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Un Français sur huit est « descendant d’immigré ». Cette population est « un angle obscur » de l’analyse statistique. Force est de constater une absence de prise en compte des besoins légitimes de ces personnes, largement délaissées. Sans parler de terrorisme, de radicalisme, comme conséquences lointaines mais dramatiques de cet abandon, la relégation de ces populations dans des trappes à chômage, à pauvreté et leur mise à l’écart des accès aux principaux services publics laissent indifférent, battant en brèche les principes fondamentaux de fraternité et d’égalité, ceux-là mêmes que l’on invoque pour ne pas « stigmatiser » ces Français d’origine allochtone.

De qui parle-t-on ?

On posera en préambule une définition arbitraire quoiqu’en usage tant à l’Insee qu’à l’Ined, des « descendants d’immigrés ». Il s’agit de personnes françaises, nées en France, et dont l’un au moins des parents est immigré. Il faut alors préciser qu’un immigré est une personne née à l’étranger, de nationalité étrangère à sa naissance. Ces définitions ne sont pas universellement partagées, mais permettent aux démographes et statisticiens de créer une caractéristique intangible des personnes. Un immigré peut devenir Français. Il restera immigré. Un descendant d’immigré est Français. Il gardera des origines allochtones. Signalons enfin que l’on rattache le descendant d’immigré à l’origine (pays de naissance) de son parent immigré, son père s’il a deux parents immigrés (un peu plus de la moitié des descendants ont un parent non immigré).

L’assignation aux origines : quand la science requiert des statistiques ethniques

Dénombrer les descendants d’immigrés ne va pas de soi. Il s’agit, sans aucune ambiguïté, de statistiques ethniques. Le statut de ces dernières est tout autant incompris que complexe (voir lien 1 ou lien 2). On a coutume de dire en France que ces statistiques sont interdites. Ce n’est pas complètement faux : elles le sont …, sauf exception. Dans beaucoup d’autres pays européens, elles sont autorisées, pourvu qu’elles se fassent dans le respect de règles très contraignantes. N’ironisons pas sur le vocabulaire. En pratique, la richesse des statistiques sur cette deuxième génération est conséquente en France, bien plus que dans la plupart des autres pays de l’UE. La raison principale en est que cette population est, en nombre et en proportion, bien plus importante que dans les autres pays d’Europe.

L’assignation aux origines : une violation du principe constitutionnel d’égalité ?

Il n’en reste pas moins que distinguer les Français, parce qu’ils ont des ascendants étrangers, ne va pas de soi. Jusqu’où remonter pour invoquer les origines comme facteur sociodémographique pour des analyses ? La polémique de 2016 sur la déchéance de nationalité montre que le sujet n’est pas anodin. Déchoir des Français de leur nationalité est interdit par la Constitution s’ils deviennent apatrides, en revanche, cela deviendrait possible pour les binationaux. Rupture majeure d’égalité entre mononationaux et les autres. Or une partie notable des descendants d’immigrés sont binationaux. On montrera que les descendants d’immigrés diffèrent nettement des autres Français dès qu’il s’agit de l’accès à l’éducation ou à l’emploi, plus largement à des conditions de vie ordinaires. Faut-il pour autant cibler ces populations comme bénéficiaires de politiques publiques ? D’un côté, reconnaître que les origines sont causes de désavantages sociaux revient manifestement à commettre l’erreur la plus redoutée du statisticien : confondre corrélation et cause. De l’autre côté, ignorer ces corrélations au motif du refus de distinguer les Français sur des critères d’origine conduit à la fois à laisser certains de nos compatriotes sur le bord du chemin, tout en mettant en place des politiques coûteuses, inefficaces car mal ciblées. Les multiples avatars de la politique de la ville en sont un triste exemple.

Une population qui dépasse les 10 % des Français

La population des « descendants d’immigrés » compte, selon l’Insee, en 2018, 7,5 millions de personnes, soit près de 12 % de la population française. Le simple comptage de ces populations est récent. Au mieux dispose-t-on d’estimations depuis le début des années 2000. En cause, comme on vient de le voir, des réticences à établir des statistiques ethniques, mais aussi une prise de conscience tardive de l’importance de cette population, en forte croissance. En 2007 (lien 3), ils n’étaient que 6 millions. Encore convient-il de séparer ces populations en au moins deux groupes bien distincts. D’un côté, les descendants d’immigrés d’origine européenne, principalement espagnole, portugaise et italienne. Cette population est relativement stable et de l’ordre de 3 millions de personnes. L’équilibre démographique est atteint, et ces descendants se distinguent assez peu des autres Français suivant les indicateurs usuels (âge, sexe, niveau de vie, emploi, …). Leurs parents sont arrivés en France au milieu des années 1970 ou avant.

La population des descendants d’immigrés d’origine africaine est en forte croissance et jeune …

De l’autre, la population des descendants d’immigrés d’origine africaine (DIOA) était d’un peu plus de 2 millions en 2007, et dépasse maintenant largement les 3 millions. Pour les trois quarts, ces origines sont maghrébines, une proportion comparable de ces personnes ayant moins de 30 ans. Le taux de croissance est de peu inférieur à 5 % par an. Les origines sont très majoritairement de pays anciennement colonisés par la France.

