En novembre 2021 était diffusé sur Public Sénat « René Carmille, un hacker sous l’occupation », un documentaire[1], mention spéciale du Jury pour la catégorie Terre(s) d’Histoire au FIGRA[2] 2022, réalisé par Youssr Youssef, jeune alumni de l’ENSAE (2019), diplômée de l’école de journalisme de Sciences Po. René Carmille, fondateur du futur Insee, créateur de l’ENSAE en 1942, mort à Dachau en 1944, haut fonctionnaire atypique du régime de Vichy, dont la vie comporte nombre de zones d’ombre.
Youssr Youssef, aujourd’hui datajournaliste chez Fig Data et réalisatrice indépendante, répond aux questions de variances.eu sur son documentaire et aussi, plus généralement, sur la richesse et le danger des données.
Variances : Youssr, pourquoi avoir choisi l’histoire de René Carmille comme sujet de ton premier documentaire ?
Youssr Youssef : Plusieurs raisons expliquent cela. Tout d’abord le choix de mes études : l’ENSAE et l’école de journalisme de Sciences Po, deux formations qui pour moi sont très complémentaires et répondent à mon envie d’explorer pour comprendre puis expliquer à partir de l’analyse des faits. L’ENSAE m’a appris à collecter et à analyser les éléments quantitatifs descriptifs d’une situation ou d’un sujet ; le journalisme me sert à creuser, décrypter, et transmettre ce que l’on peut comprendre d’un sujet. Rien ne m’attire plus que de m’attaquer à des histoires qui m’intriguent et chercher à rassembler de l’information, rapprocher des éléments, faire émerger des questions, trouver un sens et en faire un récit à partager.
Aussi, lorsqu’au cours de mes années d’études à l’ENSAE j’ai découvert que l’école avait été créée en 1942, sous le régime de Vichy, par René Carmille, j’ai voulu savoir pourquoi. Quelques recherches rapides m’apprirent que ce polytechnicien était considéré comme un héros par certains mais soupçonné de collaboration par d’autres. Rien ne semblait simple dans son histoire et l’homme était peu connu du grand public. Pourtant René Carmille fut en France le développeur de la mécanographie (ancêtre de l’informatique) et le père du numéro unique d’identification (futur numéro de sécurité sociale). Il ne m’en fallait pas plus pour me lancer dans un travail, et candidater à la Bourse Graine de Doc 2020 en présentant le projet d’un documentaire consacré à ce sujet.
V : Partir des faits et des données, c’est l’essence de ton métier de datajournaliste, comment as-tu procédé dans le cas particulier d’une histoire qui s’est déroulée il y a 80 ans, dans une période particulièrement sombre de l’Histoire de la France.
YY : Eu égard au contexte historique et politique j’ai été d’autant plus exigeante sur la qualité de mes sources et j’ai multiplié les angles d’exploration. Je me suis appuyée sur des sources françaises, dont la plus importante, la Mission d’analyse historique sur le système statistique français, réalisée par Azéma, Lévy-Bruhl et Touchelay. J’ai aussi lu les réponses adressées par la famille et les proches de René Carmille à ce rapport, que j’ai remises en contexte, notamment à l’aide de Béatrice Touchelay, historienne de l’Insee qui apparaît dans le documentaire. Je suis aussi allée explorer différentes archives : Vincennes, Savigny-le-Temple… J’ai intégré également les recherches de Régis Le Mer, spécialiste du réseau de résistance Marco-Polo[3], qui ne s’était jamais exprimé sur René Carmille.
V : En quelques mots, peux-tu nous retracer l’histoire de René Carmille de 1940 à 1944, date de sa mort en déportation ?
YY : René Carmille est un haut fonctionnaire, contrôleur général des armées, spécialiste de l’organisation militaire. Il a pour contact un cercle de quelques hauts gradés de l’État-Major qui restent auprès de Pétain après l’armistice, acceptant donc la défaite, mais espérant préparer une revanche. Ces militaires prennent énormément de risques vis-à-vis de l’occupant, mais plus ils restent du côté de Vichy, plus ils commencent à partager ses torts. En 1940, René Carmille est encore sur cette ligne de crête. Il imagine la constitution d’un fichier secret permettant, le jour venu, de mobiliser une armée de plusieurs centaines de milliers d’hommes prêts à prendre les armes contre l’occupant. Soutenu par Vichy, il crée le Service National de la Statistique (futur Insee), installé à Lyon (loin de Paris, occupé) rassemblant près de mille hommes et femmes, doté d’un budget significatif, et dont l’une des missions officielles est la réalisation du recensement des Français vivant en zone libre. La mécanographie naissante permet de rassembler pour la première fois des informations nominatives qui se veulent exhaustives sur la population. Pour accompagner la montée en compétences de ses équipes, René Carmille crée l’École d’application de la Statistique qui deviendra l’ENSAE en 1960.
