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Avoir conscience de soi, être attentif à ce qui résonne en nous, avoir l’ambition (folle ?) d’être heureux, exister pleinement plutôt que se contenter de vivre, autant de réflexions ici développées qui nous ouvrent les voies des soft skills, nouveau Graal de la réussite en entreprise, et bien plus.

A l’aube de la vingtaine, le temps des stages et des césures arrive à sa fin. Il est l’heure d’exercer sa liberté, celle de choisir ce que sera sa première vraie expérience professionnelle.

Les études que l’on achève, l’école que l’on a choisie (ou pas), la filière qui fut la nôtre nous poussent naturellement vers des fonctions et des entreprises qui nous semblent cohérentes avec notre doublé gagnant formation-expériences.

Pourtant une question pourrait nous interroger : veut-on réussir dans la vie ou réussir sa vie ? Autrement dit, quoi faire ? ou qui être ? Et si nous choisissions la deuxième option, tellement plus inspirante.

Pour cela il nous faudra sortir de notre zone de confort, de celle qui s’est écrite depuis plusieurs années sans que l’on y réfléchisse parfois. Cela signifie envisager notre projet professionnel de manière large, en nous interrogeant sur notre projet de vie.

En cheminant en nous, car pour imaginer ce que l’on souhaite faire, il faut avoir conscience de soi, de qui l’on est. Nos envies, notre ambition, notre envol se feront en prenant appui sur nous-même. C’est cette conscience de soi qui permettra de rêver ce que l’on voudrait être, et donc ce que l’on voudrait faire.

Une « juste » attention à soi …?

Avoir conscience de soi, simple à dire mais pas toujours facile à ressentir. Cela nécessite de porter une attention réelle à ce que l’on ressent, cherche, interroge, comprend.

Et, de nos jours, dans notre monde hyper-connecté jusqu’à la nausée parfois, porter attention à l’autre ou à soi n’est pas l’attitude la plus répandue. Tout va vite, on butine, on accélère, on pratique le multitasking et le selfie tous azimuts. Quand canaliser son attention demande autodiscipline et résistance aux tentations. Vaste et ambitieux programme, pourtant combien nécessaire comme le souligne Daniel Goleman, psychologue américain, diplômé de Harvard en psychologie clinique et créateur du centre pour l’apprentissage académique, social et émotionnel de l’Université de Chicago.

Après avoir publié en 1996 « l’Intelligence émotionnelle » (1) et développé le concept de quotient émotionnel (QE) judicieux complément du célèbre QI, Daniel Goleman consacre aujourd’hui ses travaux à l’attention et à son lien direct avec la capacité émotionnelle et cognitive du sujet (2).

Ainsi, les sciences cognitives dont il est l’un des spécialistes mondialement reconnus, nous apprennent-elles que notre attention possède une capacité d’efficacité limitée contrairement à ce que certains pourraient croire.

Celle-ci peut s’exercer selon un champ comportemental large allant de :

  • l’attention « ouverte à tout », au monde extérieur, aux autres, à soi-même. Cette attention large sature cette capacité d’efficacité et supprime alors toute possibilité de traitement des informations captées (mémorisation, utilisation dans un raisonnement, rebonds créatifs …)
  • a contrario, l’attention peut être focalisée, concentrée, sélective. Elle extrait alors le sujet du monde réel et l’enferme en lui-même.

Daniel Goleman souligne la maîtrise nécessaire du sujet qui doit lui permettre d’atteindre, entre ces deux postures extrêmes, une juste attention, concentrée et ouverte sur les informations liées à la tâche entreprise tout en se protégeant des éléments parasites.

Développer sa juste attention permettra d’une part un bon ajustement émotionnel, quand a contrario, l’hyper-concentration ou le butinage seront générateurs de stress, et d’autre part de meilleures aptitudes relationnelles à l’opposé de l’enfermement ou des relations aussi nombreuses que superficielles et vides.

Cet équilibre émotionnel allié à une vie relationnelle riche et harmonieuse sera la clef de notre sentiment de sécurité existentielle et de notre faculté d’adaptation.

Prendre conscience de soi pour mieux entendre ses aspirations, comprendre notre identité profonde nécessite de porter une juste attention à ce que l’on ressent. Faire un arrêt sur image sur soi-même et s’écouter, entendre ce qui résonne en nous, ce que nous aimons comme ce que nous détestons, se ressentir avec attention et bienveillance, et … accueillir ses rêves.

Etre heureux.se, folle ambition ?

Quel projet professionnel pour quel projet de vie ? Comment parvenir à se sentir bien, à être heureux dans ses choix de vie ? Comment réfléchir aujourd’hui pour mieux réussir ce challenge ?

