Les abeilles parcourent l’équivalent d’un tour du monde et visitent cinq millions de fleurs pour produire un seul pot de miel.Pixabay , FAL

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


On raconte beaucoup de fables sur le miel et les abeilles. Les économistes n’y échappent pas, prenant appui sur des ruches imaginaires pour fonder leurs théories. Les diététiciens ne sont pas en reste : les bienfaits du miel pour notre santé sont fantaisistes s’il provient de Chine, a été coupé par du sirop de sucre et contient des antibiotiques. Petit tour d’horizon de quelques fabulations et vérités de son commerce… ainsi que quelques conseils pour vos prochains achats.

« La fable des abeilles », édition de 1724.Wikimedia

La vie sociale des abeilles libère l’imagination. L’écrivain romain Pline l’Ancien (23-79) admirait leur organisation en société politique avec ses chefs et ses conseils. Il les voyait même animées d’une morale. Près de 1 700 ans plus tard, à l’inverse, l’auteur Anglo-Néerlandais Bernard Mandeville décrit une ruche opulente habitée d’abeilles égoïstes où règne le vice. Elle périclitera lorsque la vertu leur sera imposée. Son ouvrage, La fable des abeilles, deviendra une référence de l’économie politique. Précurseur d’Adam Smith et de sa main invisible des intérêts personnels conduisant au bien commun, Mandeville veut prouver que l’égoïsme est productif, contrairement à l’altruisme. Adversaire de la frugalité (le voleur de la richesse d’un avare la fera ruisseler), il inspirera John Maynard Keynes dans sa dénonciation de l’épargne excessive.

À la décharge de Pline, de Mandeville et de bien d’autres anciens fabulistes des abeilles, la ruche et ses cadres mobiles en bois n’avaient pas encore été inventés. L’observation de la vie et des mœurs des abeilles restait difficile. Pas de parois vitrées pour les voir s’agiter et pour compter les faux bourdons, ces mâles qui ne servent quasiment à rien d’autre qu’à féconder une reine. Moins encore de marqueurs électroniques pour étudier les déplacements incessants des abeilles et établir qu’un pot de miel d’un demi-kilo leur fait parcourir la distance d’un tour du monde et leur fait visiter cinq millions de fleurs.

La difficulté d’observation n’est pas en revanche une excuse recevable pour James Meade, économiste anglais distingué par le prix de la Banque de Suède en mémoire à Alfred Nobel pour ses travaux d’économie internationale. Il s’est aventuré au début des années 1950 à vouloir illustrer ses réflexions théoriques sur les externalités à partir de l’exemple de pomiculteurs et d’apiculteurs d’une même région. Les premiers rendent service aux seconds en offrant des fleurs à butiner à leurs abeilles qui en feront du miel et les seconds rendent service aux premiers en pollinisant leurs fleurs qui fructifieront en pommes. Mais ces services réciproques ne pouvant pas être rémunérés, les uns et les autres sous-investissent.

Les apiculteurs installent moins de ruches que nécessaire à l’optimum économique car ils ne percevront pas le bénéfice marginal qu’en retireront les pomiculteurs en kilos de pommes supplémentaires et ces derniers plantent moins de pommiers que nécessaires à l’optimum économique car ils ne percevront pas le bénéfice marginal qu’en retireront les apiculteurs en kilos de miel supplémentaires.

Cet exemple, sans doute par son caractère bucolique et printanier, a connu un grand succès auprès des professeurs d’économie et de leurs étudiants. Dommage car il relève de la pure fabulation. James Meade s’est doublement fourvoyé. D’abord, mais passe encore, il ignore que les fleurs de pommier produisent très peu de nectar. Le miel de pommier, si vous en trouvez ainsi étiqueté, sera en réalité issu d’autres fleurs de la pommeraie.

