Cette nouvelle a été initialement publiée dans le numéro 10 de « Chut ! », en distribution presse / librairies depuis le 14 juillet et disponible en ligne : https://chut.media/lifestyle/fiction-sonore-la-visite-a-lasserre/

L’illustration de cette nouvelle a été réalisée par Laure Dorin.


Léa claque la porte. Comme d’habitude, comme à chaque fois qu’elle rentre dans cet appartement cossu de l’immeuble haussmannien de la rue de Rennes, à Paris, où elle a vécu les joies et les tourments de son enfance et de son adolescence. Elle en connaît chaque recoin. Il lui donne la nausée.

Son père est déjà rentré. Il est avachi dans le canapé en cuir du salon, il s’est servi un whisky. Elle sait qu’il était là, assis au cinquième rang de la salle Gaveau, même si elle a tout fait pour ne pas croiser son regard. Elle le toise. Avec un air de dégoût et de victoire. Sa prestation sur scène est déjà virale sur les réseaux sociaux. Avec sept de ses amis, ils ont appelé leurs collègues à la désertion, à sortir du système. Terminées enfin, oubliées, ces études étriquées qui conduisent les étudiants sur le chemin d’une carrière balisée comme des bestiaux qu’on guide vers l’arène. Le combat se mène ailleurs. Le slogan de leur génération, c’est la conclusion de l’article de Virginie Despentes après le départ d’Adèle Haenel de la cérémonie des César, à l’annonce de la récompense attribuée à Roman Polanski : « Le monde que vous avez créé pour régner dessus comme des minables est irrespirable. On se lève et on se casse. C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde. »

Elle le toise et il la regarde en retour avec tendresse et admiration. « Je suis fier de toi ma fille », c’est ce qu’il voudrait lui dire, mais les mots ne sortent pas et de toute façon elle ne comprendrait pas. Elle prendrait cela pour le baroud d’honneur du représentant d’un système en déroute. Pour le cynisme d’un marchand d’armes, même s’il s’en défend. Si seulement elle voulait l’écouter, si seulement ils pouvaient retrouver les discussions endiablées qu’ils partageaient encore il y a quelques années, alors il lui raconterait sa visite à Lasserre. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus tôt ? Aujourd’hui, il craint qu’après l’avoir entendu elle ne le méprise encore davantage.

Lasserre. C’était il y a trente ans et il s’en souvient comme si c’était hier. Il venait de terminer ses deux années d’application à l’École des Mines après avoir brillamment réussi sa scolarité à l’École polytechnique. Le mois de juillet s’ouvrait sur la perspective d’un été radieux. Il avait pris le train de nuit jusqu’à Toulouse où Marta, sa compagne de l’époque, l’attendait avec sa Renault Clio. On n’arrivait pas à Lasserre par hasard. Une fois quittée l’autoroute, il fallait emprunter une départementale sinueuse qui serpentait le long des bois et des collines des contreforts des Pyrénées avant que n’apparaisse enfin le village. Les voilà arrivés. La maison est simple.

Un rez-de-chaussée et deux étages, des volets en bois couleur crème, un modeste jardin mal entretenu et, pour y accéder, un large portail à deux vantaux. À l’intérieur, l’ameublement est spartiate. C’est là que le maître s’est retiré du monde depuis qu’il a pris sa retraite de l’université. On dit qu’il vit tel un ermite. Quand Marta avait dit qu’il accepterait de les recevoir, le père de Léa avait réagi avec enthousiasme. Marta avait laissé entendre que sa mère et Alexandre Grothendieck avaient eu une aventure quinze ans auparavant. Il n’avait pas exigé d’en savoir plus. Rencontrer le plus grand mathématicien du XXe siècle, cela ne se refusait pas.

Elle le toise encore. Il pose son verre de whisky et se redresse. Il voudrait lui dire à Léa que la rébellion n’est pas une invention de sa génération, que Grothendieck a fondé le mouvement Survivre dans les années 1970 en se donnant comme objectifs de « dégager la recherche de ses liens avec l’armée et de lutter pour la survie de l’espèce humaine, menacée par la puissance de destruction des technosciences ». Il voudrait lui dire que lui aussi, en redescendant de Lasserre, il y avait cru à la désertion et à la lutte pour un avenir meilleur.

