Entretien avec Cédric Roussel

Député des Alpes-Maritimes, Président du groupe d’études sur l’économie du sport

 

Après un parcours professionnel qui laura vu diriger son propre cabinet de conseil en gestion de patrimoine, Cédric Roussel a été élu député (LREM) de la 3e circonscription des Alpes-Maritimes en juin 2017. Depuis son investiture, il est membre de la commission des affaires culturelles et de l’éducation à lAssemblée Nationale, président du groupe d’études sur léconomie du sport et rapporteur pour l’évaluation de la loi du 1er Mars 2017, visant à préserver l’éthique du sport. Par sa position et son passé dans lanalyse financière, Cédric Roussel est un interlocuteur de premier plan pour évoquer avec variances.eu les dossiers nationaux liés au sport et à son financement.

M. le député, au vu de votre parcours, vous n’aviez pas spécialement vocation, au moment de votre investiture, à vous intéresser aux questions sportives. Comment ces questions sont-elles venues sur votre chemin ?

Effectivement, je ne suis pas du sérail « sportif » et je suis arrivé sur ces sujets avec la même humilité que dans mon engagement politique. Cependant, nous avons en tant que député une mission législative, et en cela nous pouvons apporter un regard extérieur et de bon sens. Le point d’entrée est évidemment le vote du budget par l’Assemblée nationale, qui m’a conduit à aborder le sujet du sport sous l’angle de son financement. Le groupe d’études sur l’Economie du Sport que je préside est un groupe transpartisan qui doit prendre le pouls de la filière, édicter des mesures réglementaires en vue du développement des activités économiques qui lui sont liées et encourager la pratique du sport.

Le sport en France a un financement particulier : une fraction des droits de retransmission de compétitions sportives, du moins ceux commercialisés par les ligues concernées, est reversée à l’Agence Nationale du Sport (également alimentée par une taxe sur les paris sportifs) qui finance le sport amateur et olympique. C’est le principe de la « taxe Buffet ». Le football apporte évidemment la plus grande partie de ces droits, ainsi que le rugby et le tennis à un degré moindre. Cette solidarité avec le sport amateur est une particularité française. C’est un mécanisme très spécifique que certains parlementaires découvrent parfois au fil des discussions.

Le Président de la République a lancé le 19 mai dernier à Troyes l’initiative Pass Sport

Tout à fait, car dépenser dans le sport c’est investir pour le long terme. Une dépense durable avec différentes facettes : éducation, santé, insertion professionnelle. Après l’année éprouvante que nous avons tous vécue, permettre à chacun de faire du sport ou favoriser une « remise en selle » professionnelle à des jeunes au chômage est tout à fait important. De plus les JO auront lieu en France en 2024 et ils constituent un objectif de cohésion nationale. Nous souhaitons faire de notre pays une nation sportive.

Il n’y a que des bonnes choses à en tirer : lutter contre la sédentarité, redonner confiance à travers la création d’emplois, explorer des innovations multiples… Il y a là un cercle vertueux.

Lors de la crise du COVID et de l’arrêt de la Ligue 1 en 2020, vous vous étiez publiquement impliqué pour expliquer que le sport, plus qu’un loisir, représentait une filière économique à part entière.

En effet. On estime que le football représente 25.000 à 30.000 emplois directs mais si l’on s’intéresse à l’ensemble de l’écosystème du sport, qui comprend également les associations, l’éducation sportive, la presse, les prestations événementielles, la « SportTech », on arrive à près de 500 000 emplois et un chiffre d’affaires de 90 milliards d’euro par an en France.

Justement, on oublie trop souvent que l’argent du seul football en France « ruisselle » jusqu’au sport amateur dans son ensemble. Après l’arrêt de la Ligue 1 en 2020 et le fiasco Mediapro (1)  le sport français est-il en danger ?

Je précise tout d’abord que je revendique et défends le modèle actuel de solidarité financière. Tout ce qui peut être développé autour du sport, qui constitue un lien social indispensable dans notre société, porteur de valeurs fortes, doit être développé.

Lorsque Mediapro a effectué son entrée fracassante sur le marché de la diffusion télévisée, avec des plans très ambitieux pour le football professionnel, alors que le monde du sport avait et a des difficultés à trouver des sources de financement, certains ont été séduits. J’avoue que j’ai été dès le début très dubitatif en raison du flou qui entourait leurs projets : manque de communication, manque de transparence, lancement tardif de la chaîne, doutes sur la pérennité du modèle. L’issue n’a donc pas constitué une totale surprise pour moi. Ce qui est certain c’est que Mediapro s’en sort bien alors que les dommages de cette affaire sur le football français sont colossaux.

La perte sèche sur la saison sera d’environ 20 millions d’euros, cela peut paraître « absorbable » et faible par rapport au chiffre d’affaires global de l’économie du sport en France. Mais vingt millions par rapport au budget du ministère des Sports, le plus petit budget de l’Etat, d’environ 710 millions d’euros, ce n’est pas négligeable. Moins d’argent maintenant, c’est moins de sport plus tard, et lorsqu’il y a des arbitrages à faire, le sport en sort souvent perdant. Je souhaite en tout cas que ce modèle de ruissellement perdure pour que le sport professionnel continue d’être la locomotive du sport amateur et contribue à la promotion des valeurs du sport. C’est un peu à l’image de notre mandat d’élu, qui comporte des exigences à court terme pour des responsabilités à moyen ou long terme envers nos concitoyens.

