{"id":7540,"date":"2023-07-06T07:15:35","date_gmt":"2023-07-06T05:15:35","guid":{"rendered":"https:\/\/variances.eu\/?p=7540"},"modified":"2023-07-06T07:17:37","modified_gmt":"2023-07-06T05:17:37","slug":"cest-avec-ce-qui-resiste-quon-ecrit-conversation-avec-stephanie-dupays","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=7540","title":{"rendered":"\u00ab C\u2019est avec ce qui r\u00e9siste qu\u2019on \u00e9crit \u00bb \u2013 Conversation avec St\u00e9phanie Dupays"},"content":{"rendered":"<p><em>St\u00e9phanie Dupays, Ensae 2002, inspectrice \u00e0 l\u2019IGAS, \u00e9crivaine et critique litt\u00e9raire au Monde des livres, a publi\u00e9 trois romans au Mercure de France et aux \u00e9ditions de l\u2019Olivier. Elle r\u00e9pond aux questions de variances.eu et nous parle de l\u2019\u00e9criture.<\/em><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">St\u00e9phanie, ton troisi\u00e8me roman, <em>Un puma dans le c\u0153ur<\/em>, a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 aux \u00e9ditions de l\u2019Olivier en f\u00e9vrier dernier. \u00a0Peux-tu nous d\u00e9crire le parcours qui t\u2019a men\u00e9e de l\u2019Ensae \u00e0 la publication de ce roman\u00a0?<\/span><\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019Ensae et l\u2019ENS de lettres et sciences humaines, j\u2019ai int\u00e9gr\u00e9 le corps des administrateurs de l\u2019Insee. En parall\u00e8le \u00e0 mes fonctions dans la sph\u00e8re statistique puis dans les administrations sociales (j\u2019ai quitt\u00e9 le corps de l\u2019Insee pour int\u00e9grer l\u2019inspection g\u00e9n\u00e9rale des affaires sociales il y a dix ans), j\u2019ai toujours beaucoup lu. En 2008, j\u2019ai envoy\u00e9 des critiques litt\u00e9raires au Monde &#8211; l\u2019\u00e9quivalent du \u00ab\u00a0manuscrit envoy\u00e9 par la poste\u00a0\u00bb -, j\u2019ai fait un essai qui a convaincu et depuis, j\u2019\u00e9cris des critiques pour le Monde des livres, de fa\u00e7on plus ou moins r\u00e9guli\u00e8re en fonction de mon temps libre.<\/p>\n<p>Je suis venue \u00e0 l\u2019\u00e9criture par la critique litt\u00e9raire, parce que je ne trouvais pas &#8211; ou pas assez\u00a0! &#8211; ce que j\u2019avais envie de lire. J\u2019ai ainsi commenc\u00e9 un roman sur le monde du travail, <em>Brillante<\/em>, dont l\u2019\u00e9criture m\u2019a pris quatre ans. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 long car je m\u2019arr\u00eatais souvent, paralys\u00e9e par l\u2019ampleur de la t\u00e2che et l\u2019insatisfaction\u00a0tant que l\u2019\u00e9criture n\u2019avait pas atteint le degr\u00e9 de justesse et de pr\u00e9cision que je visais. Au bout d\u2019un moment, je suis parvenue \u00e0 un manuscrit qu\u2019un ami \u00e9crivain a jug\u00e9 digne d\u2019\u00eatre envoy\u00e9 \u00e0 des \u00e9diteurs. J\u2019ai donc envoy\u00e9 ce texte, par la poste, \u00e0 plusieurs maisons.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture est une activit\u00e9 parall\u00e8le \u00e0 mon travail \u00e0 l\u2019IGAS. Si j\u2019aspire \u00e0 lui donner plus de place, je ne souhaite pas abandonner mon m\u00e9tier\u00a0: \u00e9crire est trop difficile psychiquement pour \u00eatre une activit\u00e9 \u00e0 plein temps, il me semble important de garder le contact avec la soci\u00e9t\u00e9. Enfin mon m\u00e9tier \u00e0 l\u2019IGAS n\u2019est en rien une activit\u00e9 alimentaire, j\u2019ai envie d\u2019apporter ma pierre pour \u00e9valuer et am\u00e9liorer les politiques sociales.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Tu \u00e9cris tout en ayant une activit\u00e9 professionnelle intense, comment organises-tu ton temps\u00a0? Dirais-tu qu\u2019il existe une synergie fertile entre ces diff\u00e9rentes facettes de ta vie\u00a0?