Te voici à la retraite depuis 2019. Peux-tu nous parler de ta jeunesse ?

J’ai une jeunesse que je qualifierais d’insouciante, comme la plupart des enfants. Fils unique dans une famille qui vivait en Algérie avec un grand-père paternel cantonnier et un grand-père maternel mécanicien. L’indépendance de l’Algérie m’amène en classe de 3ème comme interne à Nice. J’ai eu souvent le sentiment d’avoir zappé l’adolescence, d’être passé très vite de l’enfance à l’âge adulte, de l’insouciance à la réflexion.

En 3ème, un de mes professeurs m’a montré l’intérêt des mathématiques, alors que j’étais plutôt intéressé par la littérature, le latin et le grec. Mon père ayant été nommé aux douanes de Sète, je termine mes études secondaires au lycée Paul Valéry, avec des professeurs remarquables dans toutes les matières, qui essayaient d’intéresser au mieux leurs élèves. Premier contact avec le doute et l’incertain, donc avec les probabilités et la statistique en classe de première, en physique, avec l’incertitude des résultats expérimentaux, d’où mon goût pour le non-déterminisme.

Comment as-tu choisi ta voie, et quel est ton parcours ?

Mon rêve était d’être archéologue sous-marin, d’où le latin, le grec et la plongée sous-marine. Mon professeur de mathématiques de seconde et de première, M. Marrill, m’apprend, quelques jours avant le bac, qu’il existe une filière nommée mathématiques supérieures, que j’ignorais totalement. Je passe mon baccalauréat, avec mention, et j’entre comme interne au lycée Joffre à Montpellier en maths sup. Très vite, j’ai de très bons résultats. En février, au cours de la même semaine, je reçois une lettre du lycée Louis le Grand, une du lycée Saint Louis et une du lycée Janson de Sailly me proposant d’entrer en mathématiques spéciales. Nous sommes loin de Parcoursup. J’ai choisi Louis le Grand, toujours interne. Découverte de Paris et du Quartier Latin intellectuel et culturel, théâtre, opéra, spectacles à Bobino ou au Port du Salut. Inimaginable.

La première année de maths spé a été difficile pour moi. J’étais peut-être un peu trop jeune, je n’avais pas la culture scientifique de mes camarades, et nous étions en 1968 avec de nombreux autres centres d’intérêt. J’ai donc redoublé et dès le premier trimestre, j’étais dans les cinq premiers ; effet âge et maturité. En fin d’année, j’ai réussi à peu près tous les concours sauf celui de l’ENS vraiment trop difficile. Premier collé à l’X, j’ai été admis à Centrale, Télécom, Mines, SupElec, Ponts et Chaussées et l’ENSAE.

La hiérarchie des écoles était différente de celle d’aujourd’hui, au moins pour moi. Pas très attiré par les écoles d’ingénieur opérationnel, j’ai contacté M. Edmond Ramis, mon professeur de maths spé, qui savait que j’étais intéressé par la littérature et d’autres domaines. Il m’a parlé en bien de l’ENSAE, école où les mathématiques étaient de haut niveau et traitaient de sujets relativement récents, comme la théorie des probabilités ou la statistique mathématique et l’économie. Me voici donc, en juillet 1969, à l’ENSAE, dans un vieil hôtel particulier du 3ème arrondissement à Paris, reçu par deux professeurs Jean-Louis Philoche et Alain Monfort. Après cette rencontre et notre discussion, mon choix était fait.

Tes années ENSAE et celles qui suivent ?

En parallèle à l’ENSAE, j’ai obtenu en 1970 un diplôme d’études approfondies de mathématiques à Jussieu et en 1972 un diplôme d’études spécialisées d’archéologie à la Sorbonne. Après l’ENSAE, je suis parti en coopération au Cameroun comme professeur à l’Institut de Formation Statistique. Cette première expérience d’enseignement m’a montré que, pour faire un cours, il ne fallait pas seulement maîtriser la matière, mais aussi son environnement, ses utilisations, son histoire, et soigner la présentation et la « mise en scène ». Le Cameroun m’a aussi fait connaître des cultures très différentes de la culture occidentale, et riches, et des personnes passionnantes, comme Jean-Marie Gankou et Daniel Saha. Je soutiens ma thèse en février 1974, puis rentre en France en juillet 1974.

Comment s’est passée ton entrée dans la vie active ?

