{"id":8372,"date":"2024-11-14T07:08:32","date_gmt":"2024-11-14T06:08:32","guid":{"rendered":"https:\/\/variances.eu\/?p=8372"},"modified":"2024-11-14T07:22:16","modified_gmt":"2024-11-14T06:22:16","slug":"les-inegalites-sociales-sont-elles-vraiment-injustes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=8372","title":{"rendered":"Les in\u00e9galit\u00e9s sociales sont-elles vraiment injustes ?"},"content":{"rendered":"<p>On peut juger que les in\u00e9galit\u00e9s sociales sont mod\u00e9r\u00e9es ou trop grandes, admettre ou ne pas admettre la mis\u00e8re des uns, s\u2019accommoder ou d\u00e9plorer la richesse des autres\u00a0; \u00e9ventuellement, mais pas forc\u00e9ment, on qualifiera ces situations de <em>justes<\/em> ou <em>d<\/em>\u2019<em>injustes<\/em>. Qu\u2019en pensaient les \u00e9conomistes pass\u00e9s\u00a0? Pas tous \u00e9videmment\u00a0:\u00a0plut\u00f4t ceux du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et surtout des Fran\u00e7ais. Sinon, sur les in\u00e9galit\u00e9s, la fiscalit\u00e9 et la justice, on pourrait presque se contenter de citer l\u2019Anglais John Stuart Mill (1806-1873). Mais les \u00e9conomistes fran\u00e7ais, notamment au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, avaient au moins cet avantage\u00a0: leurs analyses \u00e9taient tr\u00e8s simples et faciles \u00e0 comprendre.<\/p>\n<h3>La propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re est-elle juste\u00a0?<\/h3>\n<p>Les \u00ab\u00a0physiocrates\u00a0\u00bb \u00e9taient le nom d\u2019un groupe d\u2019\u00e9conomistes fran\u00e7ais du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Selon eux, l\u2019agriculture \u00e9tait la source de toutes les richesses. Les produits du sol, et eux seulement, vaudraient plus que le travail et les outils utilis\u00e9s pour les obtenir, car un des facteurs de production, \u00ab\u00a0la Nature\u00a0\u00bb, aurait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 \u00e0 titre gratuit. D\u2019o\u00f9 un \u00ab\u00a0produit net\u00a0\u00bb, sorte de surplus dont b\u00e9n\u00e9ficierait le propri\u00e9taire du sol, et lui seulement\u00a0; un peu comme le gain d\u2019un commer\u00e7ant si un des fournisseurs oubliait syst\u00e9matiquement de se faire payer. Les physiocrates d\u00e9montr\u00e8rent que l\u2019imp\u00f4t le plus efficace ne devrait taxer que le produit net. En pratique, cet imp\u00f4t viserait les propri\u00e9taires du sol, c\u2019est-\u00e0-dire la noblesse, la classe pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9pargn\u00e9e par le fisc pendant l\u2019Ancien r\u00e9gime. Turgot, sorte de super Premier ministre, expliqua tout cela \u00e0 Louis XVI et le roi fut effectivement convaincu. Des \u00e9dits furent r\u00e9dig\u00e9s, plusieurs r\u00e9formes \u00e9taient pr\u00eates, les nobles allaient \u00eatre bient\u00f4t mis \u00e0 contribution. Mais ils men\u00e8rent une habile campagne pour d\u00e9fendre leurs int\u00e9r\u00eats, et Turgot fut limog\u00e9 en 1776.