{"id":7443,"date":"2023-05-09T07:15:13","date_gmt":"2023-05-09T05:15:13","guid":{"rendered":"https:\/\/variances.eu\/?p=7443"},"modified":"2023-05-09T07:20:08","modified_gmt":"2023-05-09T05:20:08","slug":"la-promotion-de-la-discipline-economique-et-lascension-academique-de-keynes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=7443","title":{"rendered":"La promotion de la discipline \u00e9conomique et l\u2019ascension acad\u00e9mique de Keynes"},"content":{"rendered":"<p><em>Jean-Paul Guichard, Professeur d\u2019Universit\u00e9 \u00e9m\u00e9rite en \u00e9conomie, ENSAE 1966, s\u2019est lanc\u00e9 il y a trois ans, en collaboration avec son coll\u00e8gue Alain Garrigou, dans la redoutable entreprise de r\u00e9diger une biographie de\u00a0<span class=\"il\">Keynes<\/span>\u00a0qui ne soit pas hagiographique, dans laquelle il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 \u00e9corner l\u2019image la plus r\u00e9pandue de l\u2019\u00e9minent \u00e9conomiste. Jean-Paul a accept\u00e9 de partager en avant-premi\u00e8re avec les lectrices et lecteurs de\u00a0<span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"http:\/\/variances.eu\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" data-saferedirecturl=\"https:\/\/www.google.com\/url?q=http:\/\/variances.eu&amp;source=gmail&amp;ust=1683644915988000&amp;usg=AOvVaw3zD8eQDZCoKoNZ_bvRiIL8\">variances.eu<\/a><\/span><\/span>\u00a0quelques mat\u00e9riaux pr\u00e9paratoires \u00e0 cet ouvrage, dans lesquels il d\u00e9crit notamment le parcours universitaire du brillant \u00ab\u00a0touche-\u00e0-tout\u00a0\u00bb. Dans un prochain \u00e9pisode, Jean-Paul \u00e9voquera pour nous les rapports de\u00a0<span class=\"il\">Keynes<\/span>\u00a0\u00e0 l\u2019argent et \u00e0 la politique.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p>Presque en m\u00eame temps que la r\u00e9daction et l\u2019\u00e9dition de son br\u00fblot de 1919, <em>Les cons\u00e9quences \u00e9conomiques de la Paix<\/em>, qui lui permirent d\u2019\u00e9vacuer son ressentiment vis-\u00e0-vis de Lloyd George et d\u2019asseoir sa notori\u00e9t\u00e9 internationale, Keynes change de m\u00e9tier principal, passant du public au priv\u00e9\u00a0: il devient en effet, pour l\u2019essentiel, sur le plan financier au moins, un homme de la City, atypique certes, en bonne partie gr\u00e2ce \u00e0 son ami Oswald Falk, qui l\u2019incite par ailleurs \u00e0 r\u00e9orienter sa vie mondaine, sentimentale et sexuelle\u00a0; une transition difficile qui prendra du temps. Il conserve toutefois un pied \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Cambridge et dans le monde acad\u00e9mique\u00a0: c\u2019est tr\u00e8s important pour lui car il entend bien y conserver une influence pr\u00e9pond\u00e9rante en m\u00eame temps qu\u2019un certain contr\u00f4le sur le recrutement des nouveaux \u00ab\u00a0ap\u00f4tres\u00a0\u00bb. Dans cette perspective, il se remet alors \u00e0 la mise au point de son<em>\u00a0Treatise on Probability<\/em>, un travail interrompu par les ann\u00e9es de guerre. Cet ouvrage, publi\u00e9 en 1921<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><em><strong>[1]<\/strong><\/em><\/a><em>, <\/em>a une longue histoire\u00a0qui semble commencer en 1904 et se terminer par sa publication en 1921\u00a0; toutefois elle doit \u00eatre replac\u00e9e dans des contextes plus larges dont il est question dans ce qui suit\u00a0: l\u2019affirmation progressive de l\u2019\u00e9conomie en tant que discipline acad\u00e9mique \u00e0 part enti\u00e8re au cours des d\u00e9cennies d\u2019avant-guerre ainsi que celui de l\u2019ascension acad\u00e9mique et sociale de Keynes et de sa famille au cours de cette p\u00e9riode.<\/p>\n<h3><strong>La promotion de la discipline \u00e9conomique en Angleterre<\/strong><\/h3>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1880, le projet de promotion de l\u2019\u00e9conomie pour en faire l\u2019\u00e9gale des autres disciplines donne lieu \u00e0 des discussions entre des gens importants du monde des affaires et de celui des universit\u00e9s. On peut citer \u00e0 ce propos, Sir Robert Harry Inglis Palgrave, banquier et \u00e9diteur de \u00ab\u00a0<em>The Economist\u00a0<\/em>\u00bb<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>\u00a0, George Joachim Goschen, banquier et homme politique de premier plan<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, Herbert Foxwell, qui sera par la suite le premier doyen de la Facult\u00e9 d\u2019\u00e9conomie de l\u2019Universit\u00e9 de Londres, et aussi les deux amis tr\u00e8s influents de Cambridge\u00a0: Alfred Marshall et John Neville Keynes.