Depuis leur constitution en France en 1945, les statistiques de balance des paiements ont traversé de nombreuses crises. Au-delà des crises économiques qui jalonnent l’histoire de l’insertion de la France dans la mondialisation, dont les données de balance des paiements montrent les turbulences, nous évoquerons ici un autre type de crises, à savoir des crises de méthodes ou de pratique.

Inhérentes à toute statistique temporelle, dont le défi consiste à rendre compte d’un objet avec constance tout en s’adaptant, ces crises illustrent la recherche permanente de solutions par les statisticiens pour décrire un monde vivant et, partant, en mutation. À partir de travaux menés auprès des archives de la Banque de France et du ministère de l’Économie et des Finances, cet article évoque trois crises qui témoignent de la résilience méthodologique des statistiques de balance des paiements : 1968 comme crise conceptuelle, 1989 comme crise existentielle et 2020 comme crise inédite.

Ces trois étapes constituent autant de points d’inflexion de l’histoire de la « raison statistique » (Desrosières, La politique des grands nombres, 1993) de la balance des paiements.

1968, une crise conceptuelle

Année de crise plurielle, 1968 constitue pour les statistiques de balance des paiements un point de rupture par rapport à l’héritage de l’après-guerre. La défiance monétaire, dans le contexte de déstabilisation monétaire internationale et de Mai 68, entraîne une remise en cause des concepts liés à l’établissement de la balance des paiements au profit d’une nouvelle méthode.

Dans l’immédiat après-guerre, la mise en œuvre d’un nouveau système monétaire international nécessite un outillage statistique adapté, dont les statistiques de balance des paiements constituent une pièce centrale. En établissant la synthèse des entrées et sorties de capitaux du pays, la balance des paiements répond aux besoins pratiques liés au respect des parités fixes définies à Bretton Woods en 1944 et au contrôle des importations, afin notamment de s’assurer de réserves de changes suffisantes. L’établissement de la première balance des paiements officielle de la France en 1945 est confié à l’Office des changes puis, à partir de 1960, à la Banque de France, qui collectent l’« état des règlements », c’est-à-dire la recension exhaustive des opérations financières avec l’étranger des banques, intermédiaires obligés des transactions extérieures en vertu du contrôle des changes. Cette source de données permet d’établir une balance dite « en règlements » (Le Gallo, 2021).

Dans ce contexte, les différents événements des années 1967 et 1968 vont constituer un « Mai 68 statistique » au sens d’une remise en cause des méthodes pratiquées et des concepts sous-jacents (cf. Le Gallo, 17e colloque de l’Association de Comptabilité Nationale, 2021). Alors que les statistiques de balance des paiements sont façonnées à partir d’échanges extérieurs conditionnés au contrôle des changes, l’expérimentation de la liberté des changes en 1967, la crise de confiance dans le dollar et la livre qui déstabilise le système monétaire international la même année, enfin les événements de mai et juin 1968 en France, bouleversent ce modèle établi.

La forte défiance à l’égard des monnaies a des conséquences jusque sur les échanges économiques réels. Du fait de la spéculation, les exportateurs et importateurs tendent à adapter leur comportement selon les anticipations de change : en cas de menace de dévaluation de la devise nationale, les importateurs préfèrent accélérer leurs règlements, tandis qu’à l’inverse les exportateurs connaissent un tassement de leurs recettes, les entreprises étrangères adoptant une position attentiste. On observe alors un décalage entre les données douanières, qui enregistrent les mouvements de marchandises à la frontière, et les règlements de balance des paiements, résultant du « jeu des termes de paiement ». « Dès lors, la balance fondée principalement sur des règlements ne permet plus une interprétation correcte de la situation » (Bulletin de la Banque de France, 1972), car elle reflète davantage les influences monétaires sur le commerce international que les échanges en eux-mêmes.

Tirant les conséquences de ce « Mai 68 » de la balance des paiements, la Banque de France élabore alors une seconde présentation, de type économique, dite « en transactions ». Pour mesurer les échanges de biens, le nouveau modèle statistique consiste ainsi à utiliser les transactions enregistrées par les Douanes, à la place des règlements relevés dans les comptes bancaires. Les données douanières sont ensuite corrigées afin de correspondre aux définitions propres à la balance des paiements et pour prendre en compte l’écart entre règlements et paiements, réparti entre les biens (décalage de paiements du fait d’avances à la commande, de crédits commerciaux, etc.) et le compte financier (jeu des termes de paiements).

Ce sont ainsi les mouvements massifs de capitaux survenus au cours de l’année 1968, initiés par les « événements » français et le contexte international et permis par la libération antérieure des flux, qui favorisent le développement d’un nouveau modèle, « en transactions », plus proches des flux économiques réels.

1989, une crise existentielle

La libéralisation des flux financiers par la France à la fin des années 1980, prélude à la liberté totale de circulation des capitaux dans l’Union économique et monétaire en 1990, constitue un nouveau bouleversement, quasi existentiel, pour la production de la balance des paiements.

En effet, la libération des flux de capitaux remet en cause le rôle central des banques comme seuls acteurs habilités à effectuer les opérations financières avec l’étranger. Face à la disparition de cette source, la Banque de France choisit de déployer son arsenal au plus près des nouvelles données. À partir de 1990, les principales entreprises françaises doivent ainsi lui déclarer mensuellement l’ensemble de leurs opérations avec l’étranger (devenant les « déclarants directs généraux »). La production statistique change ainsi de nature, passant d’une collecte exhaustive auprès d’intermédiaires financiers au développement d’enquêtes auprès des entreprises elles-mêmes.

