{"id":8464,"date":"2024-12-19T07:10:49","date_gmt":"2024-12-19T06:10:49","guid":{"rendered":"https:\/\/variances.eu\/?p=8464"},"modified":"2024-12-19T11:09:35","modified_gmt":"2024-12-19T10:09:35","slug":"le-beau-le-vrai-et-le-bon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=8464","title":{"rendered":"Le beau, le vrai et le bon"},"content":{"rendered":"<h3><strong>Le triangle science-art-nature<\/strong><\/h3>\n<p>L\u2019homme, plong\u00e9 dans une Nature dont il est lui-m\u00eame partie, appr\u00e9hende celle-ci de deux mani\u00e8res contrast\u00e9es, \u00e0 travers la science et \u00e0 travers l\u2019art. La science, fond\u00e9e sur la rationalit\u00e9, vise \u00e0 comprendre le fonctionnement de l\u2019univers, \u00e0 le rendre intelligible, \u00e0 en \u00e9tablir les lois. L\u2019art, fond\u00e9 sur la sensibilit\u00e9, exprime la beaut\u00e9 de l\u2019univers, sans but utilitaire et sans conceptualisation.<\/p>\n<p>La science est une d\u00e9marche de connaissance, selon laquelle le sujet analyse l\u2019objet, tandis que l\u2019art est une d\u00e9marche de \u00ab\u00a0co-naissance\u00a0\u00bb, selon laquelle le sujet et l\u2019objet naissent en m\u00eame temps dans la cr\u00e9ation d\u2019une \u0153uvre\u00a0: en science, on d\u00e9montre des th\u00e9or\u00e8mes\u00a0; en art on saisit des ph\u00e9nom\u00e8nes, qui se manifestent dans un \u00ab\u00a0appara\u00eetre-l\u00e0\u00a0\u00bb. Ainsi, Nature, Science et Art forment-ils les sommets d\u2019un triangle, dont les c\u00f4t\u00e9s Science-Nature et Art-Nature figurent respectivement la rationalit\u00e9 et la sensibilit\u00e9. Quant au troisi\u00e8me c\u00f4t\u00e9, Science-Art, il renvoie\u00a0: tout d\u2019abord, aux technologies mobilis\u00e9es par les artistes, pigments, supports, pinceaux, ciseaux, couteaux, instruments de musique, etc.\u00a0; ensuite, aux outils scientifiques permettant de cr\u00e9er des productions artistiques, par exemple en musique les r\u00e8gles de l\u2019harmonie tonale, ou en peinture, historiquement la g\u00e9om\u00e9trie avec la ma\u00eetrise de la perspective et aujourd\u2019hui l\u2019informatique avec les algorithmes g\u00e9n\u00e9rateurs de fractales ou l\u2019intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative\u00a0; enfin, \u00e0 l\u2019instrumentation permettant d\u2019analyser et restaurer des \u0153uvres, comme la radiographie et l\u2019imagerie assist\u00e9e par IA.<\/p>\n<p>Science et art sont tous deux qu\u00eates de v\u00e9rit\u00e9, en ce sens que les deux d\u00e9marches ont en commun de d\u00e9voiler le cach\u00e9, de rendre visible l\u2019invisible. Elles ont \u00e9galement la beaut\u00e9 en partage\u00a0: de m\u00eame qu\u2019une \u0153uvre d\u2019art peut \u00eatre jug\u00e9e admirable, une th\u00e9orie, une loi, un th\u00e9or\u00e8me peuvent briller par leur puret\u00e9, par leur \u00e9l\u00e9gance. Ces manifestations de beaut\u00e9 ne sont autres que l\u2019\u00e9cho de la beaut\u00e9 originelle de la Nature.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-8465\" src=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/G1-3.png\" alt=\"\" width=\"900\" height=\"502\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/G1-3.png 1921w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/G1-3-300x167.png 300w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/G1-3-1024x571.png 1024w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/G1-3-600x335.png 600w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/G1-3-1536x856.png 1536w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/G1-3-1080x602.png 1080w\" sizes=\"(max-width: 900px) 100vw, 900px\" \/><\/p>\n<p>En effet, en d\u00e9pit des calamit\u00e9s qui le ravagent et l\u2019accablent \u2013 guerres, pand\u00e9mies, bouleversement climatique \u2013, notre monde est indubitablement \u00ab\u00a0beau\u00a0\u00bb. L\u2019Univers, dont nous n\u2019occupons