<\/span><\/p>\n<p>Le plus difficile est de produire un premier jet\u00a0car pour cela j\u2019ai besoin de me plonger enti\u00e8rement dans l\u2019atmosph\u00e8re de mon livre, sinon je perds le ton, l\u2019ambiance. Cette immersion n\u2019est possible qu\u2019en ayant plusieurs semaines cons\u00e9cutives devant moi, donc pendant les cong\u00e9s. De fait, la quasi-totalit\u00e9 de mes vacances est consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9criture. En dehors de ces p\u00e9riodes, je lis, je me documente, je r\u00e9fl\u00e9chis \u00e0 mes personnages et \u00e0 l\u2019intrigue et le texte infuse naturellement. Une fois le premier jet produit, je r\u00e9\u00e9cris sans cesse pour affiner le style et les personnages. Dans la phase finale o\u00f9 l\u2019intrigue est en place, je peux travailler au texte par petits morceaux, le week-end. En revanche, je ne parviens que rarement \u00e0 \u00e9crire le soir apr\u00e8s une journ\u00e9e de travail faute de disponibilit\u00e9 d\u2019esprit (sauf en toute fin, pour la relecture d\u2019\u00e9preuves).<\/p>\n<p>Il y a une certaine synergie entre les questions qui me pr\u00e9occupent dans mon m\u00e9tier \u00e0 l\u2019IGAS et dans mon travail d\u2019\u00e9crivaine. <em>Brillante, <\/em>publi\u00e9 en 2016, pose la question du sens au travail, <em>Comme elle l\u2019imagine <\/em>(2019) celle du lien social \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le virtuel d\u00e9borde le r\u00e9el, <em>Un puma dans le c\u0153ur<\/em> \u00e9voque la maladie psychique et sa prise en charge\u00a0: \u00a0que des sujets IGAS\u00a0! Un autre point commun est l\u2019enqu\u00eate et la documentation qui me servent de tremplin \u00e0 la fiction.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\"><em>Brillante<\/em> &#8211; prix Charles-Exbrayat -, <em>Comme elle l\u2019imagine<\/em>, <em>Un puma dans le c\u0153ur <\/em>&#8211; prix litt\u00e9raire de l\u2019Acad\u00e9mie de m\u00e9decine -, \u00e0 quels types de litt\u00e9rature appartiennent tes romans\u00a0? Quelles sont tes sources d\u2019inspiration\u00a0et ton intention d\u2019autrice\u00a0?<\/span><\/p>\n<p>Je me reconnais dans l\u2019appellation de romanci\u00e8re \u00ab\u00a0du r\u00e9el\u00a0\u00bb, terme que je pr\u00e9f\u00e8re \u00e0 celui de \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb qui entretient l\u2019illusion d\u2019une transparence du texte au monde. La fiction qui m&rsquo;int\u00e9resse est celle qui aide \u00e0 penser les questions contemporaines, qui donne une forme et une esth\u00e9tique \u00e0 ce qui nous arrive. Pour moi, le roman est un moyen privil\u00e9gi\u00e9 d\u2019explorer des lieux auxquels l\u2019essai ne donne pas acc\u00e8s\u00a0: l\u2019int\u00e9riorit\u00e9, la vie psychologique, avec en plus le plaisir qu\u2019il y a \u00e0 raconter des histoires et \u00e0 en lire.<\/p>\n<p>Mon intention, lorsque j\u2019\u00e9cris, est de mettre en r\u00e9cit une part du r\u00e9el. Le travail principal de l\u2019\u00e9crivain est de nommer, de trouver l\u2019expression la plus juste pour rendre compte d\u2019un aspect du r\u00e9el. La litt\u00e9rature redonne du poids et du contenu \u00e0 la langue que l\u2019usage politique, commercial ou communicationnel a vid\u00e9e de sa substance.<\/p>\n<p>En termes de forme, je crois que chaque texte fait na\u00eetre sa propre forme. Mes deux premiers romans se coulaient tr\u00e8s bien dans une narration classique, pour le troisi\u00e8me j\u2019ai d\u00fb inventer une forme hybride, mais l\u2019exp\u00e9rimentation formelle n\u2019est pas mon but, c\u2019est un moyen. Il me semble qu\u2019entre l\u2019herm\u00e9tisme qui s\u2019affiche novateur et la litt\u00e9rature complaisante et simpliste, il y a tout un champ pour une litt\u00e9rature exigeante et lisible, qui ne va pas n\u00e9cessairement inventer une forme, mais trouver la juste forme et la juste expression pour d\u00e9voiler un morceau du r\u00e9el.