En janvier 2022, Frédéric Gilli (Ensae 2000), associé de l’agence Grand Public et professeur à l’École Urbaine de Sciences Po et Aurélien Delpirou, géographe, maître de conférences à l’École d’Urbanisme de Paris publiaient « 50 cartes à voir avant d’aller voter »* aux éditions Autrement. Pour variances.eu, les auteurs reviennent sur quelques enseignements de cet atlas, tirés de l’analyse des 50 cartes et graphiques sélectionnés, pour mieux décrypter les enjeux auxquels le monde et la France sont aujourd’hui confrontés.

« La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre » écrivait Yves Lacoste en 1976. Ça sert aussi à vivre en paix, pour peu que la discipline permette de mieux comprendre et partager les réalités et les dynamiques du monde dans lequel nous vivons. À mesure que le nombre d’acteurs et de dimensions à intégrer augmente, ce monde devient en effet de plus en plus complexe à décrire. Or, tous ceux ayant un jour fréquenté de près l’Insee connaissent cette maxime : il faut bien mesurer pour bien comprendre. Le problème se pose avec une acuité particulière aujourd’hui : pour bien mesurer, encore faut-il savoir quoi mesurer et donc se poser les « bonnes questions » en se tenant à distance des « faux débats ».

S’il y a bien un moment où ce genre de débats, stériles, se multiplient, c’est à l’approche des scrutins électoraux : parce qu’il faut convaincre en quelques mots, parce qu’il faut se distinguer de manière percutante au risque de caricaturer sa propre pensée, parce que les médias cherchent à monter des clashs en épingle pour faire le buzz, parce qu’il faut donner le sentiment de comprendre le monde mieux que les autres et résumer les questions à quelques statistiques chocs… Et pourtant, dans les démocraties, le débat public est le levier de toute décision : il ne peut pas y avoir de réponses politiques justes et efficaces sur la base de choix unilatéraux ou de questions mal posées.

Précisément, le fait que les questions soient mal posées et que les discussions soient tronquées contribue aujourd’hui à la prolifération de fake news et de clivages absurdes. Cette situation d’outrance dans l’espace public est d’autant plus préjudiciable que les Français aspirent massivement à des débats apaisés et sérieux. Ils attendent des discussions entre adultes faisant écho aux envies et inquiétudes souvent parfaitement fondées qu’ils ressentent.

Le projet éditorial qui nous a guidés dans cet atlas poursuit précisément cet objectif : bien définir les questions pour ne pas se tromper dans le registre des réponses à chercher. L’un des risques de cette démarche est d’adopter une posture de donneur de leçon, distribuant les bons et mauvais points sur la base d’arguments d’autorité. L’alternative, qui nous a servi de fil rouge, est de chercher à qualifier les débats eux-mêmes et à décrire les réalités sous-jacentes sans a priori ni parti pris. Même si la plupart sont dénuées de fondement scientifique, nous avons donc choisi de les prendre au sérieux, en considérant que si de telles contre-vérités faisaient tant florès, c’était probablement qu’elles masquaient de vraies questions pour le pays.

Notre ouvrage ne cherche donc pas à dessiner un portrait social et économique exhaustif de la France contemporaine ; 50 cartes et textes courts n’y suffiraient pas ! Nous avons plutôt mobilisé de manière ciblée l’apport pluridisciplinaire des sciences sociales et des sources statistiques fiables et récentes. Concernant les données, nous avons ainsi exploité tout ce que propose la statistique publique, Insee et Services des Statistiques Ministériels (SSM), Eurostat, OCDE, ONU, etc ; mais aussi des résultats directement issus d’articles scientifiques (sur l’école et l’espace rural notamment), ainsi que quelques données calculées par nos soins (résultats électoraux, démographie des élus, classement des milliardaires et évolution de leur fortune, etc.). Plutôt qu’un atlas thématique destiné à parfaire l’érudition des lecteurs, nous aboutissons ainsi à un ensemble d’informations et d’analyses permettant à chacun de documenter les questions théoriques comme très concrètes posées dans les grands médias. Il s’est agi de les identifier, les nommer, les contextualiser, avec l’ambition de différencier les vraies questions des faux débats – en ayant pleinement conscience que la façon de sélectionner les données et de les mettre en perspective n’est jamais neutre -.

La France est-elle en déclin ? C’était mieux avant ? La France est-elle archipellisée ? La politique ne peut-elle plus rien ? No future ? Ces cinq questions font écho à la perte de repères généralisée que nous vivons, en France, en Europe et dans le monde face à l’accélération des circulations (de biens, de services, de personnes), la multilatéralisation des pouvoirs, la rapidité de l’innovation technologique et l’exacerbation des crises sociales et écologiques. De nouvelles références émergent, mais elles ne sont pas consolidées. Surtout, elles appellent toutes à actualiser nos représentations de ce que sont la richesse, l’influence, le bien-être, le vivre-ensemble ou encore l’intérêt général.

