Le confinement a parfois été l’occasion d’exhumer de sa bibliothèque des ouvrages anciens qui y étaient enfouis. J’avais ainsi longtemps repoussé la lecture de ces 800 pages fort denses et riches en tableaux statistiques un peu indigestes. Certaines descriptions de la géographie de la Nouvelle-Espagne, des processus d’exploitation des mines ou de la structure du commerce entre ce territoire et la métropole peuvent elles aussi paraître fastidieuses, mais l’ouvrage n’en est pas moins intéressant à bien des titres.

D’abord parce que la formidable étendue des compétences d’un éminent savant d’il y a deux siècles suscite l’admiration. Humboldt se révèle ainsi géographe, ingénieur en hydraulique, astronome, botaniste, chimiste – lorsqu’il explique longuement le processus de fabrication de l’argent à partir de son minerai, et notamment la manière dont le mercure pourrait être amalgamé de manière plus parcimonieuse dans ce processus -, épidémiologiste dans sa description des ravages du « vomito negro », la fièvre jaune qui touche tant de voyageurs à leur arrivée sur le port de Veracruz, économiste,…

Enfin, l’ouvrage résonne déjà de thématiques actuelles, lorsqu’il met en évidence l’impact de l’homme sur son environnement, s’élève contre les énormes inégalités au sein de la population mexicaine qu’il identifie clairement comme un obstacle à la croissance de la colonie, contre les entraves à la liberté du commerce imposées par la métropole avec le soutien des élites locales, ou lorsqu’il identifie clairement la mal-gouvernance comme un obstacle au développement.

Il nous montre enfin, lorsqu’il propose des estimations de la population locale, de la productivité agricole dans différents territoires, ou des revenus tirés par la couronne d’Espagne de ses colonies en Amérique, comment un bon statisticien doit analyser avec soin les rares données disponibles, croiser les sources d’information et ne pas hésiter à confronter différentes méthodes. 

Bien que non spécialiste de l’histoire coloniale de l’Amérique espagnole, j’espère dans cette synthèse montrer l’étendue des savoirs de ce grand scientifique et mettre en valeur l’actualité de certaines de ses idées.

Un périple de cinq ans en Amérique

Né à Berlin en 1769, issu d’une famille noble, Alexandre de Humboldt devient intendant des mines en 1792 après de brillantes études universitaires. Au décès de sa mère quatre ans plus tard, il dispose d’une fortune suffisante pour abandonner ses fonctions et se consacrer à la recherche. Avec le botaniste Aimé Bonpland qu’il rencontre alors à Paris, il forme des projets de lointains voyages, qui finissent par aboutir en 1799, lorsque les deux hommes embarquent à la Corogne pour se rendre en Amérique. Ils débarquent au Vénézuela, visitent Cuba, puis la Nouvelle-Grenade (Colombie actuelle), le Pérou, et c’est en mars 1803 qu’ils passent de Guayaquil à Acapulco, en « Nouvelle-Espagne » – c’est ainsi que se nomme alors le Mexique -. Il s’agit alors de la principale colonie espagnole, tant par sa population que par son étendue (de l’Amérique centrale jusqu’à San Francisco), sa richesse minière et son rôle de carrefour commercial entre Asie et Europe. Les deux hommes y passeront une année durant laquelle ils visiteront différentes régions et sites industriels, prendront toutes sortes de mesures et consulteront à Mexico tous documents, archives et recensements auxquels le vice-roi leur donnera libre accès. De retour à Paris en août 1804, Humboldt consacrera les années suivantes à exploiter toutes les données accumulées pendant ces cinq années. Il adressera respectueusement son Essai politique sur la Nouvelle-Espagne au roi d’Espagne, espérant que ce dernier puiserait dans ses idées sur le « perfectionnement des institutions sociales ». Mais la publication de l’ouvrage intervient en 1808, année où les troupes napoléoniennes envahissent l’Espagne et où l’empereur français met son frère Joseph sur le trône d’Espagne. C’est donc plutôt la toute jeune république du Mexique, née dès 1821 après une guerre d’indépendance d’une dizaine d’années, qui aura la possibilité de suivre les recommandations de Humboldt. Le gouvernement mexicain lui adressera d’ailleurs en 1823 « la gratitude de la nation tout entière pour ses travaux » et un historien mexicain de l’époque verra dans cet Essai l’acte de naissance de la nouvelle nation.