Les abeilles voyagent parfois en camion

Surtout, et c’est rédhibitoire, il ignore les nombreux arrangements en vigueur entre les arboriculteurs et les apiculteurs pour se rendre service et rémunérer leurs prestations. Pas de trace en réalité de facteurs de production gratuits et impayés, donc pas d’externalités manifestes. Un économiste américain spécialiste des droits de propriété et des coûts de transaction, Steven Cheung, l’a bien montré en réalisant une enquête auprès des apiculteurs et des arboriculteurs. Il a observé qu’ils s’arrangeaient entre eux selon des règles forgées par la tradition ou bien qu’ils signaient entre eux de véritables contrats.

Les apiculteurs américains font payer leurs services de pollinisation depuis longtemps. Mais le phénomène a pris une dimension incroyable avec le boom de la consommation d’amandes. Chaque année, plus d’un million de ruches transportées par camions migrent vers les amanderaies de Californie. Couvrant l’équivalent de la moitié de la Corse et fournissant près de 80 % de la production mondiale, elles reçoivent ainsi pour quelques semaines une trentaine de milliards d’abeilles venues d’ailleurs. Les ruches repartent ensuite en Floride ou au Texas pour polliniser d’autres vergers.

Apiculteurs nord-américains chargeant des « ruchers itinérantes » sur un semi-remorque.Pollinator/Wikimedia, CC BY

En France, les abeilles voyagent aussi parfois en camion de région en région. Elles sont déplacées pour butiner des coins de floraison plus favorables. Une même ruche produira, par exemple, du miel de garrigue, puis du miel d’acacia, et enfin de lavande. Contrairement à leurs collègues américains, les apiculteurs professionnels français tirent leurs recettes de la production de miel et non principalement des services de pollinisation. Le commerce des abeilles est chez nous peu répandu.

En Chine également la transhumance des abeilles est jusqu’à maintenant pratiquée pour le miel plus que pour la pollinisation. Dans certaines régions comme le Sichuan, la pollinisation se fait pourtant à la main, à un coût évidemment supérieur. L’insuffisance de la population locale d’abeilles face à l’augmentation des surfaces en arboriculture en est indirectement l’origine. La cause principale est l’utilisation massive de pesticides dans les vergers de pommiers et de poiriers. Après avoir perdu leurs colonies, les apiculteurs ne veulent plus y déplacer leurs ruches.

Reportage de France 2 sur la pollinisation manuelle réalisée par des femmes en Chine (2017).

Le commerce du miel opère sur de plus grandes distances encore que celui des abeilles. Vous pouvez vous procurer à Paris du miel de Nouvelle-Zélande ou de Cuba. Il est en vente en magasins spécialisés et en épiceries fines. Dans la grande distribution, vous pouvez aussi acheter du miel provenant de Chine mais alors sans le savoir ni le rechercher. Il suffit que l’étiquette sur le pot indique « mélange de miels non originaires de l’UE » ou « mélange de miels originaires et non originaires de l’UE ».

La Chine est en effet la première provenance des miels non continentaux importés en France. En réalité, j’aurais dû normalement employer un temps passé de l’indicatif. En premier lieu, car les importations d’Argentine ont dorénavant dépassé les importations chinoises pour le commerce lointain avec la France et parce que ce sont les importations d’Ukraine et non plus de Chine qui occupent aujourd’hui dans l’Hexagone la première place des importations extracommunautaires.

En second lieu, les règles d’étiquetage ont changé depuis le début de cette année. Pour les miels mélangés, l’indication de la provenance de chaque pays est devenue obligatoire : par exemple, miel de Chine (70 %), de France (20 %) et de Roumanie (10 %). Pour un miel d’origine géographique unique, rien n’est en revanche modifié, l’étiquette doit mentionner « Récolté en Espagne », « Récolté en Italie » ou encore « Récolté en Moldavie ». Si vous vous rendez en magasin vous verrez toutefois encore dans le rayon miel les pots de mélanges avec l’ancien étiquetage UE/non UE. Le ménage n’a pas été fait.

