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Préambule

L’année 2018 marque le cinquantième anniversaire des « événements de mai 1968 ». Il a paru intéressant au Comité Editorial de Variances de publier à nouveau un article déjà diffusé dans le Variances n°13 du 1er novembre 1998. Cet article est le témoignage de M. Marcel Croze, alors directeur de l’ENSAE. Nous avons parfois complété ses souvenirs pour mieux préciser le contexte général de l’époque, global ou de l’Ecole.

Marcel Croze est resté directeur de l’ENSAE jusqu’en 1970 ; il est décédé en 2004.

Le Comité Editorial

Cadre et contexte

La période qui a été initialement appelée « les événements », sans en préciser la date tellement celle-ci était évidente, ne semble pas avoir marqué de façon indélébile les mémoires de ceux qui n’y participèrent pas directement. A fortiori, évidemment, les mémoires de ceux qui naquirent plus tard, même si leurs parents durent probablement leur en rebattre les oreilles. Vu du seul prisme de l’Ecole, il en résulta pourtant la troisième évolution de l’ENSAE marquée par le décret de 1971, après la création en 1942 et le décret de 1960. Rien que cela justifie sinon une commémoration, tout au moins un retour en arrière historique.

Il n’est pas inutile de rappeler que l’Ecole se situait alors dans le 3ème arrondissement, au 5 rue de Montmorency, dans un hôtel particulier du ministère de l’Economie, près du Centre Pompidou. Dans ce bâtiment, qui a appartenu à la famille de Montmorency jusqu’en 1624, vécurent Nicolas Fouquet et Marie-Madeleine de Castille, de 1651 à 1658.  L’INSEE se trouvait principalement au 29 quai Branly, dans le 7èmearrondissement, près de la Tour Eiffel, là où se trouve maintenant le musée du quai Branly – Jacques Chirac. L’ENSAE et l’INSEE déménageront pour les locaux du boulevard Adolphe Pinard, dans le 14èmearrondissement, vers la Porte de Vanves, fin 1974 pour l’Ecole et courant 1975 pour l‘Institut ; depuis mars 2018, la direction générale de l’INSEE est à Montrouge.

Dans le contexte de mai 68, compte tenu des grèves, des manifestations, des difficultés de transport, les voyages entre les deux lieux étaient complexes ; cela dénote, de la part des participants aux multiples réunions et rencontres, une motivation qui n’a pas peu contribué à rendre « les événements » remarquablement productifs.

L’Ecole comportait deux cursus appelés première et deuxième divisions. La première division formait les Administrateurs de l’INSEE et les Statisticiens-Economistes, non fonctionnaires ; quelques années plus tard, elle prendra le nom de ENSAE-SEA, avant de devenir ENSAE. La deuxième division comprenait les futurs Attachés et les Cadres de Gestion Statistique. Elle deviendra l’ENSAE-CGSA puis l’ENSAI. Les locaux étaient également occupés par le CESD, Centre Européen de formation des Statisticiens-économistes des pays en développement, dont les étudiants suivaient les mêmes cours que ceux de l’ENSAE.

Les acteurs

  • Les protagonistes de mai 68 à l’ENSAE furent :
  • les élèves, une centaine au plus fort, nettement moins ensuite ; parmi eux, Jacques Bravo (1968), Claude Fitoussi (1969), Jérôme Vignon (1969) et Philippe Marciniak (« deuxième division » de l’ENSAE, future ENSAI, 1968)
  • le personnel de l’école, bientôt réduit à six personnes : le directeur Marcel Croze (ENSAE 1949), les assistants Jacques-Henri David (1967), Jean-Claude Milleron (1963), Claudine Padieu (1960) et Jean-Louis Philoche (1964), et le directeur du CESD Guy Le Hégarat (1957)
  • le directeur général de l’INSEE, Jean Ripert (non ENSAE)

Les grandes étapes du mouvement

Quatre phases chronologiques peuvent être distinguées, tant en ce qui concerne l’ENSAE que, plus généralement, le monde étudiant, Paris et la France entière.

Première phase : du 10 au 20 mai

Le vendredi 10, les élèves votent en AG une grève illimitée. Dans la nuit suivante, les premières barricades sont érigées au Quartier Latin.

