Les fédérations sportives jouent un rôle majeur dans la structuration du sport français, tant dans l’organisation des grandes compétitions qu’à travers leur soutien aux ligues régionales et aux clubs qui permettent un étroit maillage du territoire. Pour nous éclairer sur le fonctionnement de ces institutions, variances.eu a interrogé deux dirigeants représentant des sports très différents en termes d’audience.  Paul de Keerle, après avoir travaillé pendant vingt ans à la Fédération Française de Rugby (FFR) dont il a été le Directeur financier, couvrant également l’informatique et la billetterie, est à présent le Directeur général de la Fédération Française de Tennis de Table (FFTT). Marc Varin est Directeur Financier de la Fédération Française de Football (FFF) et a été trésorier du Comité d’Organisation des Coupes du Monde féminines organisées en 2018 et 2019 en France.

Variances : Pouvez-vous tout d’abord nous rappeler quel est le rôle d’une fédération sportive ?

Paul De Keerle : Même si les échelles financières et les degrés de médiatisation sont très différents, par exemple entre le tennis de table et le football, il me semble que les problématiques de toutes les fédérations sont les mêmes :

  • Faire fonctionner des structures de bénévolat avec des niveaux de performance variables
  • Développer le nombre de licenciés
  • Organiser un ensemble de compétitions, avec tout ce que cela implique (établissement des calendriers, formation et désignation des arbitres…).

Marc Varin :  Le rôle d’une fédération sportive consiste à accompagner et à structurer la pratique du sport. Il convient, à mon sens, de dissocier deux axes de pratique, le haut niveau et la pratique amateur. Si les équipes « élite » (la FFF est représentée par 18 équipes nationales) constituent la partie visible de l’iceberg, la Fédération représente aussi et surtout le sport amateur. La FFF accompagne ainsi l’ensemble de ses 13 000 clubs par des aides dont on peut citer celles destinées à financer le recrutement de jeunes dans des fonctions d’encadrement sportif ou à l’achat de minibus pour transporter les équipes. Elle participe aussi au financement des infrastructures sportives (équipements, terrains…), à travers l’abondement de projets des collectivités locales.

Variances : Quelles sont les sources de financement des Fédérations ?

MV : La FFF est une association dont près de 80 % des ressources proviennent des partenariats. Les licences constituent une contribution réelle mais marginale. Le budget de la FFF, de 265M€ pour l’exercice 2018-2019, devrait afficher une baisse substantielle pour représenter 244M€ en 2021-2022. Cette baisse provient de la difficulté que nous vivons dans la commercialisation des droits de retransmission des championnats de L1 et L2. Ces derniers sont cédés par la LFP à des diffuseurs, dont 2,5 % sont réattribués à la Fédération au profit du football amateur. S’ils baissent, la contribution reversée à la FFF baisse aussi. Nous avons aussi vécu l’impact de la baisse des recettes de billetterie lorsque nous n’avons pas pu accueillir de public en pleine pandémie.

PK : La situation de la FFTT n’est évidemment pas la même. Elle compte environ 200 000 licenciés dans 3 500 clubs, une vingtaine de salariés (à titre de comparaison, il y en a 140 à la FFR). Son budget, de 5M€ environ, provient à hauteur de 60 % des cotisations des licenciés, de 20 % des subventions de l’Etat (1M€ dans le cadre d’une convention d’objectifs, la Fédération étant délégataire d’un service public) et 20 % d’entreprises (essentiellement des équipementiers : tables, balles, raquettes, textiles).

Mais comme c’est le cas d’ailleurs pour tous les sports, le financement public du tennis de table va bien au-delà de cette subvention, car il comprend également :

  • La mise à disposition de cadres techniques qui sont des fonctionnaires de l’Etat (il y en a une quarantaine à la FFTT pour un budget estimé de 3M€),
  • Des subventions dans le cadre de l’ANS, Agence Nationale du Sport (ex CNDS) qui sont versées directement aux clubs par l’Etat sur des dossiers instruits par les fédérations,
  • Les subventions versées par les Régions aux Ligues régionales, par les Départements aux Comités départementaux,
  • Et les subventions municipales aux clubs.

V : Le financement public du sport est particulièrement important en France, mais n’est-il pas sous pression ?

PK : Le financement public du sport est sensiblement plus élevé en France qu’ailleurs. En guise d’anecdote, il y a une trentaine d’années, j’avais participé à deux championnats d’Europe de basket, l’un en France entièrement financé par l’Etat, l’autre en Belgique – je suis Franco-Belge – entièrement financé par le secteur privé, sans participation publique. Certes, l’intervention publique est plus complexe que s’il existait un guichet unique, mais il est parfois préférable de disposer de plusieurs robinets, notamment dans le cas où l’un viendrait à se fermer.

