Après une carrière dans l’aéronautique (ex n°2 d’Airbus), Philippe Delmas, dirige une société de conseil qui travaille dans la Tech et l’environnement. En octobre 2019, il a publié chez Fayard « Un pouvoir implacable et doux, La Tech ou l’efficacité pour seule valeur », ouvrage dans lequel il analyse les risques économiques et sociétaux de la Tech.  Après avoir animé un petit-déjeuner Ensae Alumni sur le sujet, pour variances, il rappelle les grandes lignes de son analyse. Dans ce premier article, Philippe montre les singularités de l’économie de la Tech et leurs conséquences pour les sociétés, quel que soit leur niveau de développement. Dans un second article publié dans quelques semaines, Philippe Delmas approfondira les transformations et les risques politiques que suscitent les performances très particulières de la Tech.

Les tremblements de terre sont la dernière étape d’une lente mais énorme accumulation de forces qui réorganise les profondeurs de la planète. Il en est de même pour la Tech. Depuis vingt ans, elle remodèle la nature même des économies après avoir cheminé à bas bruit pendant les trente années précédentes.

Au début des années 1980, des briques technologiques se sont accumulées avec peu d’effet dans nos vies. Le transistor date des années 1960, les premières puces des années 1970, le premier ordinateur individuel de 1982, de même que les logiciels familiers comme Word. Le premier téléphone portable fut commercialisé en 1983. En 1990, moins de 1 % des Américains sont connectés à un nouveau service appelé « Internet ». Ce n’est qu’au début des années 2000 qu’apparaissent les outils de notre vie quotidienne : Google en 1998, Skype en 2003, Facebook en 2004, Twitter en 2006.

La logique des vainqueurs…

Cependant, dès le milieu des années 1980, la Tech remodèle les entreprises à travers deux canaux. D’une part, dans tous les secteurs et sur plus de trente ans, les sociétés de la Tech sont les plus rentables et celles qui créent le plus de valeur boursière. Au troisième trimestre 2021, les marges nettes de Google, Facebook ou Microsoft dépassent toutes 30%. Dans les industries traditionnelles les plus performantes c’est moins de la moitié – sauf Ferrari !

D’autre part, les outils de la Tech sont si puissants qu’ils divisent radicalement les entreprises. Un des changements les plus marquants de ces vingt dernières années est que le monde entier s’organise autour d’un modèle qui sépare les vainqueurs des autres. Et c’est la Tech qui produit ce mouvement. Son efficacité est telle que son degré d’adoption différencie les utilisateurs au point de creuser inexorablement l’écart entre les meilleures entreprises et les autres. La productivité des premières croît cinq à dix fois plus vite que celle des secondes et ces écarts sont entièrement dus à la Tech. L’universalité du phénomène est confirmée par des études de l’OCDE couvrant plusieurs dizaines de milliers d’entreprises de tous les secteurs.

Les effets de la Tech sont puissants, mais subtils. Son efficacité ne résulte pas simplement d’investissements massifs dans diverses technologies. Elle dépend avant tout de l’efficacité de leur mise en œuvre, c’est-à-dire de la bonne gestion des outils plus que de leur accumulation, notamment dans la transformation des organisations, des méthodes et des compétences pour s’adapter à la Tech. Il aurait été plausible que l’écart entre les leaders et les autres soit dû, par exemple, à leur capacité d’augmenter davantage leurs prix ou à un niveau d’investissement plus élevé. Or ce n’est pas le cas. Pour l’essentiel, l’avantage des leaders provient de leur capacité à tirer le meilleur parti de leurs ressources. McKinsey l’a montré en examinant les différences entre le top 10% et les autres sur un échantillon de 6 000 grandes entreprises classées par leur création de richesse. Les derniers 10%, n’investissent pas moins ou ne font pas moins de recherche. En revanche, ils sont moins capables de transformer leurs outils en performance.

C’est la Tech qui est le moteur de l’avantage des leaders. Il y a une relation directe entre les écarts de productivité et ceux de la modernisation des organisations liée à la Tech. Elle peut susciter des écarts du simple au double entre des entreprises similaires une fois corrigées toutes les autres différences. C’est un prodigieux outil de productivité, à condition que l’organisation des entreprises s’y adapte entièrement. Il ne suffit pas d’adopter quelques logiciels ou d’automatiser quelques fonctions, Il s’agit de réformer complétement les méthodes et l’organisation.

