Une plus forte contamination et une plus forte mortalité due au Covid-19 ont été constatées parmi les minorités ethniques autochtones, comme les Noirs, ou issues de migrations du Sud dans plusieurs pays occidentaux. En France, partant de ce constat, plusieurs analyses ont mis en évidence une prépondérance de facteurs sociaux plutôt qu’ethniques dans ces surcroits de contaminations [1]. Ce second article, appuyé sur des travaux français récents, entend prolonger le débat sur les facteurs explicatifs des contaminations et des décès dus au Covid19, en incluant la dimension ethnique. En effet, s’il n’y pas de référentiel ethnique en usage dans les statistiques françaises, cela ne veut pas dire que l’on ignore tout des différences qui renvoient à la notion d’ethnicité telle qu’elle est catégorisée au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Ainsi, en dépit des réticences françaises à utiliser des catégories ethniques, la statistique publique propose des données sur le pays de naissance et plusieurs enquêtes sur fonds publics ont collecté des éléments d’information sur l’ethnicité.

Le Covid-19 affecte-t-il certains groupes d’origine plus que d’autres ?

Y a-t-il, en France, une différence dans les taux de contamination entre les groupes, notamment autochtone, noirs et maghrébins ? Warszawski et alii. (2020) viennent de publier de premiers résultats de l’enquête Epicov. Cette étude détermine les prévalences au Covid-19, en contrôlant diverses caractéristiques sociodémographiques, mais aussi les consommations d’alcool et le lieu de naissance de la personne ou de ses parents.

L’étude montre que la séroprévalence pour le Covid-19 enregistrée en juin 2020 s’élève à 4,5 % parmi les personnes de 15 ans et plus [2]. La séroprévalence est, selon les autrices et auteurs, fortement affectée par la densité urbaine, le nombre de personnes dans le logement ainsi que la petitesse relative du logement par rapport à la taille de la famille. Les taux de séropositivité s’élèvent avec l’âge jusque vers 50 ans et déclinent au-delà. Si les taux de contaminations sont plus faibles au-delà de 50 ans, les personnes âgées de plus de 65 ans sont beaucoup plus susceptibles de décéder de la maladie. Rester actif, notamment si l’on ne peut recourir au télétravail, cohabiter avec une personne malade, ont été identifiés comme facteurs corrélés à la séroprévalence. Comparés au groupe majoritaire en France, seuls les immigrés nés hors d’Europe présentent un risque intrinsèque de contamination plus fort, non significatif toutefois quand on contrôle les facteurs sociodémographiques et le niveau de vie. Warszawski et alii écrivent que « la différence de prévalence d’anticorps entre les personnes immigrées et non immigrées disparaît complètement lorsqu’on prend en compte les conditions de vie socio-économiques et d’habitat », ce qui confirme les hypothèses suggérées précédemment par Bajos et alii (2020) sur l’importance des facteurs socio-économiques. Ainsi, la recherche citée affirme qu’en France l’ethnicité s’efface derrière les déterminations sociales et qu’il n’y a pas d’effet indépendant de l’origine ethnoculturelle sur les taux de contamination mais seulement des effets médiatisés par les facteurs sociaux. Cependant, le rôle des pathologies sous-jacentes n’a pas été abordé dans ces premières publications [3].

En revanche, Papon et Robert-Bobée, observant aussi une surmortalité des personnes d’origines étrangères en France, notamment parce qu’elle se manifeste à des âges inférieurs [4], soulignent que le surcroît de décès des immigrés résulte d’une conjonction de facteurs défavorables qui leur est spécifique.

De fortes différences de létalité suivant le lieu de naissance

L’absence dans notre pays de protocoles aisément accessibles permettant d’apparier des données génétiques, de santé et des caractéristiques socio-culturelles rend difficile l’analyse de la variance individuelle des décès. Cependant, dans un souci de transparence, l’Insee a mis en ligne dès le mois de juin les fichiers d’état-civil mentionnant le lieu de naissance des personnes décédées [5]. Le ratio des décès du printemps 2020 par rapport à ceux de la même période au cours des années 2017-2019, calculé par département, sexe et classe d’âge, peut alors être mis en regard du contexte démographique, social et médical local.

