Partagez cette page :
Article initialement publié dans Variances n°54 de mars 2016.

Variances s’entretient avec Arnaud Laroche (1994), pour retracer son parcours d’entrepreneur.

Arnaud Laroche (1994), associé EY

Variances Un parcours professionnel prend parfois racine dans l’enfance. Comment la tienne t’a-t-elle emmené à l’ENSAE ?

Arnaud Laroche Si l’ENSAE, ce dont je suis aujourd’hui convaincu, est synonyme d’apprentissage de l’excellence, je dois dire que mon enfance a été marquée par une forte tradition de réussite scolaire. Je suis en effet le fils de deux instituteurs pour lesquels le travail et la réussite scolaire étaient des valeurs essentielles ; des valeurs qu’ils ont su me transmettre et qui m’ont je crois accompagné tout au long de mes études.

Après un bac scientifique obtenu dans un lycée français en Allemagne (où j’ai passé mon enfance), j’ai été projeté, de manière assez brutale je dois dire, en classe préparatoire au lycée Louis le Grand. Loin de mes racines, j’ai trouvé à l’internat un nouveau cocon dans lequel je me suis intégré, découvrant avec excitation « le monde » que le milieu très fermé de l’expatriation en Allemagne ne m’avait pas réellement permis de connaître… Tout m’intéressait, une grande bouffée d’oxygène m’a vivifié et j’ai passé deux années formidables, même si j’ai compris qu’il était urgent pour moi d’apprendre à apprendre pour espérer être au niveau de mes congénères. Après de premiers échecs assez sévères en la matière, et la prise de conscience que je n’étais pas du tout au niveau auquel je pensais être (!), j’ai fini par acquérir quelques réflexes et par trouver le challenge stimulant…

Puis ce fut l’ENSAE que j’ai choisie même si ma visite dans les locaux de Malakoff entre l’écrit et l’oral du concours avait largement dégrisé mes attentes en termes d’esthétique architecturale ! -. J’y rentrai essentiellement par goût des mathématiques appliquées, et parce que j’avais identifié que c’était probablement l’endroit où je pourrais vraiment m’épanouir dans cette discipline.

Variances Tes années d’école se sont déroulées au début des nineties, au cœur de la vague des mathématiques financières. Et pourtant…

Arnaud Laroche Oui, diplômé en 1994, j’aurais pu me diriger vers la finance puisque j’aimais les mathématiques. Mais leurs applications à ce secteur d’activité ne m’ont jamais attiré et j’étais beaucoup plus impliqué dans les statistiques et l’économétrie, et par là dans l’analyse économique dont les ressorts et l’ouverture sur le monde m’intéressaient davantage.

Ma vie au cours des trois années que j’ai passées à l’Ecole reste synonyme de bonheurs multiples. Tout d’abord j’y ai rencontré Christine Pislor, qui allait devenir ma femme et la mère de nos cinq enfants ! J’y ai aussi lié des amitiés très profondes avec certains élèves qui font partie, encore aujourd’hui, de mes meilleurs amis. Enfin, j’y ai découvert le monde de l’entreprise en étant un membre actif de la Junior Entreprise. C’est d’ailleurs grâce à la JE que j’ai réalisé une étude pour la mairie de Saint-Nazaire qui allait se révéler, quelques années plus tard, le tarmac de décollage de mon activité professionnelle indépendante.

Variances A la sortie de l’école, c’est encore l’étude qui t’attire et tu choisis de faire une thèse au Crest.

Arnaud Laroche Effectivement, c’est probablement le plaisir que j’ai toujours pris à étudier qui m’a naturellement amené à démarrer une thèse sous la direction prestigieuse de Michel Aglietta. Pourtant au bout de deux ans et demi, je décide de quitter le Crest et de me lancer dans la création de ce qu’on appellerait aujourd’hui une startup ! Après ces années d’études puis de recherche, peut-être avais-je finalement envie de me confronter à autre chose qu’à la réflexion pure qui m’avait séduit un temps, et de participer plus activement à la production de valeur dans une entreprise.

