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On ne le sait pas assez, mais la France est une des nations qui aura le plus contribué à l’élaboration de la science économique, avec l’Angleterre et les États-Unis. Elle domine les débats en Europe au temps des Lumières ; ensuite, on lui doit des avancées majeures en économie mathématique. Mais une décision hasardeuse, en 1877, aura empêché les universités de contribuer significativement au développement de notre discipline.

Les économistes français

La pensée économique en France, au temps des Lumières, est dominée par une école baptisée « physiocratique ». L’école a un maître, François Quesnay, des disciples zélés comme Dupont de Nemours et des illustres sympathisants comme Turgot. Elle démontre que la richesse d’une nation résulte de son agriculture et que, par ailleurs, la liberté économique est toujours préférable aux règlementations administratives. Un Écossais, Adam Smith, exprime en 1776 son admiration pour les physiocrates ; il en partage la doctrine libérale, mais réfute le primat de l’agriculture ; il indique le travail comme origine de la valeur, et pas seulement le travail de la terre.

Après la Révolution française, les meilleurs économistes français nient toute filiation avec la physiocratie, au profit du seul Smith. Ils cherchent à rendre ses analyses de la valeur plus cohérentes et plus modernes, mais sans y mettre autant de passion que leurs collègues anglais. Ils se réclament de la Raison, en l’occurrence de la Raison laïque ; ils sont républicains, adhèrent aux idéaux émancipateurs de la Révolution, libéraux et individualistes. Ils se réjouissent du nouvel ordre, social et économique, qu’ils appellent « industriel » ; car la liberté du travail et le libre échange donneront leur chance aux plus entreprenants, et tous en profiteront. L’État n’incarne pas l’intérêt général puisque l’intérêt général n’existe pas. Le chef de file de ces économistes français est Jean-Baptiste Say, très apprécié sur le continent pour diffuser les analyses et les doctrines, dites « classiques », issues de Smith.

Pendant quelques décennies, les économistes français constituent un groupe homogène, admirés et honorés. Depuis 1842, ils se retrouvent tous les mois pour discuter un point de doctrine délicat, au sein de leur Société d’économie politique et éditent un influent Journal des économistes, première revue de ce genre en Europe. Néanmoins, ils ne parviennent pas à imposer leurs recommandations en politique économique. Plus précisément, les responsables politiques peuvent à la fois adhérer à leurs analyses, tout en objectant qu’ils doivent tenir compte des circonstances du moment, des rivalités internationales ou des réticences de l’opinion ; sans parler des déconvenues inévitables pendant les périodes de transition, avant les bénéfices des réformes proposées. Les ministres mènent donc, généralement, des politiques fort peu libérales, mais en promettant qu’ils en changeront dès que les circonstances le permettront.

Les appréciations étaient très différentes du côté des deux groupes opposés radicalement aux économistes classiques en France, jadis et naguère : le groupe des socialistes et le groupe des catholiques.

  • Selon des socialistes comme Proudhon, la société industrielle aurait remplacé une féodalité par une autre ; les ouvriers ne seraient ni mieux lotis ni plus libres que les serfs de jadis, alors qu’ils seraient les principaux créateurs des richesses.
  • Les catholiques fervents ne prétendent pas réfuter aussi précisément les analyses des économistes libéraux, mais leur opposition est aussi radicale, assurément pendant tout le XIXe siècle, à peine moins jusqu’au milieu du XXe. L’Ancien régime aurait encouragé la charité, la tempérance et d’autres vertus chrétiennes ; la nouvelle société, industrielle et démocratique, reposerait sur l’égoïsme des individus, susciterait l’indifférence envers les pauvres, éloignerait de l’Église, encouragerait l’immoralité dans toutes les classes de la société, surtout parmi les ouvrières et ouvriers des grandes villes. Effectivement, les économistes libéraux, disons jusque dans les années 1950, sont plutôt libre penseurs ou protestants, parfois vaguement catholiques, mais presque jamais catholiques fervents.

La situation des économistes français change à partir des années 1870. Les disciples de Say occupent encore des situations enviables, en particulier à l’Académie des sciences morales et politiques, mais ils ne savent pas renouveler les analyses de leurs maîtres, alors que la société devient toujours moins individualiste et libérale. Les économistes les plus créatifs sont donc en dehors du groupe libéral au sens strict. Parmi eux figurent quelques économistes mathématiciens, isolés et sans grande influence politique ; des ingénieurs qui développent brillamment le calcul économique à la suite de Dupuit au milieu du siècle ; et quelques économistes « littéraires » spécialistes de la monnaie et de la conjoncture, qui mènent des études statistiques aussi rigoureusement qu’à l’étranger. Mais tous ces économistes, excepté le mathématicien Walras, ne proposent pas de renouveler les bases de leur discipline ; en particulier, ils ne prétendent pas expliquer le développement des grandes entreprises et du salariat, ni le rôle grandissant de l’État dans les affaires économiques. Ils ne proposent pas davantage une méthode nouvelle qui leur permettrait de le faire.