Humboldt géographe

Parmi les nombreux talents de Humboldt, on retiendra en premier lieu celui de géographe. Pour lui, « la physionomie d’un pays, le groupement des montagnes, l’étendue des plateaux, l’élévation qui en détermine la température, tout enfin ce qui constitue la construction du globe » est en rapport étroit avec « les progrès de la population et le bien-être des habitants ». Or la nature a accordé de nombreux avantages à la Nouvelle-Espagne : un vaste territoire dont les deux tiers bénéficient d’un climat tempéré, aux températures comparables à celles du midi de l’Espagne ou de l’Italie ; une capacité à développer, à côté des variétés autochtones, de nombreuses cultures issues du continent européen ; et un territoire tellement vaste et peu dense qu’il est, considère Humboldt, beaucoup moins sujet que l’Europe à la loi des rendements décroissants. Cortès lui-même, dans une lettre à son souverain Charles-Quint peu après le siège de Tenochtitlan, l’ancienne capitale des Aztèques, écrivait : « Toutes les plantes d’Espagne viennent admirablement bien dans cette terre » et ajoutait : « Nous ne ferons point ici ce que nous avons fait aux îles, où nous avons négligé la culture et détruit les habitants. Une triste expérience doit nous rendre plus prudents ».

Certes, ses côtes sont inhospitalières et offrent très peu de possibilités de ports bien protégés, mais c’est aussi un atout car le Mexique est ainsi peu vulnérable à de futures invasions. Et si la régularité de l’altitude sur le vaste haut plateau autour de Mexico y favorise les communications, le dynamisme du commerce bénéficierait de la construction de routes permettant de le relier aux côtes, vers Acapulco d’un côté et Veracruz de l’autre. Humboldt observe ainsi que la situation physique de la ville de Mexico offre des « avantages inappréciables sous le rapport de ses communications avec les continents européen et asiatique » et que « Mexico paraît ainsi destinée à exercer une grande influence sur les événements politiques qui agitent les deux continents ». Et lorsqu’il s’intéresse au potentiel du commerce maritime sur le « Grand océan[1] » , Humboldt décrit également les puissants courants qui remontent du sud au nord le long des côtes d’Amérique méridionale et rendent la navigation longue et périlleuse d’Acapulco, principal port de la côte Pacifique du Mexique vers le port péruvien de Callao, alors que le trajet inverse bénéficie de conditions favorables[2].

Véritable visionnaire, il relève la dégradation de l’environnement du plateau de Mexico sous l’action des colons, qui « n’ont pas seulement détruit sans planter, mais en desséchant artificiellement de grandes étendues de terrain, ont… contribué à rapidement répandre différentes substances salines couvrant l’étendue du sol, provoquant ainsi son aridité ». Humboldt relève aussi que « ces dernières années, les pluies sont devenues plus rares et plus tardives ».

Il commente également les différentes localisations possibles pour le percement d’un canal en Amérique centrale, relevant toutefois le besoin de relevés d’altitude plus sérieux que ceux effectués jusqu’ici afin de déterminer le trajet le plus approprié.

Les relations entre la métropole et les colonies

Humboldt est un libéral et dénonce à de nombreuses reprises dans son Essai les entraves que subit la Nouvelle-Espagne pour développer tout son potentiel agricole et industriel. Grâce à son climat tempéré, la vigne et l’olivier pourraient notamment être cultivés mais le vice-roi reçut durant même le séjour de Humboldt, l’ordre de la cour de faire arracher les vignes dans les provinces septentrionales du Mexique, suite aux plaintes du commerce de Cadix[3]. Le monopole de Madrid s’exerce aussi sur le commerce du tabac, qui pourrait pourtant être produit localement. Dans le domaine minier, le monopole de Madrid porte sur le commerce de mercure pourtant indispensable à l’exploitation de l’argent, alors que selon Humboldt la Nouvelle-Espagne pourrait développer sa propre production de cette matière première. Il cite également les nombreuses entraves au développement de plusieurs branches de l’industrie manufacturière qui bénéficieraient pourtant du talent des indigènes. C’est notamment le cas de la fabrication d’ouvrages de bimbeloterie en bois, en os ou en cire qui pourraient devenir un article important d’exportation pour l’Europe[4], Humboldt mentionnant à ce sujet les revenus importants tirés de ce type d’activité par les habitants de Nuremberg ou du Tyrol. Fort de son expertise des processus de production industrielle acquise en Allemagne, il propose aussi un certain nombre d’améliorations de productivité en matière d’équipement (notamment pour la fabrication des monnaies) et regrette dans ce domaine l’insuffisance de ce que nous appelons aujourd’hui les transferts de technologie.