Variances Pourquoi ne pas rentrer dans une entreprise intéressée par les compétences acquises à l’ENSAE et choisir de lancer ton propre business à l’époque où, en 1996, la mode de la création de startup n’était pas encore vraiment d’actualité ?

Arnaud Laroche J’ai parlé de mon goût pour les études, la réflexion intellectuelle et l’apprentissage de savoirs. Ce n’est qu’une des facettes qui me caractérisent. Une autre est la volonté farouche d’indépendance qui m’anime depuis mon plus jeune âge, et dont mes parents se souviennent encore !

Ce trait de caractère m’a naturellement poussé à me lancer dans une activité propre, associé à six autres Alumni des promotions 94 et 95. Nous voulions innover, créer quelque chose qui nous appartiendrait, réussir le challenge et y trouver du sens. Un programme ambitieux pour nous qui avions chacun 25 ans au plus. Le 1er avril 1996, Bluestone naissait.

Variances En quelques lignes, que retiens-tu de cette aventure ?

Arnaud Laroche Beaucoup de choses. Tout d’abord la passion et l’enthousiasme qui nous animaient. Ensuite le plaisir de partager avec cinq autres associés-amis les moments de la naissance. Et puis, tous les enseignements de l’enfance et de l’adolescence d’une activité. Car aujourd’hui il paraît parfois très simple de lancer un business ; le mot startup est pour beaucoup synonyme de vitesse et de succès. Mais combien de désillusions, d’humilité, de remises en question, de réajustements, de foi faut-il aux créateurs pour tenir, serrer les dents et ne jamais lâcher même quand les vents s’acharnent à être contraires, juste pour tester notre résistance. C’est tout cela que Bluestone a traversé.

Nous sommes partis à six mais très vite seuls trois (Xavier Boissieu, Nicolas Minelle et moi-même) ont continué l’aventure. Nous avons
lancé notre business sur la commercialisation du modèle que nous avions créé à la JE pour la mairie de Saint-Nazaire… mais le marché n’était pas au rendez-vous et le flop commercial fut total. Très vite, il a fallu nous réinventer et toujours y croire. Il nous est apparu que l’ADN que nous partagions et avions consolidé durant nos études à l’ENSAE était le pouvoir des statistiques pour éclairer les décisions des entreprises. Et lorsque je lis aujourd’hui la signature de la formation ENSAE, « Mesurer, analyser, modéliser les comportements économiques et sociaux pour évaluer, prévoir et décider », j’y retrouve les mêmes motivations que celles qui m’ont conduit dans cette Ecole, et le socle précis sur lequel Bluestone a choisi de bâtir les offres faites à ses clients.

Nous étions en 1997, le datamining émergeait mais ne se développait pas vraiment. Les entreprises achetaient plus de la business intelligence nourrie par les processus de reporting. Nous devions trouver une offre qui nous correspondrait, nous différencierait de nos concurrents et permettrait à nos clients de progresser.

Variances L’aventure fut difficile ?

Arnaud Laroche Oui, mais passionnante. En 1997 nous étions trois, en 2003 six ! Entre temps nous avions serré les dents et appris. Six ans sans nous décourager, en nous obstinant sur nos valeurs et nos convictions. Car, juste sortis de l’Ecole nous étions d’abord et avant tout des scientifiques ; mais pour réussir Bluestone il nous aura fallu compléter notre identité professionnelle par l’apprentissage des cultures métiers et le développement de notre compétence commerciale. Toutefois, et je pense que c’est en cela que l’aventure fut exigeante, nous sommes et restons des scientifiques pour lesquels priment avant tout l’excellence du service vendu, l’honnêteté des réponses fournies à nos clients et la transparence dans nos relations commerciales. Pour nous, la réussite ne se conçoit qu’à travers la création de valeur et la génération de marge, mais sans jamais vendre notre âme de statisticiens formés à toujours respecter ce que disent les faits.

Variances En 2003, deux clients vous permettent de passer à la vitesse supérieure ?