<\/p>\n<p>Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019id\u00e9e d\u2019une contribution gratuite de la Nature est abandonn\u00e9e par les \u00e9conomistes, mais remplac\u00e9e par l\u2019analyse voisine de l\u2019Anglais David Ricardo. En raison de la diversit\u00e9 des rendements et des lois de la concurrence, les produits agricoles vaudraient davantage que la valeur n\u00e9cessaire \u00e0 leur production\u00a0; la diff\u00e9rence s\u2019appelait \u00ab\u00a0la rente\u00a0\u00bb. Les propri\u00e9taires qui en b\u00e9n\u00e9ficiaient ne pouvaient pas la justifier par leur travail ou par leur ing\u00e9niosit\u00e9. La rente serait donc un revenu <em>injuste<\/em> ; la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de la terre serait elle-m\u00eame <em>injuste<\/em>, et d\u2019\u00e9minents \u00e9conomistes anglais envisageaient sa nationalisation. Les \u00e9conomistes fran\u00e7ais ne concluaient pas aussi radicalement car, depuis la R\u00e9volution, la terre semblait ici appartenir \u00e0 une multitude de petits et vaillants propri\u00e9taires exploitants ; les exproprier serait donc trop inefficace et pas assez juste. N\u00e9anmoins, L\u00e9on Walras, illustre \u00e9conomiste, et socialiste \u00e0 sa mani\u00e8re, proposa, dans les ann\u00e9es 1860, une r\u00e9forme de l\u2019imp\u00f4t qui rappelait celle des physiocrates. Selon lui, non seulement la rente du sol ne r\u00e9compenserait aucun travail particulier mais, en plus, elle s\u2019accro\u00eetrait m\u00e9caniquement avec la croissance g\u00e9n\u00e9rale de la population et des richesses<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. L\u2019\u00c9tat devrait donc nationaliser toute la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re, agricole et autre, apr\u00e8s indemnit\u00e9 \u00e9videmment\u00a0; l\u2019accaparement de la rente lui permettra d\u2019abolir tous les imp\u00f4ts existants.<\/p>\n<p>Le Fran\u00e7ais Maurice Allais imagina dans les ann\u00e9es 1970 une r\u00e9forme de l\u2019imp\u00f4t aussi radicale que celles des physiocrates et de Walras. Selon Allais, il serait injuste que des incapables ou des oisifs poss\u00e8dent des richesses et des entreprises alors que des hommes plus capables pourraient en faire un meilleur usage. Il faudrait donc instaurer un imp\u00f4t g\u00e9n\u00e9ral sur le capital, de taux mod\u00e9r\u00e9 mais suffisamment \u00e9lev\u00e9 pour inciter les patrons incapables \u00e0 vendre leurs entreprises et les rentiers \u00e0 mieux g\u00e9rer leur fortune. Et cela suffirait \u00e0 remplacer tous les autres imp\u00f4ts. Maurice Allais proposa une solution simple pour v\u00e9rifier la sinc\u00e9rit\u00e9 des d\u00e9clarations de patrimoine. Toutes ces d\u00e9clarations seraient rendues publiques par le fisc. Si vous pensez que le patrimoine de votre voisin est sous-estim\u00e9, vous pouvez proposer de le lui racheter, moyennant une surcote d\u2019environ 25%. Le voisin serait alors oblig\u00e9 d\u2019accepter votre proposition, ce qui devrait le dissuader de trop sous-estimer la valeur de son patrimoine. On \u00e9conomiserait au passage toutes les v\u00e9rifications et les abus de l\u2019administration fiscale. Ce projet ne r\u00e9ussit pas \u00e0 convaincre grand monde. Allais fut r\u00e9compens\u00e9 par les jur\u00e9s Nobel en 1988, mais pour d\u2019autres raisons<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<h3>La fiscalit\u00e9 est-elle juste\u00a0?<\/h3>\n<p>Une partie des analyses des \u00e9conomistes consistait traditionnellement \u00e0 d\u00e9montrer la nocivit\u00e9 et l\u2019injustice des imp\u00f4ts indirects, comme les taxes sur le tabac ou l\u2019alcool. En particulier, parce que ces taxes auraient des r\u00e9percussions en cascade, impr\u00e9visibles et parfois dommageables, sur la consommation d\u2019abord, puis sur la production, et donc sur les salaires et l\u2019emploi, \u00e9ventuellement sur le commerce ext\u00e9rieur, etc. Les \u00e9conomistes pr\u00e9f\u00e9raient des imp\u00f4ts personnels et directs, aux