Edmond Malinvaud, ancien directeur de l’ENSAE et directeur de l’INSEE, me propose un poste de maître-assistant permanent à l’ENSAE : travaux dirigés pour les préparer et les enseigner, en harmonie avec Alain Monfort, professeur de statistique mathématique. Très vite on m’a fait confiance pour faire des cours, le premier étant consacré à la théorie de la décision. Et 1974 est l’année de ma rencontre avec la jeune femme qui sera ma compagne de vie.

L’enseignement est une chose, la recherche en est une autre : premières publications en 1977, travaux de recherche hors du contexte ENSAE-INSEE, participation à des congrès ou colloques, et aux organisations statistiques comme l’ASU (Association des Statisticiens Universitaires) ou la SSP (Société Statistique de Paris), dont l’union donnera la SFDS (Société Française de Statistique).

Te voici donc à l’ENSAE, où tu enseignes en tissant des liens avec le monde de la statistique

La liste des personnes avec lesquelles des liens se créent serait longue à énumérer. Qui dit liste dit oubli. Outre Philoche et Monfort, qui me fait confiance pour rédiger l’annexe de son livre « Cours de Probabilités », il y a le Directeur de l’ENSAE, Yves Franchet, le directeur des études, Paul Champsaur, qui sera plus tard directeur général de l’INSEE et aussi Christian Gourieroux, camarade de promotion, professeur à Toronto, ou Éric Renault, qui a été professeur à Chapel Hill, que j’ai eu la chance d’avoir comme étudiant, Jean-Claude Deville. Et des personnes à l’ASU ou la SSP : quelques noms, dans l’ordre alphabétique, Henri Caussinus, Jean-Jacques Droesbeke, Yves Escoufier, Bernard Fichet, Georges Le Calvé, Jean-Louis Piednoir, Gilbert Saporta sans oublier Marie-Jeanne Laurent-Duhamel, dont la présidence de l’ASU a compté.

Quels sont les grands moments de ta carrière, de tes projets, de tes activités fin 70 – début 80 ?

Après avoir appris à faire des cours, à bâtir des contenus et à rédiger des polycopiés, d’autres moments vont arriver. Je quitte l’ENSAE en 1978 pour diriger le système unifié de statistiques d’entreprise  (Suse) ; absolument passionnant, c’était des Big data alors que personne n’en parlait : ensemble exhaustif des données fiscales de toutes les entreprises françaises. J’ai eu la chance de piloter une grande étude par échantillonnage sur l’artisanat français, très « politique ». Passant de la théorie à la pratique, je découvre la dimension de management, ce qui était nouveau pour l’enseignant-chercheur que j’étais : trois années riches. Mes premières publications sont liées à ces travaux sur les entreprises, dans la revue de l’Insee Économie et Statistique : bilan de la politique économique de l’État sur le système productif.

En 1981, j’ai postulé pour être directeur régional de l’INSEE à La Réunion. M. Malinvaud m’a demandé de revenir à l’ENSAE, d’une part comme professeur et directeur des études, et d’autre part pour travailler, avec Jacques Mairesse, alors directeur de l’école, à la création d’une nouvelle grande école basée sur l’une des deux filières de l’ENSAE appelée CGSA. Je me souviens de ses mots : « Je veux que vous fassiez de l’ENSAE-CGSA l’ISUP des grandes écoles ». L’approuvé ministériel de création de la future ENSAI sera obtenu en 1984.

En recherche, j’ai eu la chance de travailler avec Alain Trognon sur le concept, très innovant, de robustesse en statistique, et avec Vladimir Vapnik, l’un des pères du machine learning, en Intelligence Artificielle.

Début des années 80, tu as 30 ans. S’ouvre une période de 10 ans qui va être importante. Peux-tu nous en donner les points forts ?

A l’ENSAE, j’ai été successivement professeur, chercheur, directeur des études jusqu’en 1987 puis directeur de formation. En recherche, il m’apparaît que, bizarrement, quand on commence à être connu, les papiers sont plus facilement acceptés ; et, en 1985, paraît mon premier livre « Méthodes statistiques » chez Economica. Vont compter les participations aux activités et aux projets des associations statistiques : les JES (Journées d’Étude en Statistique), avec Jean-Jacques Droesbeke et Bernard Fichet, à partir de 1984, puis au niveau européen l’ECAS (European Course in Advanced Statistics) sur le thème de l’analyse des données en 1987. Sans oublier l’entrée au Conseil de l’ASU en 1982, l’élection à l’IIS (Institut international de statistique), le secrétariat de la SSP en 1989, et la présidence des Alumni de l’ENSAE de 1989 à 1993.

