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2000-2015 : nouvelles tendances des populations d’origines étrangères en France

La population immigrée et celle des « deuxième génération » augmentent rapidement en France depuis 15 ans. Le contexte économique ne justifie pas la reprise des migrations. Elles  sont maintenant stimulées par la croissance démographique, l’accès de plus en plus massif à l’éducation et la baisse des coûts de déplacement des personnes et des communications. Cela génère des migrations plus diverses, plus nombreuses et concernant davantage des personnes plus qualifiées, notamment vers notre pays. Parallèlement la population des « deuxième génération » augmente en conséquence des migrations d’il y a trente ans. En termes de politiques publiques, c’est prioritairement l’inclusion des « deuxième génération », mais sans négliger une politique d’intégration trop étroitement définie jusqu’à présent, qui constituent les défis des années à venir.

 

L’exception migratoire française

L’histoire française des migrations se singularise à plus d’un titre. Au courant du XIXème siècle, l’émigration à partir de l’Europe a été massive, mais, à contrecourant, la France était déjà un pays d’immigration. Elle diffère aussi des grands pays d’immigration (les Amériques, l’Océanie), car les flux migratoires sont toujours restés modérés. Les migrations vers la France suivent pourtant les principes largement observés ailleurs : corrélation des flux avec les grands cycles économiques, structuration en « vagues » dont les origines et la temporalité sont le plus souvent bien délimitées. La période récente voit apparaitre quelques entorses à ces principes.

 

Immigrés et descendants d’immigrés

Les migrations génèrent directement une présence de personnes d’origine étrangère. Selon les définitions pratiquées par les organismes internationaux (ONU, OCDE, Eurostat, …) la France compte 7,6 millions de personnes nées à l’étranger (en 2013), dont 1,8 million sont nées de nationalité française. L’Insee (suivant une recommandation du Haut conseil à l’intégration, en 1992) définit les « immigrés » comme les personnes nées de nationalité non française à l’étranger. Ils ne sont alors que 5,8 millions. Certains ont acquis la nationalité française à l’issue d’un parcours administratif souvent complexe (2,3 millions), d’autres sont restés étrangers (3,5 millions). Les migrations génèrent à plus long terme une présence de personnes d’origine étrangère : les descendants d’immigrés. On dénombrait (en 2013) 6,8 millions de « descendants d’immigrés». Un descendant d’immigré est (selon une définition usuelle mais aucunement « officielle ») une personne née en France, ayant au moins un parent immigré. Ainsi, un résident sur cinq en France a une origine étrangère si l’on remonte à sa naissance ou celle de ses parents.

Ce nombre, mais aussi la proportion dans la population française, augmente rapidement depuis 15 ans.

 

La croissance de la population immigrée

La population immigrée augmente sensiblement entre 1999 et 2013, passant de 4,3 millions à 5,8 millions de personnes. Cela marque une rupture nette avec la période 1975-1999, où le nombre d’immigrés n’avait cru que de 0,4 million. En revanche, cela rappelle la période 1954-1975, lorsque la population immigrée était passée de 2,3 à 3,9 millions. On mentionnera encore les années 1920 : la population immigrée avait doublé en passant de 1,4 à 2,8 millions. L’originalité de la période récente ressort d’une relative décorrélation du flux migratoire et du cycle économique. La France n’est pas à l’écart d’un mouvement planétaire : les migrations augmentent depuis la fin du XXème siècle, tant en nombre de migrants qu’en proportion de ceux-ci rapportés à la population mondiale. La croissance démographique, la baisse des « coûts » de la migration expliquent très largement la reprise marquée des phénomènes migratoires. S’y ajoute depuis très récemment, un flux massif de migrations consécutives aux instabilités géopolitiques dramatiques que connaissent certains pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Ainsi les ressorts des migrations suivent des schémas déjà observés et théorisés lors des grandes migrations de la fin du XIXème siècle. Les grands espaces, horizons d’immigration actuels sont … d’abord en péninsule arabique. Il s’agit de migration de travail, souvent temporaire. Les pays d’Amérique du Nord et d’Océanie continuent de recevoir des flux importants. Même relativement à l’Europe, voire des autres pays de l’OCDE, les flux vers la France restent modestes. On dénombre environ 300 000 personnes immigrantes par an, mais le flux d’émigration est presque aussi fort, aboutissant à un solde migratoire à peine positif.

 

Migrer : pourquoi partir, où aller, à quel prix ?