Les fichiers d’état-civil distinguent les personnes nées en France métropolitaine, dans les départements d’outre-mer et les pays étrangers. On a retenu de grands groupes d’origine : l’Europe, l’Afrique du Nord, l’Afrique noire et les Antilles, et l’Asie. Au printemps 2020, près de quatre décès sur cinq concernent des personnes nées en France métropolitaine. Plusieurs groupes de personnes d’origine étrangère ont connu une surmortalité importante : les personnes nées en Afrique noire, dans les départements français d’outre-mer et à Haïti et, dans une moindre mesure, au Maghreb. Il n’y a pas de surmortalité des migrants nés dans les pays européens. Certes, la proportion de personnes nées en Afrique ou dans les Antilles ne correspond pas à la proportion de Noirs dans les jeunes générations actuelles, mais ce n’est pas un biais majeur ici, car parmi les personnes d’ascendance africaine noire nées dans les années 1950-60, plus de 80 % sont nées en Afrique. Or la Covid-19 est surtout mortelle pour les personnes âgées. Si le nombre total des immigrés nés au sud, morts du coronavirus paraît modeste, les ratios immigrés d’Afrique/métropolitains ne sont pas si différents du ratio américain Noirs/Blancs. 

   
France : Excès de décès 2020 vs 2017-19 parmi les personnes nées en France métropolitaine
et nées en Afrique noire, au Maghreb, dans les Antilles et la Réunion (mars à septembre)

Source : exploitation des données d’état-civil fournies par l’Insee. L’Afrique inclut le Maghreb, les Dom/Tom et les personnes nées à Haïti. Les pics de mortalité dans le groupe majoritaire des 25 juin et 15 août ne semblent pas liées au Covid19, mais correspondent aux périodes caniculaires de l’été 2020.

Le graphique ci-dessus suggère au premier regard que la surmortalité des minorités au printemps fut plus atténuée que celle du groupe majoritaire, mais ce n’est pas toujours le cas. Considérons non pas la différence entre les nombres de décès du printemps 2020 et ceux des années précédentes mais les ratios obtenus en divisant le nombre de décès en 2020 par celui des années précédentes. Certes, ces ratios de décès en France selon le pays de naissance n’ont pas la même signification qu’aux États-Unis car les Afro-Américains ne sont pas des migrants. De plus, les effectifs concernés diffèrent : les Afro-Américains représentent 12,5 % de la population américaine alors que les personnes nées en Afrique noire et résidant en France métropolitaine représentent environ 1,8 % dans ces générations.

 

France : décès 2020, ratios 2020/2017-19 du 1er mars au 11 mai, selon le lieu de naissance

Sources :  État-civil. Afrique noire/Dom inclut Antilles, Guadeloupe, Réunion et Haïti. On n’a pas présenté dans le tableau les décès des personnes d’origine océanique, asiatique ou américaine. Parmi les personnes nées avant 1960, la part d’immigrés nés hors d’Europe ou d’Afrique ou des Dom était très faible.

Note de lecture : Ligne 1 : nombre de décès par lieu de naissance ; Lignes 2-3-4, : il y a eu 1,23 fois plus de décès (+ 23%) en 2020 (1er mars – 11 mai)) en France, comparativement à la moyenne 2017-2019.

Ligne 5 : Les personnes nés au Maghreb ont connu une surmortalité de + 25 % (1,25 = 1,50 / 1,22), comparativement aux personnes nées en métropole. A titre de comparaison (pour la ligne 5 du tableau supra) :

États-Unis : risques relatifs de décès selon l’ethnicité (mars – avril 2020)

Source : APM Research Lab, Color of Coronavirus. https://www.apmresearchlab.org/Covid/deaths-by-race. Le risque est calculé comme le ratio des décès pour 100 000 entre groupes ethniques, au 24 juin 2020.  Les catégorisations ethniques sont celles en usage aux Etats-Unis.

Bien que d’importance limitée, la population issue des migrations africaines noires en France a pâti du Covid19 proportionnellement plus que la population autochtone, ou que les migrants originaires du Maghreb -voir tableaux ci-dessus.  Les différences de risque de décès entre les groupes ethniques dépendent bien sûr des taux de séropositivité (Warsawski et alii montrent que la séroprévalence brute est deux fois plus élevée pour les immigrés des pays non européens). Mais la probabilité de décès sachant qu’on est séropositif varie aussi fortement en fonction de l’état de santé, du sexe et surtout de l’âge [6]. Faute de connaître les taux de séropositivité départementaux de façon précise, le nombre des tests ayant beaucoup varié d’un lieu à l’autre, on peut cependant envisager de rendre compte de la mortalité en fonction des caractéristiques d’ensemble de la population dans chaque département.

Interactions sociales, ethnicité et pathologies sous-jacentes

L’analyse proposée ici sur des données départementales et non individuelles, ce qui représente une limitation du point de vue étiologique [7], identifie des facteurs affectant le risque de décès dû à la Covid19 au printemps 2020. L’unité d’observation « département » fonctionne comme un espace de comparaison impliquant l’examen d’une centaine de situations locales.