qu\u2019un minuscule point perdu dans son immensit\u00e9, est \u00ab\u00a0beau\u00a0\u00bb. Et tel est-il depuis l\u2019origine des temps, ainsi que nous le r\u00e9v\u00e8lent les saisissantes photographies prises par le t\u00e9lescope spatial James Webb ou de simples clich\u00e9s d\u2019astronomes amateurs (voir illustration). Omnipr\u00e9sente et charg\u00e9e de myst\u00e8re, la beaut\u00e9 de la Nature, dont nous nous \u00e9merveillons \u00e0 la faveur d\u2019un coucher de soleil, d\u2019un clair de lune, ou de l\u2019\u00e9closion d\u2019une rose, m\u00e9rite qu\u2019on la d\u00e9visage. Car la beaut\u00e9 est une gratification qui ne va pas de soi. L\u2019Univers aurait pu \u00eatre \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire intelligible par la science, mais d\u00e9pourvu de beaut\u00e9. Il eut alors \u00e9t\u00e9 un lieu de d\u00e9solation, sans vie et peupl\u00e9 de robots. C\u2019est en ce qu\u2019il sollicite notre sensibilit\u00e9, autant que notre intelligence, que l\u2019Univers est non seulement vrai mais \u00e9galement beau : la beaut\u00e9 n\u2019est autre, en d\u00e9finitive, que la forme sensible de la v\u00e9rit\u00e9. <em>Rien n\u2019est vrai que le beau, rien n\u2019est vrai sans la beaut\u00e9<\/em>, selon Alfred de Musset. Et, r\u00e9ciproquement, <em>rien n<\/em><em>\u2019est beau que le vrai<\/em>, selon Nicolas Boileau.<\/p>\n<h3><strong>La sublimation par le regard, le chiasme<\/strong><\/h3>\n<p>C\u2019est le regard humain qui r\u00e9v\u00e8le la beaut\u00e9 essentielle de la Nature, qui rend visible ce qui sans lui serait invisible. La beaut\u00e9 r\u00e9sulte d\u2019un jeu de cache-cache entre vu et non-vu, elle \u00e9mane d\u2019une magie du d\u00e9voilement, semblable \u00e0 la brume qui se l\u00e8ve sur le mont Lu, symbole de beaut\u00e9 pour les Chinois. Si elle n\u2019\u00e9tait pas regard\u00e9e par nous, la beaut\u00e9 serait en pure perte. Un plein regard, singuli\u00e8rement celui d\u2019un artiste, vaut bien davantage qu\u2019une simple vue des paysages\u00a0: il entre en communion avec la Nature, passe derri\u00e8re la sc\u00e8ne observ\u00e9e, pour venir se confondre avec le regard primitif de l\u2019Univers lui-m\u00eame, ou de son Cr\u00e9ateur, qui nous regarde le regarder, \u00e0 travers ce que le philosophe Merleau-Ponty d\u00e9nomme un \u00ab\u00a0chiasme\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans la mise en abyme o\u00f9 le sujet, d\u2019abord voit l\u2019objet, puis ne le voit plus avant de devenir lui-m\u00eame l\u2019objet, qui regarde \u00e0 son tour le sujet, tout comme celui-ci le regarde\u2026 s\u2019efface le dualisme de la philosophie classique distinguant le sujet et l\u2019objet comme deux entit\u00e9s s\u00e9par\u00e9es. Kant, dans sa <em>Critique de la facult\u00e9 de juger<\/em>, adopte la posture dualiste\u00a0: pour lui, le sujet aborde l\u2019objet dans l\u2019intention de le conna\u00eetre, sans pourtant jamais pouvoir acc\u00e9der \u00e0 \u00ab\u00a0la chose en soi\u00a0\u00bb. La beaut\u00e9 est alors d\u00e9finie comme ce \u00ab\u00a0je ne sais quoi\u00a0\u00bb qui, d\u2019une part pla\u00eet universellement \u00e0 tous les sujets, sans concept, d\u2019autre part est d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, sans but utilitaire. Autre figure du courant id\u00e9aliste allemand, Schelling, d\u00e9fend quant \u00e0 lui la th\u00e8se moniste : dans son <em>Syst\u00e8me de l\u2019id\u00e9alisme transcendantal<\/em>, il \u00e9nonce que seul l\u2019art a le pouvoir de r\u00e9aliser une identit\u00e9 sup\u00e9rieure, o\u00f9 le Moi et le Monde co\u00efncident, o\u00f9 le sujet et l\u2019objet se confondent, ainsi que la mati\u00e8re et l\u2019esprit, le singulier et l\u2019universel.<\/p>\n<p>Sur sa toile de la peintre savoyarde Isabelle Vougny intitul\u00e9e <em>Gouttes d\u2019eau dans les arbres<\/em>, transpara\u00eet clairement le m\u00e9canisme moniste de la beaut\u00e9\u00a0: je vois l\u2019arbre, je p\u00e9n\u00e8tre l\u2019arbre, je transfigure l\u2019arbre.