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Parlons de l\u2019\u00e9dition, comment as-tu proc\u00e9d\u00e9 et quels enseignements tires-tu de ton exp\u00e9rience d\u2019autrice publi\u00e9e\u00a0?<\/span><\/p>\n<p>J\u2019ai envoy\u00e9 mon premier roman, <em>Brillante<\/em>, par la poste, \u00e0 un petit nombre de maisons d\u2019\u00e9dition que j\u2019estimais et dont la ligne \u00e9ditoriale correspondait \u00e0 mon texte. J\u2019ai eu plusieurs r\u00e9ponses positives et j\u2019ai choisi le Mercure de France. J\u2019y suis rest\u00e9e pour mon deuxi\u00e8me. Pour mon troisi\u00e8me roman, j\u2019\u00e9tais en qu\u00eate d\u2019un accompagnement plus pouss\u00e9, et je me suis beaucoup renseign\u00e9e sur la fa\u00e7on dont les maisons travaillent avec leurs auteurs. La r\u00e9ception de mes deux premiers romans par la critique, les librairies et les lecteurs m\u2019a permis de rencontrer des \u00e9diteurs potentiels, afin de voir si nous \u00e9tions sur la m\u00eame longueur d\u2019ondes, avant de leur donner mon manuscrit. J\u2019ai envoy\u00e9 mon texte \u00e0 quatre maisons qui publient peu et donc d\u00e9fendent chaque titre. J\u2019ai eu plusieurs r\u00e9ponses positives et j\u2019ai choisi les \u00e9ditions de l\u2019Olivier, ce que je n\u2019ai pas regrett\u00e9\u00a0: le travail sur le manuscrit a permis une nette am\u00e9lioration du texte, il y a eu un tr\u00e8s bon bouche-\u00e0-oreille chez les libraires, ce qui me permet d\u2019\u00eatre invit\u00e9e dans toute la France pour rencontrer mes lecteurs.<\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Pour conclure, peux-tu nous dire quelques mots de ton dernier roman\u00a0publi\u00e9 ? et de tes projets \u00e0 venir ?<\/span><\/p>\n<p><em>Un puma dans le coeur<\/em> est n\u00e9 d\u2019une sid\u00e9ration et d\u2019une \u00ab\u00a0col\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. Quand j\u2019\u00e9tais enfant le destin tragique de mon arri\u00e8re-grand-m\u00e8re, Anne D\u00e9cimus, avait enflamm\u00e9 mon imagination, c\u2019\u00e9tait presque un personnage de conte\u00a0: dans ma famille paysanne, tous mes anc\u00eatres \u00e9taient modestes, obscurs et sans histoire, je le croyais du moins. Selon ma grand-m\u00e8re, Anne D\u00e9cimus, sa m\u00e8re, \u00e9tait \u00ab\u00a0morte de chagrin, le c\u0153ur bris\u00e9\u00a0\u00bb apr\u00e8s la perte de son mari et de ses deux fils, telle une h\u00e9ro\u00efne tragique. Cette l\u00e9gende a vol\u00e9 en \u00e9clats il y a dix ans quand j\u2019ai retrouv\u00e9 le certificat de d\u00e9c\u00e8s d\u2019Anne D\u00e9cimus\u00a0: la date ne correspondait pas \u00e0 ce r\u00e9cit, elle avait surv\u00e9cu pr\u00e8s de 40 ans \u00e0 la mort de son mari. L\u2019adresse sur le certificat \u00e9tait celle de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique de Bordeaux. Cette d\u00e9couverte a \u00e9t\u00e9 un choc et a suscit\u00e9 beaucoup de questions\u00a0: cette femme a-t-elle pass\u00e9 tout ce temps \u00e0 l\u2019asile ou y a-t-elle seulement fini ses jours\u00a0? De quoi souffrait-elle\u00a0? Pourquoi a-t-on racont\u00e9 l\u2019histoire du c\u0153ur bris\u00e9 \u00e0 ma grand-m\u00e8re, sa fille\u00a0?\u00a0 Qui savait\u00a0? J\u2019ai essay\u00e9 d\u2019enqu\u00eater dans les archives mais toutes les portes \u00e9taient ferm\u00e9es et dans la famille je me suis heurt\u00e9e \u00e0 un silence.