Adepte de la libéralisation du commerce international, il affirme combien les relations commerciales entre le Mexique et l’Europe pourront devenir importantes « lorsqu’elles seront délivrées des entraves d’un monopole odieux et désavantageux pour la métropole même ». Des obstacles qui ont commencé à être levés tardivement grâce à l’ « édit du commerce libre » signé par le roi Charles III en 1778, qui a notamment mis fin au monopole dont bénéficiaient un nombre limité de maisons de commerce basées à Mexico. Humboldt appuie d’ailleurs de manière convaincante son affirmation selon laquelle «  la concurrence est utile à la prospérité nationale » sur une comparaison très parlante des quantités exportées et des prix d’un certain nombre de produits (de la cochenille à l’indigo ou au bois de campèche) avant et après la libéralisation du commerce. Malgré tout, l’argent reste alors de très loin le principal produit d’exportation du Mexique vers l’Espagne, la cochenille, l’indigo ou le sucre venant loin derrière.

Humboldt propose une analyse solidement argumentée des bénéfices que tire l’Espagne de ses colonies, la Nouvelle-Espagne au premier chef puisqu’il estime qu’elle représente plus des deux tiers du produit net des colonies espagnoles en Amérique et en Asie. Il établit ainsi les revenus de la Nouvelle Espagne[5] à environ 20 millions de piastres par an[6] dont 6 millions sont reversés au Trésor espagnol et 3,5 millions aux autres colonies (principalement Cuba), laissant environ 10,5 millions de dépenses locales, dont 4 consacrées à la Défense (un chiffre qu’il juge extrêmement élevé étant donné la protection naturelle dont bénéficie le territoire[7]), 2 millions d’appointements et 3,5 millions de frais d’administration.

Au cours de l’ouvrage sont mentionnées toutes sortes de taxes qui grèvent l’activité économique locale, dont, à titre anecdotique, le droit de 5 % auquel étaient soumises jusqu’en 1803 les marchandises embarquées sur le rio Coatzacoalcos (« derecho de tierra caliente ») ou le « produit de la ferme des neiges » que les indigènes prélèvent sur les sommets des volcans pour les acheminer vers la côte de Veracruz au climat chaud et insalubre, où la consommation de sorbets est conseillée par les médecins pour lutter contre le vomito negro. Il s’élève particulièrement contre le tribut dû par les Indiens, une capitation qu’il juge très injuste, et contre l’ampleur du prélèvement que subit la Nouvelle-Espagne au titre du monopole de la couronne espagnole sur les tabacs[8]. Des impôts d’autant plus lourds que leur gestion est particulièrement inefficace, puisqu’il estime les « frais de perception » entre 16 et 18 % du produit de ces impôts. Il déplore également le zèle des administrateurs des colonies, pour qui « le moyen le plus sûr de soutenir leur crédit à la cour et de conserver leur place est de faire passer le plus d’argent possible à la Trésorerie royale de Madrid » plutôt que de favoriser le développement local. Il souligne à ce sujet l’importance d’une bonne gouvernance – même s’il admet que la Nouvelle-Espagne a été mieux gouvernée que le Pérou -, affirmant qu’ « en gouvernant avec équité, on parviendrait à resserrer pour longtemps les liens qui unissent les colonies à la métropole ». Un avertissement d’autant plus pertinent que les Etats-Unis ont pris leur indépendance il y a quelques années, une indépendance que les anciens esclaves haïtiens viennent eux aussi de conquérir en 1804, suite à des soulèvements sanglants, comme le rappelle Humboldt.