Une possibilité, grâce aux méthodes classiques de coaching fondées sur le bilan de compétences, repérer ses points forts, surfer dessus pour choisir sa filière d’études puis son premier poste, savoir se présenter de la manière la plus séduisante aux recruteurs-trices que l’on rencontre lorsque l’on répond aux offres d’emploi sur lesquelles on tombe par hasard ou presque … Tout cela est adapté et efficace, c’est vrai. Inutile de s’inquiéter, nos points forts sont nos diplômes, notre cursus de formation synonyme le plus souvent d’excellence. Ainsi tout est possible pour nous !

Pourtant, comment expliquer ce qui arrive à ces jeunes diplômé.e.s brillant.e.s, qui après quelques années de vie professionnelle « réussie », éprouvent une forme de malaise, tout en contemplant leur compte en banque rebondi ou en manageant de main ferme, voire autoritaire une large équipe plus ou moins dévouée. Ils ou elles sont en apparence riches ou puissant.e.s mais un malaise, plus ou moins conscient, les habite.

Comment expliquer le mal-être de ces quinquas, ces quadras, ces trentenaires que l’on voit souffrir en silence ? ces souffrances physiques qui apparaissent, qui une minerve, qui un lumbago invalidant ? ces sorties de route ? ces burn-out ? ces familles en souffrance, ces divorces ? car, évidemment, tout est mêlé.

Peut-être ces cabossé.e.s de la vie professionnelle ont-ils.elles oublié leurs émotions en donnant une priorité absolue à leur pôle intellectuel ? Combien de fois entend-on « il faut développer ses compétences intellectuelles et gérer-maitriser ses émotions »? Vœu pieu s’il en est, car les émotions ne se maitrisent pas, elles font ce qu’elles veulent ! et violemment si on ne les respecte pas.

Les émotions sont une part fondamentale de notre entièreté. (3)

C’est nous, dans cette entièreté, qui vivons et travaillons, nous, nos émotions, notre sensibilité, nos envies, nos enthousiasmes, nos peurs, nos tristesses, en un mot notre plus ou moins grand équilibre affectif et non pas seulement notre cerveau et sa brillante capacité à construire des modèles performants, inventer de savantes stratégies ou réussir une transformation digitale.

Notre intelligence émotionnelle nous permettra l’empathie, la perspicacité, la capacité de persuasion, de bienveillance…

Porter une juste attention à nos émotions, savoir les accueillir. Elles sont le pilier de notre conscience identitaire, socle de notre confiance en nous. Et de notre bonheur. Ce bonheur qu’il est légitime de rechercher.

En 2002, le doyen de Harvard a demandé à Tal Ben Shahar, philosophe-psychologue, d’initier un cours sur le bonheur destiné aux étudiant.e.s du célèbre campus. La première année, ce furent 8 étudiant.e.s qui suivirent cet enseignement inédit ; l’année suivante ils étaient 380, puis 855 en troisième année pour, aujourd’hui, être plusieurs milliers à bénéficier de ces cours en direct, en ligne ou à l’aide des publications de Tal Ben Shahar (4). Interrogée sur ce qu’elle en retirait, une étudiante déclara simplement : « ce cours améliore ma vie ».

Le bonheur, ce « bien-être subjectif » comme le qualifie l’OMS est aussi, selon l’organisme, une potentielle « bombe à retardement économique et sociale » si l’on ne le considère pas comme un objectif prioritaire de développement.

Au dernier CES de Las Vegas plusieurs start-up de l’émergente happytech présentaient des solutions favorisant le bien-être des salarié.e.s d’entreprises. Leurs clients potentiels sont les nouveaux Chief Happiness Officers qui, aujourd’hui, jouent un rôle effectif dans le management de certaines entreprises soucieuses du bien-être de leurs collaborateurs, synonyme de meilleure productivité.

Vivre n’est pas exister

Si la juste attention à nos émotions est l’un des deux piliers du sentiment d’exister, l’autre puise sa source dans les relations interpersonnelles qui font de l’animal social que nous sommes un membre de la communauté humaine.

Robert Neuberger, psychiatre français rappelle dans son ouvrage « Exister – le plus intime et fragile des sentiments » (5) que ce sentiment consiste à être en accord avec la façon dont se déroule notre vie. Car vivre n’est pas exister, nous vivons parce que l’on nous a donné la vie, – sans avoir sollicité notre consentement -, quand notre sentiment d’exister est une construction qui nous implique et nous revient. Cette construction sera d’autant plus difficile que nous sommes des êtres libres, libres de nos choix comme de nos non-choix ; en un mot, responsables de nous-mêmes.

Robert Neuberger déclare « l’existence de chacun repose sur un double réseau constitué d’un réseau relationnel sur lequel se superpose un réseau d’appartenance. D’un côté l’attachement, de l’autre l’engagement dans une appartenance ».