L’étendue de l’adoption de nouvelles techniques a toujours été une condition pour qu’elles aient un impact mesurable. C’était déjà le cas à l’époque de l’introduction des moteurs électriques. L’exigence de la Tech est plus grande parce qu’elle concerne toute l’organisation et toutes les fonctions. Cette modernisation résulte d’une myriade de changements et d’outils, continuellement mis à jour et coordonnés les uns avec les autres.  Cette violente différenciation n’est pas l’apanage des économies riches. Au Mexique, au Vietnam, en Turquie s’observe ce même avantage massif de productivité pour les entreprises utilisant mieux la Tech. C’est certainement le phénomène le plus général et le plus profond que les économies du monde ont connu depuis un siècle.

Cette transformation est le principal moteur des gains de productivité des économies avancées : l’industrie de la Tech elle-même en représente un gros quart et l’utilisation de ses outils par les autres secteurs les trois quarts. Des métiers anciens connaissent soudain de forts gains de productivité. Les logiciels de réservation ont permis aux compagnies aériennes d’augmenter d’un tiers le remplissage des avions entre 1993 et 2007. UPS, premier livreur à domicile des États-Unis, a dépensé 300 M$ pour développer un logiciel d’optimisation du trajet de ses livreurs – qui économise 400 M$ de carburant chaque année tout en améliorant le service. Pour toutes les entreprises qui s’adaptent, c’est un changement profond, ramifié, et dont la sédimentation constitue un avantage qui ne se copie pas, ne se vole pas et ne se compense pas par l’argent.

En quelques années, des écarts énormes s’accumulent dans tous les domaines : productivité – du travail et des organisations -, rentabilité, mais aussi qualité des équipes, car les plus performants rémunèrent mieux leurs collaborateurs. Vers le début des années 2000, l’impact de la Tech sur la productivité des entreprises devient tellement grand que c’est celle qui détermine l’évolution des salaires et non plus la productivité ou la performance du salarié. Ces dernières expliquent au plus 20 % de l’évolution des salaires et souvent beaucoup moins. À 80 %, l’évolution des salaires payés par les entreprises résulte directement de leur performance économique d’ensemble, c’est-à-dire de leur productivité. C’est ainsi que le salaire moyen chez Facebook est le quadruple du salaire moyen des entreprises américaines.

L’économie est désormais façonnée par et pour les vainqueurs, ceux qui savent tirer le meilleur parti de la puissance de la Tech. Ils évoluent dans un monde différent en termes de performances dont l’accumulation les consolide. Dans les pays les plus avancés de l’UE, la productivité des leaders (le top 10 %) est le triple de celle des moins efficaces (les derniers 10 %) et cet écart est stable depuis 15 ans. Leur richesse et leur productivité ne se diffusent plus guère aux autres – qui ne meurent pas, mais végètent, comparativement. C’est une différence fondamentale entre l’ère de la Tech et les années 1950-1980.

La logique des vainqueurs … est aussi la mort des autres.

La Tech ne se contente pas de renforcer les leaders, elle enfonce les autres, contribuant au creusement et à la solidification de la hiérarchie. Secteur par secteur, il apparaît que plus l’avantage de productivité des leaders est grand par rapport aux autres, plus la performance de l’ensemble du secteur est médiocre. Les gains de productivité des leaders diffusent de moins en moins dans l’économie comme le montre une étude approfondie aux États-Unis. Les gagnants prennent tout et le gardent et constituent un groupe de plus en plus stable.  Au début des années 2000, la moitié des leaders l’était déjà deux ans plus tôt. En 2015, c’était les deux tiers.

Tels sont les fondamentaux de l’économie de la Tech : la combinaison de sa profondeur (elle touche la structure même des organisations) et de sa granularité (n’importe quelle tâche ou fonction est concernée) fait que sa mise en œuvre efficace est une énorme accumulation d’expériences et de savoir-faire qui ne se copient ni ne se volent.