Il se livre par ailleurs de manière ambitieuse à une estimation de l’ensemble des richesses minières exportées vers l’Espagne depuis le début de la colonisation des Amériques[9]. En bon économiste, il établit alors une relation entre les quantités d’argent exportées et l’évolution du prix du blé en Europe, mettant ainsi en lumière l’impact de la création monétaire issue des colonies sur l’inflation dans la métropole. Pour lui, l’exploitation minière n’influe pas su4r la prospérité publique, seules les activités agricoles et industrielles constituent de véritables sources de richesse.

Il estime enfin que l’impact d’une perte des colonies pour le Royaume d’Espagne serait considérable à travers une baisse des recettes directes mais aussi de l’activité commerciale (les colonies constituant un débouché naturel des produits espagnols) et donc des droits de douane liés bien sûr à l’activité de l’industrie espagnole. Sans compter que le Royaume d’Espagne, très endetté, a recouru à des emprunts forcés sur l’épargne locale, encore récemment en 1797, une occasion supplémentaire pour la métropole de capter des ressources qui auraient été utiles au développement de la colonie. Preuve aussi pour Humboldt que cette richesse facile tirée des colonies a empêché l’Espagne de développer une économie compétitive. Une sorte de « Dutch disease » avant l’heure, pourrait-on dire….

Humboldt statisticien

Humboldt déplore que le gouvernement local, depuis la mort du comte de Revillagigedo (vice-roi de Nouvelle-Espagne, de 1789 à 1794, et réputé pour son action en matière de propreté, d’éducation, de lutte contre la corruption) ait si peu favorisé les recherches statistiques, tant en matière de démographie que de production agricole ou de commerce. Ceci le conduit à effectuer ses propres estimations dans bon nombre de domaines, sur la base d’une démarche qui le voit croiser différentes sources et comparer ses observations avec celles qu’il a glanées dans d’autres parties de l’Amérique espagnole ou aux données européennes. C’est lui qui estime autour de 6 millions la population de la Nouvelle Espagne en 1803, répartie selon la classification ethnique alors retenue : 2,5 millions d’Indiens, 600 000 Espagnols, et différentes castes de « sang mêlé ». Les Noirs sont en revanche quasiment absents, alors que leur proportion est importante aux Etats-Unis et dans les colonies des Antilles, notamment à Cuba dont l’économie largement tournée vers la production de la canne à sucre s’est appuyée sur l’exploitation d’esclaves importés d’Afrique. En relevant que « la culture de la canne à sucre exige des avances énormes pour l’achat des esclaves, leur entretien et la construction des ateliers », Humboldt montre par contraste les bienfaits d’une agriculture diversifiée comme celle de la Nouvelle-Espagne. En mettant en évidence le coût élevé de la canne à sucre cubaine par rapport celle du Bengale, il fournit également une critique économique, et pas seulement humaniste, du modèle de production esclavagiste, qu’il juge non compétitif.

En matière agricole, il se targue d’indiquer village par village les quantités de maïs récoltées, et développe dans le chapitre consacré aux cultures de la Nouvelle-Espagne des considérations sur la productivité du maïs suivant les régions, les altitudes et les températures, concluant sur le rôle directeur de cette céréale, qui constitue la base de l’alimentation de la population indigène, sur toute l’économie locale : « le prix de cette denrée modifie celui de toutes les autres dont il est pour ainsi dire la mesure naturelle ». Il critique à ce sujet les méthodes d’estimation de la production agricole basées sur la consommation par tête, en mettant en avant la forte hétérogénéité des estimations de productivité en fonction des caractéristiques physiques des territoires de production, revendiquant une approche statistique plutôt basée sur l’agrégation de micro-données.

Humboldt critique par ailleurs les explications fournies par Adam Smith dans « La Richesse des Nations » sur la proportion variable entre la valeur des métaux précieux. Il montre en particulier que le rapport entre la production d’argent des Amériques et celle d’Europe et d’Asie boréale n’est guère différent du ratio équivalent dans le cas de l’or : l’Amérique fournit ainsi 90 % de l’or et 91 % de l’argent produits au niveau mondial. Là ne se situe donc pas selon lui la cause de la hausse observée du cours relatif de l’or par rapport à l’argent (de 1 à 11 ou 12 à la fin du 15ème siècle à 1 à 14,5 au début du 18ème)[10].