Ces deux types de relations nous ont construit.e.s et continuent de le faire tout au long de notre vie en influençant ce que nous sommes. Notre conscience de cette influence est plus ou moins grande. Accepter de regarder lucidement cette construction, c’est accepter de prendre conscience de ce que l’on est, conscience de nous.

Pour Robert Neuberger, les relations interpersonnelles qui nous construisent sont les relations nourricière (mère ou père), d’autorité (mère ou père ou autorité symbolique), fraternelle (fratrie et pairs) et amoureuse (Albert Camus : « A lui faire sentir si souvent qu’elle existait pour lui, il la faisait exister réellement »(6)).

Simultanément les appartenances auxquelles nous sourçons notre sentiment d’exister sont le groupe familial, les groupes fraternels (fratrie ou pairs), le couple (qui dans sa dimension sexuée inscrit l’individu dans son identité genrée) et les groupes-tribus (de partage de valeurs).

Cette construction influence notre vie et, de fait, notre posture professionnelle : en effet, le monde du travail sera investi par chacun.e d’entre nous de manière spécifique, comme un groupe familial, ou comme un groupe fraternel, ou encore un soutien idéologique… selon l’histoire qui est la nôtre.

Il est important d’en avoir conscience pour mieux comprendre quel va être notre investissement émotionnel dans la sphère professionnelle, investissement qui influencera nos choix et nos comportements, parfois à notre insu.

Ainsi chaque jour nous jouons notre existence sur ces huit touches, les quatre relationnelles et les quatre d’appartenance, dans un mélange d’intime et de norme extérieure.

Cette conscience d’exister et la sécurité psychologique qui va avec vont permettre à chacun.e de se projeter dans son futur et de s’imaginer à travers les envies qu’il.elle s’autorisera.

Conscience de vous ?  En reprenant les huit relations interpersonnelles et d’appartenance, amusez-vous à situer chacune d’entre elles sur une échelle de 1 à 5 selon que vous la ressentez participant un peu ou beaucoup à votre sentiment d’exister.

Les soft skills, nouvelle filière à la mode ou tellement plus ?

La conscience de soi ? Dans le monde anglo-saxon qui privilégie depuis les plus petites classes l’éducation globale à l’accumulation de savoirs, chère au système français, la conscience de soi se traduit le plus souvent par une conscience de savoir-être. Cela renvoie à un capital fait de connaissances intellectuelles mais aussi de nombre d’acquis comportementaux et attitudinaux par l’observation, l’imitation et l’apprentissage des codes de l’environnement.

Est-ce parce que nous vivons au pays de Bourdieu, de l’habitus et de la théorie du déterminisme social auxquels veut s’opposer la promotion de la « méritocratie » comme seule garante de l’égalité des chances, que nous résistons à considérer que les compétences ne peuvent se limiter à l’acquis de connaissances apprises dans le cadre de la formation scolaire et universitaire ?

Les débats récents suscités par le projet d’oral au baccalauréat font écho à cette question. Comment penser que l’écrit serait plus socio-culturellement égalitaire que l’oral ? Cela revient à croire que l’école peut nous enseigner les codes de l’écrit (vocabulaire, syntaxe, style) mais pas ceux du savoir-être ? Pierre Bourdieu a montré combien ces codes socio-culturels étaient légués en héritage à certains et moins à d’autres, en revanche il n’a jamais prétendu qu’ils ne pouvaient être enseignés au même titre que les savoirs intellectuels. Il suffit probablement, libre des différentes idéologies, de réfléchir et d’inventer les méthodes pédagogiques adaptées.

Cette volonté méritocratique restreinte au territoire des seules connaissances intellectuelles dans laquelle se fonde depuis de nombreuses décennies le système scolaire français est aujourd’hui interpelée par l’attitude des entreprises qui, de plus en plus, recherchent chez leurs collaborateurs des personnes riches de compétences « savoir-faire » (les hard skills) associées aux « social & soft skills« , désormais jugées indispensables.

Interrogés, les spécialistes du recrutement et des RH en entreprise estiment qu’environ 80% des entretiens réalisés avec les candidats ou les collaborateurs sont consacrés à l’exploration de leurs soft skills.

Pourtant certains veulent encore s’amuser de ces soft skills devenus « à la mode », disent-ils. C’est vrai, mais ce n’est pas une mode, plutôt une évidence. Pourquoi ?