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8467\" src=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Image3.jpg\" alt=\"\" width=\"601\" height=\"597\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Image3.jpg 601w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Image3-300x298.jpg 300w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Image3-150x150.jpg 150w\" sizes=\"(max-width: 601px) 100vw, 601px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Source\u00a0: <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/isabelle-vougny.com\/galerie\/\">https:\/\/isabelle-vougny.com\/galerie\/<\/a><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le mot regard rec\u00e8le en son sein le mot \u00e9gard\u00a0: un \u00e9gard mutuel r\u00e9git la r\u00e9flexivit\u00e9 du double regard qu\u2019\u00e9changent sujet et objet, m\u00eal\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. De m\u00eame, le verbe regarder contient le verbe garder\u00a0: ce que je regarde, je le garde en effet en m\u00e9moire, dans l\u2019attente d\u2019un regard \u00e0 nouveau, chaque exp\u00e9rience de beaut\u00e9 en appelant d\u2019autres, la rose qui se fane aujourd\u2019hui promettant celle qui demain \u00e9clora.<\/p>\n<p>De Schelling \u00e0 la pens\u00e9e asiatique, il n\u2019est qu\u2019un pas. Pour les orientaux, m\u00eame ce qui semble immobile dans le r\u00e9el visible, comme un lac ou une montagne, est en mouvement permanent dans le virtuel invisible. Ce mouvement perp\u00e9tuel est celui du <em>yang<\/em>, puissance active, et du <em>yin<\/em>, douceur r\u00e9ceptive, pr\u00e9sents en toute chose. La montagne Sainte-Victoire, maintes fois repr\u00e9sent\u00e9e par C\u00e9zanne, semble \u00e0 travers sa peinture comme un surgissement g\u00e9ologique, m\u00fb par une force tellurique issue du fond originel, venant au rendez-vous de la lumi\u00e8re du ciel. Chez C\u00e9zanne, le <em>yang<\/em> est la Terre g\u00e9nitrice et le yin est la lumi\u00e8re du Ciel.<\/p>\n<p><em>Yin<\/em> et et <em>yang<\/em> s\u2019attirent l\u2019un l\u2019autre et ils dansent intriqu\u00e9s, entra\u00een\u00e9s par un souffle, le <em>qi<\/em>. Celui-ci est un rythme, une vibration dans le \u00ab\u00a0vide m\u00e9dian\u00a0\u00bb, cet entre-deux \u00e0 la fois s\u00e9parateur et unificateur du <em>yin<\/em> et du <em>yang<\/em>. Le <em>yang<\/em>, le <em>qi<\/em> et le <em>yin<\/em> forment une trinit\u00e9 indissociable.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8468\" src=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Image4.jpg\" alt=\"\" width=\"263\" height=\"208\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">La Montagne Sainte-Victoire, Paul C\u00e9zanne.<\/p>\n<h3><strong>Le triple crit\u00e8re du Tao<\/strong><\/h3>\n<p>Dans <em>Cinq m\u00e9ditations sur la beaut\u00e9<\/em>, Fran\u00e7ois Cheng, \u00e9crivain et po\u00e8te franco-chinois, membre de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, met en avant trois notions fondamentales, tir\u00e9es du tao\u00efsme. Li\u00e9es entre elles et hi\u00e9rarchiquement \u00e9tag\u00e9es, elles constituent les trois degr\u00e9s d\u2019un crit\u00e8re \u00e0 l\u2019aide duquel la tradition esth\u00e9tique chinoise juge de la qualit\u00e9 du beau, telle que l\u2019art l\u2019exprime\u00a0: le <em>yin-yun<\/em> ou l\u2019interaction unificatrice, le <em>qi-yun<\/em> ou le souffle rythmique et le <em>shen-yun<\/em> ou la r\u00e9sonance divine.