La divergence entre les gagnants et les autres se constate dans l’échelle des rentabilités. La hiérarchie de la rentabilité du capital est restée stable au sein des sociétés cotées américaines de 1965 à 1985 (hors secteur financier) : l’écart entre les 10% les plus rentables et la moyenne était de 1 à 3 et a peu bougé. Cet écart double quand l’économie de la Tech prend son envol entre 1985 et 2015.  Et ce mouvement est essentiellement dû aux sociétés de la Tech comme le montre l’examen de la rentabilité de 2 400 sociétés dans 60 secteurs entre 2000 et 2014. Dans chaque domaine, elles sont les plus rentables. Cette étude confirme aussi la stabilité des leaders : pour toutes les industries, les deux tiers du top 20% en termes de rentabilité s’y trouvaient déjà quinze ans plus tôt.

Des conséquences radicales pour les personnes…

Le premier effet macroéconomique de la logique des vainqueurs est que la part des salaires dans la valeur ajoutée des sociétés baisse dans tous les secteurs et tous les pays. Chez les leaders parce que les gains de productivité croissent encore plus vite que les salaires ; chez les autres parce qu’ils n’ont pas les moyens d’augmenter les salaires et ils sont de loin les plus gros employeurs. Au total, la part des salaires dans la valeur ajoutée baisse donc dans l’économie tout entière. Elle atteint aujourd’hui son point le plus bas depuis plus d’un demi-siècle. Selon l’OCDE et le BIT, la Tech est responsable de 80% de cette baisse.

Le deuxième effet est que les inégalités augmentent parce que, depuis 30 ans que la Tech domine l’économie, la divergence dans la croissance des salaires est entièrement due à la divergence entre les entreprises quels que soient le niveau de salaire et la taille de l’entreprise. Une étude spectaculaire aux États-Unis qui porte sur toutes les entreprises de plus de dix salariés, le confirme. Le phénomène est le même en Europe.

Le troisième effet est que le pouvoir d’achat des revenus du travail stagne depuis 10 ans pour la plupart des salariés. Selon une impressionnante étude de McKinsey, ce fut le cas pour deux tiers d’entre eux dans les 25 pays les plus riches entre 2005 et 2015. C’était 2% dans la décennie précédente. Ce phénomène est inédit depuis 80 ans.

Le quatrième effet est que le bénéfice de la qualification et surtout la pénalité de son absence, deviennent énormes. Aux États-Unis, en une génération, – l’espace de la Tech -, pour les non diplômés du supérieur le taux de pauvreté a doublé, le taux de chômage a triplé et le salaire réel a baissé de 15%.  Inversement l’écart de premier salaire entre un bachelier et un diplômé du premier cycle a doublé entre 1980 et 2010, de 40 à 80%.

… et pour les pays.

Les conséquences sont aussi (dé)structurantes pour les pays, à toutes les échelles.

La Tech est LE moteur de la divergence de croissance de richesse entre les agglomérations et les autres villes. Aux États-Unis, le revenu par tête des villes moyennes avait rattrapé celui des agglomérations entre 1945 et 1985. Depuis, ces dernières ont recreusé un écart massif, pour 80% dû à la Tech qui s’y concentre. En France, 50% des emplois de la Tech sont situés dans les agglomérations où leur croissance est quatre fois plus élevée que celle des autres emplois. De plus, 1 emploi de la Tech induit 5 emplois de proximité dans une ville, alors que c’est 2 pour un emploi industriel et 1 pour les services. C’est aussi vrai en Suède qu’aux États-Unis.

Les inégalités entre régions liées à la Tech sont deux fois plus fortes qu’entre villes. Selon une étude la Commission, dans l’UE, la participation des citoyens à la démocratie numérique est trois fois plus forte dans les pays riches que dans les pauvres et au sein des pays riches elle est trois fois plus forte dans les régions riches que dans les régions pauvres.