La France est présidée par le Général de Gaulle. Son Premier Ministre, Georges Pompidou, annonce le 11 mai quelques mesures d’apaisement. Le lundi 13 mai, date symbolique puisque ce sont les événements (encore) du 13 mai 1958 à Alger qui vont conduire de Gaulle à la présidence de la République début 1959, la grève générale est proclamée par les organisations syndicales et étudiantes. Un défilé très important va de la place de la République à Denfert-Rochereau, défilé auquel participent un certain nombre d’élèves de l’ENSAE.

Le mardi 14, les élèves organisent une réunion générale d’information. Le directeur y participe et répond aux questions d’environ deux cents participants (soit la quasi-totalité des élèves, à cette époque).

Le mercredi 15 est typiquement chaotique :  une AG matinale vote la cessation immédiate de la grève décidée le 10 sur des mots d’ordre de l’UNEF (syndicat étudiant) et le début d’une grève illimitée basée sur des revendications propres à l’ENSAE !

Le même jour, l’après-midi, a lieu une nouvelle réunion d’information avec la participation d’Edmond Malinvaud, précédent directeur de l’ENSAE et chef du département de la recherche à l’INSEE. Le soir même, dans les locaux de l’INSEE, le directeur général reçoit le directeur de l’Ecole et une délégation de trois élèves. Ils discutent notamment du projet de réforme de l’Ecole préparé par les deux directeurs successifs, Edmond Malinvaud et Marcel Croze.

Les 16 et 17, des discussions ont lieu : à l’INSEE, entre directeurs, et à l’Ecole entre élèves. Le 17, une AG en rend compte. Le 18, le directeur général de l’INSEE revient d’Allemagne (en voiture !) et dresse, avec le directeur de l’Ecole, un projet d’accord qui constituera l’essentiel de l’accord final avec les élèves.

Le lundi 20, une AG (environ cent participants) demande un comité d’enseignement provisoire et vote, après un débat agité, la poursuite de la grève.

Deuxième phase : du 20 au 28 mai

Dans sa globalité, le mouvement prend une ampleur nationale et déborde aux secteurs professionnels. À l’Ecole, le nombre des élèves présents diminue, d’une part à cause des difficultés de transport, d’autre part par désaffection ou lassitude.

Le point le plus controversé dans les discussions est celui de savoir s’il y a lieu de politiser l’action ou de la cantonner aux affaires propres à l’Ecole. Les militants les plus ardents sont une soixantaine, principalement recrutés dans la deuxième année de la première division.

D’innombrables réunions ont lieu entre élèves, enseignants et direction de l’INSEE. Il s’agit principalement de réformer l’enseignement à l’Ecole. Un accord global est trouvé, qu’une AG sanctionne le 28 mai en votant la fin de la grève propre à l’Ecole. La même AG vote ensuite une grève plus large et plus politique, pour la remise en cause de la société. C’est l’AG du 15 mai, mais à l’envers.

Troisième phase : du 29 mai au 10 juin

Le 29 mai, de Gaulle « disparaît » pour son célèbre voyage à Baden Baden, en Allemagne, auprès du général Massu. Le 30, il réapparait et prononce un discours très ferme ; alors qu’il a été très fragilisé, il rebondit, annonce la dissolution de l’Assemblée Nationale élue en 1967, et de nouvelles élections pour la fin juin. Le 31 mai, un nouveau gouvernement est formé. Le monde politique a repris les rênes. Pendant ce paroxysme de tension politique nationale, l’Ecole est quasi-déserte. Au niveau de l’ensemble du pays, les grèves cessent progressivement à partir du lundi 3 juin.

À l’ENSAE, les conseils des études, qui ont été créés par l’accord du 28 mai, sont mis en oeuvre. Des mesures sont prises pour assurer les enseignements et le contrôle des connaissances. Le vendredi 7 juin, une AG vote la reprise des cours pour le lundi suivant, 10 juin.

Quatrième phase : du 7 au 11 juin

Elle est spécifique à l’ENSAE. Des élèves très proches du mouvement étudiant réclament que le passage de la deuxième à la troisième année soit automatique, chaque élève pouvant décider pour lui-même s’il doit ou non redoubler. La direction hésite légitimement. Un moyen-terme est trouvé : le libre choix est accordé aux élèves ayant entre 11 et 12 de moyenne (il y en a deux).