… et massivement désavantagées

Ces personnes sont massivement désavantagées au regard de la plupart des indicateurs socio-économiques. Elles ne font l’objet d’aucune mesure de politique publique directe visant à réduire leurs désavantages. Les analyses sociologiques montrent même qu’il est fortement probable que ces inégalités résultent de comportements discriminatoires. Certes, ces inégalités n’ont pas l’ampleur de celles qui affectent les femmes ou les personnes en situation de handicap (on n’ose imaginer la situation des descendantes d’immigrés en situation de handicap).

Des inégalités démographiques liées aux origines et aux parcours migratoires

L’explication de la croissance de ces « DIOA » par la fécondité de leurs mères, immigrées, issues de pays où la natalité est élevée est très insuffisante. Certes, les taux de fécondité observés dans les pays d’origine sont de l’ordre de 3 à 5 , contre un peu moins de 2 en France. Les immigrées en France auront moins d’enfants que les femmes restées au pays d’origine. Deux raisons principales, d’abord un biais de sélection : les migrantes sont relativement éduquées et ainsi enclines à avoir moins d’enfants. Ensuite les migrants arrivent majoritairement âgés de 25 à 35 ans. Les femmes ont souvent retardé leurs maternités pour migrer. Elles auront en moyenne un enfant de moins que leurs homologues non migrantes. La surreprésentation des personnes en âge d’avoir des enfants conduit mathématiquement à augmenter le taux de natalité. Enfin, comme l’on compte comme descendants d’immigrés les enfants de couple « mixte » (un immigré et un non immigré), ce qui est d’abord un phénomène de bonne assimilation contribue à la croissance de cette population. La concentration des « DIOA » dans les premières tranches d’âge est liée à la reprise de l’immigration depuis la fin des années 1990, très liée à la mondialisation.

Une inégale répartition géographique

Les descendants d’immigrés s’installent de préférence dans les « villes » : 58 % habitent dans une unité urbaine de plus de 200 000 habitants (lien 4). C’est un peu moins que les immigrés (63 %), mais beaucoup plus que les autres Français (36 %) habitant dans ces unités. Inversement, 11 % des descendants habitent une commune rurale, contre 27 % des autres Français. Ils s’installent préférentiellement dans certaines régions (les immigrés africains se retrouvent davantage au Sud ou en Île-de-France). La « diffusion » est lente, et les descendants sont surreprésentés dans les aires où les immigrés le sont, quoique de façon moindre. Une étude de 2012 (lien 5, page 222-223) avait montré que la concentration dans les zones urbaines sensibles (ZUS), ancêtres des quartiers prioritaires de la ville, est très forte pour les immigrés d’origine africaine, et pour les descendants de même origine. La surreprésentation atteint un facteur 7 ! Toutefois, il convient de préciser qu’il est rare qu’une ZUS soit majoritairement peuplée d’immigrés et la majorité des immigrés – ou des descendants d’immigrés – ne vivaient pas dans des ZUS. Néanmoins, on comprend la tentation de confondre politique de la ville et politique d’intégration de la deuxième génération.

L’apparente égalité de niveau d’études cache d’importantes inégalités

En première analyse, les descendants d’immigrés ont les « mêmes chances » que les autres Français d’atteindre un niveau de diplôme élevé (on prendra ici le niveau « bac+2 »). Cette apparente égalité doit s’étudier à la lumière du biais d’âge caractéristique de cette population. D’une part, les descendants d’immigrés sont plus jeunes, d’autre part les jeunes générations accèdent beaucoup plus fréquemment aux études supérieures que leurs aînées. Pour les personnes de 30 à 34 ans (un âge où l’on a ordinairement fini ses études), la proportion de descendants d’immigrés ayant plus d’un bac+2 est de l’ordre de 30 % de moins que pour les non immigrés lien 6 . Et divers autres indicateurs montrent les difficultés à mener des études longues (surreprésentation dans les filières techniques ou professionnelles, redoublements ou interruption, proportion de jeunes – moins de 25 ans – « NEET » – ni en emploi ni en études –, etc). Diverses causes ont été cherchées pour expliquer ces difficultés.

L’origine sociale, plus que géographique est un ressort de ces inégalités

L’une ressort particulièrement : la catégorie socio-professionnelle des parents. En effet, si l’on tient compte de la surreprésentation des parents (immigrés) parmi les ouvriers ou employés, notamment non qualifiés, et des taux de réussite par catégorie socioprofessionnelle des parents, une grande partie de l’écart de réussite scolaire disparaît. Le système éducatif ne compense pas plus les inégalités sociales pour les immigrés que pour les autres.