L’analyse classique des migrations repose sur un modèle dit « push-pull ». Une personne souhaitera partir de son pays (« push factors ») pour s’installer dans un pays d’accueil spécifiquement attractif (« pull factors »). La décision de migrer dépend encore d’un « coût » de transaction. L’écart de niveau de vie ou de salaire entre pays d’origine et pays d’accueil a longtemps été privilégié dans les analyses économiques des migrations. Mais l’instabilité politique, a fortiori une guerre civile, les restrictions de libertés politiques ou religieuses ont joué et jouent encore comme facteurs « push ». Les « coûts » incluent la distance géographique, mais aussi la « distance culturelle » (un facteur « pull » : les migrants visent une société d’accueil où il sera relativement plus facile de s’intégrer). En conséquence, les flux migratoires sont souvent « spécialisés » : les ressortissants d’un pays donné migrent seulement vers quelques pays d’accueil, un pays d’accueil reçoit des migrants dont les origines sont peu nombreuses. Ces « coûts » incluent la proximité (ou non) linguistique, les liens historiques, mais aussi la présence de réseaux communautaires (qui facilitent les premiers temps d’émigration, l’accès au logement, à l’emploi, …). Enfin, les « coûts » incluent encore les restrictions (obligation de détenir un titre de séjour, accès limité au marché du travail, …) mais aussi les facilitations (prime d’installation, agence de placement des travailleurs immigrés, …).

 

La reprise et la diversification des flux migratoires récents

La baisse des coûts explique largement les nouvelles tendances de la migration, particulièrement en France.

D’une part le coût des voyages (déplacement physique des personnes) a considérablement baissé depuis une trentaine d’années. Plus encore, la baisse des coûts d’information : contacts avec les diasporas, informations sur les sociétés d’accueil, administration à distance, … facilitent les migrations internationales. Pour résumer, « on voit des ordinateurs partout dans la croissance des migrations ». En conséquence, s’observe une double tendance : croissance de la population immigrée et forte diversification des origines. En 1975, les six premières origines (Algérie, Espagne, Italie, Maroc, Portugal et Tunisie) représentaient 74 % du total. Il faut cumuler 20 pays en 2013 pour atteindre la même proportion. Première explication, la liberté de circulation et d’installation dans l’espace économique européen, qui se traduit  par une reprise sensible de l’immigration d’origine européenne en France. Cela concerne les pays « nouveaux entrants de 2004 », dont la Roumanie, mais aussi des pays limitrophes (Allemagne ou Royaume-Uni). La poussée démographique (facteur « push ») et l’élévation généralisée du niveau d’études (ce sont les personnes les plus qualifiées qui ont le plus de chance de s’intégrer dans une société développée) constituent un deuxième facteur explicatif. Illustration, le maintien (cas du Maghreb) voire le développement (cas de l’Afrique de l’Ouest ou des pays riverains du golfe de Guinée) de flux migratoires importants. La « mobilité des cerveaux », ou « brain drain » selon la traduction anglaise plus explicitement révélatrice de l’âpre compétition que se livrent les pays développés pour attirer les personnes les plus qualifiées, nous vaut des flux migratoires de plus en plus divers, un exemple en étant l’immigration chinoise. Il convient enfin d’être prudent quant aux flux migratoires humanitaires. A ce jour, environ 0,3 million de personnes résident en France en ayant ou ayant eu un statut de réfugié, soit un peu plus d’un immigré sur 20. C’est donc très peu. Les crises géopolitiques majeures mais récentes auront certainement un impact, cependant il n’est pas encore mesuré, du moins en France.

 

Les descendants d’immigrés : une population jeune, relativement peu diverse…

La population des descendants d’immigrés augmente aussi rapidement (de l’ordre de 1,5 % par an). En structure, cette population reflète d’abord les migrations passées : elle est beaucoup moins diversifiée que la population immigrée, avec une part importante de descendants d’immigrés d’ascendances en Europe du Sud (environ la moitié), puis au Maghreb, enfin dans d’autres pays d’Afrique. C’est une population jeune, là aussi cela reflète l’histoire migratoire avec la bascule, dans les années 1970, d’une immigration de travail, partiellement composée de migrants ayant pour objectif de revenir dans leur pays natal, à une migration d’installation, plus féminine et « familiale ».

 

… mais en forte croissance

Ce sont toutefois les populations constituées de  descendants d’origines africaine ou turque qui augmentent le plus vite. L’histoire et les caractéristiques des migrations éclairent ici encore l’analyse. La migration s’effectue le plus souvent au début de l’âge adulte (vers la fin ou juste après les études). Généralement, les hommes migrants fondent une famille et s’intègrent sur le marché du travail. Les femmes intercaleront les naissances de leurs enfants entre migration et insertion sur le marché du travail pour une grande partie d’entre-elles. Ce calendrier des migrations se traduit par une forte surreprésentation des migrants parmi les personnes en âge d’avoir des enfants. C’est de loin le facteur le plus explicatif de la croissance des descendants d’immigrés. Deuxième facteur, le comportement de fécondité, les femmes africaines ou turques auront comme descendance finale plutôt 3 enfants que 2 (norme actuelle des femmes résidant en France). Cette « surfécondité » doit être contextualisée : les femmes immigrées auront une descendance moindre que les femmes de même origine mais restées au pays (c’est un « biais de sélection des migrantes », et un facteur « pull »). A plus long terme, on observe que les descendantes adoptent un comportement de fécondité similaire voire plus malthusien encore que les femmes sans lien avec la migration. Autre facteur, de moindre importance, les hommes immigrés font …. des bébés ! Plus précisément, un homme immigré et une femme non immigrée auront des enfants descendants d’immigrés, cet apport étant proportionnel au nombre d’hommes, phénomène peu classique en démographie. La clef est ici le taux d’exogamie soit d’union entre immigrés et non immigrés. Or ces taux sont assez importants en France bien que variables suivant les origines.