L’un des enjeux majeurs qui émerge de cet ensemble de cartes et de graphiques est la façon médiocre dont nous préparons l’avenir : qu’il s’agisse de la situation de notre jeunesse ou du désintérêt prononcé pour les questions de recherche et d’innovation, le sentiment d’un affaiblissement programmé est sensible et identifié comme tel par les Français. Rien n’est encore définitif, fort heureusement, mais si le pays se pose si souvent la question de son déclin ou si les Français, pourtant l’un des peuples les plus heureux du monde (si l’on en croit l’indice Gallup 2018-2020 cité page 29), considèrent que « c’était mieux avant », ce n’est pas que les conditions de vie étaient meilleures, mais plutôt que le futur était alors plus chargé de promesses. Les ferments de l’espérance ne sont plus assez entretenus aujourd’hui.

En matière de recherche, par exemple, la France demeure l’un des principaux pays de production scientifique en Europe et dans le monde. Ses universités s’appuient sur des traditions d’excellence incarnées par des chercheurs de pointe régulièrement récompensés pour leurs travaux. Au cours de la dernière décennie, la France est ainsi le seul pays, avec les États- Unis, à compter des lauréats de prix Nobel dans tous les domaines scientifiques ou littéraires ! La recherche est toutefois un domaine ultra-concurrentiel dans lequel les positions et les réputations évoluent très rapidement. Face à l’émergence des puissances scientifiques asiatiques et à la démultiplication des champs d’investigation, les recherches françaises sont menacées d’obsolescence. L’échec dans la course au vaccin contre la Covid-19 n’est qu’un symptôme parmi d’autres d’une crise profonde.

En effet, notre pays investit moins dans la recherche et l’innovation que ses concurrents, voire que ses voisins européens : si la densité de chercheurs dans le pays reste l’une des plus élevées au monde (11 chercheurs pour 1000 actifs), la productivité des universités (publications) et des entreprises (brevets) est en baisse constante. L’investissement public et privé dans la recherche est désormais inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE, au prix de salaires deux fois moins attractifs pour les chercheurs et de moyens trois fois plus faibles pour les laboratoires. Comme un symbole, les deux dernières lauréates françaises de prix Nobel ont mené leurs travaux aux États-Unis (Esther Duflo) et en Allemagne (Emmanuelle Charpentier).

Comme en écho à ces difficultés, la jeunesse française peine à trouver sa place dans la société. Les obstacles, particulièrement nombreux, à l’insertion des jeunes sur le marché du travail conduisent à une rupture dans l’équilibre historique que la France avait su inventer entre émancipation précoce (comme dans les pays du Nord) et long maintien dans la famille (comme dans les pays méditerranéens). Le taux de pauvreté des jeunes atteint des niveaux (plus de 20 %) qui confinent à la maltraitance générationnelle. Plus largement, l’école n’assure plus non plus sa fonction historique d’égaliser les conditions de réussite de tous les enfants de la République. Elle est même devenue un facteur de reproduction et parfois d’aggravation des inégalités intergénérationnelles, accentuant le ressentiment de toute la population contre des élites perçues comme vivant dans un monde inaccessible et fermé sur lui-même.

Finalement, s’il y a un constat commun à tous les faux débats identifiés au fil des cartes de l’ouvrage, c’est celui d’une difficulté croissante du pays à faire vivre, dans tous ses territoires et pour tous ses habitants, la même promesse de liberté et d’égalité. Pourtant, la France regorge de réseaux économiques très actifs. La puissance de l’engagement associatif (qui concerne 40 % des habitants) maintient de multiples liens de proximité et de solidarité. Les écarts s’avèrent d’ailleurs particulièrement minces quand on interroge les citoyens sur les grandes valeurs de la République ou sur les marqueurs auxquels ils sont attachés. Pourtant ils ont le sentiment que tout ceci est fragile et ne tient qu’à un fil.

La question des services publics est emblématique. Ils constituent un de ces grands marqueurs derrière lesquels tout le monde se rassemble. Ils peinent toutefois à corriger les inégalités croissantes qu’observent les Français, et leur redéploiement (lire : la fermeture vécue des antennes et guichets de proximité) comme leur efficacité (lire : leur incapacité à traiter les choses de manière humaine) sont largement discutés. Le parallèle entre l’ampleur des fraudes et des évasions fiscales (la France est l’un des pays dans lesquels la part des recettes fiscales dissimulées dans les paradis fiscaux est la plus élevée) et la disparition des réseaux de proximité en matière de santé, d’éducation ou de sécurité donne le sentiment que le financement comme le bénéfice de ces services n’est pas également partagé.

La question est donc éminemment démocratique : ce que les citoyens mettent en question derrière tous ces faux débats, c’est le fait de savoir s’il existe encore une volonté collective pour nous rassembler et nous réinventer et, surtout, s’il y a des dirigeants susceptibles de vouloir le faire avec eux.

 

* « 50 cartes à voir avant d’aller voter », de Aurélien Delpirou et Frédéric Gilli, aux éditions Autrement


Sélection de cartes présentées dans l’ouvrage d’Aurélien Delpirou et Frédéric Gilli :