Au moins pour deux raisons : parce que dans un monde complexe et en perpétuel changement, c’est l’intelligence émotionnelle du sujet qui le rendra apte à s’adapter aux évolutions ; parce qu’à l’heure des transformations technologiques accélérées, une compétence technique se périme à toute allure et seules, les soft skills donneront au sujet la flexibilité nécessaire pour se réinventer sans cesse ou se démultiplier en sortant des cadres établis. Signe révélateur, en 2017, 16% des actifs français avaient une vie professionnelle plurielle, autrement dit étaient simultanément investis dans au moins deux activités professionnelles différentes (par choix ou par obligation). Serions-nous de moins en moins des êtres d’un seul faire ?

Mais que sont donc ces skills ?
Les hard skills, que l’on peut qualifier de « savoir-faire », sont des compétences techniques ou académiques, acquises au cours du parcours de formation ou par expériences professionnelles. Ces compétences sont facilement démontrables, concrètes. Elles sont souvent les prérequis d’une fonction.

Ce sera connaître un secteur d’activité, un domaine spécifique, des outils particuliers ; ou encore savoir explorer, analyser, chercher ; organiser, anticiper, coordonner ; produire, réaliser ; développer, conquérir ; gérer, rentabiliser, optimiser ; contrôler. Toutes ces compétences correspondent à des apprentissages de connaissances, de tâches et de process que chacun.e d’entre nous peut acquérir.

Les soft skills, ou « savoir-être« , sont des qualités humaines et relationnelles, qui font appel à l’intelligence émotionnelle de la personne. Elles ne s’apprennent pas avec les mêmes méthodes que les hard skills, mais elles ne peuvent pas être considérées non plus comme exclusivement innées ou héritées.

Elles sont aujourd’hui particulièrement étudiées dans le monde de l’entreprise car elles permettent d’anticiper la capacité de la personne à s’intégrer dans un environnement professionnel et une culture d’entreprise et à s’épanouir au sein d’une équipe comme dans les relations avec l’extérieur. D’où l’attention que chacun.e d’entre nous doit leur apporter.

Ce sont, rassemblées en cinq grandes familles :

  • la flexibilité et la capacité d’adaptation
  • la créativité et la capacité d’initiative, la curiosité, le goût d’entreprendre
  • le sens de l’efficacité, du résultat
  • le sens du collectif, l’esprit d’équipe
  • le sens de la communication, les capacités relationnelles, l’écoute

Ces soft skills permettront le travail dans des groupes projets multi-métiers, une mobilité d’une culture d’entreprise à une autre, de se réinventer positivement face aux ruptures de la vie professionnelle, de s’exprimer à l’oral de manière convaincante, d’interagir de manière constructive avec d’autres, de s’enrichir de nos pairs qui, par leur exemple inspirant, nous aideront à élargir nos rêves et imaginer notre futur.

Ces soft skills font appel exclusivement à nos ressorts émotionnels. Ce n’est pas en apprenant par cœur que nous progresserons sur les soft skills mais en écoutant, en observant l’autre, en nous remettant en question sans craindre d’être jugé.e.

Chacune de ces skills mérite d’être considérée à sa juste valeur et travaillée avec au moins autant d’acharnement que les savoirs livresques.

Si le système de formation français n’a que trop tardé à en prendre conscience, les entreprises de la mondialisation, elles, ont depuis plusieurs années fait évoluer leurs priorités.
Il est urgent que toutes et tous, étudiants, actifs et managers français agissent en ce sens quand ils.elles réfléchissent à leur identité professionnelle.

Soft skills ? Quelle conscience avez-vous des vôtres ? Découvrez-vous : pour chacune d’entre elles, évaluez-vous sur une échelle de 1 à 5 et, pour être concret, associez une mission que vous avez réalisée, au cours de laquelle vous avez exercé avec succès cette soft skill.

Osons être nous-même.

L’identité professionnelle n’est qu’une facette de ce que nous sommes.
Prenons conscience de nous, cette conscience est notre bien le plus précieux, notre souffle de vie. Respectons-la, elle seule nous donnera confiance en nous. Grâce à elle, nous oserons imaginer notre futur, prendre des risques, croire en nos rêves.

Nous oserons exister.

 

(*) Cet article est inspiré d’une conférence donnée aux étudiant.e.s de 2°année de l’Ensae dans le cadre d’un séminaire sur « Projet professionnel, projet de vie ».


(1) : L’intelligence émotionnelle – Daniel Goleman – Robert Laffont – 1997 et 1999

(2) : Focus. Attention et concentration : les clefs de la réussite – Daniel Goleman – Robert Laffont – 2014

(3) : Nous sommes des triathlètes qui s’ignorent – Catherine Grandcoing – http://variances.eu/?p=2162

(4) : L’apprentissage du bonheur – Tal Ben Shahar – Belfond – 2007

(5) : Exister, le plus intime et fragile des sentiments – Robert Neuberger – Payot & Rivages – 2012

(6) : L’exil et le Royaume – Albert Camus – Gallimard – 1957