Fraudes massives

Comme dans beaucoup d’autres domaines, la Chine est le premier producteur et exportateur de miel dans le monde. Les statistiques de production et d’échange sont cependant à utiliser avec prudence : le miel fait l’objet de fraudes multiples et massives.

La plus courante consiste à ajouter un sirop de sucre. Il est beaucoup moins cher et pas toujours détecté. Soit parce que les pots ne sont pas contrôlés – les contrôles à la production et à l’importation restent exceptionnels –, soit parce que sa présence n’est pas décelée – certains sucres ajoutés sont seulement observables avec des techniques coûteuses comme la résonnance magnétique nucléaire –.

Un article paru dans l’American Bee Journal soutient de façon convaincante que la croissance des volumes de miel exportés entre 2007 et 2015 par la Chine, l’Inde, et même l’Ukraine ne peut s’expliquer que par l’ajout de sucres. En effet, dans ces pays – comme ailleurs dans le monde – la demande intérieure n’a pas diminué (ce qui aurait libéré des quantités pour l’export), la productivité des ruches non plus (les abeilles souffrent de problèmes sanitaires et environnementaux de plus en plus sévères) et le nombre de ruches n’a que modérément augmenté (à défaut d’une rentabilité attractive et d’une formation significative de nouveaux apiculteurs).

Une seconde fraude consiste à blanchir le miel en falsifiant son origine. Certains pays comme la Thaïlande et le Vietnam exportent visiblement plus de miel qu’ils sont capables d’en produire, même en ajoutant du sucre ! La différence vient d’importations chinoises en transit vers les États-Unis. Elles y font l’objet d’une taxe anti-dumping dissuasive depuis le début des années 2000. Labelisés en provenance du pays d’escale, les miels chinois contournent l’obstacle.

Le non-respect des réglementations sanitaires constitue une troisième fraude. Il entraîne la présence dans le miel de pesticides et d’antibiotiques interdits ou en quantité dépassant les limites autorisées. Les antibiotiques peuvent provenir de traitements des colonies malades (par exemple contre la loque américaine, une maladie causée par une bactérie sporulante) ou bien de l’environnement des abeilles (dégradation de produits chimiques utilisés en agriculture, fumier et lisier de bétail).

Falsifier l’origine de la production constitue l’une des principales fraudes sur le marché du miel.Pixabay, FAL

Ingérer de fortes doses d’antibiotiques en mangeant du miel est paradoxal car il est connu pour ses propriétés antibactériennes grâce à des petites molécules qu’il contient, les défensines. Le miel contient aussi un antitussif naturel, le dextrométhormane, mais rassurez-vous, dans des quantités telles que contrairement aux sirops et gélules de synthèse son usage ne peut être détourné pour obtenir un effet psychotrope.

Comme pour les antibiotiques, la présence de pesticides dans le miel résulte de traitements apicoles (insecticides contre les acariens infestant la ruche, par exemple) ou agricoles (produits phytosanitaires). La majorité des miels à travers le monde contient quelques microgrammes ou nanogrammes de ces molécules chimiques. Dès lors que les interdictions et les seuils sont respectés, les résidus de pesticides dans le miel, même consommé régulièrement, ne présentent pas de danger pour la santé humaine.

Tel n’est pas le cas pour la santé des abeilles avec certains produits, en particulier les néonicotinoïdes. Des expériences montrent qu’ils induisent des désorientations qui empêchent les abeilles de retrouver le chemin de la ruche. De façon générale, les pesticides contribuent, pour une part cependant difficile à déterminer, au syndrome d’effondrement des colonies, un phénomène aux causes multiples à l’origine d’une forte mortalité des abeilles depuis plus de vingt ans en Europe et aux États-Unis.

Le syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles (National Geographic Wild France, 2015).