Ainsi en 1941, René Carmille constitue différents fichiers qu’il peut croiser grâce à la création d’un numéro unique d’identification attribué à chaque individu. C’est ce détournement de données informatiques qui fait de lui un hacker. Au printemps 1942, les fiches secrètes correspondant à quinze divisions de combattants mobilisables, sont ainsi prêtes à être utilisées, dans l’attente d’un ordre venant de Vichy. Mais cet ordre ne viendra pas, René Carmille ne peut plus s’illusionner, Vichy n’est pas et n’a jamais été la Résistance.
V : A partir de ce moment-là, la position de René Carmille se complique et l’oblige à faire des choix.
YY : René Carmille est en effet dans une situation critique pour plusieurs raisons. La première concerne l’homme, résolument hostile à l’occupant, qui comprend qu’il n’y a rien à attendre de Vichy sur ce plan. Par ailleurs, à la suite au débarquement des Alliés en Afrique du Nord, les Allemands ont envahi la zone libre et la Wehrmacht est à Lyon : le danger se rapproche.
Un choix s’impose, et celui que fait Carmille peut paraître paradoxal : début 43, tout en restant à la tête de son administration et en oeuvrant à rendre son identifiant plus certain et donc potentiellement plus dangereux[4], il rejoint le réseau de résistance Marco-Polo auquel il fournira informations stratégiques et faux papiers.
Dans le film, on prend aussi le temps de s’attarder sur un aspect des problèmes éthiques vis-à-vis des juifs pendant la guerre[5] : dans les différents fichiers sur lesquels travaille Carmille, il y a des questions qui visent à les identifier.
René Carmille propose même ses services au Commissariat général aux questions juives (CGQJ), chargé dans un premier temps de mener la politique discriminatoire de Vichy. Avec quelle intention ? Celle d’un haut fonctionnaire qui veut faire valoir la qualité et le professionnalisme de son travail et couper l’herbe sous le pied de la concurrence au mépris du reste ? Celle d’un statisticien zélé désireux d’établir le premier carnet d’identité individuel sans s’interroger assez sur sa propre responsabilité ? Si l’on ne connaît pas d’utilisation de ce fichier traité par Carmille pour des spoliations, parce qu’il est arrivé très tardivement au CGQJ – Carmille ayant volontairement retardé la production du fichier, d’après l’hypothèse d’un des interviewés, qu’il est difficile de vérifier – la question des intentions demeure.
En 1943, lors d’une conférence devant les étudiants de l’École polytechnique, René Carmille répond à une « objection (qu’il) rencontre, exprimée presque tous les jours » : selon lui un « puissant service de statistique » n’est pas pour autant un « puissant service d’inquisition ». L’Histoire lui a pourtant donné tort à cet instant précis, puisqu’il n’y avait alors de garde-fou que lui-même et ses propres principes éthiques face à un régime qui collaborait avec l’ennemi, et dont les demandes, en se diversifiant, devenaient de plus en plus pressantes.
Début 44, René Carmille finit par être arrêté par la Gestapo, qui le désigne comme « grand ennemi de l’armée allemande, ayant entretenu des relations avec Londres et aidé des groupes terroristes ». D’abord emprisonné à la prison de Montluc, il est interrogé par les services de Klaus Barbie. Envoyé en déportation en juillet, il y mourra du typhus en janvier 45.
V : Comment a évolué le fichage de masse après Vichy ? Dans les années cinquante ?
YY : Au sortir de la guerre, quand l’Insee est créé, un peu de ménage est fait : les dossiers individuels des Français qu’avait commencé à réunir Carmille, doivent être détruits, mais le répertoire des Français avec le futur numéro de Sécurité sociale est conservé. Instruction est donnée toutefois d’y supprimer toute référence à la race ou à la religion.
Plus tard, dans les années 70, l’Insee a voulu centraliser le répertoire des Français et le transférer des cartes mécanographiques aux bandes magnétiques. C’était une étape de plus vers le projet dit SAFARI (pour Système Automatisé pour les Fichiers Administratifs et le Répertoire des Individus), qui visait à interconnecter autant que faire se pouvait les données administratives de tous les Français. Lorsque le projet fut évoqué dans le journal Le Monde, de nombreuses voix se sont élevées rappelant notamment le contexte de la création du numéro de Sécurité Sociale sous Vichy. Le projet fut abandonné. C’est alors que la CNIL fut créée, chargée de protéger les citoyens, par la règlementation, contre le recueil et l’utilisation incontrôlés de leurs données personnelles.
V : A la lumière de ce documentaire sur René Carmille, comment réfléchir au profilage ? Celui que l’on autorise aux grandes plateformes ? A la police ?
