La comptabilité démographique réserve parfois un suspense digne des meilleurs thrillers : qui est le premier responsable de la croissance démographique française ? On observe depuis quelques années une diminution des naissances, une augmentation des décès et un accroissement de l’immigration. Où en est-on ? Notre natalité cède-t-elle devant les mouvements migratoires ? Ou pire encore, les décès l’emportent-ils sur les naissances ? On examine ici la situation sur la période 2014-2019, où les données sont à peu près consolidées. Les premières données de 2020 sont analysées, mais il faudra attendre encore pour dégager des tendances au-delà du choc sanitaire en cours.

Le temps des soldes

Janvier est traditionnellement un temps de publication de « bilans démographiques » [Bilan Insee 2020] et d’autres données, du ministère de l’Intérieur, relatives à l’immigration [ Communiqué Presse MI ]. La période est donc aussi celle où l’on examine les soldes naturels et migratoires. Citons encore la récente publication d’un ouvrage : « Immigration, ces réalités qu’on nous cache », signé d’un haut fonctionnaire[1] ayant œuvré au ministère de l’immigration. Oublions les polémiques et attachons nous aux constats et questions. Le constat est qu’il n’est pas facile de rassembler les données relatives aux migrations, éparpillées mais non cachées. Est-il cohérent de publier un solde migratoire de 50 000 personnes en même temps qu’une délivrance de premiers titres de séjour de l’ordre de 250 000 ? La démographie française est-elle tirée davantage par la migration que par la natalité ?

Des bébés, des décès et … des visiteurs

L’apparente simplicité des concepts démographiques se heurte à de nombreuses difficultés, plutôt techniques, mais loin d’être négligeables. La comptabilité démographique semble simple, sa mise en œuvre est redoutable. Comment la population d’un pays évolue-t-elle ? Il y a des naissances, des décès, de l’immigration et de l’émigration. Disons A = N-D +X, A étant l’accroissement de population entre deux dates, N, le nombre de naissances, D, le nombre de décès, et X, la résultante de l’immigration et de l’émigration. Ce « X » est ainsi « le solde migratoire », mathématiquement égal à : A – (N-D). Cette différence, N-D, est appelée le « solde naturel ».

Solde migratoire vs mesures de l’immigration : c’est compliqué !

Les soldes… se multiplient ! « X», l’apport extérieur, a une grande part d’inconnu. « X » est lui-même un solde, car il y a des personnes qui immigrent (disons « I ») et des personnes qui émigrent), disons « E ».  X = I-E.  Immigrées et immigrés peuvent être distingués par leur origine, ici leur nationalité, que l’on regroupe en trois catégories. La première rassemble les personnes d’une nationalité d’un pays hors Union européenne[2]. On parle de migration tierce, concernant les « pays tiers à l’UE ». Soit IT et ET, les immigrés ou émigrés de ces premières nationalités. La deuxième rassemble les personnes qui relèvent de la « libre circulation », soit les migrations intra UE : IL (pour immigrées et immigrés communautaires) et leurs homologues émigrants : EL. Enfin, il reste la nationalité du pays concerné (la France par exemple).  Soit IN, ce sont les personnes « repatriées », nationaux qui reviennent dans leur pays, et EN, les « expatriées ». Finalement X porte bien son nom, car X= (IT-ET) + (IL-EL) + (IN-EN). La plupart des termes de cette équation … ne sont pas mesurés, mais au mieux estimés.

Et restons raisonnables : connaître à tout moment la population, par catégories, n’est pas possible : résumons alors l’équation de base : A = (N-D) + (IT-ET) + (IL-EL) + (IN-EN) + ε ;

Il y a forcément une erreur (ε), que l’on appellera ici « ajustement technique »). Notons qu’une erreur d’un petit pour cent sur une population d’un pays comme la France, cela représente 700 000 personnes….

Foin de théorie, une preuve par quatre !

Il se trouve que les quatre pays de l’Union européenne encore à 28 les plus peuplés illustrent très bien ces notions de soldes (voir tableau en annexe). Commençons par le Royaume-Uni. Sa croissance démographique est majoritairement due à une immigration soutenue, mais l’apport naturel est positif. La France est assez semblable, à ceci près que l’apport naturel est plus important que l’apport migratoire et que la croissance démographique est modérée. L’Allemagne connaît une croissance démographique soutenue en dépit d’un solde naturel négatif. C’est donc l’immigration qui soutient cette croissance, la venue de réfugiés n’en étant qu’une composante. Enfin l’Italie se caractérise par un solde naturel négatif que ne compense pas le solde migratoire. (On évoque juste la Roumanie qui connaît une décroissance démographique avec un solde naturel négatif et une émigration importante…). Toujours est-il qu’en dépit du vieillissement de la population qui induit une augmentation des décès, un relatif tassement de la fécondité, donc des diminutions des soldes naturels, la France reste quasiment le seul pays d’Europe dont la croissance démographique reste « tirée » par les naissances. Mais rien n’est jamais simple…