<\/p>\n<p>Au niveau inf\u00e9rieur du <em>yin-yun<\/em>, les diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments composant une \u0153uvre sont pris dans un processus de fusion produisant une unit\u00e9 organique. Le <em>yin<\/em> et le <em>yang<\/em> entrent en contact, \u00e9changent, s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent, s\u2019unissent en osmose. Un perp\u00e9tuel jeu de contraste et d\u2019union fait de l\u2019\u0153uvre d\u2019art une mati\u00e8re qui prend litt\u00e9ralement vie sous l\u2019effet du pinceau ou du couteau de l\u2019artiste. Dans sa th\u00e9orie de <em>l\u2019unique trait de pinceau<\/em>, le peintre lettr\u00e9 chinois Shitao affirme qu\u2019un seul trait virtuel porte en lui l\u2019infinit\u00e9 des traits r\u00e9els possibles. Pour lui, le <em>yin-yun<\/em> d\u00e9signe ce moment d\u00e9cisif o\u00f9 le pinceau de l\u2019artiste rencontre l\u2019encre afin de donner naissance \u00e0 une figure ou \u00e0 une sc\u00e8ne. La p\u00e9n\u00e9tration du pinceau dans l\u2019encre noue une relation quasi-charnelle entre l\u2019esprit cr\u00e9ateur et une forme en devenir, une \u00ab\u00a0co-naissance\u00a0\u00bb liant le corps ressentant de l\u2019artiste et le corps ressenti du paysage inspirateur. Le <em>yin-yun<\/em> est ainsi tout \u00e0 la fois un ordre unifiant entre diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments de mati\u00e8re, entre la mati\u00e8re et l\u2019esprit, entre l\u2019homme-sujet et l\u2019Univers vivant, lui-m\u00eame devenant sujet.<\/p>\n<p>Au niveau interm\u00e9diaire du <em>qi-yun<\/em>, le souffle rythmique est ce qui anime en profondeur une \u0153uvre d\u2019art, la fait respirer et rayonner. <em>Que soit anim\u00e9 le souffle rythmique\u00a0<\/em><em>!<\/em> est l\u2019une des six r\u00e8gles de l\u2019art pictural \u00e9tablies par Xie-He au VI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la seule de ces r\u00e8gles qui touche \u00e0 \u00ab l\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb d\u2019une \u0153uvre. La cosmologie chinoise est tout enti\u00e8re fond\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e de souffle. Et le souffle (<em>qi<\/em>) devient esprit lorsqu\u2019il atteint le rythme (<em>yun<\/em>), loi interne des \u00ab\u00a0choses vivantes\u00a0\u00bb. Le rythme ne saurait \u00eatre confondu avec la cadence, plate r\u00e9p\u00e9tition du m\u00eame\u00a0: tout au contraire harmonie dynamique, le rythme engendre des formes impr\u00e9vues et des \u00e9chos inattendus. Dans une \u0153uvre d\u2019art, le souffle rythmique est f\u00e9d\u00e9rateur, structurant, unifiant, il suscite transformations et m\u00e9tamorphoses. Selon Henri Maldiney, <em>le rythme est \u00e0 l\u2019image d\u2019une vague, dont les deux moments, ascendant et descendant, sont chacun en pr\u00e9cession de soi dans son oppos\u00e9<\/em>. Autrement dit, les moments d\u2019un rythme ne se succ\u00e8dent pas, ils passent l\u2019un dans l\u2019autre et n\u2019existent qu\u2019en r\u00e9ciprocit\u00e9. Pr\u00e9sents au rythme, nous nous d\u00e9couvrons pr\u00e9sents \u00e0 nous. Dans le rythme, j\u2019ai \u00ab\u00a0lieu d\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb. Au temps pour moi\u00a0!<\/p>\n<p>Au niveau sup\u00e9rieur du <em>shen-yun<\/em>, le souffle <em>qi<\/em> atteint un \u00e9tat supr\u00eame\u00a0: le <em>shen<\/em> ou esprit divin, qui r\u00e9git la part spirituelle de l\u2019Univers vivant et celle de l\u2019homme. Avec les artistes, le <em>shen<\/em> entretient une relation de connivence, d\u2019intelligence au sens premier du terme. Le pinceau du peintre, le couteau du sculpteur ou la plume de l\u2019\u00e9crivain sont comme guid\u00e9s par le <em>shen<\/em>. La tradition des peintres lettr\u00e9s chinois ne s\u00e9pare gu\u00e8re l\u2019esth\u00e9tique de l\u2019\u00e9thique\u00a0: elle exhorte l\u2019artiste, et plus g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019homme \u00e9clair\u00e9, \u00e0 pratiquer la saintet\u00e9 (<em>sheng<\/em>), s\u2019il souhaite que son esprit rencontre le <em>shen<\/em>, entre en r\u00e9sonance avec l\u2019esprit divin. Dans cet \u00e9tat de r\u00e9sonance, une \u0153uvre d\u2019art d\u00e9passe le