Les impressions du directeur Marcel Croze

Les « événements » furent, au sens propre du terme, extraordinaires : les institutions et les responsables ayant fait défaut à tous les niveaux, y compris ponctuellement le président de la République lui-même, une situation plutôt aléatoire fût assumée au niveau hiérarchique inférieur. A l’ENSAE, le personnel de direction et les enseignants firent preuve d’un grand dévouement, tant intellectuel que physique : les réunions étaient fréquentes et longues, certaines traversées de Paris furent de véritables aventures.

Les élèves, en particulier ceux qui étaient déjà diplômés d’une autre grande école, étaient nettement plus « politiquement conscients » que la masse des étudiants français. L’absence de difficulté à trouver un emploi ultérieur a certainement contribué à les rendre raisonnables et constructifs. Certes, il y a eu des débats laborieux, mais jamais d’agressivité. Le mot d’ordre était alors « spontanéité ». Ce fut l’occasion pour le directeur d’établir avec les élèves des relations plus intimes qu’auparavant, bien que la rapide rotation des délégués ait parfois entravé le développement de ces relations.

Il n’y eut jamais de désordre dans l’Ecole, même si certains grévistes firent à l’occasion preuve d’un état d’esprit proprement révolutionnaire. Entre eux et les « réformistes », le débat tournait parfois au byzantinisme. Depuis le bureau directorial, situé au premier étage de l’aile gauche du bâtiment, il était possible de et surtout entendre les AG houleuses qui se déroulaient au rez-de-chaussée de l’autre aile, dans l’habituelle grande salle habituellement consacrée aux examens. Il s’en échappait parfois des clameurs impressionnantes.
Cela explique que le directeur ait plutôt gardé un bon souvenir de ce mois de mai, surtout si l’on tient compte de ce qui a été acquis pour l’Ecole.

Les acquis de mai 68

Il fallut trois ans pour que soit signé et promulgué, le 15 avril 1971, le décret consacrant la réforme préparée dès 1966. La part institutionnelle de ce décret fut intégralement reprise dans le décret du 27 juin 1994 organisant l’ENSAE et l’ENSAI actuelles. La part « philosophique », revendication centrale des élèves, consistait à les associer à la définition de l’enseignement ; en fait, elle était « dans l’air » depuis longtemps déjà.

En effet, depuis 1960, existaient un Conseil de Perfectionnement et un Comité d’Enseignement pour l’ensemble des deux divisions ; cependant, aucune de ces deux instances ne comportaient de représentation des élèves, soit anciens, soit présents à l’Ecole. Le décret de 1971 a maintenu le Conseil de Perfectionnement et créé un Comité d’Enseignement pour chaque division. Le Conseil de Perfectionnement s’ouvre à deux représentants des élèves et un représentant des anciens, sur un total de 21 membres.

Les Comités d’Enseignement comprennent chacun quatre représentants des élèves et deux des anciens élèves, sur un total de 14 membres. Il est de fait que l’évolution est considérable.

Le décret de 1994 a maintenu ces structures pour l’ENSAE et pour l’ENSAI.

Les commissions des études sont peut-être l’innovation la plus significative. Il y en a une par division et par option. De l’avis de tous les directeurs des études depuis 1971, ces commissions jouent un rôle majeur dans la communication entre le corps professoral et les élèves. Le directeur des études est rapidement et efficacement informé de la manière dont les élèves reçoivent l’enseignement.

Pour autant, ces commissions n’ont qu’un rôle consultatif. À l’ENSAE, l’exécutif reste fort. Toutes les parties prenantes ont toujours fait preuve d’une grande compréhension et d’une ferme volonté de jouer le jeu ; c’est ce qui explique le succès des institutions de 1971 lesquelles sont l’acquis légitime de mai 1968.

L’évolution d’une organisation n’est jamais terminée, certes, mais ne peut-on dire, suivant l’expression désormais consacrée, que le bilan de mai 68 à l’ENSAE a, finalement, été globalement positif ?

Souvenirs et impressions du directeur: Marcel Croze, ENSAE 49
Témoignages: divers
Mise en forme : Pierre Morichau, ENSAE 67 ; Philippe Tassi, ENSAE 72