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André Levy Lang, vous êtes à la fois un praticien de la finance, un expert du risque, un administrateur de sociétés. Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire “La révolution de la Finance” ?

J’ai été frappé par le double choc que subit la finance depuis 2008 : celui des réglementations qui ont suivi la crise de 2008 et celui de l’Internet et des smartphones. La disruption de la finance n’est pas différente de celle de bien d’autres secteurs comme celui des taxis ou l’hôtellerie, sous l’effet des réseaux sociaux, des “fintechs”, des géants américains et chinois du High tech. Les banques, pour y faire face, doivent opérer une véritable rupture dans leur vision du métier et dans leur organisation.

La confiance est un concept central dans votre ouvrage. Vous évoquez notamment deux univers de confiance parallèles, celui des entreprises financières classiques et celui des acteurs de l’Internet. Pouvez-vous nous décrire leurs ressorts respectifs ?

La confiance fonctionne à deux niveaux : on fait confiance globalement à une personne, à une organisation, par exemple à un ami ou à une entreprise, confiance sur une intuition ou sur une réputation, ou on fait confiance pour une action donnée, à un chirurgien pour une opération, à un conseiller pour une information ou un placement.

La confiance dans les institutions financières est du premier type : on sait, sans en connaître le détail, que ces institutions sont réglementées et surveillées, encore plus étroitement depuis la crise de 2008.

La confiance dans les outils de l’internet est du deuxième type : tant que les enjeux sont limités (recherche d’information, réservation d’un service, distractions diverses), la confiance est automatique et implicite car les risques sont limités. Donner des informations à son smartphone est « sans risque », recevoir de ce fait des publicités ciblées n’est pas perçu comme un risque. Quant aux mauvais usages des réseaux sociaux, harcèlement des ados, fraude, “fake news”, manipulation de la haine, etc, ils touchent les autres, ils ne touchent pas directement chaque internaute qui livre ses données.

Le résultat est le choc entre deux régimes de confiance, l’un basé sur une réglementation rigoureuse, l’autre pratiquement implicite et incontrôlé.

Plus précisément, quel regard portez-vous sur la relation de confiance qui prévaut actuellement entre les individus et les banques en général, et leur banque en particulier ?

Il n’y a pas d’amour perdu entre le public et la finance en général mais il y a en pratique une relation de confiance dès qu’il s’agit de questions d’argent relativement importantes. L’importance d’une question d’argent est relative à la situation et aux moyens du client : emprunter pour se loger est une décision financière lourde, de même que souscrire une assurance sur la vie. Dans les deux cas, la relation entre le client et l’entreprise financière va durer longtemps, la solidité et la réputation de celle-ci est importante.

Après la crise de 2008, c’est au prix de réglementations financières durcies et coûteuses que cette confiance a pu être rétablie. C’est le premier choc pour l’industrie financière.

Pour les banques européennes, le coût de la réglementation financière est d’autant plus lourd que la conjoncture, notamment les taux d’intérêt très bas voire négatifs, leur est très défavorable et pèse sur leur rentabilité opérationnelle alors qu’elles doivent avoir beaucoup plus de fonds propres qu’avant la crise et qu’elles doivent investir massivement pour s’adapter au nouvel environnement des réseaux sociaux.

Pendant ce temps-là, les GAFA[1] ont évolué dans un environnement réglementaire très léger. Ces grands acteurs de l’Internet doivent-ils être soumis eux aussi à un renforcement de la réglementation pour que se maintienne la confiance que les consommateurs semblent leur témoigner ?

S’agissant des GAFA, le problème n’est pas la confiance des consommateurs. Malgré les nombreux abus constatés, Facebook, et ses filiales Instagram et WhatsApp, n’ont pas perdu beaucoup de clients. Mais dans leur cas, et dans celui de Google et d’Amazon, il y a de vrais problèmes de « bien commun » au sens des économistes. Dans deux domaines : la concurrence et le contrôle de l’éthique des réseaux.