La tectonique de la Tech est aussi universelle et indifférente aux nations que celle des plaques. En Inde, au Kenya, au Mexique, des études montrent que son effet sur les entreprises est le même qu’aux États-Unis ou en Allemagne.  Cette universalité de la cause ne signifie pas celle des effets. Comme pour la tectonique, tous les pays sont affectés par les mêmes forces, mais le résultat est différent selon les lieux. À l’échelle des nations, la Tech est un puissant facteur d’inégalités – sous des apparences contraires, parfois. Par exemple, ses outils ont permis une mondialisation sans précédent des productions. C’est ainsi que, dès les années 1970, Singapour ou la Corée se sont modernisés en hébergeant des industries pour lesquelles leur main-d’œuvre peu diplômée, mais sérieuse et bon marché, représentait un avantage. Partant de là, ils se sont approprié ces métiers et sont montés en gamme, devenant des pays industriels en deux générations. C’est un chemin révolu aujourd’hui. Les pays en voie de développement (PVD) se désindustrialisent aussi vite que les pays riches et ne bénéficient plus de cet effet d’entraînement de la modernisation industrielle. Seule la Chine fait exception.

Cela semble paradoxal car la technologie se diffuse de plus en plus vite. Entre 1850 et 1960, il a fallu en moyenne entre cinquante et cent ans aux techniques de la révolution industrielle pour arriver dans les PVD. Ce fut la principale cause de leur retard. Les outils de la Tech se répandent en moins de dix ans et ce délai se raccourcit constamment, tandis que les productions des pays avancés se délocalisent. Le développement devrait donc s’accélérer. Or c’est l’inverse. Depuis trente ans que la Tech transforme les économies, les chances des pays pauvres de devenir des pays moyens ont diminué de moitié, de même que celles des pays moyens de devenir des pays riches. En revanche, les chances des pays moyens de retomber dans la pauvreté ont doublé. Depuis vingt ans, l’écart de productivité, et donc de richesse par tête, entre les pays riches et les PVD ne se réduit plus. La situation de la plupart de ces derniers s’améliore, mais elle stagne par rapport aux plus avancés.

L’explication de ce paradoxe se trouve dans le mécanisme de la création de richesse par la Tech exposé plus haut : pour les pays comme pour les entreprises, seuls ceux qui sont capables d’adapter leur économie à la Tech en bénéficient. À l’époque de la révolution industrielle, ce qui comptait était la vitesse de diffusion ; aujourd’hui, c’est la profondeur de la pénétration de la modernité dans les économies. Or, la Tech irrigue moins profondément les PVD que ne le faisaient les technologies du xixe ou du xxsiècle, quand elles finissaient par arriver. Aujourd’hui, dans tous ces pays, un sous-pays se crée, constitué par quelques grandes agglomérations où se concentrent la main d’œuvre éduquée et les entreprises modernisées qui en ont besoin. Celles-ci sont dans la logique des vainqueurs : elles en tirent les bénéfices, les accumulent, mais ne les partagent plus et n’entraînent guère le développement du pays. À bien des égards, elles sont mieux insérées dans l’économie mondiale que dans leur économie nationale. Ce phénomène est massif en Inde comme en Chine, au Mexique comme au Brésil. Dans tous les grands pays émergents, il accroît fortement les inégalités territoriales.

C’est grave, mais ce n’est pas tout. La relation entre la pénétration des technologies et la croissance du revenu par tête est forte, mais surtout elle est à double sens : plus le revenu par tête est élevé plus la diffusion des technologies est rapide et profonde. Ce résultat est solidement documenté sur le plan historique et des travaux récents confirment que la Tech accélère l’écart de modernisation entre l’Occident et les autres. Ce constat est corroboré par une étude de la BCE sur les pays les moins avancés de l’UE.  Cette réciprocité entre richesse et accumulation intensive de la technologie est confirmée par une équipe d’économistes de Harvard qui s’est posé la question du type de croissance que pouvait engendrer le développement continu d’une économie cumulative comme la Tech. Plusieurs futurs sont possibles mais deux conclusions sont constantes. L’une est que la part du travail dans le PIB baisse. L’autre est que les bénéfices du progrès technique dépendent de plus en plus de celui déjà accumulé. La victoire des leaders est un produit fatal. Jeffrey Sachs concluait l’étude en remarquant que « les machines intelligentes pourraient signifier finalement  la misère généralisée ».

 

Mots clefs : Tech – inégalités – développement – dynamique de la compétitivité des pays et des firmes.

Philippe Delmas
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