Le risque de mortalité dans un département dépend d’abord de l’environnement externe partagé : les facteurs démographiques (la densité humaine du département), économiques (la disparité des revenus), sociaux (la taille moyenne des ménages et le surpeuplement). Elle prend également en compte, via les bénéficiaires d’affections de longue durée (ALD) et les recours à l’hospitalisation de courte durée [8], des indicateurs des caractéristiques individuelles des résidents – structure d’âge, prévalence des pathologies connues pour faciliter la pénétration du virus ou stimuler des réponses inflammatoires et enfin, puisque tel est le sujet, poids des minorités.

Les conditions de vie d’abord. La densité départementale de la population, mesurée en nombre de personnes par kilomètre carré, s’avère être un déterminant stable du surcroît de victimes. Le surpeuplement a été invoqué comme facteur de contamination des seniors lorsque les mesures de confinement n’étaient pas en place ou suivies de façon lâche :  l’analyse départementale ne lui donne pas un rôle significatif. En revanche, les départements où les personnes qui vivent dans des « ménages complexes » [9] sont relativement nombreuses, ont connu des taux de mortalité élevés.

L’hypothèse du rôle de facteurs sociaux (faiblesse relative des revenus, importance de la tranche d’âge 40-55 ans pour laquelle il y a nécessité de se déplacer et peu de télétravail) n’est nullement infirmée ici, mais les intervalles de confiance sont assez larges.

Parmi les pathologies, la proportion des diabétiques pris en charge pour affection de longue durée est corrélée à une mortalité beaucoup plus élevée. C’est le facteur santé le plus net. La proportion de prises en charge pour la tuberculose n’est pas très significative.

En contrôlant ces facteurs sociaux et sanitaires, la contribution à la variance départementale des décès de la proportion des immigrés du Maghreb s’efface [10], mais celle des personnes nées en Afrique noire garde un nette significativité. Faute de données individuelles représentatives mentionnant à la fois le lieu de naissance et les pathologies sous-jacentes, on ne peut dire si cet effet disparaîtrait comme dans les études américaines ou resterait marqué comme dans les britanniques. Cela n’a que très peu transparu dans le débat public où s’affirme une interprétation des différences de contamination qui écarte l’importance de l’ethnicité comme telle.

Coefficients de régression (carrés) et leur intervalle de confiance (barre noire) indiquant l’influence de chaque variable sur le taux de décès du covid 19

Lecture : Les effets des variables retenues sont représentés par les carrés, ils sont positifs pour ces variables, les barres verticales indiquent l’incertitude. Ainsi, les coefficients associés au diabète de type 2 et à la densité de population sont particulièrement significatifs. Les proportions de personnes nées en Afrique/Dom, indicées 1, 2 et 5, ont aussi une nette significativité malgré la réduction relative de l’effet de l’ethnicité noire lorsqu’on contrôle le contexte sanitaire et social (voir tableau annexe).

La persistance d’un effet codé par le lieu de naissance des individus, “proxy” de l’origine culturelle rend, nous semble-t-il, pertinente l’incorporation de marqueurs objectifs de l’ethnicité dans les recherches de santé publique. Telle qu’elle est saisie au Royaume-Uni, l’ethnicité ajoute au lieu de naissance des individus celui de leurs parents et éventuellement de leurs grands-parents. La prise en compte de deux degrés d’ascendance plutôt que le seul lieu de naissance des individus permet de construire des ensembles qui, sans être strictement dépourvus d’ambivalence, sont utiles tant que les métissages restent marginaux. En effet, à l’instar de l’âge et du sexe, l’ethnicité est alors aussi un marqueur synthétique de variations génétiques et de différences du métabolisme. Bien évidemment si l’on possède des données précises, par exemple les caractéristiques de la fonction glomérulaire des reins ou la présence d’un allèle spécifique de la protéine ACE2 facilitant l’entrée du virus, on peut se passer de la connaissance de ces caractéristiques globales que sont l’âge ou l’ethnicité [11].  Il ne s’agit pas de soutenir qu’il y a un fait de nature indiquant que les Bangladeshis sont destinés à succomber au coronavirus alors que les Anglais d’Angleterre, de parents eux-mêmes nés en Angleterre seront épargnés.

Nous soutenons que ces caractéristiques – sexe, âge, ethnicité – ont des dimensions biologiques, génétiques et que, tant que les groupes définis par le genre et l’ethnicité renvoient à ces attributs distinctifs, leur prise en compte fait sens. Le sexe – génétique, endocrinologique, phénotypique – permet de distinguer les hommes et des femmes dans 99,9% des cas, quel que soit le genre revendiqué. Un petit ensemble de facteurs génétiques permet aussi de distinguer les Noirs des Blancs dans 99,9 % des cas [12].  Dès lors, sans chercher à réifier ces catégories, nous pensons que du point de vue d’une politique de santé publique attentive, prendre en compte des susceptibilités et des fragilités variables n’engage pas plus à stigmatiser qu’il n’engage à protéger. Cela est affaire d’orientation morale et politique.

Le courant dominant dans la sociologie française relie l’ethnicité quasi exclusivement aux inégalités et aux discriminations. Nous pensons qu’il néglige les prédispositions génétiques, les effets sur le métabolisme de l’installation dans l’hémisphère nord des migrants du Sud, ainsi que les comportements d’exposition ou de précaution, qui tous contribuent à expliquer une susceptibilité et une gravité (soins intensifs, décès) variables selon les groupes.

Contributions départementales au surcroît de mortalité due à la Covid-19,
printemps 2020

Source : Unités d’observations ratios de décès par sexe et département pour la période du 1er mars au 11 mai (fin du confinement), compilés par l’auteur. Note : *** p<0,001 ; **p<0,01 ; * p<0,05.

  

Mots-clés : COVID – ethnicité – minorités – densité urbaine – surpeuplement


[1] Variances en a rendu compte dans une note de lecture (http://variances.eu/?p=5218)  introduisant deux articles. Le premier, de Sylvain Papon, Isabelle Robert-Bobée ; « Une hausse des décès deux fois plus forte pour les personnes nées à l’étranger que pour celles nées en France en mars-avril 2020 », collection de l’Insee « Insee Focus », numéro 198 du 07/07/2020 ; URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4627049 . Le second, de Solène Brun et Patrick Simon ; « L’invisibilité des minorités dans les chiffres du Coronavirus : le détour par la Seine-Saint-Denis », in  Solène Brun et Patrick Simon (dir.), Dossier « Inégalités ethno-raciales et pandémie de coronavirus », De facto [En ligne], 19 | Mai 2020, mis en ligne le 15 mai 2020. URL : http://icmigrations.fr/2020/05/15/defacto-019-05/

[2] Un chiffre très voisin de celui-ci a été trouvé par Pollán et collègues pour l’Espagne ; voir Pollán M, Pérez-Gómez B, Pastor-Barriuso R, et al. Prevalence of SARS-CoV-2 in Spain (ENE-COVID): A nationwide, population-based seroepidemiological study. Lancet 2020- July 6. https://doi.org/10.1016/ S0140-6736(20)31483-5.

[3]  Les études de Warsawski et alii et de Bajos et alii font l’objet d’une note de lecture – présentation, parue dans Variances (http://variances.eu/?p=5394 ).

[4] L’effet n’est pas énorme, du fait que la mortalité due au Covid-19 concerne les personnes âgées ou très âgées.

[5]  L’Insee a par ailleurs fourni des indicateurs de la configuration des ménages et de suroccupation des logements.

[6] Le taux de létalité, sachant qu’on est séropositif est beaucoup plus affecté par l’âge que par tous les autres facteurs : les plus de75 ans ont un risque 15 % de décéder contre moins de 0,3 % en dessous de 40 ans (soit facilement un rapport de 1 à 50).

[7] Pour les raisons qu’on a évoquées de risque « d’erreur écologique ».

[8] La DREES fournit les taux de recours aux établissements de soin de courte durée, dits MCO.

[9] Terminologie de l’Insee désignant des ménages comprenant plus de deux générations. Le nombre de personnes vivant sous le même toit traduit la densité des interactions entre générations dans la même famille et peut être un multiplicateur des contaminations venues du dehors.

[10] La population née au Maghreb comporte, dans ces tranches d’âge, une fraction importante de personnes d’ascendance métropolitaine, par conséquent la naissance au Maghreb définit un groupe hétérogène que nous ne considérons pas dans l’analyse des facteurs de surcroît de la mortalité.

[11] Voir Alain R. Thierry.  Host/genetic factors associated with COVID-19 call for precision medicine, Precision Clinical Medicine, 3(3), 2020, 228–234 ; doi: 10.1093/pcmedi/pbaa026 ;  Christian A. Devaux, Jean-Marc Rolain , Didier Raoult  (2020) ACE2 receptor polymorphism: Susceptibility to SARS-CoV-2, hypertension, multi-organ failure, and COVID-19 disease outcome. Journal of Microbiology, Immunology and Infection 53, 425-435.

[12] Voir l’article de A.W.F. Edwards (2003) Human genetic diversity: Lewontin’s fallacy, BioEssays 25:798–801, montrant que la probabilité d’une attribution d’origine ethnique erronée, très fréquente lorsqu’on considère un seul variant génétique, peut être faite sur la base d’une pluralité de gènes.

Hugues Lagrange