Cet article a initialement été publié sur le site Bloc-notes Eco de la Banque de France, le 28 février 2025.


Depuis 2000, l’écart Europe-États-Unis s’est resserré s’agissant du nombre d’heures travaillées par habitant, mais s’est élargi en termes de PIB par heures travaillées. En France en particulier, cet écart de croissance de la productivité horaire provient en totalité des secteurs où l’intensité numérique est la plus forte, à savoir les producteurs et gros utilisateurs de technologies de l’information.

Figure 1 : PIB par habitant et PIB par heures travaillées en % des niveaux des États-Unis (États-Unis = 100)

Source : Ameco et calculs des auteurs.
Note : Y/P, Y/H et H/P sont exprimés en pourcentage des niveaux des États-Unis pour l’UE, l’Allemagne, la France et l’Italie. Le PIB est exprimé à prix et parités de pouvoir d’achat (PPA) constants (2015 = 100). H représente le nombre total d’heures travaillées par la population employée et P, la population totale.

 

Depuis le début des années 2000, l’écart entre les performances économiques de l’Union européenne (UE) et celles des États-Unis s’est élargi. Comme indiqué dans Bergeaud 2024, cet écart reflète des différences croissantes en matière de dynamisme économique, de productivité, de structure du marché du travail, d’entrepreneuriat, d’innovation et d’investissement dans les technologies de rupture (disruptive technologies). Ces questions deviennent des préoccupations majeures pour les gouvernements et les décideurs politiques en raison de leurs conséquences à long terme sur le bien-être, le niveau de vie, la viabilité budgétaire, l’indépendance et la souveraineté économiques dans les secteurs-clés de l’économie. Le rapport Draghi (Draghi 2024) met l’accent sur ces points et appelle à des mesures urgentes et audacieuses pour corriger cette tendance.

Toutefois, l’écart avec les États-Unis est hétérogène d’une économie de l’UE à l’autre ; en outre, selon la façon dont on le mesure, il peut sembler plus ou moins prononcé. Ce billet de blog fournit des éléments sur l’évolution de l’écart avec les États-Unis en matière de PIB par habitant et par heures travaillées. Plus précisément, il examine dans quelle mesure les différences dans le nombre total d’heures travaillées et la productivité horaire peuvent expliquer cet écart. Enfin, il explore le rôle de la production et de l’adoption des technologies numériques pour expliquer l’écart de croissance de la productivité.

Mesurer l’écart de performance avec les États-Unis et son évolution

Nous commençons par examiner le PIB par habitant (Y/P) pour l’UE, l’Allemagne, la France et l’Italie, exprimé en pourcentage du niveau américain (à prix et PPA constants). Comme l’illustre la figure 1, en 2000, le niveau de de PIB/ habitant dans l’UE s’établissait à 68 % de celui des États-Unis, soit un écart de 32 %. Cet écart est demeuré relativement stable jusqu’à la pandémie de Covid-19, puis s’est légèrement élargi, ressortant à 35 % en 2023. Lorsqu’on se concentre sur les trois principales économies de l’UE, les écarts initiaux en 2000 étaient bien plus faibles, ces pays étant plus avancés que le reste de l’Europe. Toutefois, leurs trajectoires au fil du temps révèlent une détérioration relative plus prononcée. L’écart de l’Allemagne par rapport aux États-Unis en termes de PIB/habitant (Y/P) est passé de 16 % en 2000 à 23 % en 2023. S’agissant de la France, l’écart est passé de 24 % à 33 %, tandis que l’Italie a enregistré l’évolution la plus spectaculaire, avec un doublement de son écart (de 18 % à 36 %).

La disparité avec les États-Unis est nettement moins prononcée lorsqu’on examine la productivité horaire du travail (Y/H), en particulier dans les trois principales économies de l’UE. Cela étant, la tendance est plus préoccupante. En effet, en 2000, ces trois pays étaient au moins aussi productifs que les États-Unis en base horaire. Au fil du temps, cependant, la productivité horaire s’est nettement plus détériorée dans ces pays relativement aux États-Unis. En 2023, l’écart Y/H atteint 10 % pour l’Allemagne, 14 % pour la France et 28 % pour l’Italie.

À l’inverse, l’écart en nombre total d’heures travaillées par habitant (H/P) s’est significativement resserré. Pour l’UE, il est revenu d’un niveau inférieur d’environ 20 % à celui des États-Unis en 2000 à un niveau inférieur de 10 % en 2023, contrebalançant ainsi largement l’effet sur l’écart du PIB par habitant de la détérioration de la performance relative en matière de productivité. Cela n’a toutefois pas été le cas pour les trois principales économies de l’UE, où la hausse du nombre relatif d’heures travaillées n’a pas suffi à compenser la détérioration de l’écart de productivité, ce qui s’est traduit par une baisse relative du PIB par habitant pour ces pays.

