Début octobre 2020, sont parues trois études utilisant la base de données construite grâce à une enquête : enquête épidémiologique et conditions de vie (EpiCov). La première décrit la séroprévalence du SARS-CoV2 en mai 2020. La deuxième détaille les inégalités sociales au temps de la Covid 19. La troisième explore les conséquences économiques du confinement sur les individus.

On propose une note de lecture de ces trois études. Menée par l’Inserm, la Drees, SpF et l’Insee et associant l’Ined, le CNRS, les Universités Paris Saclay et Paris Dauphine (voir encadré pour les sigles détaillés en fin d’article), on s’étend d’abord sur la construction d’une enquête de grande ampleur et complexe, collectée en mai 2020 et dont les premiers résultats sont publiés dès octobre. Une telle célérité est peut-être unique, certainement remarquable. Les études seront présentées successivement. Quelques réflexions personnelles complètent cette présentation d’une opération scientifique et statistique très pertinente.

L’enquête « EpiCoV », alliance spectaculaire de scientifiques et statisticiens.

Il n’est pas banal de mener une opération d’une telle envergure, mobilisant des personnes d’organismes aussi nombreux, en si peu de temps. Les mondes de la recherche et l’administration ont donc su produire une réponse à la hauteur de l’ampleur de la crise sanitaire. Cette enquête a permis d’interroger 135 000 personnes. Elle est inédite. Outre l’appui technique de l’Insee, la société Ipsos a été mobilisée pour interroger les personnes échantillonnées. Les enquêtes thématiques de la statistique publique interrogent généralement de l’ordre de 20 à 50 000 unités. Un délai de trois ans, entre le début des travaux de conception d’une nouvelle enquête et les premières publications, est tout fait ordinaire et normal, permettant d’assurer la qualité tant des données que des analyses. La collecte de l’EpiCoV a eu lieu au mois de mai 2020, les premières analyses sont donc parues quelque 4 mois après la fin de la collecte. Entre temps, il a fallu traiter les données et s’assurer de leur représentativité au regard des différents indicateurs que l’on voulait obtenir. L’été a été chaud. Si l’union fait la force, il ne faut pas sous-estimer la complexité d’une coordination de nombreux organismes de recherche et de services statistiques. Tout cela a donc été mené rondement…. et signe une productivité apparemment exemplaire des services publics.

L’enquête comporte un questionnaire plutôt centré sur l’analyse des conditions de vie et de travail lors du printemps 2020, soit au temps des mesures drastiques prises pour enrayer la propagation de la maladie. Elle comporte un volet purement médical, avec un protocole ayant permis de tester, pour 12 400 personnes, si elles avaient une sérologie positive au SARS-CoV2. En effet, le plan de sondage est extrêmement complexe pour sur-représenter certaines populations en vue d’obtenir une précision pertinente sur divers indicateurs.

Séroprévalence au SARS-Cov2 en mai 2020

La première étude, publiée par la Drees (voir encadré) décline la séroprévalence (positive) suivant de nombreux critères. En premier lieu, la déclinaison géographique est bien similaire à celle que l’on pouvait suivre grâce aux indicateurs de mortalité et de présence dans les services hospitaliers. Première surprise, cette similarité ne s’observe pas quant au sexe et l’âge. Les déclinaisons s’opèrent suivant des variables classiques : niveau de vie, de diplômes, mais plus encore sur des variables validant un modèle de contamination par contact. Assez logiquement, la séroprévalence positive (positivité) est plus grande pour les personnes ayant eu beaucoup de contacts, en particulier avec d’autres positifs. Ainsi, une nomenclature de profession distingue les métiers essentiels, de la santé ou non et permet de mesurer l’écart de positivité. Les autres critères sont au niveau du quartier ou de la densité de la commune d’habitat, des caractéristiques du logement (nombre d’habitants, présence d’un autre positif). Ils sont complétés par un indicateur de pratique tabagique et le lien à la migration. Faut-il dévoiler ici que la Covid a surtout épargné les vieux Normands solitaires et tabagiques, de classe moyenne supérieure et peu éduqués ? Il vaut mieux lire l’étude elle-même qui détaille les statistiques descriptives et un modèle « toutes choses (listées précédemment) égales par ailleurs ».