Des soldes en tous sens, c’est nul

Durant les cinq dernières années, la France a « gagné » 850 000 habitants. Comment la comptabilité démographique décompose-t-elle cet accroissement ? On constate près de 4 millions de naissances, mais aussi 3 millions de décès. Il y aurait donc un accroissement « naturel » de près d’un million de personnes. Ces données se comparent aux près de 2 millions d’immigrées et immigrés, mais aussi aux plus d’1,5 million d’émigrées et émigrés. Premier constat, le nombre de naissances surpasse encore largement le nombre d’immigrées et immigrés. Deuxième constat, le solde naturel reste de l’ordre du million (sur cinq ans), assez faible, mais plus important que le solde migratoire. Passons sur les sujets techniques, qui aboutissent à un solde de 250 000 personnes : les fameux + 50 000 / an. Soit + 0,4 % de la population en cinq ans, autant dire très peu. Troisième constat, la migration, cela suppose certes une immigration, des gens qui viennent, mais aussi une émigration, des gens qui partent. Et le solde migratoire sera d’autant plus élevé que… l’émigration est faible. Enfin, on a vu qu’il est pertinent de décomposer les mouvements migratoires suivant la nationalité, soit au moins six « flux ». Actuellement, ces flux se compensent à peu près, d’où un solde très faible. Et l’on observera qu’il suffit que l’une de ces grandeurs varie de quelque milliers ou dizaines de milliers pour que le solde total, variant d’autant, bouge peu en valeur absolue, mais relativement… beaucoup.

Quand les Français essaiment …

Longtemps, y compris ceux qui se lèvent tôt, les Français étaient casaniers. Cela a changé (voir Etude expatriation). On constate que beaucoup de Françaises et Français s’expatrient, n’étant donc pas les derniers à participer à un mouvement mondial de migrations en augmentation. Ils et elles seraient 1,4 million à avoir quitté la France depuis 5 ans. Ces mouvements ne sont pas aussi marqués que dans la plupart des pays de l’OCDE, mais on ne peut les oublier dans notre équation. Il s’agit de mobilité plus que d’installation dans des terres lointaines : le flux de « repatriation » est presque de la moitié. Au final, c’est près de 700 000 nationaux qui, en solde (négatif, il s’agit de « IN-EN »), ont quitté la France en cinq ans. Les personnes ressortissantes de l’UE qui immigrent ou émigrent sont nettement moins nombreuses (surtout en comparaison de l’Allemagne), mais le solde (« IL-EL ») est positif et de l’ordre de 300 000.

Les titres délivrés par le ministère de l’intérieur ne mesurent au mieux que « IT »

Le ministère de l’intérieur publie chaque année en janvier et juin diverses données qui reflètent d’abord son activité : délivrances de visas, délivrances de titre de séjour, recensement et traitement de la demande d’asile, notamment. Le nombre de « premiers titres » attire particulièrement l’attention. Plus précisément, il s’agit de titres de validité supérieure à un an délivrés pour la première fois à des ressortissants d’un pays tiers à l’Union européenne[3], mais on y ajoute les titres délivrés aux étudiantes et étudiants, les premières un peu plus nombreuses que les seconds. Cette donnée est parfois reprise comme « le flux migratoire vers la France » dans le débat public. C’est inexact. Notons que l’on omet les flux d’immigration communautaire, dont la « repatriation ». Les étudiantes et étudiants ne devraient pas être comptés, ou seulement partiellement (si elles ou ils restent en France après leurs études). Autre difficulté, la délivrance du titre ne correspond pas à l’entrée effective sur le territoire : changements de statuts (demandeurs, plus rarement demandeuses d’asile qui deviennent des réfugiés, personnes munies de visas qui s’installent, étudiantes et étudiants qui obtiennent un titre familial ou économique, …). La durée d’instruction d’une demande est parfois longue (Collection Infos migration, voir numéro 98), de quelques mois à… une dizaine d’années. Typiquement, il s’écoule trois ans entre l’arrivée en France du demandeur d’asile et l’obtention d’un titre de réfugié, par exemple. « Réconcilier » les données démographiques et les données administratives est complexe ( Article Arbel-Costemalle).

Quand les titres ne mesurent pas si mal l’immigration tierce

On estime donc à un peu moins de 800 000 le nombre d’immigrantes (légèrement majoritaires) et immigrants venus d’un pays hors UE (« pays tiers ») tandis que 150 000 ressortissants de ces pays ont quitté la France, depuis 5 ans. Notons qu’il y a cinq fois moins d’immigrés venus de ces pays que de naissances, et que le solde migratoire spécifique est inférieur au solde naturel : la France reste bien un pays dont la démographie est d’abord tirée par l’excès de naissances sur les décès. Le ministère de l’Intérieur publie les « premiers titres délivrés », soit 1 160 000 pour la période étudiée. Les diverses considérations techniques déjà mentionnées dont la principale est que les titres étudiants ne doivent être comptés que partiellement ramèneraient ce total… aux alentours de… 800 000 ! Il ne s’agit pas de prouver que la comptabilité démographique est parfaite, mais au moins, voit-on que les diverses données disponibles sont cohérentes. Du moins si les mouvements démographiques sont exempts de chocs.