<\/p>\n<p>Ces deux-l\u00e0 exerceront une certaine influence dans l\u2019\u00e9laboration d\u2019un projet qui d\u00e9bouche sur la cr\u00e9ation simultan\u00e9e, \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e 1890, d\u2019une part, de la \u00ab\u00a0<em>British Economic Association\u00a0<\/em>\u00bb, qui deviendra en 1902 la \u00ab\u00a0<em>Royal Economic Society<\/em>\u00a0\u00bb, le pendant de \u00ab\u00a0<em>The American Economic Association<\/em> \u00bb (1885), et d\u2019autre part, de \u00ab\u00a0<em>The Economic Journal<\/em>\u00a0\u00bb, le pendant de la \u00ab\u00a0<em>Revue d\u2019Economie politique<\/em>\u00a0\u00bb. Tout cela n\u2019ira pas sans de sourdes luttes d\u2019influence donnant lieu \u00e0 de tr\u00e8s nombreuses discussions et n\u00e9gociations, notamment entre les deux professeurs de Cambridge que sont Alfred Marshall au <em>King\u2019s College<\/em> et Herbert Foxwell qui enseigne \u00e0 la fois au <em>Saint John\u2019s College<\/em><a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> et aussi \u00e0 l\u2019<em>University College <\/em>de Londres o\u00f9 il succ\u00e8de \u00e0 Jevons \u00e0 partir de 1881 ainsi que dans d\u2019autres institutions (notamment \u00e0 la <em>London School of Economics<\/em>)\u00a0; \u00e0 la diff\u00e9rence de Marshall qui est un pur universitaire, Foxwell collectionnera les fonctions d\u2019autorit\u00e9\u00a0; il y aura donc une relation de rivalit\u00e9 entre les deux hommes pour le leadership du petit monde des \u00e9conomistes, ce qui contribue \u00e0 expliquer sans doute que Foxwell, alors \u00e2g\u00e9 de 59 ans, n\u2019ait pu obtenir en 1908 la chaire de Marshall, lequel veillera \u00e0 ce qu\u2019elle soit d\u00e9volue \u00e0 un \u00ab\u00a0petit jeune de 30 ans\u00a0\u00bb, son prot\u00e9g\u00e9, A.C. Pigou<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Un tel choix n\u2019\u00e9tait pas du tout neutre pour les d\u00e9buts de la carri\u00e8re d\u2019un autre prot\u00e9g\u00e9\u00a0: John Maynard Keynes.<\/p>\n<p>Les discussions aboutissent \u00e0 la d\u00e9finition des buts de l\u2019Association et au refus d\u2019accueillir en son sein les hommes d\u2019affaires, sauf s\u2019ils sont des banquiers ou s\u2019ils ont des comp\u00e9tences et un int\u00e9r\u00eat particulier pour l\u2019\u00e9conomie. Sans s\u2019impliquer directement dans la direction de cette organisation et du journal qui lui est li\u00e9, Alfred Marshall et Neville Keynes sont conscients de l\u2019int\u00e9r\u00eat pour eux d\u2019en avoir un certain contr\u00f4le\u00a0: le choix des responsables a de l\u2019importance et donne lieu \u00e0 de d\u00e9licates tractations. La nomination d\u2019Edgeworth \u00e0 la t\u00eate de <em>The Economic Journal<\/em>, quittant <em>University College<\/em> pour une chaire \u00e0 Oxford est, tr\u00e8s certainement, le r\u00e9sultat d\u2019un compromis.<\/p>\n<p>Enfin, le grand jour de l\u2019inauguration arrive\u00a0: deux cents personnes sont r\u00e9unies le 20 novembre 1890 \u00e0 Londres, dans les locaux de \u00ab\u00a0<em>University College<\/em>\u00a0\u00bb entre Gower street et Gordon street, \u00e0 deux pas de ce qui sera le futur domicile de Maynard. George Goschen, qui est Chancelier de l\u2019\u00e9chiquier, sera le premier Pr\u00e9sident de l\u2019Association\u00a0; ce choix, tr\u00e8s politique, n\u2019est pas anodin\u00a0: il s\u2019agit bien de renforcer la place de la discipline \u00e9conomique dans les universit\u00e9s et aussi celle des \u00e9conomistes au sein de la soci\u00e9t\u00e9 britannique\u00a0; d\u2019ailleurs, lors d\u2019un grand diner de l\u2019Association, en 1895, Goschen, qui vient d\u2019\u00eatre nomm\u00e9 \u00ab\u00a0Premier Lord de l\u2019Amiraut\u00e9\u00a0\u00bb, d\u00e9clarera que l\u2019\u00e9conomie (economics) \u00ab\u00a0n\u2019est pas trait\u00e9e avec le respect accord\u00e9 aux autres disciplines\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame temps, Francis Ysidro Edgeworth, qui a 45 ans et est alors professeur d\u2019\u00e9conomie \u00e0 \u00ab\u00a0<em>University College<\/em>\u00a0\u00bb, devient l\u2019\u00e9diteur en chef de la revue<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a> et obtient une chaire d\u2019\u00e9conomie \u00e0 Oxford\u00a0; il aura la responsabilit\u00e9 enti\u00e8re de la revue jusqu\u2019en 1912, date \u00e0 partir de laquelle il la partagera avec John Maynard Keynes, qui n\u2019aura alors que 29 ans\u00a0!