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Samir Amin est mort subitement en août dernier à Paris, ville qu’il avait connue très jeune, dans les années 50, après une enfance à Port Saïd, puisqu’élève du lycée Henri IV puis étudiant à Sciences Po, avant  de s’orienter vers l’économie. Engagé politiquement, il adhère momentanément aux idées communistes, puis maoïstes, avant de prendre de la distance. Son engagement majeur est réalisé au service des pays du Tiers-Monde : les années 50-60 voient la fin des puissances coloniales, et l’émergence de nouveaux pays indépendants connaissant des ruptures parfois violentes. Samir Amin vit intensément cette période, et, en tant qu’économiste, se rapproche de la pensée d’auteurs comme le Brésilien CelsoFurtado, le Grec Arghiri Emmanuel, ou le Français Pierre Salama.

En 1969, Arghiri Emmanuel publie L’échange inégal, aux Editions Maspero, critique de l’approche ricardienne, livre qui provoque un remous certain dans toutes les classes d’économistes. Samir Amin poursuit sur cette voie, dans le cadre général de l’accumulation au niveau mondial, publiant un livre majeur qu’est Le développement inégal (1973, Editions de Minuit).

Théoricien de l’antimondialisme, puis de l’altermondialisme, Samir Amin a été l’inspirateur d’une réflexion construite autour des transferts inégalitaires entre les concepts de « centre » et de « périphérie ».

Auteur prolifique, conférencier brillant et passionné, ses travaux ont été largement étudiés universellement, et en particulier dans les cours d’Economie du développement des années 70, à l’ENSAE et au CESD.

 Par Philippe Tassi (1972)


 

Témoignage – hommage à Samir Amin

par Hedi ZAÏEM (1977)

Professeur à l’Université de Sciences Economiques et de Gestion, Tunis

Au début des années soixante-dix, j’étais étudiant en sciences économiques à la Faculté de Droit et des Sciences Politiques et Economiques de Tunis. La majorité de la population étudiante était en opposition au pouvoir d’Habib Bourguiba, alors président, dont le parti hégémonique avait mis la main de manière brutale sur l’organisation étudiante, l’Union générale des Etudiants Tunisiens, en emprisonnant des dizaines de militants du mouvement gauchiste « Perspectives », suite à un célèbre procès de 1968. Les étudiants néo-destouriens, proches du pouvoir, étaient très minoritaires et discrets, et les islamistes pratiquement inexistants.

Sur le plan idéologique, la gauche dominait presque totalement la scène étudiante. Samir Amin faisait alors figure d’idole auprès de la jeune génération d’économistes. Son ouvrage « L’accumulation à l’échelle mondiale« , paru en 1970 (Ed. Anthropos), constituait alors une sorte de bible en matière d’économie du développement, et plusieurs générations en seront indélébilement marquées.

A l’admiration portée à l’enseignant-chercheur-théoricien s’ajoutait bien sûr le fait qu’il était le seul économiste originaire d’un pays arabe à atteindre une audience internationale. La chute du mur de Berlin et le déclin de l’économie du développement relègueront au second plan toute l’école radicale du développement économique et feront parfois « oublier » Samir Amin à ses disciples et admirateurs. Cependant, au tournant des années 2000, il reviendra en force, à la faveur du mouvement altermondialiste. C’est au sein de ce mouvement que j’ai eu la chance de le rencontrer à l’occasion des Forums Sociaux Mondiaux, créés en 2001, notamment ceux tenus en 2013 et 2015 à Tunis, après la révolution de 2011. J’ai tenu à en faire l’une des rares personnes auxquelles j’ai soumis mon manuscrit « Nouvelle Macroéconomie pour le Développement et l’Economie Sociale ». Malgré son état de santé, il l’a lu et m’a fait part de ses commentaires, positifs, malgré son aversion connue pour l’économie mathématique qu’il considérait comme une « supercherie ».

Dans l’une de ses dernières interviews[1], Samir Amin, qui s’est toujours inscrit dans une perspective radicale de rupture avec le système mondial, fait montre d’une lucidité et d’un réalisme surprenants ; il déclare: « Si la souveraineté sert à fonder un développement national bénéficiaire aux majorités populaires et qui s’articule sur des avancées dans la même direction dans d’autres pays, alors on construit un véritable internationalisme qui demande pour être réel d’être fondé sur des accords, une mondialisation négociée et non pas une mondialisation imposée par les plus forts, une mondialisation négociée entre tous les partenaires du système mondial. » A l’heure ou des évènements comme ceux que connaît la France sont peut-être annonciateurs de l’urgence d’une autre intelligence du développement, les paroles de Samir Amin tracent le contour de la nécessité d’une autre conception non conflictuelle des relations entre le Nord et le Sud. Le bien-être du Nord ne peut plus se faire contre celui du Sud, mais avec celui de ce dernier.

[1]https://www.youtube.com/watch?v=NtSeGHVf2c4

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