simple statut de la repr\u00e9sentation, la <em>mim\u00e9sis<\/em> des Grecs anciens, pour parvenir \u00e0 la <em>catharsis<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019illumination, l\u2019av\u00e8nement d\u2019une pr\u00e9sence, l\u2019\u00e9merveillement, la purification. \u00c0 ce stade supr\u00eame, l\u2019artiste ou le sage passe au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9cran des ph\u00e9nom\u00e8nes. Il \u00e9prouve l\u2019impression d\u2019une pr\u00e9sence qui va de soi et vient \u00e0 soi, telle un don inexplicable et g\u00e9n\u00e9reux, murmurant un chant natif, de c\u0153ur \u00e0 c\u0153ur, d\u2019\u00e2me \u00e0 \u00e2me. Mais aussi puissante soit cette extase, il restera toujours un hiatus, un manque \u00e0 combler\u2026 car l\u2019infini recherch\u00e9 est sans cesse un \u00ab\u00a0in-fini\u00a0\u00bb, un appel au renouveau. La beaut\u00e9 est toujours un pari, un d\u00e9fi r\u00e9p\u00e9t\u00e9 dans la dur\u00e9e.<\/p>\n<h3><strong>Tout l\u2019Univers dans un bol<\/strong><\/h3>\n<p>Accueillir le beau en nous cr\u00e9e un lien qui repousse la fronti\u00e8re entre le vivant et l\u2019inanim\u00e9. <em>Objets inanim\u00e9s, avez-vous donc une \u00e2me qui s\u2019attache \u00e0 notre \u00e2me et la force d\u2019aimer\u00a0<\/em><em>?<\/em> \u00e9crit Alphonse de Lamartine\u00a0; des vers qui nous interpellent, \u00e0 la contemplation de ce bol Song iridescent, d\u00fb au ma\u00eetre potier et c\u00e9ramiste Jean Girel. Un bol \u00ab\u00a0magn\u00e9tique\u00a0\u00bb, au propre comme au figur\u00e9, un bol vivant au-del\u00e0 du pur sens biologique de la vie\u00a0; vivant \u00e0 travers la relation organique qu\u2019il entretient avec tous ceux qui le regardent pleinement, dans une exp\u00e9rience de beaut\u00e9. Nos exp\u00e9riences de beaut\u00e9 sont certes individuelles, chacune est unique, dans un \u00e9ph\u00e9m\u00e8re \u00ab\u00a0appara\u00eetre l\u00e0\u00a0\u00bb\u00a0; et pourtant, ces exp\u00e9riences acqui\u00e8rent une dimension holistique, car la multiplicit\u00e9 des unicit\u00e9s cr\u00e9e une <em>reliance<\/em>, un entrecroisement des pr\u00e9sences, une transcendance\u2026 qui pr\u00e9cis\u00e9ment manifeste l\u2019av\u00e8nement de la beaut\u00e9.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8469\" src=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Image5.jpg\" alt=\"\" width=\"608\" height=\"455\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Image5.jpg 608w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Image5-300x225.jpg 300w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Image5-600x449.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 608px) 100vw, 608px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Bol Song, Jean Girel, 2023. <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.jeangirel.fr\/128iridescentbowls\">https:\/\/www.jeangirel.fr\/128iridescentbowls<\/a><\/span><\/span><\/p>\n<p>La beaut\u00e9 n\u2019est pas un donn\u00e9 statique mais un processus collectif. Elle ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 des canons pr\u00e9\u00e9tablis, \u00e0 des propri\u00e9t\u00e9s esth\u00e9tiques de proportion ou de sym\u00e9trie, qui ne peuvent \u00eatre des fins en soi\u00a0: la recherche de la forme et du style, si elle est n\u00e9cessaire pour faire \u00e9merger la beaut\u00e9, n\u2019est jamais suffisante. Hors de tout principe normatif, l\u2019authentique beaut\u00e9 s\u2019impose \u00e0 l\u2019esprit, s\u2019empare de lui. Elle fait jaillir des t\u00e9n\u00e8bres un \u00e9clair d\u2019\u00e9motion et de jouissance m\u00e9morables, une lueur de passion\u2026 ou de compassion, lorsque la sc\u00e8ne est tragique. \u00c0 cet \u00e9gard, la beaut\u00e9 a partie li\u00e9e \u00e0 la bont\u00e9\u00a0: dans une crucifixion ou une piet\u00e0, la beaut\u00e9 per\u00e7ue ne provient \u00e9videmment pas de l\u2019horreur de la sc\u00e8ne d\u00e9peinte mais de de la bont\u00e9 sacrificielle du Christ, de son amour sublime, \u00e0 la source de cette sc\u00e8ne. Beaut\u00e9, v\u00e9rit\u00e9 et bont\u00e9 se ici se rejoignent. \u00c9coutons Romain Gary\u00a0: <em>Je ne crois pas qu\u2019il y ait une \u00e9thique digne de l\u2019homme qui soit autre chose qu\u2019une esth\u00e9tique assum\u00e9e de la vie, cela jusqu\u2019au sacrifice de la vie m\u00eame\u2026 <\/em>\u00a0<em>Il faut racheter le monde par la beaut\u00e9, beaut\u00e9 du geste, de l\u2019innocence, du sacrifice, de l\u2019id\u00e9<\/em><em>al.