Au-delà des sources, 1989 constitue également une étape majeure dans l’existence de statistiques nationales de balance des paiements. En effet, la décision prise cette année-là de lancer la zone monétaire unique remet en cause l’équilibre conceptuel de la balance des paiements entre les échanges réels d’une part et leur contrepartie financière d’autre part, soit entre le « haut » et le « bas » de balance. En effet, alors que le haut de balance peut encore se circonscrire au territoire national, sa contrepartie financière s’établit désormais dans la zone monétaire et non plus parmi les seuls résidents. Il est dès lors envisagé de cesser à terme la production de statistiques nationales, considérant que l’approche monétaire de la balance des paiements – selon laquelle le solde des transactions courantes constitue la contrepartie extérieure de la création monétaire – n’aurait plus de base conceptuelle.

Or, les statistiques de balance des paiements ont acquis à la fin des années 1980 une forte légitimité dans le paysage de la statistique publique, voire un statut régalien : « du fait de l’extrême diversité de leur histoire et de leur culture, les États membres tiendront à conserver certaines de leurs prérogatives d’États souverains, et à tout le moins les principaux instruments statistiques qui s’y rattachent » (note de la Banque de France, janvier 1989). Outre leur intégration aux statistiques nécessaires à la conduite de la politique monétaire et de change, les séries de balance des paiements constituent en effet une information unique sur l’insertion économique internationale de la France – notamment au sujet des « invisibles » (services et revenus) et des opérations financières, que seule la Banque de France mesure –, indispensable à la conduite de la politique économique du pays.

La « crise » issue de la construction communautaire, menaçant d’abord l’existence même de balances nationales, est ainsi in fine l’occasion de réaffirmer la double nature de ces séries, intégrées à la fois aux statistiques de la future Banque Centrale Européenne pour la politique monétaire et à celles de la Commission européenne (par l’intermédiaire d’Eurostat) pour le suivi de l’intégration économique communautaire.

2020, une crise inédite

L’année de la Covid-19 connaît la concomitance de deux perturbations majeures : d’une part une crise économique, avec une dégradation brutale des paiements courants, d’autre part une crise de production statistique, engendrée par la désorganisation des pratiques de travail dans le contexte des confinements et des mesures de protection sanitaire. Or, dans un cas comme dans l’autre, les statistiques de balance des paiements témoignent une fois de plus de leur résilience.

Crise économique, l’année connaît en effet un niveau historique de déficit courant en France (43,7 milliards d’euros, soit 1,9 % du PIB, cf. Rapport annuel 2020 de la balance des paiements) qui s’explique notamment par la baisse brutale des exportations de deux secteurs phares de l’économie française, l’aéronautique (Berthou et Gaulier, 2021) et le tourisme international (Le Gallo et Schmitt, 2021). Ces dégradations spectaculaires résultent directement des mesures de confinement et le retour vers les niveaux d’avant-crise est amorcé dès 2021.

Crise de production statistique aussi, mais la Banque de France assure malgré tout la continuité de la production statistique et des séries. La dématérialisation des procédures, entamée dès avant la crise de la Covid-19, constitue l’élément central de résilience lors des épisodes de confinement, tant du côté des statisticiens que des entreprises déclarantes elles-mêmes. Un cas d’adaptation du processus de mesure se distingue toutefois, celui des statistiques de voyages (tourisme international) : face à l’impossibilité de mener des enquêtes de terrain auprès des voyageurs non-résidents, la Banque de France approfondit l’usage des données jusqu’alors auxiliaires (cartes de paiement, données de téléphonie mobile…) pour les intégrer directement dans son processus de production (Le Gallo et Schmitt, 2020).

La crise de 2020 met en même temps particulièrement en exergue des défis structurels liés à l’organisation économique contemporaine pour la mesure de la balance des paiements : morcellement des chaînes de valeur à l’échelle mondiale, accélération de la dématérialisation des échanges de services, transnationalisation des flux financiers… Alors même que la fermeture des frontières pour raisons sanitaires a rappelé l’existence de délimitations physiques, la permanence des flux extérieurs témoigne de leur enjambement, illustrant un marché mondial et interconnecté de production et de consommation.

Dans ce contexte ressort particulièrement la dichotomie entre l’armature conceptuelle de la « résidence » en statistiques de balance des paiements et l’affranchissement à un stade avancé des frontières par les entreprises, multinationales en tête, et les ménages. Les possibilités de « télé-consommer » par-delà les frontières via Internet comme de télé-travailler depuis l’étranger continuent aussi de brouiller les lectures économiques et géographiques traditionnelles de la balance des paiements autant qu’elles posent des défis de mesure. Néanmoins, au-delà des travaux méthodologiques déjà largement entamés pour y remédier, comme face aux différentes formes prises progressivement par la mondialisation, la balance des paiements conservera hic et nunc sa vocation première tant que des devises différentes subsistent, en particulier celle de renseigner la politique monétaire.

 

Mots-clés : statistiques – Covid – balance des paiements – mondialisation

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