effets plus pr\u00e9visibles et dont ils pouvaient analyser l\u2019\u00e9quit\u00e9. L\u2019ing\u00e9nieur fran\u00e7ais Jules Dupuit, au milieu du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, privil\u00e9giait pourtant l\u2019utile au juste\u00a0: celui qui ach\u00e8te du tabac, malgr\u00e9 la lourde taxe sp\u00e9cifique, le ferait <em>librement<\/em>, et parce que son plaisir exc\u00e9derait le prix qu\u2019il paye. Il sortirait donc gagnant de son achat, et l\u2019\u00c9tat \u00e9galement\u00a0: pourquoi s\u2019en plaindre\u00a0?<\/p>\n<p>Quant aux imp\u00f4ts directs, il s\u2019agissait de savoir comment les qualifier de justes. Quand l\u2019\u00c9tat paye des savants, des instituteurs ou des g\u00e9n\u00e9raux, chaque citoyen en profite de la m\u00eame fa\u00e7on\u00a0; chacun devrait donc, en principe, payer la m\u00eame chose pour financer ces d\u00e9penses publiques. Mais quand l\u2019\u00c9tat paye des policiers pour s\u00e9curiser nos biens, chacun n\u2019en profite pas pareillement. L\u2019\u00c9tat jouerait ici le r\u00f4le d\u2019une compagnie d\u2019assurance. \u00ab\u00a0Or, toute prime d\u2019assurance doit \u00eatre exactement proportionn\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tendue et \u00e0 la probabilit\u00e9 du risque\u00a0\u00bb, selon l\u2019\u00e9conomiste Girardin en 1852. Il serait donc <em>juste<\/em> que chacun paye proportionnellement \u00e0 la valeur des biens ainsi assur\u00e9s, En g\u00e9n\u00e9ralisant le propos, on conclut qu\u2019un imp\u00f4t juste serait un imp\u00f4t proportionnel, selon ce principe simple\u00a0: il est juste que chacun paye selon les avantages qu\u2019on lui fournit.<\/p>\n<p>Par ailleurs, chacun admettait qu\u2019un imp\u00f4t juste devait impliquer des <em>sacrifices<\/em> \u00e9gaux aux contribuables. Or, payer 100 euros est moins p\u00e9nible pour un riche que pour un pauvre. Pour pr\u00e9ciser cette id\u00e9e, admettons que l\u2019utilit\u00e9 soit proportionnelle au logarithme du patrimoine, comme Bernoulli le supposait en 1738. Soit donc <em>U=ln(R)<\/em> l\u2019utilit\u00e9 d\u2019un individu en fonction de sa richesse, en n\u00e9gligeant quelques constantes sans importance. Le sacrifice d\u2019un individu \u00e0 la suite d\u2019un imp\u00f4t I vaut alors <em>dU = dR\/R = I\/R<\/em>. L\u2019actuaire polytechnicien Gustave Fauveau en d\u00e9duisit, dans les ann\u00e9es 1860, que des sacrifices \u00e9gaux impliquent, du moins avec ces hypoth\u00e8ses, des imp\u00f4ts <em>proportionnels<\/em> au patrimoine.<\/p>\n<p>Mais les lib\u00e9raux du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle raisonnaient autrement pour r\u00e9cuser la progressivit\u00e9 de l\u2019imp\u00f4t. Car cette id\u00e9e serait par nature contraire aux principes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de libert\u00e9. En effet, un imp\u00f4t progressif serait impr\u00e9visible, discriminatoire et arbitraire\u00a0: comment justifier rationnellement de prendre 10% de son revenu \u00e0 l\u2019un et 20% \u00e0 l\u2019autre (pas 19%, ni 21%)\u00a0? Et \u00e0 partir de quels seuils\u00a0? Et qui le d\u00e9ciderait\u00a0? Seul un imp\u00f4t proportionnel serait neutre, non arbitraire, non discriminatoire.<\/p>\n<h3>Les march\u00e9s sont-ils justes\u00a0?<\/h3>\n<p>Les \u00e9conomistes furent, dans l\u2019Ancien R\u00e9gime, des propagandistes d\u2019une \u00e9conomie de march\u00e9, parce qu\u2019ils l\u2019associaient \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de libert\u00e9. Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 s\u2019imposa effectivement, mais elle apparaissait moins admirable et moins juste qu\u2019on ne l\u2019avait esp\u00e9r\u00e9. Les socialistes comme Marx jugeaient m\u00eame que les propri\u00e9taires des moyens de production volaient aux ouvriers une partie des richesses qu\u2019ils avaient cr\u00e9\u00e9es\u00a0; la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste serait donc <em>injuste<\/em> par nature. Les \u00e9conomistes r\u00e9futaient \u00e9videmment cette analyse, mais la <em>mis<\/em><em>\u00e8re ouvri<\/em><em>\u00e8re<\/em> les rendait perplexes. Cette mis\u00e8re r\u00e9sulterait, au moins en partie, de comportements individuels fautifs, comme l\u2019abus d\u2019alcool ou l\u2019excessive f\u00e9condit\u00e9 des unions. La mis\u00e8re ne serait donc pas totalement injuste, et on pouvait compter la vaincre gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9ducation. Inversement, le Fran\u00e7ais Dunoyer, en 1842, ne croyait pas que la mis\u00e8re puisse \u00eatre vaincue\u00a0; elle serait m\u00eame le prix \u00e0 payer pour vivre dans une soci\u00e9t\u00e9 de libert\u00e9 :<\/p>\n<p>\u00ab Dans la meilleure organisation sociale, la mis\u00e8re, comme l\u2019in\u00e9galit\u00e9, est, dans un certain degr\u00e9, chose in\u00e9vitable, et que, comme elle aussi, elle est un \u00e9l\u00e9ment du progr\u00e8s social. Vous dites qu\u2019elle est incompatible avec la civilisation ? Je dis qu\u2019elle en est ins\u00e9parable (\u2026) Il est bon qu\u2019il y ait dans la soci\u00e9t\u00e9 des lieux inf\u00e9rieurs o\u00f9 soient expos\u00e9es \u00e0 tomber les familles qui se conduisent mal, et d\u2019o\u00f9 elles ne puissent se relever qu\u2019\u00e0 force de se bien conduire. La mis\u00e8re est ce redoutable enfer. \u00bb<\/p>\n<p>Sans aller jusqu\u2019\u00e0 vanter la mis\u00e8re comme incitation \u00e0 bien agir, les lib\u00e9raux sont embarrass\u00e9s quand ils consid\u00e8rent des cas individuels o\u00f9 la vertu, la malchance et la mis\u00e8re se trouvent manifestement r\u00e9unies. Comment juger, par exemple, telle jeune femme tr\u00e8s malade, vertueuse et na\u00efve, m\u00e8re attentionn\u00e9e et victime d\u2019un \u00e9poux alcoolique, \u00e9go\u00efste et paresseux\u00a0? Les \u00e9conomistes, comme l\u2019\u00c9glise d\u2019ailleurs, mais avec d\u2019autres raisons, ne qualifiaient pas <em>d<\/em>\u2019<em>injuste<\/em> la situation de cette malheureuse. Car, alors, il faudrait en trouver les coupables et leur r\u00e9clamer une juste indemnisation\u00a0; \u00e0 d\u00e9faut, il faudrait solliciter l\u2019\u00c9tat pour intervenir.<\/p>\n<p>Avant les ann\u00e9es 1870, le salaire d\u2019un ouvrier \u00e9tait, selon les \u00e9conomistes, ce qui lui permettait de ne pas mourir. La th\u00e9orie de la \u00ab\u00a0productivit\u00e9 marginale du travail\u00a0\u00bb, interpr\u00e9t\u00e9e en particulier par l\u2019Am\u00e9ricain John Bates Clark, changea consid\u00e9rablement la d\u00e9primante analyse pr\u00e9c\u00e9dente. Chacun, d\u00e9sormais, recevait comme salaire la quote-part exacte de son apport \u00e0 la richesse nationale\u00a0: comment faire plus <em>juste<\/em>\u00a0? D\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019\u00e9laboration de l\u2019id\u00e9al-type d\u2019une \u00e9conomie de march\u00e9 permit de mieux s\u2019interroger sur ses fondements. Walras pensait ainsi que son \u00ab\u00a0\u00e9conomie pure de la concurrence\u00a0\u00bb, serait