Les financements de l’Etat tendent à diminuer, mais le sport n’a pas plus à se plaindre que d’autres activités, c’est une tendance générale. En cherchant à ce que les structures sportives s’appuient sur d’autres sources de financement, l’Etat doit cependant se rendre compte qu’il aura moins de prise sur le monde sportif. On, peut en voir l’illustration à travers le haut niveau d’indépendance dont font preuve les grandes fédérations, par exemple la FFF ou la FFR, par rapport à certaines déclarations ou prises de position gouvernementales (comme lorsque l’équipe de France de rugby n’hésitait pas à se rendre en Afrique du Sud sous le régime de l’apartheid, malgré la politique gouvernementale, ou lors du psychodrame de la Coupe du monde de football de 2010).

Il y a donc une différence d’attitude entre les petites fédérations très dépendantes du financement de l’Etat et disciplinées pour appliquer ses directives et transmettre ses informations, et les grandes et riches fédérations : que pèse la subvention de 1M€ pour la FFT face aux 70M€ d’excédent net, grâce essentiellement au tournoi de Roland-Garros ?

MV : Le financement réalisé par l’Etat se traduit par une aide financière directe mais aussi par la mise à disposition des cadres. Il a régulièrement diminué au fil des années pour ne représenter actuellement qu’un peu plus de 1 % du budget de la FFF.

Il convient cependant de mentionner que les dispositifs gouvernementaux mis en place durant la pandémie du Covid ont été importants et particulièrement utiles. Au-delà des différents plans d’urgence, qui ont permis aux différentes structures professionnelles et amateurs de traverser la crise, il conviendra d’être attentif à ce que sera la reprise des activités et aux conséquences qu’aura cette pandémie sur la pratique et les équilibres économiques des acteurs.

Variances : Avec ses 2 millions de licenciés, le football est le sport le plus populaire, mais c’est aussi celui dont l’élite est la plus médiatique, qu’il s’agisse des clubs ou de l’équipe nationale. Comment concilier ou exploiter cette visibilité du sport professionnel et les effets de masse dans le sport amateur ?

MV : La FFF a effectivement la charge du haut niveau, à travers la détection des joueurs mais aussi le financement des sélections nationales – féminines et masculines, de football à 11 mais aussi de futsal ou de beach soccer. Sur ces 18 sélections, une seule est très lucrative (l’équipe de France masculine), une proche de l’équilibre (l’équipe de France féminine) alors que toutes les autres doivent être soutenues.

On a tendance à se focaliser sur les quelques centaines de joueurs professionnels très médiatisés, mais il ne faut pas oublier que le football est un sport pratiqué par plus de deux millions de licenciés, le seul d’ailleurs. Les grands joueurs sont de véritables vitrines de leur sport, certains d’entre eux sont même devenus des formes de multinationales, et ils jouent clairement un rôle d’aimant vers ce sport et peuvent avoir un fort impact sur les jeunes. Cela peut toutefois poser certaines difficultés. La FFF a ainsi mis en place des conventions juridiques avec ces joueurs qui mettent leur image à disposition en échange du respect d’un certain nombre de règles et devoirs. Mais avec l’importance des réseaux sociaux, nous ne pouvons prétendre tout contrôler.

PK : Le problème ne se pose pas vraiment pour le tennis de table, mais nous comptons tout de même une cinquantaine de joueurs professionnels en France : le championnat Pro A à lui seul regroupe 10 clubs, dans lesquels trois joueurs en moyenne sont professionnels et il y a une PRO B et une PRO Dames.

Variances : Les grands événements tels que la Coupe du monde ou les grands championnats peuvent apporter d’importantes ressources aux Fédérations ?

PK : L’élément essentiel qui explique la richesse d’une Fédération est la propriété de grands événements. Le cas emblématique est celui de la FFT, qui est propriétaire de Roland-Garros, ce qui lui permet de toucher les droits TV, les recettes de billetterie et de sponsoring, ce qui la rend très riche. C’est également le cas de l’ACO (Automobile Club de l’Ouest), propriétaire des 24 heures du Mans Auto et Moto. On peut aussi citer l’exemple de la prochaine Coupe du monde de Rugby prévue en France en 2023. Son budget prévisionnel, en termes de pure organisation (hors droits TV, marketing, hospitalité) est de l’ordre de 300 à 350 M€, dont 100 à 150 M€ de coût d’organisation, 150M€ de retombées pour la World Rugby Association, et un résultat estimé dans le budget pour la FFR de l’ordre de 60 M€.