Les politiques ou les législateurs pourraient-ils encadrer ou contraindre les ligues à plus de discernement lors des appels d’offre ?

Ce qui est certain, c’est qu’il y a eu une certaine naïveté financière et un manque d’audit rigoureux dans l’appréciation des candidats dans les appels d’offres. D’ailleurs, lors des auditions (non publiques) sur ce dossier à l’Assemblée Nationale, les responsables de la Ligue du Football Professionnel ont eu le courage de l’assumer. En revanche Mediapro n’a envoyé personne, et n’a même pas été présent.

La difficulté vient du fait que le principe d’enchères est inscrit dans les règles européennes. Il n’était pas possible de forcer à inclure dans cet appel d’offres l’exigence d’un degré qualitatif en plus d’un montant. Nous aimerions qu’une place plus importante soit accordée à une évaluation qualitative globale des enchérisseurs : qualité et diversité des contenus prévus, savoir si une chaîne existe déjà, quels sont ses abonnés, a-t-elle d’autres produits d’appel, appréciation du potentiel de diffusion du spectacle sportif, évaluation de la solvabilité, garanties bancaires, etc.

Alors que peut-on faire ? En tant que législateur et en tant que député, mettre ce sujet sur la table. Il y aura dans les prochains mois une mission d’information parlementaire (nous avons renoncé à une commission d’enquête, beaucoup plus lourde) dont je serai le rapporteur, pour porter ce message et tenter de faire évoluer le modèle européen à l’occasion de la prochaine présidence française de l’Union européenne au premier semestre 2022.

Vous convenez donc que le mode de gestion (en général) des clubs de football est très loin de celui d’une entreprise ordinaire ?

J’ai toujours été très dubitatif sur ce modèle économique basé sur une « télévision-dépendance » et sur les plus-values réalisées sur les transferts de joueurs. Les clubs ont en général le statut de SASP, donc de sociétés à objet sportif, et sont structurellement déficitaires. Ces dernières années la dépendance aux droits de retransmission est devenue énorme. Mais l’équilibre se fait sur les cessions de joueurs. Ce n’est pas qu’une problématique française, car les soucis de solvabilité sont aussi apparus en Angleterre. Mais c’est incroyable de devoir prévoir en début d’année, de vendre une partie de ses actifs pour viser l’équilibre financier.

Vous souhaitiez une rationalisation l’offre de retransmission, et souhaitez en particulier une offre en clair minimale. Canal+ vient de se positionner pour la saison prochaine sur les meilleurs matches, BeIn n’est pas intéressé par le reste. Une offre en clair est-elle encore pertinente alors que beaucoup de matches n’auront même pas de diffuseur ?

Oui, plus que jamais. La LFP a déjà évoqué la possibilité de lancer une chaîne avec un abonnement modeste (entre 10 et 15 euros par mois) pour les matches non sélectionnés par Canal +. Il faut une exposition pour attirer, intéresser et encourager au « passage à l’acte sportif ». Je le redis, c’est une forme d’investissement public, avec une contribution à la santé publique et au lien social. Du reste, cette chaîne sera au cœur des discussions de la mission d’information. L’idée doit être évidemment étendue à d’autres sports, au sport féminin, aux disciplines moins en vue, pour les médiatiser, leur donner un maximum d’exposition et encore une fois, attirer et inciter.

Pour conclure, vous avez dit un jour en évoquant la difficulté de porter les questions sportives au plus haut niveau : « On aimerait plus de moyens et d’adhésion politique. » Très pragmatiquement, où la machine « sport » se grippe-t-elle en France ?

Comprenez-moi bien : même s’il s’agit du plus petit budget de l’Etat, mettre en place une politique sportive est paradoxalement extrêmement complexe. Il faut synchroniser les ministères de la santé, du travail, de l’économie, du sport, du budget…, et réussir à donner une dimension interministérielle à ces problématiques, un peu comme pour l’écologie. La transversalité consiste aussi à développer des partenariats autour du sport et remédier à une certaine défiance existant entre les entreprises, qui souhaitent dans bien des cas favoriser la pratique du sport en leur sein, et l’administration. C’est une adhésion politique que j’évoque, et dans le cadre de mon mandat, c’est aussi cet équilibre que je recherche. Mais si tout le monde s’accorde sur la dimension transversale des valeurs du sport, il y a toujours une part d’idéologie (en termes de confrontation de modèles économiques) qui vient s’immiscer dès qu’on parle de financement et de budgets.

De manière plus concrète, je pense également que cela répond à une vraie demande de l’opinion publique. On sent une volonté de tous, y compris des institutions, pour que la pratique sportive décolle à tous les niveaux. Et pour atteindre cet objectif, il existe une vraie demande pour une animation, un pilotage et un ancrage local du sport.

Propos recueillis par Guillaume Simon et Eric Tazé-Bernard

 


(1) En 2018, Mediapro, groupe sino-espagnol, a acquis les droits de diffusion de la Ligue 1 pour un montant record. La diffusion devait commencer à l’été 2020. Le groupe pensait revendre les droits de diffusion mais a finalement dû monter une chaîne, avec un abonnement mensuel à 25 euros et un seuil de rentabilité à 3.000.000 d’abonnés. La chaîne n’a jamais rencontré son public, a saturé à 250.000 abonnés et a tout simplement arrêté en pleine saison de payer les droits de retransmission, qui ont été repris par Canal + pour 2020-2021. Rien n’est acquis ni certain pour 2021-2022.

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