forc\u00e9ment <em>juste<\/em>\u00a0: les capitalistes ne recevraient pas davantage que l\u2019int\u00e9r\u00eat de leurs placements, les rentiers auraient disparu, les travailleurs recevraient la r\u00e9compense de leurs <em>efforts<\/em> et de leurs <em>talents<\/em>. R\u00e9mun\u00e9rer les efforts serait \u00e9videmment juste, mais <em>quid<\/em> des talents\u00a0? Selon Walras, ils seraient la <em>propri\u00e9t\u00e9<\/em> d\u2019un individu, ils constitueraient des <em>droits naturels<\/em> qu\u2019il serait donc <em>juste<\/em> de r\u00e9mun\u00e9rer comme tels. Contre cette appr\u00e9ciation, le walrasien Charles Rist objecta en 1907 que la r\u00e9partition des talents ne devait rien au m\u00e9rite des individus\u00a0; elle serait donc <em>injuste<\/em> et il faudrait intervenir pour \u00e9tablir ce que nous appelons \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances\u00a0\u00bb. Par ailleurs, Rist admettait que, dans une \u00e9conomie stationnaire, chacun exercerait l\u2019activit\u00e9 dont la productivit\u00e9 marginale serait la plus grande, et son salaire serait alors <em>juste<\/em>. Mais, dans une \u00e9conomie dynamique, le hasard interviendrait et on ne pouvait pas consid\u00e9rer ses effets comme <em>justes<\/em>. On pouvait perdre son emploi parce que les habitudes des consommateurs avaient chang\u00e9, ou que des proc\u00e9d\u00e9s techniques avaient chang\u00e9, sans en \u00eatre individuellement responsable.<\/p>\n<p>Autre critique, plus th\u00e9orique. Les caract\u00e9ristiques de l\u2019\u00e9quilibre g\u00e9n\u00e9ral walrasien, salaires, prix et quantit\u00e9s, varient avec la r\u00e9partition initiale des ressources individuelles, avec donc les in\u00e9galit\u00e9s sociales. Donc, ces in\u00e9galit\u00e9s ne r\u00e9sultent pas seulement de la m\u00e9canique aveugle des march\u00e9s, elles sont en partie exog\u00e8nes et peuvent \u00eatre mises en cause. Le sociologue Landry et l\u2019\u00e9conomiste Aftalion aboutissaient \u00e0 un principe qui anticipait celui du philosophe John Rawls, mais sans le d\u00e9velopper\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e peut se d\u00e9fendre, m\u00eame au point de vue de la justice, si elle est, dans la mesure o\u00f9 elle est, indispensable au plus grand bien-\u00eatre des classes laborieuses\u00a0\u00bb (Aftalion, 1923).<\/p>\n<h3>Le solidarisme<\/h3>\n<p>Le \u00ab\u00a0solidarisme\u00a0\u00bb d\u00e9signe une doctrine politique de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, illustr\u00e9e en France par des \u00e9conomistes comme Charles Gide, des juristes, des sociologues et des philosophes\u00a0; et L\u00e9on Bourgeois en fit la doctrine politique du parti radical. On peut r\u00e9sumer l\u2019essentiel assez simplement.<\/p>\n<p>Chaque membre d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration doit en partie sa situation \u00e0 son travail et, pour une autre partie, au travail de la g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente. La terre ne produit tant que parce que d\u2019autres l\u2019avaient mise en valeur avant nous; le travail ne produit tant que parce que d\u2019autres avaient invent\u00e9 certaines techniques ou construit certaines voies de communication, etc. Donc, nous sommes redevables \u00e0 nos pr\u00e9d\u00e9cesseurs, nous en avons h\u00e9rit\u00e9, nous avons une sorte de <em>dette<\/em> \u00e0 leur \u00e9gard. Cette dette est <em>collective<\/em> par nature. L\u2019h\u00e9ritage que nous avons