 

L’intégration, un processus lent, parfois incomplet

Si un résident sur cinq en France est immigré ou descendant d’immigré, seulement un sur 15 n’est pas citoyen français. Le cœur du processus d’intégration se situe dans les échanges entre populations immigrées et autochtones. Ces échanges se sont souvent mesurés par la capacité des immigrés à construire des unions avec des non immigrés. L’intégration économique, point de vue le plus souvent mis en avant, se mesure en termes d’accès à l’emploi voire aux « bons emplois » (stables, qualifiés, bien rémunérés, …).  Il ne faut pas négliger pour autant d’autres critères importants d’intégration, notamment les problématiques d’accès à l’éducation, d’accès au logement (logements disposant d’un confort usuel, vs logements collectifs, dégradés, etc.) ou de répartition spatiale. On observe des convergences assez lentes et avec une variabilité importante par origine. Les hommes immigrés ont des taux d’emploi inférieurs à ceux des non immigrés, mais cela s’explique bien si l’on tient compte des effets d’âge, de diplôme mais aussi d’expérience sur le marché du travail (liée à la durée de présence en France). Ainsi, les taux d’emploi des hommes immigrés rattrapent au fil du temps les taux d’emploi des hommes non immigrés. La convergence est plus lente et reste incomplète pour les femmes. Les immigrés d’origine européenne s’en sortent mieux que les autres. La situation des descendants est très variée. Ainsi les descendants d’immigrés venus de l’Asie du Sud-est s’intègrent très bien (accès à l’éducation, marché du travail), mais les descendants de deux parents immigrés d’origine africaine restent fréquemment soumis au risque d’échec scolaire ou de chômage. Et au contraire des analyses concernant les immigrés, les facteurs sociodémographiques ou économiques n’expliquent qu’en partie les écarts constatés. A l’évidence, des problèmes de ségrégation spatiale, voire de discriminations, les concernent.

 

Le (pas assez) grand remplacement

Au final, une part importante des immigrés et une grande majorité des descendants d’immigrés se « fondront dans le creuset français ». Ce processus constitue un grand remplacement d’étrangers par des citoyens français, divers comme le sont les Français, mais partageant largement les mêmes modes de vie et les valeurs. Il est historiquement vu comme fondamental par la société française. Or il est incomplet : une part notable et durable des personnes d’origine étrangère ne s’intègre que très lentement. Cela pose un défi majeur en termes de politiques publiques. Cet enjeu important pour les années à venir croîtra encore, parallèlement à l’augmentation des flux migratoires et de leur diversification. Les politiques sociales d’inclusion ont jusqu’à présent été ciblées sur des critères excluant toute référence à une origine à l’exception d’une très modeste politique d’intégration des étrangers récemment arrivés et d’origine extra-européenne. Les politiques scolaires ou « de la ville », voire d’indemnisation du chômage bénéficient davantage aux immigrés ou aux descendants d’immigrés plutôt qu’aux autres résidents français non parce qu’elles sont ciblées, mais du fait de la surreprésentation des premiers parmi les personnes éligibles.

 

Que faire ?

Personne ne voudrait se satisfaire de politiques qui s’avèrent peu efficaces voire inappropriées, essentiellement parce que le ciblage est défaillant. Une politique d’immigration trop centrée sur l’intégration économique ignore un fait majeur des migrations actuelles : celles-ci sont motivées de façon complexe, croisant des aspirations individuelles, familiales, économiques voire politiques. Elle ignore aussi les faits (têtus) : les immigrations familiales et pour raison des études, voire depuis peu, humanitaires, sont plus importantes en France que l’immigration économique. Les politiques d’inclusion sociale ignorent les besoins spécifiques des descendants d’immigrés. Pour autant, cibler des politiques sur des personnes en raison de leurs origines est loin de faire consensus. Que l’on songe aux débats sur la discrimination positive ou sur l’établissement de statistiques ethniques. Il n’en demeure pas moins qu’inclure des personnes d’origine extra-européenne, souvent dans des classes sociales défavorisés et confrontées à des difficultés socioéconomiques constitue un enjeu majeur de politique publique pour les années à venir. A plus court terme, mettre, enfin, en place un système d’observation, comme l’on déjà fait nombre de pays voisins, pour comprendre ressources et besoins des migrants arrivés massivement du Moyen-Orient ou d’Afrique au cours des années 2014 -2016 devient également urgent.