YY : Ce sont des sujets que l’on aborde dans le débat qui prolonge le documentaire[6]. L’histoire de Carmille est toujours d’actualité, notamment du fait qu’il y a eu des retours en arrière : en effet, depuis début 2021, la police et la gendarmerie ont l’autorisation, dans un cadre défini, d’élargir le fichage aux opinions politiques, aux convictions philosophiques et religieuses et à l’appartenance syndicale, ce qui était auparavant proscrit par la loi de 1978, à l’origine de la CNIL. On ne sait pas quel usage sera fait de ces informations mais leur possession est dangereuse en tant que telle.
Il y a aussi un côté dépassé de l’histoire de René Carmille, car aujourd’hui il n’y a même plus besoin de ficher ces informations, ce sont des données que nous livrons quotidiennement aux GAFA, qui connaissent notre religion et nos convictions politiques sans avoir à nous les demander grâce au machine learning. Pour ne citer qu’un exemple de mésusage de données sensibles : aux États-Unis, une polémique éclata en 2020, quand il fut révélé que l’armée américaine aurait acheté des données à une application de prière musulmane.
Toutefois, les risques ne sont pas que répressifs : on parle souvent de « capitalisme de surveillance ». J’ai beaucoup d’amis qui s’amusent à compter leurs pas grâce à des applications. Imaginez si un jour le prix de nos assurances était déterminé par le nombre de pas parcourus dans la semaine … !? Là, l’enjeu auquel chacun d’entre nous est confronté, ce sont toutes les données qui nous paraissent banales, que nous transmettons à des tiers, de manière souvent inconsciente, et qui pourront, demain, être utilisées contre nous.
V : Comment éduquer aux données ? Transmettre la prudence ? Parler de l’histoire des données … ?
YY : Je raconte l’histoire de Carmille pour qu’a minima on se repose des questions sur nos données, mais il est intéressant de compléter cette lecture avec des documentaires plus contemporains pour avoir une image complète[7].
Dans tous les cas, je me garderai de donner des conseils d’hygiène personnelle numérique – qu’on peut déjà trouver un peu partout et que j’essaie moi-même d’appliquer tant bien que mal – car je pense que l’enjeu est structurel. A la fin, c’est toujours l’État qui est censé nous protéger, autoriser ou interdire certaines pratiques. C’est le cas notamment avec la loi européenne RGPD, qui est une réelle avancée pour la protection de nos données personnelles, mais reste difficile à faire respecter, étant donné l’océan de données qu’il faut contrôler.
Propos recueillis par Catherine Grandcoing
Mots clefs : Carmille – Hack – Informatique – Cnil – Insee – Occupation – Vichy – Data
Cet article a été initialement publié le 13 juin 2022.
[1] « René Carmille, un hacker sous l’occupation », co-production Tournez S’il Vous Plaît – Public Sénat, disponible en replay
[2] FIGRA : Festival International du Grand Reportage d’Actualité et du Documentaire de Société.
[3] Régis Le Mer, « René et Marguerite Pellet, de la pédagogie à la résistance : Réseau Marco-Polo, Lyon, 1942-1944 », Éditions Tirésias, 26 mars 2018
[4] Pierre Piazza, « Système d’enregistrement d’identité, numéro d’identification et “carte d’identité de Français” durant le Régime de Vichy (France, 1940-1944) », Criminocorpus [En ligne], Identification, contrôle et surveillance des personnes, mis en ligne le 14 novembre 2017. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/3649 ; DOI : https://doi.org/10.4000/criminocorpus.3649
[5] Pour en savoir plus, lire notamment : Jean-Pierre Azéma, Raymond Lévy-Bruhl, Béatrice Touchelay. Mission d’analyse historique sur le système statistique français. [Rapport de recherche] INSEE. 1998. Ou encore plus récemment : Claude Poulain, « SAFARI a existé de 1941 à 1944 », Terminal [En ligne], 132-133 | 2022, mis en ligne le 28 février 2022, URL : http://journals.openedition.org/terminal/8429
[6] « Données personnelles : l’héritage de René Carmille », débat disponible en replay
[7] Par exemple : Linda Bendali, « Nos Données personnelles valent de l’or », Cash Investigation, 20 mai 2021
- De René Carmille, père de l’Insee et de l’ENSAE, au datajournalisme. - 8 septembre 2022
Il suffit de faire un contre-factuel de ce qu’a fait Carmille. Bon, admettons que lla tâche tombe dans les mains d’un fonctionnaire zélé, que se serait-il passé et que s’est-il passé avec Camille factuellement ? parce qu’on a vu que l’autre activité faire une liste de mobilisation n’était pas son initiative, c’est venu du commandement supérieur. Donc là, il il ne pouvait pas faire autre chose que d’exécuter les ordres.