re\u00e7u est comparable \u00e0 un immeuble donn\u00e9 en indivision aux h\u00e9ritiers\u00a0; nul ne peut pr\u00e9tendre a priori avoir droit \u00e0 une plus grande part que celle d\u2019un autre. Pourtant, tout se passe comme si nos pr\u00e9d\u00e9cesseurs avaient donn\u00e9 beaucoup plus aux uns qu\u2019aux autres et cela explique une partie des in\u00e9galit\u00e9s sociales. Donc, il serait <em>juste<\/em> que ceux qui ont beaucoup re\u00e7u rendent beaucoup aux autres. Il s\u2019agirait d\u2019une restitution, sans solliciter la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des riches, et sans les accuser d\u2019avoir b\u00e2ti leur fortune sur le dos des pauvres.<\/p>\n<p>Le solidarisme s\u2019oppose \u00e0 l\u2019individualisme, mais aussi au socialisme, puisque la richesse des uns ne viendrait pas de l\u2019exploitation des autres. En pratique, le solidarisme justifie des m\u00e9canismes d\u2019assurances sociales \u00e0 l\u2019allemande, contre la maladie, la vieillesse, les accidents du travail\u00a0; les ouvriers ne financeraient qu\u2019une part de leur contribution, les patrons financeraient une deuxi\u00e8me part et l\u2019\u00c9tat donnerait le reste. Par ailleurs, L\u00e9on Bourgeois, pour le parti radical, justifie par sa doctrine la progressivit\u00e9 de l\u2019imp\u00f4t sur le revenu\u00a0; il ne s\u2019agirait plus seulement de financer des d\u00e9penses publiques, mais aussi de rendre plus justes les conditions sociales. Les poss\u00e9dants sont avertis : \u00ab\u00a0vous croyez faire la charit\u00e9, d\u00e9trompez-vous, vous payez seulement votre dette\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les \u00e9conomistes lib\u00e9raux r\u00e9cusaient l\u2019id\u00e9e d\u2019un tel <em>droit<\/em> \u00e0 l\u2019assistance. Il finirait, en pratique, par justifier l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat avec l\u2019arbitraire et les effets pervers qui allaient avec. Mieux encore, ceux qui poss\u00e9daient beaucoup auraient g\u00e9n\u00e9ralement beaucoup travaill\u00e9\u00a0; leur travail apporterait beaucoup \u00e0 leurs contemporains et ils laisseraient davantage \u00e0 leurs successeurs que ce qu\u2019ils avaient eux-m\u00eames re\u00e7u en h\u00e9ritage. Leroy-Beaulieu mentionnait ainsi Hugo, Pasteur et Wagner avant de s\u2019interroger :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Comment peut-on soutenir que les individus d\u2019\u00e9lite aient une dette plus consid\u00e9rable vis-\u00e0-vis de la soci\u00e9t\u00e9 que celle-ci n\u2019en a vis-\u00e0-vis d\u2019eux\u00a0?\u00a0(\u2026) La soci\u00e9t\u00e9 doit infiniment plus aux individus d\u2019\u00e9lite que ceux-ci ne lui sont redevables\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Un autre acad\u00e9micien, l\u2019ing\u00e9nieur Cheysson, admettait \u00ab\u00a0la solidarit\u00e9 des int\u00e9r\u00eats\u00a0\u00bb, mais d\u00e9barrass\u00e9e des notions de juste et d\u2019injuste. Il rappelait l\u2019exemple classique de la diffusion des maladies :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le taudis ne menace pas seulement la sant\u00e9 et la moralit\u00e9 individuelle de ceux qui l\u2019habitent\u00a0: la sant\u00e9 publique, celle des riches comme celle des pauvres, subit des assauts meurtriers par l\u2019invasion des germes que les bouges r\u00e9pandent dans l\u2019atmosph\u00e8re et qui s\u2019en vont, chass\u00e9s par le vent, apporter jusque dans les somptueux h\u00f4tels des quartiers opulents la contagion