Soucieux d’exhaustivité, il lit tous les documents écrits par ceux qui l’ont précédé dans ce pays depuis la conquête au début du 16ème siècle, mais n’hésite pas à les critiquer lorsque certaines estimations lui semblent irréalistes ou certains récits exagérés. La richesse de son analyse tient aussi aux nombreuses comparaisons qu’il établit, tant avec l’Europe (son expérience dans les mines de Saxe lui est utile pour analyser les processus de production des mines d’argent de Guanajuato) qu’avec les autres colonies d’Amérique méridionale qu’il a eu le loisir de visiter ou même avec les tout jeunes Etats-Unis d’Amérique où il s’est brièvement rendu avant son retour en Europe – nouant d’ailleurs alors une relation durable avec le Président Jefferson -.

Une conquête d’une extrême brutalité

Humboldt souligne que le niveau de civilisation, avant l’arrivée des Espagnols, « était bien supérieur à ce que l’on estime généralement » et que les colonisateurs ont pu s’appuyer sur les structures administratives existantes, bâtissant Mexico à l’emplacement même de Tenochtitlan ou en bénéficiant notamment des connaissances des indigènes en matière d’aménagement hydraulique. Pour autant, Humboldt n’idéalise pas l’Amérique pré-coloniale et relève que le sort de la plus grande partie de la population était misérable du temps des Aztèques : « Lorsque les Espagnols firent la conquête du Mexique, ils trouvèrent le peuple dans cet état d’abjection et de pauvreté qui accompagne partout le despotisme et la féodalité… ». Mais il ne manque pas d’ajouter que « la conquête rendit l’état du bas-peuple bien plus déplorable encore : on arracha le cultivateur au sol pour le traîner dans des montagnes où commençait l’exploitation des mines… Toute propriété indienne, soit mobilière, soit foncière, était regardée comme appartenant au vainqueur… [11]». Humboldt cite par exemple les mines de Potosi (dans l’actuelle Bolivie), principal gisement argentifère de l’Amérique espagnole avant les découvertes de Guanajuato et de Zacatecas, qui recouraient à la fin du 16ème siècle au travail forcé de 15.000 Indiens.  L’ouvrage contient aussi plusieurs anecdotes qui montrent bien les terribles conditions de travail que subissent les Indiens, mentionnant des noyades par dizaines lors de la construction d’ouvrages hydrauliques ou l’extrême dureté du travail dans les mines. Et bien que se livrant à des généralisations que nous jugeons aujourd’hui hasardeuses sur « la paresse ou l’indolence des Indiens » ou leur « vice de l’ivrognerie » liée à une forte consommation de « pulque », alcool tiré de l’agave, Humboldt relève qu’il est difficile d’apprécier avec justesse les qualités morales de cette « caste souffrante sous une longue tyrannie », d’autant qu’au commencement de la conquête, « les Indiens les plus aisés, chez lesquels on pouvait supposer une certaine culture intellectuelle, périssaient, victimes de la férocité des Européens ». Autrement dit, ce sont essentiellement selon lui les « basses castes » qui ont survécu à la conquête. La religion a d’ailleurs joué son rôle dans ce que nous qualifierions de génocide : Humboldt rappelle que le fanatisme chrétien a particulièrement sévi contre les prêtres aztèques et déclare que la religion « qui, par ses principes, devrait favoriser la liberté, fut avilie en profitant elle-même de la servitude du peuple »…

Humboldt crédite certes la couronne d’Espagne d’une action correctrice face aux ravages de la conquête sur la population autochtone, « mais l’avarice et la ruse des conquérants retournèrent les mesures prises contre ceux dont on se flattait de soulager les malheurs, et l’esclavage se poursuivit sous d’autres formes légales[12][13] ». Ce n’est selon lui que depuis le début du 18ème siècle que l’état des cultivateurs commence à devenir progressivement plus heureux. La démographie des indigènes suit d’ailleurs cette évolution de la politique menée à leur égard, puisque même si les estimations divergent très largement sur son ampleur, la forte diminution de la population autochtone est indéniable au cours des 16ème et 17ème siècles, avant qu’un rebond soit observé à partir du siècle suivant.