<\/p>\n<p>Tout ce que je n&rsquo;arrive pas \u00e0 comprendre appelle l&rsquo;\u00e9criture, car c\u2019est avec ce qui r\u00e9siste qu\u2019on \u00e9crit. Avec ce qui insiste aussi, et ce myst\u00e8re insistait comme si le fant\u00f4me de cette femme me disait quelque chose de moi. Des ann\u00e9es apr\u00e8s, je me suis donc lanc\u00e9e pour la premi\u00e8re fois dans un roman \u00e0 la premi\u00e8re personne, je dis bien \u00ab\u00a0roman\u00a0\u00bb car ce qui m\u2019int\u00e9resse c\u2019est d\u2019ouvrir la focale et de sortir de l\u2019anecdote intime pour ouvrir sur quelque chose de plus ample. \u00c0 partir d\u2019une histoire personnelle, dire des choses sur le monde, ici sur la prise en charge de la folie, sur l\u2019h\u00f4pital, sur le tabou de la maladie mentale et aussi sur la transmission entre les g\u00e9n\u00e9rations, sur ce qu\u2019on fait de cet h\u00e9ritage de douleur et de silence. Je craignais d\u2019avoir \u00e9crit un livre sombre mais ce n\u2019est pas l\u2019impression qu\u2019en ont les lecteurs, ce qui m\u2019a beaucoup \u00e9tonn\u00e9e lors des premiers retours de lecture\u00a0: \u00a0bizarrement les lecteurs trouvent la lecture \u00ab\u00a0douce\u00a0\u00bb et le roman \u00ab\u00a0consolant\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0r\u00e9parateur\u00a0\u00bb. On ne sait jamais vraiment ce qu\u2019on \u00e9crit\u00a0et quelle impression le livre va produire\u2026<\/p>\n<p>Quant \u00e0 mes projets, ce roman a ouvert une nouvelle voie\/voix pour moi et je crois que je reviendrai \u00e0 ce type d\u2019\u00e9criture \u00e0 la fronti\u00e8re entre le r\u00e9cit, la fiction, le document, mais pas tout de suite. Il faut que s\u2019impose un sujet qui s\u2019y pr\u00eate.<\/p>\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 construire mon quatri\u00e8me roman qui est un roman social, en milieu rural cette fois-ci, et je vais m\u2019y atteler cet \u00e9t\u00e9. L\u2019\u00e9criture est le moment de v\u00e9rit\u00e9\u00a0: comme tout le monde j\u2019ai plein d\u2019id\u00e9es de roman, mais ensuite, sur la page, il faut voir si \u00e7a prend ou pas, si le monde recr\u00e9\u00e9 existe ou demeure un d\u00e9cor en carton-p\u00e2te\u00a0!<\/p>\n<hr \/>\n<h3>Bibliographie\u00a0:<\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><em>Romans\u00a0:<\/em><\/h5>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.mercuredefrance.fr\/brillante\/9782715242760\">Brillante<\/a><\/span><\/span>, Mercure de France (2016)<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.mercuredefrance.fr\/comme-elle-l-imagine\/9782715249882\">Comme elle l\u2019imagine<\/a><\/span><\/span>, Mercure de France (2019)<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"http:\/\/www.editionsdelolivier.fr\/catalogue\/9782823620092-un-puma-dans-le-coeur\">Un puma dans le c\u0153ur<\/a><\/span><\/span>, \u00c9ditions de l\u2019Olivier (2023)<\/p>\n<h5><em>Anthologie litt\u00e9raire :<\/em><\/h5>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.mercuredefrance.fr\/le-gout-de-la-cuisine\/9782715238640\">Le go\u00fbt de la cuisine<\/a><\/span><\/span>, Mercure de France (2016)<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<div style=\"width: auto; border: 1px solid #2E86C1; text-align: justify; background: #F0F0F0; padding: 10px;\">\n<h5><strong>Extrait de <em>Un puma dans le c\u0153ur <\/em><\/strong><\/h5>\n<p>Le lendemain, parmi les livres, dans le silence de mon bureau, je me reconnecte au site des Archives. Faute de pouvoir donner un visage et une histoire \u00e0 mon arri\u00e8re-grand-m\u00e8re, je d\u00e9pose des signes sur le papier. Je prends un carnet et je note\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Anne D\u00e9cimus 1875-1964<\/p>\n<p>Ce tiret qui s\u00e9pare les deux dates me bouleverse. Il condense la totalit\u00e9 de son passage sur Terre, la petite fille qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9, la femme amoureuse de son mari, la m\u00e8re de quatre enfants, la vieille femme \u00e9vapor\u00e9e. Un petit tiret pour dire la somme des pens\u00e9es, des \u00e9motions, des choses vues et entendues, des liens, des \u00e9v\u00e9nements. C\u2019est tr\u00e8s peu pour r\u00e9sumer une existence dont la long\u00e9vit\u00e9 d\u00e9fie l\u2019esp\u00e9rance de vie de sa g\u00e9n\u00e9ration et, plus encore, de sa condition. M\u00eame si Jeanne Calment avait le m\u00eame mill\u00e9sime qu\u2019Anne D\u00e9cimus, une femme n\u00e9e en 1875 ne vivait en moyenne qu\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Le tiret dit le vide, l\u2019absence. Entre les deux dates qu\u2019il relie, deux guerres sont survenues, la R\u00e9publique s\u2019est construite, a vacill\u00e9, s\u2019est relev\u00e9e, l\u2019\u00c9tat s\u2019est fait protecteur et a trahi certains de ses enfants, les plus pauvres ont gagn\u00e9 le droit de s\u2019instruire, le travail a cess\u00e9 d\u2019\u00e9puiser compl\u00e8tement les gens, l\u2019esp\u00e9rance de vie a progress\u00e9 d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es, la tuberculose a \u00e9t\u00e9 vaincue, le cin\u00e9ma est apparu, l\u2019automobile s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e, l\u2019avion a conquis le ciel, le t\u00e9l\u00e9phone s\u2019est popularis\u00e9, le jazz est n\u00e9, l\u2019art abstrait a r\u00e9volutionn\u00e9 les formes. Mais qu\u2019est-ce qu\u2019Anne D\u00e9cimus a su des bouleversements du monde, l\u00e0 o\u00f9 elle \u00e9tait\u00a0?<\/p>\n<p>Je tape dans le moteur de recherche l\u2019adresse indiqu\u00e9e sur le certificat de d\u00e9c\u00e8s\u00a0: 121 rue de la B\u00e9chade, Bordeaux. L\u00e0 se dresse le Centre hospitalier Charles-Perrens, l\u2019h\u00f4pital psychiatrique de la ville. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, on disait \u00ab\u00a0asile d\u2019ali\u00e9n\u00e9es\u00a0\u00bb et l\u2019\u00e9tablissement se nommait Ch\u00e2teau-Picon. Il n\u2019a pris le nom de l\u2019un de ses m\u00e9decins-chefs, Charles Perrens, qu\u2019en 1970.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Plut\u00f4t que mourir<br \/>\nAnne s\u2019est \u00e9clips\u00e9e<br \/>\nde la r\u00e9alit\u00e9<br \/>\nOn ne meurt d\u2019amour qu\u2019au<br \/>\ncin\u00e9ma<br \/>\nchante-t-on dans un vieux film de Jacques Demy<br \/>\nDans la r\u00e9alit\u00e9 on croupit<br \/>\n\u00e0 l\u2019asile<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>St\u00e9phanie Dupays, Ensae 2002, inspectrice \u00e0 l\u2019IGAS, \u00e9crivaine et critique litt\u00e9raire au Monde des livres, a publi\u00e9 trois romans au Mercure de France et aux \u00e9ditions de l\u2019Olivier. Elle r\u00e9pond aux questions de variances.eu et nous parle de l\u2019\u00e9criture. St\u00e9phanie, ton troisi\u00e8me roman, Un puma dans le c\u0153ur, a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 aux \u00e9ditions de l\u2019Olivier [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":463,"featured_media":7544,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[243],"tags":[],"class_list":["post-7540","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-plumes","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7540","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/463"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7540"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7540\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/7544"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7540"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7540"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7540"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}