Variances : La défaite de l’équipe de France en 1/8ème de finale du récent Euro aura-t-elle un impact sur le football français ?

MV : Indéniablement pour la FFF. Cependant, c’est l’UEFA qui est l’organisatrice et la principale bénéficiaire de ce grand championnat. Ses recettes sont constituées des partenariats pluriannuels, des droits TV et des recettes de billetterie. Pour l’Euro, une partie de ces ressources, déduction faite des frais d’organisation, est reversée aux fédérations participantes, en fonction des résultats obtenus. Une autre partie prend la forme de fonds dédiés aux Fédérations sur la base de projets que l’UEFA valide. L’élimination prématurée de l’équipe de France génèrera une perte de recettes pour la FFF. Elle n’aura pas de retombées négatives en termes d’image à proprement parler.

Les grands événements ont aussi un impact évident sur la pratique du sport. En 1998, la victoire de l’équipe de France dans la Coupe du monde a entraîné l’année suivante une hausse de 400 000 du nombre de licenciés (en partie retombée l’année suivante il est vrai). Il en a été de même sur le nombre de licenciées, qui est passé de 50 000 en 2011 à 200 000 à la suite à la Coupe du monde féminine organisée en France en 2019. Même si leur pérennité n’est pas assurée à long terme, ces adhésions constituent évidemment une bonne nouvelle quand elles se concrétisent.

Variances : Et qu’en est-il de l’évolution attendue des droits TV et en particulier de l’épisode Mediapro ?

MV : La visibilité sur les droits TV est désormais limitée à court et à moyen terme. Nul ne peut dire ce que sera le marché dans les années à venir. Nous vivons une redistribution des cartes des acteurs-télédiffuseurs. L’apparition des acteurs digitaux, le rapprochement entre deux acteurs historiques (TF1 et M6) et le retrait de Canal +, déçu d’avoir été écarté au profit de MediaPro, en sont la preuve. A ce jour, l’évolution de ce marché fait peser un risque sur la valorisation des droits, qui constituent une recette importante permettant le financement de tout l’écosystème du football.

Cependant, afin de sécuriser le financement du football amateur, la FFF s’est engagée à ce que la baisse des ressources de la FFF n’impacte pas le football amateur – qui continuera à recevoir 37 % de ces ressources -, soit un montant annuel de l’ordre de 90 M€. Ceci illustre le maintien d’un soutien massif de la FFF au football amateur, à travers les relais régionaux et locaux que représentent les Ligues et les districts. La valorisation des droits TV constitue aussi un dossier dont l’Etat ne peut se désintéresser, puisqu’il prélève 5 % du montant de ces droits au profit de l’ANS (Agence Nationale du Sport) chargée du financement de l’ensemble du sport.

Variances : Les fédérations sportives ne peuvent être à l’écart des grands sujets de société. Quelle est votre analyse en la matière ?

MV : Le football est, plus encore que d’autres sports, le reflet de la société, et bénéficie d’une image socialement ouverte qui aide à fédérer et à séduire.

C’est un sport populaire, terme qui ne doit pas être vu de manière péjorative, grâce au coût très modeste de sa pratique. Rappelons que le montant de la part revenant à la FFF sur le prix d’une licence est de 3€. Par ailleurs, l’Etat propose une aide aux jeunes défavorisés à travers le Pass Sport pour accompagner la reprise de la pratique sportive après la pandémie. L’argument selon lequel le coût d’une licence serait un obstacle à la pratique pour les jeunes à faibles revenus doit donc être relativisé.

Rappelons aussi que le football est l’un des premiers facteurs d’intégration dans le pays. La FFF aide les clubs à créer des lieux de vie. Elle participe également aux efforts de sensibilisation au respect de l’environnement. Elle mène aussi une multitude d’actions de formation sur les gestes qui sauvent. Tout ceci implique des moyens financiers et un engagement des éducateurs. Le football repose aussi, il est vrai, très largement sur le bénévolat et une aide constante des parents, des éducateurs…

PK : Les fédérations ne peuvent pas se tenir à l’écart des grands sujets de société comme par exemple la prise de conscience qu’il faut être intransigeant sur tous les dossiers d’agressions sexuelles. La FFTT touchée comme toutes les fédérations a réagi très vigoureusement en prenant des décisions de suspension de licence à titre conservatoire dès qu’une plainte était déposée, ou de confirmation d’inscription au FIJAIS (Fichier des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes). La FFTT s’est aussi associée à une ONG « Ping Sans Frontières » pour diffuser dans ses clubs des urnes pour récupérer les revêtements des raquettes qui sont reconditionnés ensuite pour des pays où ces équipements sont chers. La FFTT s’est aussi associée à France Parkinson et France Alzheimer pour développer l’accueil de malades dans les clubs. La FFTT est donc consciente que le sport fait partie de la société et que son rôle n’est pas uniquement d’obtenir des médailles tous les 4 ans aux JO, même si c’est un moteur important pour la visibilité de notre sport.