Arnaud Laroche Deux missions réalisées pour ERDF et EDF ont en effet été déterminantes et nous ont permis d’accélérer notre développement en recrutant de nouveaux consultants, avec notamment l’arrivée d’un autre Alumni, Benoit Ravel, qui restera avec nous jusqu’en 2010, et qui fut un véritable moteur de notre croissance. Nous entrions alors dans une phase de développement avec un ciblage commercial sur les directions fonctionnelles des entreprises et des prestations centrées sur la gestion de la relation clients, le revenue management, la gestion des risques et l’optimisation des opérations et de leur planification.

Variances 2003 – 2015, développement et montée en puissance de Bluestone

Arnaud Laroche Effectivement ces années ont été synonymes de développement avec la confirmation que notre intuition n’était finalement pas si mauvaise : la force prédictive des données et l’exigence scientifique dans les recherches de solutions permettent aujourd’hui aux entreprises de bénéficier des apports de la data science et de donner une nouvelle dimension à leur réflexion stratégique.

Variances En 2015, vous décidez de vendre Bluestone à Ernst and Young. Pourquoi et que signifie une telle décision pour un entrepreneur comme toi ?

Arnaud Laroche Effectivement depuis le 1er janvier 2016, la marque Bluestone n’existe plus et nous sommes devenus la Service Line Analytics du cabinet EY.

Après vingt ans d’existence, Bluestone était devenue une entreprise de 130 personnes. Dans un contexte de transformation très rapide de notre marché spécifique (la data était devenue à la mode !), notre stratégie de développement pouvait prendre deux formes : soit accroître notre puissance par fusion avec un jumeau de taille plus ou moins équivalente avec, à la clef, l’émergence d’une nouvelle gouvernance issue de deux groupes d’associés ayant chacun vécu une histoire forte avec leurs marques ; soit s’intégrer dans une structure plus grande à laquelle Bluestone apporterait une valeur ajoutée en compétence et en business. Le choix entre ces deux options, qui peut sembler simplement stratégique, résonne fortement avec la personnalité des créateurs. Dans toute fusion, l’émergence de la gouvernance de l’entité fusionnée est toujours une forme d’affrontement plus ou moins feutré entre deux équipes. Je n’avais pas envie de cela. Pour moi le développement de Bluestone devait permettre aussi un développement de l’envergure humaine de ses équipes. Aujourd’hui, arrivé à ce stade de mon parcours d’entrepreneur, je ne crois pas que l’élargissement humain puisse passer par la seule augmentation du chiffre d’affaires et de la marge générés.

Variances Qu’entends-tu par élargissement humain ?

Arnaud Laroche Je suis fondamentalement un entrepreneur et la réussite de Bluestone est pour moi un sujet de satisfaction à la hauteur des efforts et de l’énergie que j’ai mis au service de ce succès.

Néanmoins, je diviserais le chemin réussi d’un entrepreneur en deux étapes : la première est celle de la réussite de son business, trouver des clients, les satisfaire, les fidéliser, grandir avec eux, développer son intelligence métier grâce à la confiance qu’ils nous font. Cette étape, je crois pouvoir dire que Bluestone l’a réussie. Une deuxième phase peut alors s’ouvrir : celle de la reconnaissance par une entité plus grande, à fort capital d’image sur son secteur d’activité, qui reconnaît votre valeur et vient vous proposer d’augmenter la sienne. Pour un créateur d’entreprise, cette phase de reconnaissance me semble plus gratifiante encore que n’importe quel développement du chiffre d’affaires. D’autant plus, dans le cas de Bluestone, que nous évoluons sur un marché dans lequel les données bouleversent le fonctionnement des entreprises et ouvrent le champ stratégique de transformations opérationnelles et organisationnelles. Ce contexte permet d’inscrire notre activité initiale dans un dialogue beaucoup plus large avec les entreprises clientes. Et pour cela, notre mariage avec EY prend tout son sens.

Variances N’as-tu pas l’impression d’avoir perdu ton bébé ?

Arnaud Laroche Oui et non. Oui, et c’est tant mieux car créer son entreprise et la porter comme les associés de Bluestone l’ont fait, cela revient effectivement à nurser un bébé sans relâche. Or, j’en ai 5 autres, plus jeunes, à la maison ! Il était temps de laisser leur aîné prendre un peu d’autonomie dans un monde plus large. Bluestone n’avait pas vocation à devenir un Tanguy pour ses créateurs !