Une nouvelle donne à partir de 2020 : un solde migratoire en augmentation (?)

Quels sont alors les premiers éléments dont on dispose depuis peu ? Les tendances se confirment : hausse des décès du fait du vieillissement de la population. Celui-ci induit aussi une baisse de la fécondité (moins de femmes en âge d’avoir des enfants). Au total, donc, moins de naissances. A cela s’ajoute le choc de la crise sanitaire en cours, surmortalité, moindres mises en couple, et probable choc de natalité. L’Insee abaisse le solde naturel de 140 000 (2019) à 82 000. L’analyse des données consolidées relève le solde migratoire à 155 000 en 2017, alors que la prévision était de 46 000. Il est encore trop tôt pour savoir si cet écart est plutôt dû à plus d’immigration, moins d’émigration, … L’Insee publie des données sur l’immigration chaque année (Insee Nombre d’immigrés) jusqu’en 2019. On observe bien un petit choc sur l’évolution du nombre d’immigrés (ce dernier est de l’ordre de 6,5 millions), soit +150 000 en 2017 alors que cette évolution était de l’ordre de + 120 000 par an durant les années précédentes. . Il pourrait s’agir d’un premier élément d’explication. L’Insee ne peut encore confirmer s’il s’agit d’un choc ou d’une tendance. Cela induit encore les prévisions pour 2018-2019-2020 à 87 000[4], puisque ce niveau est extrapolé à partir des données antérieures. On aurait donc un solde migratoire supérieur au solde naturel en 2020.

Moins de bébés, moins de pionniers

Les données du ministère de l’intérieur permettent aussi d’anticiper un choc de la pandémie sur les migrations : chute des visas (- 80 %), de la demande d’asile (-40 %) et de la délivrance de premiers titres (-20 %). La crise a évidemment ralenti l’activité du ministère, rendu plus difficiles les démarches d’étrangers déjà présents, mais aussi ralenti voire arrêté les voyages et franchissements de frontières, comme le laissent supposer les deux premiers indicateurs. On s’attend donc aussi à une baisse de l’immigration en 2020 et… à une baisse de l’émigration. Qu’en sera-t-il du solde ? L’Insee devrait publier la donnée définitive début 2024[5]. Espérons que l’on aura d’ici là déterminé si les événements en cours sont conjoncturels ou plus durables …

Pour une fois les Anglais n’y sont – presque – pour rien

Enfin, il convient de considérer l’effet possible du Brexit sur les évolutions démographiques. L’immigration de ressortissantes ou ressortissants venus du Royaume-Uni est loin d’être négligeable (Etude Insee effet Brexit) :  cette étude précise que « selon les sources consulaires : fin 2016, environ 350 000 Françaises et Français vivent au Royaume-Uni et 400 000 Britanniques vivent en France ». Le Royaume-Uni fait partie des principales destinations de l’expatriation française. Toutefois, les mouvements migratoires n’ont guère été affectés par la perspective (qui se concrétise en 2021) du Brexit. Signalons quand même que près de 4 000 Britanniques ont obtenu la nationalité française en 2019, la moyenne 2009-2015 étant d’environ 300… En termes démographiques, le Brexit, c’est nothing ado about nothing.

La démographie est un sport où, à la fin, ce sont toujours les bébés qui gagnent

Les naissances surpasseront encore pendant plusieurs années le nombre de personnes immigrant en France. Le solde naturel est en baisse, en premier lieu du fait du vieillissement de la population. Le solde migratoire pourrait donc le dépasser « structurellement », ce qui serait un changement démographique majeur. Encore faut-il bien comprendre les composantes de ce solde, dans le contexte général de migrations (immigration et émigration) en augmentation… sauf par temps de crise sanitaire.


Annexe : tableau de comptabilité démographique, période 2014-2019

Rappelons l’équation de base : A = (N-D) + (IT-ET) + (IL-EL) + (IN-EN) + ε ;

 


[1] M. Patrick Stefanini ; Celui-ci présente les idées forces de son ouvrage dans une interview accordée à l’hebdomadaire le Point ici

[2] Soit l’UE 28 incluant le Royaume-Uni, toutes les données mobilisées pour cet article étant antérieures au 31/12/2020.

[3] En fait de pays dont les ressortissants sont dispensés de titres de séjour, soit l’UE et l’espace économique européen (EEE) qui inclut l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège et la Suisse.

[4] Cette valeur est calculée comme la moyenne des trois dernières observations (2015-2016-2017) et constitue donc l’estimation provisoire pour 2018-2019-2020.

[5]  La comptabilité démographique fait durer le suspense….