Pendant plusieurs heures, avec Marta, ils avaient écouté la parole du maître, assis en tailleur sur une vieille couverture en laine, en buvant du thé chaud. Grothendieck ne ressemblait pas encore à ce vieillard aux traits burinés et à la barbe hirsute que l’on peut voir sur les dernières photos de lui, peu avant sa mort. Il avait gardé l’étincelle du chercheur génial dans le regard, derrière ses lunettes cerclées. « Il est assez peu courant que des scientifiques se posent la question du rôle de leur science dans la société », leur dit-il. « J’ai même l’impression très nette que plus ils sont haut situés dans la hiérarchie sociale, et par conséquent plus ils se sont identifiés à l’establishment, moins ils ont tendance à remettre en question cette religion qui nous a été inculquée dès les bancs de l’école primaire : toute connaissance scientifique est bonne, quel que soit son contexte ; tout progrès technique est bon. Et comme corollaire : la recherche scientifique est toujours bonne. »

Imaginez les conflits internes que ce discours peut réveiller dans l’esprit d’un jeune homme qui vient de passer cinq années sur les bancs de l’École Polytechnique et de celle des Mines. C’est largement aussi violent qu’un appel à abandonner le glyphosate et les pesticides pour des étudiants de l’agro !

La nuit tombe lentement sur Lasserre. Ils sont toujours là, le temps ne paraît pas s’écouler comme à la ville. Grothendieck continue son monologue, comme s’il était devant un amphi bondé de l’université. Quelquefois, il lève les yeux pour observer une réaction ou obtenir un assentiment. « Après tout, je suis mathématicien moi-même et cela m’aurait fait plaisir de savoir que mes connaissances mathématiques pouvaient servir à quelque chose de socialement positif. Or, depuis que j’essaie de comprendre le cours que la société est en train de prendre, les possibilités que nous avons pour agir favorablement sur ce cours, en particulier les possibilités que nous avons pour permettre la survie de l’espèce humaine et pour permettre une évolution de la vie qui soit digne d’être vécue, que la survie en vaille la peine, mes connaissances de scientifique ne m’ont pas servi une seule fois. »

Léa s’est assise sur une chaise en face du canapé. Elle fixe maintenant son père avec un regard interrogatif. « Mais qu’as-tu fait ensuite papa ? », lui demande-t-elle. Il sursaute. Est-ce que sa fille lui pose vraiment cette question ? A-t-il raconté son histoire à haute voix ? Ou bien a-t-elle le pouvoir de lire dans ses pensées ? Ou bien a-t-il bu plus que de raison ? « Qu’as-tu fait ensuite papa ? », répète-t-elle. Alors, il reprend son récit. Ensuite ? Ensuite, il est descendu de la montagne, il a laissé Lasserre derrière lui, imprégné des paroles du sage, mais il n’était pas Moïse. Lorsqu’il est arrivé en bas, lorsqu’il a rejoint la ville, les humains n’entendaient pas les recommandations de Grothendieck, ils construisaient des veaux d’or et de silicium et ils en faisaient leurs idoles. Il n’avait pas la force d’être un héros ou un prophète, alors il est rentré dans le rang. Parfois, en fermant les yeux, il retournait sur la colline. Cela lui évita sans doute de prendre de mauvaises décisions. En 2014, lorsque le grand mathématicien est mort, il eut un moment de tristesse. En vingt ans, la puissance de destruction de la civilisation techno-industrielle n’avait pas ralenti, et la survie de l’espèce humaine était de plus en plus incertaine.

« Je suis fier de toi, ma fille. » Cette fois, il en est sûr, les mots sont sortis de sa bouche. Cette génération a du culot et du talent, se dit-il. Peut-être parviendra-t-elle à réussir là où il a échoué, à faire de cette désertion une force, sans se faire ni rattraper ni marginaliser par le système. Léa regarde son père, droit dans les yeux, elle lui sourit et elle cite une phrase d’Alexandre Grothendieck, comme si elle tentait de bâtir un pont pour leur réconciliation : « Nous pensons maintenant que la solution ne proviendra pas d’un supplément de connaissances scientifiques, d’un supplément de techniques, mais qu’elle proviendra d’un changement de civilisation. »

 

Les citations d’Alexandre Grothendieck reproduites dans ce texte sont issues de la conférence que le mathématicien donna le 27 Janvier 1972 au CERN (Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire).

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