En 1986, le thème des JES porte sur les Sondages, et Jacqueline Aglietta, PDG de Médiamétrie, intervient sur l’application aux pratiques de la mesure d’audience des médias.

Je ne peux pas oublier non plus les deux années de travaux préparatoires, coordonnés par Jean-Louis Bodin, pour le congrès mondial de statistique de l’IIS (Institut International de Statistique) tenu à Paris en août 1989, avec, entre autres, un souvenir très fort d’un dîner avec Benoît Mandelbrot, le créateur des fractals.

En 1989, peux-tu nous dire comment tu arrives à Médiamétrie ?

Être dans une grande école, c’est côtoyer des étudiants ayant des carrières brillantes.  En 1989, je me suis posé une question tout à fait personnelle : « serai-je capable de faire comme eux ? ». Donc remise en cause, départ de l’ENSAE en fin d’année 1989 et recherche d’un nouveau travail. Je reçois deux propositions : une à Luxembourg pour coordonner l’ensemble des formations statistiques de l’Europe d’alors ; l’autre était Médiamétrie, suite à un nouveau contact avec Mme Aglietta. Elle m’a demandé si cela m’intéresserait de devenir directeur scientifique de Médiamétrie, société créée quatre ans auparavant pour la mesure d’audience des médias. A la question « en quoi consiste le poste ? », sa réponse restera toujours gravée dans ma mémoire : « le poste n’existe pas, il sera ce que tu en feras ». Aucune description plus précise n’aurait pu être plus belle et alléchante. J’ai accepté, sans même parler salaire.

Pour dire vrai, je ne connaissais rien aux médias, mais je savais que le numérique allait arriver, marquant la fin du signal analogique, ainsi que les Big Data, avec un champ fabuleux de réflexion et d’innovation. C’est ce qui s’est passé avec le développement du web à partir de 1995 et la fin de l’analogique. Le contexte d’arrivée à Médiamétrie a donc été plus que positif.

En outre, j’ai vite vu que la recherche ne se limitait pas au monde académique et que les travaux méthodologiques sur les mesures, leurs dispositifs, leurs indicateurs, sur les comportements individuels, étaient un champ de recherche et de publications nationales ou internationales et de brevets très valorisants.

Devenu directeur général adjoint début 1994, j’ai alors contribué activement à faire évoluer Médiamétrie pour suivre l’accroissement de l’offre médias techniquement et commercialement, et pour cela conforter l’entreprise en signant des accords avec de grands acteurs internationaux, comme Nielsen, Kantar ou, GfK, pour éviter une concurrence frontale.

J’ai poursuivi une forme d’ « enseignement » à travers le plaisir de manager et en tant que professeur associé en sciences de gestion à l’Université Paris 2 à partir de 2001, avec trois personnes de qualités : les professeurs Pierre-Louis Dubois, Mathilde Gollety et Pierre Grégory, avec lesquels les relations se poursuivent toujours. Et heureusement qu’il y avait la possibilité d’enseigner le samedi !

Est-ce que tu vois quelque chose d’autre à préciser sur cette période qui nous mène en 2019, avant de passer à la période suivante ?

Les sujets techniques et scientifiques faisaient partie de ma formation, donc étaient « normaux ». Mais j’ai continué à apprendre sur deux domaines : le premier est l’importance du management, l’écoute et le respect des personnes et de leurs sensibilités. Le second a été la compréhension, le suivi et la gestion d’un marché. Une phrase très sincère pour conclure cette partie : je me levais tous les matins avec un énorme plaisir.

Quelles sont tes orientations à partir du moment où tu es à la retraite ?

La retraite donne du temps libre. Soit on ne l’occupe pas, et les journées sont longues ; soit on essaye de faire passer en priorité des choses qu’on n’avait pas forcément le temps de traiter au mieux. En premier lieu, la famille, voir évoluer les enfants et grandir les petits-enfants. Deuxièmement, profiter de la vie culturelle intellectuelle parisienne.

Et il y a aussi des sollicitations nouvelles ; à part quelques rares conférences universitaires, j’ai deux activités bénévoles. Au sein du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, j’appartiens à la Commission d’évaluation des formations et diplômes en gestion, l’équivalent pour les écoles de « commerce » et de gestion, de la Commission du Titre d’Ingénieur. Cela aide à garder le contact avec la notion de transmission, de suivre les évolutions des diplômes et de leurs contenus.