Comme les précédentes, cette fraude agit sur les courants d’échanges car elle favorise les producteurs et les régions de miels de mauvaise qualité qui les font passer pour de bons produits. La mauvaise qualité étant moins coûteuse les producteurs et les régions de miels de qualité font face à des prix insuffisamment rémunérateurs et perdent des parts de marché. Les consommateurs sont également pénalisés : les vertus médicinales et nutritionnelles du miel deviennent des fables quand le miel qu’ils mangent est pour partie du sirop de maïs ou de canne et contient de fortes doses de produits chimiques.

Délice de contrefacteur

Le lecteur aura compris que je ne lui recommanderais pas d’acheter du miel chinois. Même s’il en existe bien sûr certainement de bonne qualité mais il faut alors les connaître et savoir comment et où se les procurer. Ce conseil vaut même si vous recherchez un miel de pâte à tartiner très bon marché. Préférez alors un miel argentin.

À l’autre extrême de la gamme de prix, je vous suggère d’être vigilant dans l’achat de miel néo-zélandais. Ce miel monofloral de Manuka, un arbuste austral, se caractérise par les propriétés antiseptiques et antibactériennes exceptionnelles. À cause de son prix extrêmement élevé, la Nouvelle-Zélande talonne la Chine au rang de premier exportateur de miel en valeur, c’est-à-dire en dollars et non plus en tonnes.

À plus de 100 euros le kilo il fait évidemment le délice des contrefacteurs : cinq fois plus de tonnes sont vendues dans le monde qu’il n’en est produit en Nouvelle-Zélande, pourtant le seul pays exportateur. De façon générale, si vous souhaitez acheter un produit de qualité d’origine extracommunautaire, approvisionnez-vous dans une boutique spécialisée où les miels sont sélectionnés et analysés (par exemple, Miel Factory).

Pour un miel ordinaire et moins exotique, je vous recommande d’acheter un miel produit dans l’Union européenne. Les normes sanitaires et de qualité y sont plus sévères, mieux respectées et plus souvent contrôlées. Cela vous laisse un très large choix en particulier celui d’opter pour un miel produit dans votre région que vous pourrez acheter en vente directe à un apiculteur sur un marché ou dans une grande surface. Si vous craignez les résidus de pesticides et d’antibiotiques, il vous faut choisir un miel certifié bio. Ou, à défaut, si vous appréciez les miels au goût prononcé, un miel de garrigue, de maquis ou de forêt (de châtaigner, par exemple) mais surtout pas le miel d’une région d’agriculture intensive.

En l’absence de mention d’une origine locale sur l’étiquette, je ne ferais pas de distinction entre les nationalités des miels de l’Union européenne. L’origine locale est pertinente car elle correspond à un écosystème végétal et floral qui joue fondamentalement sur la qualité du miel. L’origine européenne est aussi pertinente car c’est l’échelle des réglementations, dont le niveau d’exigence et le respect détermine également la qualité. Entre ces deux échelles, le niveau national permet seulement de jouer sur l’attachement des consommateurs pour leur pays, – pourquoi pas ? –, ou sur un réflexe identitaire plus problématique.

Distinguer le miel français de façon générique promeut le 100 % made in France. Un ancien ministre de l’économie et du redressement productif en a fait son cheval de bataille. Il a créé la marque Bleu Blanc Ruche pour ne distribuer que du miel national et contribuer au « repeuplement de la France en abeilles ». Grand pourfendeur du libéralisme, nul doute qu’il ne partage pas les thèses de Mandeville sur les vertus du vice et du laissez-faire que les abeilles lui ont inspirées. Pollinisant les fleurs et produisant du miel, les abeilles nourrissent les hommes, mais aussi leur fertile imagination.


François Lévêque est l’auteur de « Les entreprises hyperpuissantes. Géants et Titans, la fin du modèle global » à paraître chez Odile Jacob.

François Lévêque, Professeur d’économie, Mines ParisTech

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation