Au fond, nous le savons tous, le problème américain ne va pas s’arrêter avec le résultat des élections. Parce qu’une crise politique ne se confond pas avec un moment électoral, même s’il est décisif. Parce qu’une crise politique se déploie dans le long terme.

« La crise consiste dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître » (Antonio Gramsci)

Jared Diamond, qui étudie depuis longtemps les processus d’effondrements civilisationnels, pointe dans son dernier livre (1) douze critères qui semblent déterminants pour qu’un pays trouve une solution aux crises qu’il traverse. Il s’inspire pour cela de la psychologie des individus, et applique cette grille notamment au Japon de l’ère Meiji ou aux États-Unis d’aujourd’hui. Pour qu’un pays sorte par le haut d’une crise, il faut d’abord, nous dit-il, qu’il y ait « consensus national » sur le fait que celui-ci traverse une crise, et « reconnaissance qu’il est de la responsabilité de la nation d’agir ». En d’autres termes : il faut nommer collectivement la situation et redonner un rôle à la décision politique.Dans le cas américain, J. Diamond précise : « Il n’y a aucun moyen pour la Chine de détruire les États-Unis. Nous seuls, Américains, pouvons nous détruire nous-mêmes ». Il souligne ainsi deux caractéristiques essentielles de la situation actuelle. La première : les risques les plus forts sont intérieurs, mais cela n’est pas reconnu par tous, car la tentation d’une explication de la crise par l’ennemi extérieur est forte. La seconde : c’est une crise à dimension « existentielle ». Non pas à cause du résultat des élections, mais parce qu’il s’agit d’un vrai problème de système, ce qu’Antonio Gramsci appelait, dans ses études sur l’Europe des années 20, une « crise organique ». À savoir, une période historique de blocage pendant laquelle « la mort des vieilles idéologies prend la forme d’un scepticisme envers toutes les théories et toutes les formules générales (2) ». Soit un moment où l’ancien meurt et le nouveau ne peut pas naître…

Le rôle désormais connu des inégalités socio-économiques

Aux États-Unis, le point de blocage est lié à cette fameuse polarisation politique, devenue visible avec l’élection de Donald Trump en 2016, moment où le monde réalise qu’elle peut provoquer des ruptures dans de vieilles démocraties consolidées, d’où l’on croyait disparus les risques politiques. Depuis, les causes de cette polarisation ont été explorées (3) : une montée des inégalités socio-économiques liées à des phénomènes multiples – mondialisation financiarisée, accélération du progrès technique, désindustrialisation, politiques d’endettement privé massif, évolutions urbaines et para-urbaines, démographie. Et bien sûr aussi, les effets des réseaux sociaux sur la façon de penser (un mode plus binaire) et sur la nature même du fait politique (4). Cependant, pour prendre la vraie mesure de la polarisation actuelle du jeu politique américain, et donc comprendre les vrais enjeux que va devoir affronter le futur président, il faut préciser la façon dont ces inégalités socio-économiques se sont traduites politiquement. Le premier phénomène, le plus apparent, et qui a été essentiel électoralement, a été l’agrégation des votes « contre », allant des laissés-pour-compte de la globalisation aux membres de la classe moyenne voire supérieure, déçus par l’alternance des gouvernements traditionnels.

Quand la polarisation devient plus identitaire qu’idéologique

Mais d’autres phénomènes politiques sont nés de ces inégalités socio-économiques, qui prennent leur importance aujourd’hui. En particulier, une montée généralisée de la défiance, qu’Hannah Arendt pointait dès les années 70 (5), à la fois vis-à-vis des politiques, des experts mais aussi au sein de la société elle-même. Défiance dont Robert Putnam considère même en 2000 qu’elle s’apparente à une véritable désagrégation sociale (6). Or, c’est cette désagrégation, justement, qui va favoriser ce que les chercheurs ont appelé un « réalignement » des identités sociales, culturelles et religieuses. Lilliana Mason (7) montre ainsi comment « les identités partisanes, idéologiques, religieuses et raciales des Américains se sont peu à peu alignées (l’auteur utilise même le terme « triées », sorted), rendant chaque parti de plus en plus homogène en termes d’identité des individus » (8). L’engagement politique des Américains devient donc un engagement identitaire, et cela a des conséquences énormes pour le fonctionnement de la démocratie, car beaucoup de citoyens se mettent à voter comme des supporters sportifs pour une équipe : « on veut qu’elle gagne, peu importe comment et sur quelles positions » (9). Or, les sociologues ont aussi montré depuis longtemps que plus les identités sont alignées dans un groupe, moins les gens de ce groupe sont tolérants, plus ils sont biaisés et en colère contre les gens hors-groupe. Nous voilà donc face à ces nouveaux « tribalismes » (10) qui ont fait couler tant d’encre chez les politologues. Et nous voilà surtout au cœur du blocage évoqué par Gramsci, source de la crise organique américaine. Car la polarisation politique – qui vire à la polarisation identitaire – met en grave danger la culture du compromis, dans un pays où les institutions ont justement été dessinées pour des partis capables de faire des compromis, seul moyen de rendre efficace le système de check and balance, protecteur de la démocratie et de ce fameux équilibre entre État fédéral et États fédérés.

« L’écart culturel entre les classes est un déterminant fondamental dans la politique américaine » (J.C. Williams)

Ce réalignement identitaire s’est fait d’abord au sein du Parti républicain. À partir des années 60, avec une conquête du Sud qui devient la plateforme républicaine, alors que c’était celle des démocrates depuis la guerre de Sécession (objectif de la « southern strategy » de Nixon) puis surtout à partir des années 1980 à 2000, quand le programme de la droite évangélique (incluant une forte attirance pour la pensée apocalyptique) est intégré à la plate-forme du Parti républicain. « La Coalition chrétienne participe à la reconquête républicaine du Congrès, après quarante ans dans la minorité. C’est une bascule de la vie politique américaine contemporaine » (11). Du côté démocrate, le Parti est aussi soumis à une évolution identitaire, axée cette fois sur des minorités multiples, ce qui le détourne de sa base ouvrière traditionnelle. Joan C. Williams (12) fait deux constats importants. D’une part, la classe moyenne « n’aime pas les pauvres », car les « progressistes ont prodigué leur attention aux pauvres pendant plus d’un siècle en orientant vers eux bon nombre de mesures sociales […], excluant ceux dont les revenus sont juste au-dessus d’un certain seuil. ». Exemple : 30% des familles pauvres reçoivent des aides pour payer la garderie, alors que ces aides n’existent quasiment pas pour la classe moyenne. Autre constat, la différence de valeurs s’est creusée entre classes moyennes et classes dirigeantes dans tous les domaines, allant de la famille, des études, des loisirs, à la façon de lire, de parler, d’écrire, d’éduquer des enfants ou de réagir sur le racisme ou les questions du genre… Pire que cela : J.C. Williams souligne une forme de mépris de chacune des classes envers l’autre. Ainsi, le personnage vulgaire et brutal d’un Omer Simpson a incarné peu à peu le mythe de l’ouvrier, que présentaient très positivement les films des années 50. Il y a désormais deux pays (voire trois, quatre, cinq, …) qui ne savent plus se parler, ni se comprendre, mais qui se jugent.

Aucun président n’échappera à la question cruciale de la légitimité

La polarisation de la société américaine – et sa fragmentation identitaire – est donc le problème que va affronter le futur président, quelle que soit la marge d’avance avec laquelle il aura été élu. Est-il possible de sortir de cette situation sans convulsion institutionnelle ou sociale plus violente ? Cela va être difficile et prendre du temps. De plus, la polarisation impacte indirectement l’économie car elle lamine les marges de manœuvre des gouvernements à la fois à cause d’une ambiance d’insurrection permanente, mais aussi par des blocages institutionnels sporadiques, notamment dans le domaine judiciaire. Et surtout, cette polarisation crée une sorte d’illégitimité structurelle du président, une partie de la population considérant par principe que l’élection a été biaisée. Or, cette illégitimité empêche aussi de faire de vraies réformes, et l’absence de réformes accroît en retour le problème…

En conclusion, il n’y aura pas de sortie de la crise organique sans reconstitution du lien entre les élites et les classes moyennes. Quant à l’impact de tout cela en termes de risques, la crise politique américaine ne semble pas vraiment « pricée » par un marché qui affiche ainsi une confiance inoxydable non pas tant dans les institutions, que dans la stabilité d’un environnement de gouvernance et, surtout, dans la puissance du dollar, comme monnaie « hégémonique »… Même constat de confiance du côté des agences de notation, mais il est techniquement plus difficile à expliquer. Car, tout de même, il aurait pu être légitime de dégrader la note de risque politique américain par le biais des indicateurs de « capacité à mettre en œuvre une politique » (notion souvent exprimée dans les ratings par l’un des indicateurs KKZ de la Banque mondiale, le « Governement effectiveness »), ce qui avait d’ailleurs été fait par Standard & Poor’s en 2011 – décision historique – en raison des retards de l’adoption des budgets américains, sous l’administration Obama. Cette crise politique majeure et de long terme se déploie donc dans un espace d’apesanteur, où l’effet des risques politiques sur le risque souverain semble ne pas exister. Pourtant, elle impacte déjà l’économie car elle est bel et bien en train de redéfinir le rôle de l’État et de son espace d’intervention.

 

Cet article est la reproduction de celui publié cette semaine dans la revue des Etudes Economiques du Crédit Agricole SA. Nous le reproduisons avec l’autorisation du Département des Etudes Economiques du Crédit Agricole.


1. Jared Diamond, Bouleversement : les nations face aux crises et aux changements, Gallimard, 2020
2. Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 3 (juin-juillet 1930), Gallimard, 1996
3. T. Sollogoub, « Ce qui créé la colère », Crédit Agricole, 2016
4. T. Sollogoub, « Internet a provoqué une crise globale des systèmes politiques », XERFI vidéo, 2019
5. Ibid 3
6. Robert D. Putnam, Bowling alone, Simon & Schuster, 2000
7. Lilliana Mason, Uncivil Agreement: How Politics Became Our Identity, The University of Chicago Press, 2018
8. Maya Kandel, « Le tribalisme, stade ultime de la Polarisation », IdeAs, 2019
9. Ibid 8
10. Stephen Hawkins, Hidden Tribes: A Study of America’s Polarized Landscape, More in Common, 2018.
11. Ibid 8
12. Joan C. Williams, La Classe ouvrière blanche : surmonter l’incompréhension de classe aux États-Unis, Éditions Unes, 2020

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