Par le jeu du rendement croissant du fonctionnement des réseaux (chaque nouvel utilisateur valorise le réseau pour les suivants) et du fait de leur modèle économique, basé sur l’exploitation des données (là aussi, il y a des rendements croissants du traitement des données par les algorithmes), ces trois entreprises ont acquis des positions dominantes dont elles abusent par exemple dans leurs relations avec la presse (voir le litige actuel en France) ou avec les autres commerçants (cas d’Amazon dans sa place de marché).

En matière d’éthique, notamment dans le cas de Facebook, il y a un conflit structurel d’intérêts: les profits proviennent de l’exploitation du maximum de données personnelles pour vendre de la publicité, toute restriction de cette exploitation pour des raisons éthiques est une perte de profits et la capacité à s’autocontrôler est par nature suspecte.

Plus généralement, pensez-vous que les GAFA soient de plus en plus appelées à s’aventurer sur le terrain des banques universelles, ou conserveront-elles une stratégie plus ciblée ? Et comment doivent réagir les banques face à cette concurrence potentielle ? Par des alliances, ou en allant sur le terrain des GAFA ?

La principale raison pour laquelle les GAFA sont allées sur le terrain des banques est l’acquisition de données, en attendant la rentabilité des services financiers qui n’est pas encore au rendez-vous. D’où la priorité donnée aux services de paiement pour deux raisons :

On s’en sert plusieurs fois par jour ou par semaine, alors qu’on ne souscrit pas une assurance et on n’achète pas sa maison avec un crédit tous les jours. Chaque paiement peut être une mine de données personnelles.

De plus, les services de paiement sont moins réglementés quand ils s’appuient sur une carte comme Visa ou Mastercard ou sur un compte dans la banque de l’internaute. La réglementation financière s’applique pour l’essentiel à la banque ou à la carte de paiement.

La réglementation bancaire “lourde”, par exemple contre le blanchiment, et les exigences de fonds propres, est liée au statut de banque, c’est-à-dire à l’offre de comptes de dépôt dans le bilan de la banque.

Vous recommandez notamment aux banques de construire leur stratégie autour des smartphones, à l’image de Citicorp classée en 2018 numéro un des banques numériques par le magazine Global Finance. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les clients importants pour l’avenir sont les « millenials », les jeunes entre l’adolescence et 30 ans : ils ont grandi avec un smartphone dans la poche ou le sac, smartphone qui est devenu une extension quasi-permanente de leur cerveau. Ils utilisent une des nombreuses « néobanques » qui offrent un service de paiement ou de transfert d’argent en un clic ou deux, basé souvent sur la carte bancaire de l’internaute ou sur un dépôt d’avance d’un montant limité (donc sans grand risque). L’informatique des banques, elle, a été conçue au départ, dans certains cas il y a cinquante ans, autour d’un système central, puis elle a été complétée d’une série de « couches » de plus en plus décentralisées jusqu’à l’accès internet offert aujourd’hui. C’est un héritage qui pèse lourd.

La voie que je propose est de repenser les services bancaires autour du smartphone, mais en tirant parti de la spécificité que sont les agences et le contact humain qu’elles permettent pour offrir plus et mieux que les néo-banques. Les banques et leurs agences doivent être là pour la finance « sérieuse » et importante : crédit, épargne, patrimoine, celle qui valorise encore un contact humain compétent et de confiance.

Quelle est votre appréciation du projet de Libra de Facebook ? Cette monnaie pourrait-elle selon vous à terme concurrencer les monnaies traditionnelles, et gagner la confiance des épargnants ?

C’est un projet dont l’objectif était transparent : récupérer les données des centaines de millions de nouveaux utilisateurs de smartphones d’Inde, d’Asie du Sud-Est et d’Afrique, sous le prétexte du remplacement des (coûteux) transferts de cash des travailleurs expatriés de ces pays vers leur famille (600 milliards de dollars par an…) par des virements de Libras.