Fort d’une opinion que les économistes actuels approuveraient, Humboldt indique clairement que l’énorme concentration de la propriété et l’extrême pauvreté de la population indienne constituent des obstacles au développement de l’économie locale. Il remarque d’ailleurs que l’Eglise n’est pas en reste en matière d’inégalités : en décrivant les magnifiques ornements de la cathédrale de Puebla, il relève le montant considérable des rentes dont bénéficie l’évêque de cette ville, et souligne la richesse du clergé mais aussi l’ampleur des inégalités entre les évêques des grandes villes et les moines des campagnes.

Humboldt, un esprit des Lumières

 Humboldt apparaît dans ce texte, par l’étendue de sa curiosité, la diversité de ses savoirs, mais aussi par son humanisme et en particulier sa sensibilité aux malheurs des indigènes, comme un brillant esprit des Lumières. La dernière phrase de l’ouvrage est d’ailleurs édifiante sur la nécessité selon lui d’une croissance que nous qualifierions d’inclusive, lorsqu’il affirme que « …le bien-être des blancs est intimement lié à celui de la race cuivrée, et … qu’il ne peut y avoir de bonheur durable dans les deux Amériques qu’autant que cette race humiliée, mais non avilie par une longue oppression, participera à tous les avantages qui résultent des progrès de la civilisation et du perfectionnement de l’ordre social ». On ne saurait mieux dire !

 

* Je remercie Thierry Mérienne, François Meunier et Alain Minczeles pour leur relecture attentive et leurs commentaires judicieux. 


[1] Dont le qualificatif de « Pacifique » lui semble inapproprié

[2] Le nom de Humboldt est toujours célèbre pour le courant remontant la côte Pacifique de l’Amérique méridionale

[3] Humboldt précise tout de même que cet ordre absurde ne fut pas exécuté

[4] Cortès, dans sa lettre citée plus haut à Charles-Quint, admirait également « l’industrie que les Mexicains déployaient dans le jardinage », et citait à cet effet « l’ornementation fleurie, renouvelée tous les jours, de toutes les boutiques sur les marchés de Tenochtitlan

[5] Une forme de Produit Intérieur Brut de cette colonie

[6] Il est dommage que la réédition de l’ouvrage ne nous donne pas d’indication sur la valeur actuelle d’une piastre du début du 19ème siècle

[7] La remarque n’est bien sûr guère pertinente s’agissant de la frontière Nord du territoire mexicain, très peu peuplé, comme l’histoire le montrera très rapidement

[8] Il cite également les droits exorbitants prélevés sur le commerce des peaux de loutres (commerce actif dans les régions actuelles s’étendant de Vancouver à l’Alaska), montrant à cette occasion que le Royaume d’Espagne, en négligeant pendant plusieurs siècles les territoires situés au nord de la Nouvelle-Espagne, a laissé passer l’occasion d’élargir son emprise au Nord du continent américain. On réalise à la lecture de cet Essai que la présence espagnole le long de la côte de l’actuelle Californie, qui faisait alors partie de la Nouvelle-Espagne, ne se matérialisait que par quelques camps militaires et missions (jusqu’à San Francisco) à peine habités.

[9] Relevons toutefois l’absence d’actualisation dans cette estimation qui semble tout simplement additionner les richesses du 16ème au 18ème siècle.

[10] On se reportera à ce sujet à l’intéressant article https://www.finance-gestion.com/vox-fi/le-ratio-or-argent-et-ce-quil-dit-de-la-premiere-mondialisation/ publié sur le site Vox-Fi

[11] Humboldt rapporte que Cortès lui-même sembla manifester de tardifs remords en demandant à ses fils « que la valeur des tributs exigés en son nom, en sus des impôts anciennement usités, soit restituée aux indigènes »… qui devaient être dédommagés

[12] Il s’agit des « encomiendas »

[13] De manière générale, comme le relève Humboldt à plusieurs reprises, les élites créoles de la Nouvelle-Espagne se sont le plus souvent efforcées de freiner la mise en oeuvre de mesures de libéralisation économique ou politique à l’initiative de Madrid.