En 2023, j’ai été contacté par M. Gérard Larcher, Président du Sénat, pour entrer à la Commission Nationale des Sondages, première commission de « sages » créée en France, en 1977, sur les sondages électoraux. La CNS a pour objet la régulation électorale par le respect d’une vision rigoureuse et scientifique, et son activité est, bien sûr, liée à l’actualité politique. D’autres ont suivi, comme la CNIL, l’ARCOM, l’ARCEP.

Tu as souvent mis en évidence le fait que ce que tu recevais, tu avais envie de le partager, de le transmettre, oralement dans des cours et aussi dans des ouvrages ou articles. J’ai l’impression que cette envie de transmettre par des ouvrages est toujours présente actuellement.

Question intéressante : dans un premier temps, quand on est dans l’enseignement et dans la recherche en mathématique, statistique, probabilité ou modélisation, les livres ou articles sont essentiellement théoriques, emplis de concepts et formules. Avec le temps, on s’aperçoit que ces travaux ne sont lus que par des pairs ou des experts, ce qui est très bien, mais leur potentiel de vulgarisation est extrêmement limité. Vient alors l’envie de former des personnes qui ne sont pas du sérail, de s’adresser au plus grand nombre.

Et sur le plan des médias ?

J’ai commencé par rester dans mon domaine, avec un livre sur les modèles mathématiques de la mesure d’audience. Puis je me suis rendu compte que faire connaître l’histoire des médias, c’est-à-dire des modes de communication de l’humanité, allant des peintures rupestres à internet et aux réseaux sociaux, était un véritable sujet : une vision transversale est aussi une vision historique. J’ai toujours adhéré au principe d’Auguste Comte pour qui « on ne connaît bien un domaine que si on connaît son histoire ». L’humanité s’est transformée avec divers modes de transmission, marqués par de grandes ruptures, comme la naissance de l’écriture, de l’imprimerie, des ondes de Maxwell ou de Hertz.

Et en ce moment, j’écris un livre sur « la mesure dans l’histoire de l’humanité », chaque chapitre traitant d’un domaine, quantitatif ou qualitatif, tel que la mesure du temps, des longueurs, des masses, l’arrivée des modélisations, l’économie, l’opinion publique, l’intelligence, etc. Et sans formule.

Aucune formule, c’est une belle fin. Arrivons-en au dernier élément : l’homme que tu es. Quels sont tes goûts, tes éléments de passion ?

Au-delà de la passion pour la transmission, j’ai fait beaucoup de sport, rugby, athlétisme, tennis, natation, plongée, mais, bien sûr, cela s’atténue amplement avec l’âge. J’aime lire écrire, des poèmes, des textes de chansons, que je mets en musique à la guitare. La création prend du temps, dans tous les domaines. Merveilleux à faire. Savoir comment sera rédigé un poème, comment sera composée la musique qui l’accompagne, voilà des sujets passionnants.

En résumé, j’ai beaucoup de plaisir à faire ce que je fais.

Et pour ce qui concerne ta personnalité ? Tes qualités, tes défauts ?

Je crois être assez ouvert aux autres, mais beaucoup diront sûrement le contraire, car faire l’unanimité est un rêve. Est-ce une qualité ou un défaut ? Beaucoup de domaines sont intéressants, et c’est bien d’essayer d’apprendre chaque jour quelque chose. Certains ont dit que j’étais exigeant, et que si je réfléchissais assez vite, il m’arrivait d’être elliptique, trop intuitif, et de montrer une certaine impatience critique par rapport aux gens qui pensent plus lentement. Difficile de changer maintenant.

Pour conclure, que mettrais-tu en exergue dans ton parcours, à l’usage de nos jeunes camarades ENSAE ?

D’abord, le travail, l’engagement sans réserve dans ce qu’on fait, études, recherche, management d’entreprise. Ensuite, la confiance, envers les personnes qui vous challengent et qui vous aident à évoluer, car on leur doit les « petits coups de pouce du destin ». Enfin, la certitude que la rigueur scientifique a sa place partout : je l’ai vécu dans l’enseignement, bien sûr, mais également en tant que manager, en particulier lorsque cette rigueur est le socle de la promesse client.

Propos recueillis par Olivier Béraud-Martin et Jean-Jacques Droesbeke

Philippe Tassi