Non, car comme je l’ai dit, mon rôle de créateur entre aussi dans un nouveau temps, par ce rôle d’intégrateur de tout ce que nous avons créé dans un univers plus ambitieux dont le champ d’action est significativement plus large.

Enfin, plus personnellement, je crois que si un patron d’entreprise est en relation directe avec ses clients et ses équipes, l’intégration dans une structure plus large apporte une nouvelle dimension humaine à son propre fonctionnement de manager : faire partie d’une équipe dirigeante dont les objectifs professionnels couvrent un champ stratégique plus large. C’est incontestable que ce nouveau challenge m’excite particulièrement.

Variances C’est donc une nouvelle naissance professionnelle pour toi ?

Arnaud Laroche Les spécialistes des ressources humaines et du développement professionnel disent qu’à chaque décennie on peut choisir de continuer simplement ou de se réinventer en puisant dans la richesse de ce que l’on a créé/appris précédemment. J’aborde la décennie des quadras (un peu entamée !) avec cette envie de monter une nouvelle marche dans mon parcours professionnel, de réussir ce challenge au sein d’un grand groupe, cette mue de mon identité professionnelle. Mes enfants, âgés de 2 à 11 ans grandissent, je les accompagne en grandissant moi aussi, à ma manière, notamment dans ma sphère professionnelle. Mais il n’est pas impossible que les deux démarches se parlent !

Variances En conclusion, quelles réflexions t’inspire ton parcours auquel tu décides d’imprimer une inflexion signifiante qui te lance sur une nouvelle étape professionnelle ?

Arnaud Laroche Depuis ma sortie de l’ENSAE, j’ai le sentiment d’avoir continué à apprendre par l’expérience : notre formation nous transmet des savoir-faire que nous consolidons à l’épreuve du marché ; nous y ajoutons des savoir-être trop sous-estimés pendant nos études nécessaires dans nos relations avec notre environnement professionnel, nos clients, nos équipes… ; simultanément, nous explorons et apprenons à connaître des cultures métiers qui nous donnent la capacité de prendre de la hauteur par rapport aux problèmes stratégiques que nous rencontrons dans nos propres activités ou chez nos clients ; enfin et cela me semble important, tout ce chemin nous permet de découvrir et de bien définir notre propre ADN, ce qui nous ressemble, ce qui incarne nos propres valeurs. Il est plus facile de réussir ses challenges et sa vie lorsque l’on sait ce que l’on est.

Personnellement, je sais que j’ai envie de réussir ce que j’entreprends, même si je dois m’obstiner et y mettre le temps. Trois valeurs, très importantes à mes yeux, me guident sur ce chemin :

  • une forme d’intégrité, d’humilité face aux difficultés : je creuse, j’essaie de regarder lucidement les faits comme tout scientifique, j’étaye ma pensée et fonde ma conviction que je partage avec d’autres, sans prétention, pour construire.
  • l’excellence comme phare, point d’horizon, oxygène de mon enfance, cette recherche ne me quittera jamais ; conscient que je ne l’atteindrai jamais, elle n’en reste pas moins un vecteur important de mise en tension.
  • Enfin, l’humanité que recouvre une entreprise, car avant de produire du business, une entreprise est d’abord un groupe d’individus, une société avec ce que cela signifie de potentiel de création et d’enrichissement mutuel, à condition d’écouter l’autre, ce que j’essaie de faire le mieux possible.

Et bien sûr, oser, se lancer, faire sienne la phrase de Mark Twain « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

Quand je regarde mon modeste parcours jusqu’à aujourd’hui, mes cinq enfants, Bluestone et Ernst & Young, je me rends compte que je n’avais fondamentalement rien planifié de tout cela, mais que j’ai juste cherché à m’amuser, et je ne peux alors m’empêcher de croire à l’influence heureuse de cette phrase !

Propos recueillis par Catherine Grandcoing