de la fi\u00e8vre typho\u00efde et de la tuberculose\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Au milieu du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le Suisse Antoine Cherbuliez encourageait de m\u00eame \u00ab\u00a0la bienfaisance\u00a0\u00bb pour \u00e9viter des foyers de contestation et de d\u00e9linquance\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il vaut mieux pour la soci\u00e9t\u00e9 emp\u00eacher les mauvais sentiments de na\u00eetre et les comprimer avant qu\u2019ils fassent explosion, que d\u2019avoir \u00e0 les r\u00e9primer quand une fois ils se manifestent, et \u00e0 punir les actes criminels qui en r\u00e9sultent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cherbuliez \u00e9tait utilitariste, il ne croyait pas \u00e0 une justice immanente.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : Injuste &#8211; In\u00e9galit\u00e9s &#8211; Solidarit\u00e9 &#8211; Lib\u00e9ralisme<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong><em>R\u00e9f\u00e9rences<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Etner et Claire Silvant<em>, Histoire de la pens\u00e9e \u00e9conomique en France depuis 1789<\/em>, Economica, 2017.<\/p>\n<p>Jean-Pierre Potier, <em>L\u00e9on Walras, \u00e9conomiste et socialiste lib\u00e9ral<\/em>, Classiques Garnier, 2019.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Un peu comme si je revendais mon appartement parisien deux fois plus cher que je ne l\u2019avais achet\u00e9\u00a0; d\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e, toujours actuelle, de taxer la rente correspondante.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Un <em>Imp\u00f4t Sur la Fortune<\/em> fut invent\u00e9 par le gouvernement socialiste en 1982, tr\u00e8s populaire parce qu\u2019il ne concernait que tr\u00e8s peu d\u2019\u00e9lecteurs\u00a0; il ne devait \u00e9videmment rien aux analyses de Maurice Allais.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Le m\u00eame raisonnement est aujourd\u2019hui utilis\u00e9 pour justifier l\u2019Aide M\u00e9dicale de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On peut juger que les in\u00e9galit\u00e9s sociales sont mod\u00e9r\u00e9es ou trop grandes, admettre ou ne pas admettre la mis\u00e8re des uns, s\u2019accommoder ou d\u00e9plorer la richesse des autres\u00a0; \u00e9ventuellement, mais pas forc\u00e9ment, on qualifiera ces situations de justes ou d\u2019injustes. Qu\u2019en pensaient les \u00e9conomistes pass\u00e9s\u00a0? Pas tous \u00e9videmment\u00a0:\u00a0plut\u00f4t ceux du XIXe si\u00e8cle et surtout des [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":183,"featured_media":8375,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[198,222],"tags":[],"class_list":["post-8372","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-inegalites","category-societe","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8372","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/183"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8372"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8372\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8373,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8372\/revisions\/8373"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/8375"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8372"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8372"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8372"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}