<\/em><\/p>\n<p>Une bonne r\u00e9solution en guise de propos final : cessons de voir sans regarder, adoptons une mani\u00e8re neuve de percevoir et de vivre en accueillant en nous la pl\u00e9nitude du Monde, sans na\u00efvet\u00e9 face aux d\u00e9r\u00e8glements qui le perturbent, mais dans l\u2019\u00e9lan d\u2019esp\u00e9rance auquel sa beaut\u00e9 nous invite.<\/p>\n<p>S\u2019\u00e9crier <em>Waouh, comme c\u2019est beau\u00a0<\/em><em>!<\/em> agit comme un salutaire \u00ab\u00a0soin de beaut\u00e9\u00a0\u00bb, \u00e0 pratiquer sans r\u00e9serve\u00a0: la beaut\u00e9 m\u00e9rite que l\u2019on en prenne soin et prendre soin d\u2019elle, c\u2019est aussi prendre soin de soi\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : Beaut\u00e9 &#8211; V\u00e9rit\u00e9 &#8211; Art &#8211; Nature &#8211; Science &#8211; Esth\u00e9tique &#8211; Chiasme &#8211; Peintres lettr\u00e9s chinois<\/em><\/p>\n<p><em>La photo qui illustre cet article repr\u00e9sente la N\u00e9buleuse NGC6910, mosa\u00efque du Cygne &#8211; dimension 16 a.l., distance de la terre 6500 a.l. -(photo Guy Le Bras, septembre 2023)<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<p>CHENG Fran\u00e7ois (2006), <em>Cinq m\u00e9ditations sur la beaut\u00e9<\/em>, Albin Michel (\u00e9dition revue et corrig\u00e9e, 2017).<\/p>\n<p>KANT Emmanuel (1993), <em>Critique de la facult\u00e9 de juger<\/em>, traduit et introduit par Alexis Philonenko, Librairie philosophique Jean Vrin (premi\u00e8re parution 1790).<\/p>\n<p>MALDINEY Henri et Philippe GROSOS (2022), <em>Espace, rythme, forme<\/em>, \u00c9ditions du cerf.<\/p>\n<p>MERLEAU-PONTY Maurice (2005), <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em>, \u00c9ditions Gallimard.<\/p>\n<p>SCHELLING Friedrich W.J. (2023), <em>Le syst\u00e8me de l\u2019id\u00e9alisme transcendental<\/em>, traduit de l\u2019allemand par Christian Dubois, \u00c9ditions Allia (premi\u00e8re parution 1800)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le triangle science-art-nature L\u2019homme, plong\u00e9 dans une Nature dont il est lui-m\u00eame partie, appr\u00e9hende celle-ci de deux mani\u00e8res contrast\u00e9es, \u00e0 travers la science et \u00e0 travers l\u2019art. La science, fond\u00e9e sur la rationalit\u00e9, vise \u00e0 comprendre le fonctionnement de l\u2019univers, \u00e0 le rendre intelligible, \u00e0 en \u00e9tablir les lois. L\u2019art, fond\u00e9 sur la sensibilit\u00e9, exprime [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":229,"featured_media":8473,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[238],"tags":[],"class_list":["post-8464","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-arts","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8464","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/229"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8464"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8464\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8474,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8464\/revisions\/8474"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/8473"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8464"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8464"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8464"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}