Le projet a été bloqué, j’espère définitivement, car les promesses de Facebook de lutter contre la fraude et le blanchiment n’étaient absolument pas crédibles : il y a déjà des dizaines de milliers de faux comptes Facebook incontrôlés.

Libra a le seul mérite d’avoir posé le problème du coût excessif de ces transferts et déclenché une réflexion des Banques centrales sur la digitalisation de leurs propres monnaies.

Vous évoquez également dans votre ouvrage le potentiel offert par la technologie du blockchain. Quelles en sont les principales applications possibles dans le domaine financier?

La blockchain est une technique pour créer et gérer un fichier virtuel sécurisé et inviolable (tant qu’il n’y a pas d’ordinateurs quantiques opérationnels). Un tel fichier peut contenir tous types de dossiers : monnaie, contrats, etc. Une blockchain fermée, c’est-à-dire dont l’accès est limité à des utilisateurs connus, peut être gérée sans l’énorme consommation d’énergie informatique (et l’émission liée de CO2) que nécessite le contrôle des blockchains ouvertes comme celle du Bitcoin. Les applications de blockchains fermées en découlent : transactions internes dans un réseau bancaire, gestion de contrats de syndication d’opérations financières par exemple et elles se développent déjà.

Les Fintech sont au cœur de la révolution numérique qui affecte le secteur financier. Pouvez-vous nous donner des exemples de domaines dans lesquels ces entreprises ont innové ? Et quelle stratégie les grandes banques doivent-elles adopter pour faire face à ces nouveaux acteurs beaucoup plus agiles et innovants ?

Tous les domaines de la finance se prêtent à l’innovation par des Fintechs, j’en ai donné des exemples précis très variés dans mon ouvrage, mais il y en a littéralement des centaines, dont beaucoup ont franchi la barre de la rentabilité. Pour les entreprises financières classiques, c’est une mine d’opportunités, par création interne, partenariat ou acquisition. Un exemple : l’acquisition du Compte Nickel par BNPParibas, qui lui a permis de passer de 300 000 clients à 1 500 000 clients. Certaines banques ont créé un incubateur interne pour permettre le développement d’idées et de produits nouveaux sans les contraintes d’une organisation lourde.

En définitive, pensez-vous que les banques traditionnelles soient aptes à faire face à ce nouvel environnement concurrentiel ? Leur culture ne souffre-t-elle pas d’une rigidité, du fait du poids de la hiérarchie, de la gestion des risques…qui limite leur capacité de réaction ?

En 2007/2008, deux évènements indépendants ont été à l’origine de la révolution actuelle de la finance : la crise financière et le lancement des premiers smartphones. Pour les banques, c’est une véritable disruption qui est en cours. Leurs rigidités, réelles, sont aussi potentiellement des atouts : les systèmes informatiques sont lourds, mais les banques y disposent de masses d’informations cent fois plus riches potentiellement que les néo-banques, qui doivent payer cher l’acquisition de clients ; les agences coûtent cher mais leur personnel peut être un atout unique dans la relation de confiance essentielle pour les opérations importantes. Et elles disposent d’une grande palette de possibilités de réaction et d’innovation. Les meilleures banques vont en sortir plus fortes.

Propos recueillis par Pierre Bismuth et Eric Tazé-Bernard

 

« La révolution de la Finance : Acte II » d’André Lévy-Lang est publié aux Editions Odile Jacob

* Polytechnicien et PhD Stanford, André Lévy-Lang a une double expérience d’industriel, au sein du groupe Schlumberger, et de banquier, comme président de Paribas. Il est président de l’Institut Louis-Bachelier qu’il a fondé, il enseigne la finance à l’université Paris-Dauphine, est président du conseil de surveillance des Échos et investisseur dans des start-up Internet.


[1] GAFA est un acronyme couramment utilisé pour désigner les grandes entreprises technologiques américaines Google, Apple, Facebook et Amazon.

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