas à l’existence d’un site ou de publications : elle suppose des explications pédagogiques, des exemples concrets, des niveaux de lecture différenciés, et également de diversifier les médias utilisés pour aller là où les gens s’informent notamment être davantage présents sur les réseaux sociaux.
Q11. Vous avez mobilisé du monde et des compétences dans un temps court pour réaliser ces rencontres d’un nouveau type. Cela a-t-il eu un impact en interne ?
Les retours internes sont très positifs.
Les deux événements « L’Insee à la rencontre des citoyens » ont eu un impact structurant sur le collectif Insee. Au-delà de leur portée externe, ils ont constitué un levier de mobilisation interne en fédérant les équipes autour d’un projet partagé, porteur de sens et aligné avec les missions de la statistique publique. Cette dynamique a contribué à renforcer la cohésion entre les agents, à stimuler leur engagement et à donner une visibilité concrète à l’utilité sociale des travaux produits.
Ces rencontres ont également favorisé un décloisonnement accru entre les différents niveaux de l’institution. Elles ont permis de renforcer les liens entre les directions régionales et la direction générale, en inscrivant l’action territoriale dans une stratégie nationale clairement identifiable. Elles ont également contribué à resserrer les relations entre la direction générale et les services statistiques ministériels, ainsi qu’entre les directions régionales et ces mêmes services, en créant des espaces de dialogue autour de problématiques communes.
En donnant à voir, de manière concrète, la complémentarité des rôles et des expertises, ils ont renforcé le sentiment d’appartenance à une communauté professionnelle élargie, dépassant les périmètres organisationnels.
Pensées comme des expérimentations, ces rencontres ont aussi laissé une large part à la créativité des agents et on a pu constater qu’il y avait une réelle force d’innovation qui ne demandait qu’à s’exprimer ! Les rencontres ont aussi eu cet effet, d’ouvrir les portes en interne et de permettre à chacune et chacun – expert national, enquêteur, chargé d’étude, gestionnaire, secrétaire… – de contribuer le jour J.
Q12. Dès à présent, quels enseignements vous paraissent utiles pour de futures rencontres ?
Les enseignements sont nombreux. D’abord, l’importance de maintenir un cadre clair et sécurisant, tout en laissant une réelle liberté d’expression. Ensuite, la nécessité de prévoir davantage de temps pour les échanges, en particulier en séance plénière, afin d’éviter la frustration de questions sans réponse.
Les retours soulignent aussi le rôle clé des partenariats locaux pour toucher des publics diversifiés, ainsi que l’intérêt de formats hybrides mêlant information, échange et pédagogie. Ces éléments constituent une base solide pour envisager la reproduction ou l’essaimage de ce type de rencontres.
La question de futures rencontres est à instruire. L’information collectée durant ces deux premières rencontres peut déjà répondre à de nombreuses attentes ou questions posées et pourra être facilement mobilisée. Dans les deux directions régionales expérimentatrices, une idée de caravane statistique a commencé à germer pour renouveler ce type de rencontres dans d’autres villes plus petites ou dans d’autres départements. Le matériel produit pourrait également être mobilisé lors des journées du patrimoine si certaines directions régionales ouvrent leurs portes.
Q13. Enfin, le collectif qui a porté ces deux rencontres imagine sans doute qu’elles pourraient avoir des suites, notamment pour nourrir le programme de travail de l’Institut. Comment voyez-vous les choses ?
Oui, clairement. Les questions, critiques et propositions formulées par les citoyens constituent une matière précieuse. Elles éclairent les usages réels des statistiques, les incompréhensions persistantes et les attentes prioritaires au niveau global, mais aussi pour chacune des thématiques ayant fait l’objet d’atelier. Certaines remarques concordantes entre les deux rencontres témoignant d’un besoin avéré.
Sans se substituer aux cadres habituels de programmation – en particulier l’expression portée par le Conseil national de l’information statistique – cette démarche ouvre une voie complémentaire. Elle peut contribuer à ajuster certaines priorités, à renforcer la prise en compte des thématiques soulignées par la société civile, à améliorer la communication ou la pédagogie… Un exemple : dès janvier 2026, lors du traditionnel bilan démographique publié par l’Insee, un éclairage complémentaire a été introduit pour prendre en compte une remarque entendue lors de la rencontre à Nantes. Ainsi, l’indicateur conjoncturel de fécondité, d’habitude présenté pour les seules femmes dans cette publication, s’est trouvé également analysé pour les hommes.
Dans un contexte où les chiffres occupent une place centrale dans le débat public et où le risque de désinformation s’accroît, les enseignements tirés des échanges avec les citoyens apportent des éléments de réflexion utiles. En aidant à mieux cerner les attentes et les questionnements autour des indicateurs économiques et sociaux, ces retours peuvent constituer une base pour penser son positionnement, ses modalités de communication et ses priorités à moyen terme. À ce titre, la démarche s’inscrit pleinement dans une réflexion de moyen terme sur le rôle et la place de l’Insee.
- L’Insee à la rencontre des citoyens - 20 février 2026
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