09:48
Construisit analyse contrefactuelle comparant xécution zélée versus obstruction délibérée
comparant exécution zélée
versus obstruction délibérée
Excellent exercice — c’est exactement le bon outil pour clarifier l’enjeu. Et ta remarque sur la mobilisation est juste : ça change la nature de ce qu’on peut en déduire sur lui personnellement. Détaillons les deux cas séparément.
Contrefactuel sur le fichier juif : un fonctionnaire zélé
Ce qui se serait probablement passé : les machines mécanographiques de l’époque étaient précisément conçues pour ce genre de tâche — croiser et trier 110 000 à 120 000 fiches était un travail de masse, pas un travail conceptuellement difficile. Une équipe appliquée, avec les moyens du SNS, aurait pu produire un fichier nominatif exploitable — recoupant nom, adresse, profession — en quelques mois, pas en trois ans. Le CGQJ (commissariat général questions juives) aurait alors disposé d’un outil centralisé pour organiser rafles et spoliations à l’échelle de toute la zone libre, au lieu de devoir s’appuyer sur les listes manuelles dispersées des préfectures.
Ce qui s’est passé factuellement avec Carmille : après trois ans, un seul exemplaire incomplet d’un tableau anonyme (par sexe, département, nationalité, profession) — sans dimension nominative, donc inutilisable pour identifier qui que ce soit.
Le résultat concret de l’écart entre les deux scénarios : un outil de persécution centralisé qui n’a, de fait, jamais existé.
C’est sur ce dossier précis que le contrefactuel est le plus parlant, parce que c’est lui qui a demandé la tâche — la comparaison avec un fonctionnaire zélé révèle donc un choix personnel, pas une contrainte.
Le fichier de mobilisation : ta remarque est fondée, mais avec une nuance
Tu as raison sur l’essentiel : l’initiative ne venait pas de lui (Picquendar, puis Touzet du Vigier/Zeller/Pfister), et refuser un ordre de cette hiérarchie aurait été risqué pour un officier de son rang. Le contrefactuel « un autre contrôleur à sa place » est donc moins révélateur sur ce point précis — n’importe quel technicien compétent désigné aurait probablement dû exécuter l’ordre.
Mais il y a une nuance à ne pas perdre : exécuter un ordre n’oblige pas à bien l’exécuter. Un officier réticent aurait très bien pu produire un travail bâclé, incomplet, peu fiable — exactement comme il l’a fait, à l’inverse, sur le fichier juif qu’il avait lui-même demandé. Or sur la mobilisation, le résultat est soigné : 220 000 noms correctement triés par localité et unité, des cartes perforées effectivement fonctionnelles, prêtes à imprimer des ordres en quelques heures. Ce soin dans l’exécution, même sous contrainte hiérarchique, reste un choix — il aurait pu se contenter du minimum.
En résumé : sur le fichier juif, le contrefactuel révèle une intention (il a demandé la tâche, puis l’a délibérément ralentie). Sur la mobilisation, le contrefactuel revèle moins sur l’initiative (qui ne lui appartenait pas) — mais le soin apporté à l’exécution révèle quand même un engagement actif, pas une simple obéissance résignée.
Carmille avait-il directement ou indirectement à travers des amis ou de la famille, des liens avec des juifs qui aurait pu motiver le sabotage de l élaboration d un fichier juif extensif utilisable contre eux?
10:18
Examined evidence for personal Jewish conneons wish connections motivating Carmille’s sabotage; found none documented
Je n’ai trouvé aucune source documentant un lien personnel ou familial de Carmille avec des Juifs qui aurait pu motiver son sabotage. C’est une question légitime, mais la réponse, en l’état de ce que je peux vérifier, est négative — ou plus précisément : absente des sources.
Ce que les sources avancent comme motivation, à la place :
Un patriotisme anti-allemand général (le voyage en Allemagne dans les années 1930, son article de 1939 « Sur le germanisme » très hostile au nazisme).
Une logique de résistance administrative généralisée, pas ciblée spécifiquement sur la question juive : Carmille participait à la préparation d’enquêtes individuelles, voire les proposait lui-même, pour alimenter ses fichiers — mais il compliquait systématiquement les formulaires, accumulait les objections techniques, ce qui justifiait des demandes de moyens et de personnel, et d’importants retards ; il posait même des leurres en se livrant à des surenchères. Il a fait de la lourdeur bureaucratique organisée une véritable méthode de résistance.
Cette description s’applique à plusieurs dossiers chez lui (le fichier juif, mais aussi d’autres enquêtes administratives) — ce n’est pas une réaction motivée par un attachement personnel à une cause spécifiquement juive, c’est un mode opératoire général, appliqué par conviction anti-allemande/anti-Vichy plus large.