Les descendantes d’immigrés réussissent mieux les études que les descendants

Comme pour les autres Français, la réussite des études diffère notablement selon le sexe chez les descendants d’immigrés avec un avantage conséquent pour les femmes. Cela est vrai quelle que soit l’origine. Cependant, les descendantes d’immigrés, sont, à âge comparable, moins diplômées que les autres Françaises. Ces descendantes, jeunes, sont plus fréquemment inactives que les descendants car élevant des enfants en bas âge. On précisera ici que la fécondité des descendantes est similaire, voire un peu inférieure à celle des autres Françaises. Par ailleurs, le comportement d’inactivité des femmes est souvent transmis de mère en fille. Cette transmission est moins forte entre immigrées et leurs descendantes. Ceci confirme que l’intégration de la deuxième génération est plus avancée pour les femmes que pour les hommes.

Le chômage affecte plus fréquemment les « DIOA » …

L’inégalité la plus marquante est peut-être celle des taux de chômage. Les « DIOA » ont, de façon assez permanente, un taux de chômage d’environ trois fois celui des autres Français. Ce taux de chômage est très proche de celui des immigrés d’origine africaine. Il n’y a donc pas d’amélioration entre première et seconde génération. Situation particulière, car généralement, les descendants sont moins fréquemment au chômage que les immigrés, à « origine donnée ». L’étude citée supra montre encore que la surreprésentation des « DIOA » (et des immigrés de même origine) est de l’ordre 3 ou 4 fois (en comparaison de la moyenne nationale) dans les quartiers les plus frappés par le chômage.

…, écart de situation mal compris

Le surchômage des immigrés est assez bien expliqué par des différences de niveau de diplôme, un manque d’expérience de la vie en France et leur moindre maîtrise du français. Ce dernier facteur est aussi en jeu pour expliquer le déclassement des immigrés pourtant qualifiés (lien 7). Pour les « DIOA », seul le niveau de diplôme, effectivement plus bas en général, peut rentrer en ligne de compte. La jeunesse de cette population est encore un facteur explicatif. Les analyses « toutes choses égales par ailleurs » révèlent qu’une large part de ces inégalités est « inexpliquée » (lien 8) .

Quand l’arrogance s’ajoute à l’ignorance

Une mauvaise compréhension de l’outil d’analyse « toutes choses égales par ailleurs » conduira à une erreur grossière. Si toutes les choses sont égales par ailleurs, sexe, âge, niveau de diplôme, et que seule l’origine diffère, ce serait donc celle-ci qui « expliquerait » les écarts. Et l’on attribuerait à l’ethnie, la culture, …, une incapacité à trouver un emploi. L’analyse statistique ne conduit en aucun cas à ces conclusions. Les écarts sont attribuables à tous les facteurs inobservables, dont certains sont identifiables et la plupart inconnus. Parmi les facteurs inobservables, la prise en compte de la ségrégation urbaine ou géographique constitue un cas d’école. En effet, on pourrait la prendre en compte si l’on identifiait les descendants d’immigrés dans le recensement. Le faire relèverait clairement de statistiques ethniques très précises. Faut-il franchir la ligne, pour simplement améliorer notre compréhension des mécanismes d’inégalités pour ces populations ? L’enquête spécifique (réalisée en 2008, actuellement reconduite par l’Ined et l’Insee) permet déjà d’identifier des causes et mécanismes de ce « surchômage ».

Les descendants d’immigrés sont discriminés

Ce serait une autre erreur, hélas tentante, que d’attribuer « à une cause évidente » mais inobservable les inégalités. Or celle-ci est fréquemment commise. On attribue ainsi à la discrimination envers les « DIOA » les écarts de taux de chômage « inexpliqués ». La discrimination est mise en évidence par d’autres méthodes, telles les « testings » (par exemple lien 9 ). L’analyse « toutes choses égales par ailleurs » ne peut mesurer les facteurs inobservés. A fortiori, attribuer une cause à un facteur inconnu est une mauvaise pratique. Cependant, des écarts inexpliqués importants doivent inciter à chercher des causes, avec d’autres méthodes.

Cette discrimination est d’abord « institutionnelle »

Les analyses sociologiques ne laissent guère de doutes sur l’existence de discriminations. Encore faut-il, si l’on veut y remédier, distinguer ce qui relève de la malveillance contraire à la Loi, de ce qui relève de la « discrimination institutionnelle ». Il est par exemple douteux que les difficultés qu’éprouvent les « DIOA » dans leurs parcours scolaires ou universitaires, résultent d’une discrimination qu’exerceraient des enseignants. Pour autant, les systèmes éducatifs et universitaires s’avèrent très discriminants vis-à-vis de cette population. Il est aussi peu probable que la concentration des descendants d’immigrés dans les zones d’habitat mal desservies par les transports, services publics, … résulte d’un comportement délictueux, mais le résultat est là.

 

L’information permettant une bonne compréhension des inégalités qui affectent les descendants d’immigrés existe en quantité et qualité suffisantes. Elle devrait permettre la mise en place de politiques publiques correctrices mieux ciblées. L’obstacle est idéologique, fonder des mesures publiques sur l’origine des personnes pourrait être contraire à nos principes républicains. Serait-il vraiment impossible de trouver la voie étroite qui concilierait le refus d’un renvoi aux origines et les principes d’égalité et de fraternité ?

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