Pas de confinement pour les inégalités sociales

La deuxième étude, publiée par l’Inserm, produit de nombreux indicateurs relatifs aux conditions de vie et de travail des individus, et se limite donc à ceux âgés de 15 à 64 ans. On trouvera d’abord les parts de personnes vivant en commune dense et en logements surpeuplés, de celles qui ont travaillé en extérieur ou en télétravail, enfin de celles ayant été au chômage technique ou partiel, ou non. Ces parts sont détaillées suivant le sexe, l’âge, le niveau de diplôme, le niveau de revenu, la structure du ménage, le lien à la migration, la catégorie socioprofessionnelle et l’appartenance à une profession essentielle (via une définition ad hoc). Un quatrième indicateur, la part des personnes jugeant que leurs conditions financières se sont dégradées, complète les précédents. On ne peut résumer l’ensemble très riche des résultats, qui confirment globalement que les inégalités sociales se sont plutôt aggravées durant le printemps 2020.

L’étude comporte ensuite la présentation des modèles « toutes choses (listées précédemment) égales par ailleurs ». On quantifie ainsi les rapports de (mal-)chance, les enseignements les plus saillants ne sont pas vraiment inattendus. Les immigrés nés hors d’Europe et les cadres sont beaucoup plus susceptibles que les autres d’habiter une commune très dense. Les immigrés nés hors d’Europe, les quadragénaires, les personnes disposant de peu de revenus sont beaucoup plus susceptibles que les autres d’habiter un logement surpeuplé. Être cadre limitait fortement la probabilité d’avoir travaillé en extérieur. La variabilité des rapports de chance est moins forte quant à la dégradation des conditions financières. Elle concerne davantage les agriculteurs et les personnes disposant de peu de revenus.

Le cadre du (au) télétravail

La troisième étude apporte un éclairage un peu différent sur le quatrième indicateur, complété par quelques éléments sur le télétravail. Simultanément, l’Insee publie une analyse sur le temps de travail et le télétravail durant la même période, en utilisant l’enquête emploi. On retrouve bien sûr l’essentiel des conclusions déjà disponibles. Le point de vue est ici moins d’insister sur les inégalités (cependant largement décrites) que de contextualiser autant que possible, du fait des mesures prises et de leurs conséquences sociales ou économiques. Notons encore l’encadré méthodologique très précis sur les mesures du télétravail disponibles dans cette étude. Nonobstant les difficultés de mesure, l’écart de recours au télétravail entre cadres et ouvriers est énorme : 80 % contre 6 %. Et l’on note encore que les difficultés financières ont moins concerné les personnes aisées.

Eclairer d’abord certaines situations…, un choix pas si sage ?

Ces analyses sont bien évidemment très précieuses. Toutefois, de nombreuses questions demeurent. Le choc économique du printemps justifie largement d’avoir mis l’accent sur les conditions de vie, voire de santé, des personnes actives. Toutefois, l’article le plus détaillé, le deuxième, limite explicitement le champ d’étude aux personnes d’âge actif. D’autres populations méritent l’attention. On sait par ailleurs que la mortalité due à la Covid 19 concerne essentiellement les personnes de plus de 65 ans. En savoir davantage sur les plus âgés est donc naturel, d’autant que la première étude montre que, même en tenant compte d’un certain nombre de facteurs, leur séroprévalence est bien moindre que celle des quadragénaires. Notons encore que l’enquête n’a pas porté sur les personnes hébergées en EHPAD. Les personnes âgées sont donc quelque peu invisibles (au moins aux yeux de ces travaux). En revanche, une large part des analyses s’attache à décrire la situation des immigrés et de leurs descendants. François Héran énonce dans un article de presse qu’il n’allait pas de soi d’introduire ces distinctions, qu’il regrettait d’ailleurs de n’avoir pu distinguer l’« immigration visible » de l’autre et que la catégorie retenue (lieu de naissance hors Europe) mélange des origines très diverses. Outre que l’on ne peut multiplier les catégories, une définition opérationnelle des « personnes appartenant à une minorité visible » reste à construire, si cela s’avérait pertinent. Il ressort, en conclusion, que les origines sont associées à de fortes inégalités mais ne semblent pas induire des différences de séroprévalence[1].

Un déconfinement partiel des bulles de la recherche et de l’administration

La publication de deux articles proches par les thèmes traités et disjoints quant aux signataires laisse perplexe quant à la qualité des collaborations entre partenaires. D’autres indices interrogent. Il est ainsi dommage que les « professions essentielles » ne soient pas les mêmes dans les deux premiers articles. De même, le deuxième article définit de façon ad hoc les employés qualifiés. Cette (ancienne) question est pourtant ordinairement traitée de façon assez claire même s’il n’y a pas la distinction explicite dans la nomenclature française des catégories socioprofessionnelles. Pourtant, certaines autrices ou certains auteurs se prévalent d’un rattachement double au monde de la recherche et de l’administration. Espérons que la Covid 19, qui a aggravé les inégalités, a au moins aidé à abattre certaines cloisons….

La certitude d’une deuxième vague

Début novembre 2020, un deuxième confinement est mis en œuvre. En effet, les indicateurs de décès et d’hospitalisation laissent peu de doute quant à la venue d’une deuxième vague. Peut-être sera-ton un peu mieux armé pour en estimer les conséquences ou en limiter l’impact. Si l’on retire des lectures des trois articles le sentiment que beaucoup de questions sont encore sans réponse, certaines sont en cours d’analyse. Tout d’abord, une deuxième vague d’enquête est programmée à l’automne, qui permettra notamment d’estimer la séroprévalence. Au vu des circonstances actuelles, on redoute qu’elle soit en forte augmentation. Ensuite, la deuxième publication annonce un programme copieux d’études en cours. Citons ce menu prometteur: « les analyses en cours sur la situation des personnes âgées de 65 ans et plus, celles portant sur l’accès aux soins, l’organisation de la vie quotidienne, les situations de violence, le suivi scolaire des enfants, la santé mentale, et celles qui portent sur la situation des personnes qui vivent dans les DROM (voir encadré) compléteront prochainement ce tableau des inégalités sociales au temps de la Covid 19 ». En attendant, allez maintenant découvrir la séroprévalence des femmes haut-rhinoises vivant dans un ménage de 4 personnes et beaucoup d’autres informations tirées de l’EpiCov…

Maîtres d’ouvrage de l’enquête

Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM)

Direction de la recherche des études et des enquêtes statistiques (DREES) rattachée au ministère des solidarités et de la santé.

 

Organismes collaborateurs

Santé publique France (SpF)

Institut national de la statistique et des études économiques (Insee)

 

Autres organismes de rattachement des auteurs ou autrices des articles

Université Paris-Saclay

Université Paris-Dauphine

AP-HP (Assistance publique-hôpitaux de Paris)

Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Institut national des études démographiques (Ined)

 

Quelques particularités de l’échantillon

La séroprévalence peut être estimée par région et dans certains départements (Haut-Rhin, Oise, Paris et petite couronne, …) en raison d’un échantillonnage adapté. Il en va de même pour la Guadeloupe, la Martinique et la Réunion, ce qui permettra des analyses pertinentes sur ces départements et régions d’outre-mer (DROM).

Article 1 :

https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/etudes-et-statistiques/publications/etudes-et-resultats/article/en-mai-2020-4-5-de-la-population-vivant-en-france-metropolitaine-a-developpe

Cosignature de nombreux auteurs rattachés à l’Inserm, Paris Saclay, la DREES et l’Insee

Article 2 :

https://www.iresp.net/wp-content/uploads/2020/10/IReSP_QSP40.web_.pdf

Cosignature de nombreux auteurs rattachés à l’Inserm, les universités de  Paris Saclay et  Paris-Dauphine, l’Ined, le CNRS et Santé publique France

 Article 3 :

https://www.insee.fr/fr/statistiques/4801313

Cosignature de nombreux auteurs rattachés à l’Insee et la Drees

 

Voir aussi :

– Article de l’Insee sur la durée et le télétravail au printemps 2020 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4801229

– Notons au passage le portail de l’Insee sur ces travaux relatifs à la crise sanitaire : https://www.insee.fr/fr/information/4479280

– Article interview de N.Bajos (autrice majeure de la deuxième publication) et F.Héran (co-président du conseil scientifique de l’enquête) : https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/10/09/covid-19-cette-enquete-deconstruit-certains-discours-sur-la-surexposition-des-immigres_6055406_3244.html

 

 

[1] On pourra à ce sujet se référer à notre précédent article http://variances.eu/?p=5218