La Libération de Paris, en 1944, est l’occasion d’une sorte de réveil des ambitions. On découvre alors que, hors de France, la science économique avait profondément changé depuis les années 1930, en particulier avec l’économie mathématique américaine et avec Keynes. Les économistes français sont très sollicités par des administrations au temps de la reconstruction du pays. En particulier, les ingénieurs connaissent leur heure de gloire. Les uns, souvent libéraux, appliquent les théories mathématiques de Maurice Allais pour gérer les entreprises nouvellement nationales ; les autres, parfois moins libéraux, utilisent la jeune comptabilité nationale pour rationaliser la politique économique. De leur côté, les économistes « littéraires » inventent toutes sortes de raisons pour ne pas se fier aux mathématiques. Certains sont séduits par le keynésianisme, d’autres par la comptabilité nationale. Les plus bruyants et les plus jeunes, généralement admirateurs de François Perroux, prétendent renouveler radicalement la science économique ; ils sollicitent l’histoire et la sociologie, croient œuvrer de façon très scientifique, mais loin des fables à base de marchés concurrentiels. Une nouvelle revue reflète leur ambition, la Revue économique. Trente ans après, leurs écrits n’intéressent plus personne. En effet, les économistes lisent désormais ce qui se publie aux USA et ils comprennent l’apport des modèles mathématiques et statistiques. Cela n’implique pas que chaque économiste doive alors adhérer au libéralisme pour s’affirmer. Au contraire, une forte dose d’hétérodoxie subsiste en France après les années 1970, du côté de l’extrême gauche. Le courant le plus célèbre, dans cette mouvance, est celui de la « régulation », mené par Aglietta et d’autres polytechniciens, éventuellement passés par l’ENSAE et l’INSEE. Il s’agissait, initialement, de rationaliser l’histoire du capitalisme et de ses phases, avec quelques schémas marxistes, quelques ingrédients sociologiques et historiques. L’originalité du projet tenait à l’utilisation sérieuse des statistiques macroéconomiques disponibles.

L’enseignement de la science économique en France

Dès le début du XIXe siècle, quelques institutions non universitaires dispensent des cours d’économie politique, comme le Collège de France ou le Conservatoire national des arts et métiers. Un changement décisif se produit en 1877, après quelques années d’hésitation. Toutes les facultés de droit dispenseront des cours d’économie politique obligatoires en troisième année de licence, parfois suivis de quelques autres. Les juristes imposent que ces cours soient dispensés par des professeurs réellement qualifiés, c’est-à-dire dotés d’une agrégation de droit. Les économistes libéraux, publicistes ou professeurs au Collège de France, sont évidemment furieux d’être ainsi évincés. Les premiers professeurs des facultés passeront leurs vacances à apprendre cette nouvelle discipline qu’on leur impose d’enseigner. Ils vont évidemment l’enseigner à leur manière, avec une forte dose de considérations juridiques. Quelques décennies plus tard, les juristes proposent une section économique à leur agrégation, mais qui couronnera une formation juridique complète.

Le choix de la faculté de droit s’avéra catastrophique pour la science économique en France. Presque au même moment, l’Angleterre choisissait d’intégrer la discipline à égalité avec les autres, en particulier à Cambridge, et destinée à des étudiants déjà avancés ; d’où des économistes anglais férus de mathématiques, de probabilités ou d’histoire. Autant de disciplines que les économistes issus des facultés de droit pouvaient ignorer. La situation s’améliora dans les années 1950, avec la séparation progressive des études juridiques et économiques, aboutissant à la création d’UER (Unités d’Enseignement et de Recherche) spécifiques de sciences économiques en 1968.

Du côté des écoles d’ingénieurs, l’existence et la nature d’un enseignement économique dépendait du hasard des circonstances et des nominations. Par exemple, le calcul économique, à l’école des Ponts et Chaussées au XIXe siècle, ne fut enseigné ni par Garnier en « économie politique », ni par Gide en « économie sociale », mais par Sévène dans une petite partie de son cours sur « les chemins de fer » dans les années 1880. Mieux vaut donc renoncer à une présentation générale de l’enseignement économique dans les écoles d’ingénieurs. Signalons au moins trois dates importantes après la guerre :

– 1942, création de la future ENSAE, dirigée plus tard par Edmond Malinvaud ;

– 1944, début du cours de Maurice Allais à l’école des Mines ;

– 1974, création d’un département de sciences économiques à l’école Polytechnique.


Référence

Etner et C. Silvant, Histoire de la pensée économique en France. Economica, 2017.