Variances : Les sujets sanitaires constituent-ils aussi un défi ?

PK : Une caractéristique du tennis de table est qu’il peut se pratiquer très tard. La FFTT compte 40 000 à 50 000 licenciés vétérans, et l’un de nos licenciés était récemment toujours actif à l’âge de 102 ans ! Un championnat du monde des vétérans était d’ailleurs prévu l’an dernier à Bordeaux et devait accueillir environ 6000 compétiteurs. Le tennis de table est d’ailleurs apparemment recommandé pour lutter contre les effets de Parkinson et d’Alzheimer.

Dans un sport comme le rugby, que je connais bien, l’accidentologie constitue clairement un défi majeur : la prime d’assurance versée par la FFR est 200 fois plus élevée que celle de la FFTT, et le rapport en nombre de dossiers traités est similaire. Historiquement, le sujet de santé principal au rugby concernait les problèmes de cervicales liés aux poussées en mêlée ; à présent ce sont surtout les commotions cérébrales. Le monde du rugby fait toutefois preuve d’une grande capacité d’adaptation : introduction de la vidéo, et il est vraisemblable que le capitaine de chaque équipe aura bientôt la possibilité d’y recourir une à deux fois par match ; règles de placage  : là aussi on peut s’attendre à une interdiction des placages à hauteur des épaules ; règles de regroupement sur les « rucks », qui vont sans doute elles aussi évoluer.

Variances : Quels sont les principaux enjeux dans vos fédérations ?

PK : Le tennis de table est un sport qui est très largement pratiqué – il l’est dans le cadre scolaire, car très accessible à tous et demandant peu de moyens – mais très peu dans le cadre d’un club. L’enjeu de la FFTT est donc d’arriver à toucher les pratiquants non licenciés et d’encadrer le développement de la pratique libre, par exemple en proposant aux joueurs à domicile d’enregistrer leurs matches, leurs scores… On peut citer ce type d’enjeu pour d’autres sports, par exemple les échecs, dont la Fédération gagnerait sans doute à encadrer les pratiques de « blitz » qui peuvent se dérouler dans le cadre de matches entre des joueurs situés partout dans le monde, sans besoin de détenir une licence.

Un autre enjeu pour le tennis de table est lié au développement de sa médiatisation, mais en matière de compétitions de haut niveau, il faut raisonner en termes de « business » plutôt que d’enjeu sportif. Or une rencontre de Pro A dans ce sport se déroule sur 5 matches et dure en général de 3 à 5 heures, alors que pour des retransmissions TV, la durée maximum envisageable est de 1h30 (même si certains matches sont actuellement retransmis sur BeIn). Le tennis commence à être également confronté à cette difficulté, et le jeune public est moins enclin à assister à un match de Roland-Garros au meilleur des cinq sets.

MV : Pour le football, il y a une certaine inquiétude conjoncturelle que le Covid ait détourné une partie des jeunes. De manière plus structurelle, on peut s’interroger sur la dispersion croissante de ces derniers entre de nombreuses activités, même si cette difficulté est sans doute moins vivement ressentie dans le football, du fait de la légèreté de sa pratique, que dans d’autres sports. Des jeunes peuvent aussi être découragés s’ils restent trop systématiquement en dehors du terrain pendant les compétitions. Le défi consiste donc à refondre l’offre pour favoriser davantage une pratique de loisirs, basée sur le plaisir, par rapport à la pratique de la compétition.

Le foot féminin constitue également un axe de développement pour la FFF. La Coupe du monde 2019 organisée en France a enregistré de bons résultats en matière de billetterie – il est vrai que les prix des billets étaient bien inférieurs à ceux d’un match de l’équipe de France masculine – et de notoriété, puisque l’événement s’est déroulé sur un certain nombre de sites et a rencontré un grand succès populaire, permettant d’attirer un nouveau type de public dans les stades. Ce succès populaire s’est aussi matérialisé par une vraie ambiance qui s’est diffusée dans les villes pendant la compétition. Nous nous efforçons de capitaliser sur cette réussite.

Propos recueillis par Guillaume Simon et Eric Tazé-Bernard

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