Décomposer l’écart de PIB par habitant

Les différences de PIB par habitant (Y/P) entre les pays peuvent être décomposées encore plus finement entre productivité horaire du travail (Y/H), nombre d’heures travaillées par personne employée (H/L), taux d’emploi (LA) rapportant le nombre d’emplois à la population en âge de travailler (15-64 ans), et population en âge de travailler en pourcentage de la population totale (A/P). Pour mieux comprendre l’origine de l’écart avec les États-Unis, la figure 2 décompose cet écart selon ces différents facteurs. La part relative de population en âge de travailler a peu évolué depuis 2000. Une évolution importante observée à la fois au niveau de l’UE et dans ses trois principales économies est le resserrement de l’écart avec les États-Unis en matière de taux d’emploi. Mais cette tendance a été plus que compensée par l’élargissement des écarts de productivité horaire et du nombre d’heures travaillées par personne employée.

Par conséquent, l’écart de productivité horaire (barres rouges) représente désormais l’essentiel de l’écart de PIB par habitant dans l’UE, ainsi qu’en Italie en particulier. En Allemagne et en France, la contribution de l’écart de productivité horaire est devenue significative (plus d’un tiers de l’écart pour le PIB par habitant en 2023, alors que sa contribution était légèrement négative en 2000) ; mais la majeure partie de l’écart de PIB/habitant reste due dans ces deux pays au moindre nombre d’heures travaillées (barres bleues).

Ces résultats mettent aussi en évidence la réduction en Europe de l’écart en matière de taux d’emploi. Comme expliqué par Garnier-Zuber (2023), cela peut avoir mécaniquement ralenti la croissance de la productivité du travail, dans la mesure où les travailleurs employés supplémentaires étaient moins productifs que la moyenne. Toutefois, le décalage croissant enregistré dans les principaux pays de l’UE en matière de PIB/population en âge de travailler montre que ce n’est qu’une partie de l’explication : l’efficacité globale dans l’utilisation des ressources en main-d’œuvre y a moins augmenté qu’aux États-Unis.

Figure 2 : Décomposition de l’écart du PIB par habitant par rapport aux États-Unis (%)

Source : Ameco et calculs des auteurs.
Note : Décomposition de l’écart de PIB par habitant à prix et PPA constants (2015 = 100) entre les États-Unis et l’UE, l’Allemagne, la France et l’Italie.

Le rôle-clé du secteur de la tech

Un message-clé du rapport Draghi est que « si nous excluons le secteur de la tech, la croissance de la productivité de l’UE sur les vingt dernières années égalerait globalement celle des États-Unis ». La figure 3 applique pour chaque secteur en France le taux de croissance de la productivité horaire du même secteur aux États-Unis, et montre la contribution de chaque secteur en pourcentage de la différence totale entre les évolutions françaises contrefactuelle et effective (la somme des barres égale 100 %). Les résultats sont cohérents avec le rapport Draghi. Trois secteurs (barres rouges) expliquent à eux seuls plus des deux tiers (68%) de cette différence : la fabrication de produits informatiques et d’équipements électriques, les communications et les technologies de l’information, qui sont à l’évidence des secteurs à très forte intensité technologique. En outre, les deux secteurs suivants en termes de contribution, le commerce de gros et de détail et les services administratifs, ont gagné en productivité aux États-Unis en raison d’un plus grand recours aux technologies de l’information.

Figure 3 : Décomposition par secteur de l’écart de croissance de la productivité horaire entre la France et les États-Unis, sur 2000-2019 (en points de pourcentage)

Source : EU-KLEMS et calculs des auteurs.
Note : Contributions sectorielles à l’écart de croissance de la productivité horaire entre la France-et les États-Unis sur la période 2000-2019 Les barres rouges représentent les trois secteurs qui produisent le plus de technologie numérique.

Ces résultats confirment la pertinence des conclusions du rapport Draghi, non seulement pour l’UE dans son ensemble mais aussi pour la France. En particulier, ils suggèrent que les politiques françaises devraient promouvoir des stratégies de renforcement de la productivité dans les secteurs à forte intensité numérique. Il est désormais essentiel que la nécessaire hausse supplémentaire du taux d’emploi en France, qui dispose encore d’une marge de progression comparativement non seulement aux États-Unis mais aussi à l’Allemagne, s’accompagne d’un surcroît de productivité du travail, à la différence des tendances passées.

 

Mots-clés : Productivité – Croissance – PIB par tête – Taux d’emploi – Numérique

Simon Bunel, Alex Clymo, Olivier Garnier, Riccardo Zago
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