<\/p>\n<h3><strong>La promotion de Keynes et les math\u00e9matiques<\/strong><\/h3>\n<p>On le sait, Maynard appartient \u00e0 une famille en pleine ascension sociale\u00a0; dans les universit\u00e9s prestigieuses, les \u00ab\u00a0humanit\u00e9s\u00a0\u00bb latin-grec sont pass\u00e9es de mode pour ceux qui aspirent \u00e0 une carri\u00e8re brillante\u00a0: il vaut mieux choisir les math\u00e9matiques comme Neville et Florence incit\u00e8rent leur fils \u00e0 le faire. Alfred et Mary Marshall, tr\u00e8s li\u00e9s aux Keynes -ils n\u2019ont pas d\u2019enfant et Maynard est un peu un fils auquel ils sont tr\u00e8s attach\u00e9s- ont certainement abond\u00e9 dans ce sens.<\/p>\n<p>Ce dernier, sous l\u2019influence de B. Russell et de G.E. Moore, s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la logique, \u00e0 la confluence de la philosophie et des math\u00e9matiques, et m\u00eame, plus particuli\u00e8rement, \u00e0 la notion de probabilit\u00e9. Alors que Russell vient de publier, en 1903, <em>The Principles of mathematics<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\"><strong>[7]<\/strong><\/a><\/em>, et Moore, <em>Principia Ethica<\/em>, peu apr\u00e8s, le jeune Keynes expose un papier devant les Ap\u00f4tres, le 24 janvier 1904, <em>Ethics in relation to conduct<\/em>, dans lequel il s\u2019interroge d\u00e9j\u00e0 sur la cr\u00e9ation d\u2019une nouvelle logique relative \u00e0 l\u2019incertitude.<\/p>\n<p>Au printemps 1905 ont lieu les \u00ab\u00a0tripos\u00a0\u00bb (des examens de fin d\u2019\u00e9tude) de math\u00e9matique du King\u2019s College\u00a0; malgr\u00e9 tous les efforts d\u00e9ploy\u00e9s par Maynard dans les semaines qui pr\u00e9c\u00e8dent ces examens, peut-\u00eatre eut-il fallu qu\u2019il accorde un peu moins de place dans sa vie aux affaires sexuelles, il ne peut faire mieux que de terminer \u00ab\u00a0<em>douzi\u00e8me wrangler<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>\u00a0: une grande d\u00e9ception pour lui et sa famille ainsi que pour les Marshall. Une explication s\u2019impose. Les tripos de math\u00e9matiques sont des examens qui sanctionnent la fin d\u2019un cursus de math\u00e9matique et physique de trois ou quatre ans dont le contenu correspond plus ou moins \u00e0 ce qui se fait en France \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque \u00e0 l\u2019Ecole Polytechnique et lors de sa pr\u00e9paration\u00a0; en poussant la comparaison, on pourrait dire que Keynes ne sort pas \u00ab\u00a0dans la botte\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Maynard se lance alors dans la lecture de <em>The Principles of Economics<\/em>, du ma\u00eetre et grand ami de son p\u00e8re, Alfred Marshall, dont il va suivre les cours. Ce dernier, qui approche de la retraite et qui jouit d\u2019un grand prestige, s\u2019attache \u00e0 assurer la promotion de la discipline \u00e9conomique \u00e0 Cambridge\u00a0: en faisant admettre en 1903 le principe des<em> tripos<\/em> pour cette discipline, une nouveaut\u00e9 prenant effet en 1906, en pr\u00e9parant sa succession pour son ami Pigou, en prenant soin de son prot\u00e9g\u00e9 Maynard sur lequel il continue \u00e0 fonder de grands espoirs.<\/p>\n<p>Keynes a 23 ans et d\u00e9j\u00e0 un train de vie qui exige de l\u2019argent\u00a0: pour cela, il passe en ao\u00fbt 1906 les examens du <em>Civil Service<\/em>\u00a0; nouvelle d\u00e9ception\u00a0: il visait l\u2019unique poste du <em>Tresor<\/em>, le plus prestigieux, et il n\u2019obtient que la deuxi\u00e8me place du concours\u00a0; il devra donc se contenter, en octobre, de devenir fonctionnaire de l\u2019<em>Indian Office<\/em>\u00a0; on ne s\u2019y tue pas au travail\u00a0: les horaires sont compatibles avec les mondanit\u00e9s et les recherches personnelles, ce qui permet \u00e0 Keynes de pr\u00e9parer une \u00ab\u00a0dissertation\u00a0\u00bb sur les probabilit\u00e9s en vue d\u2019un poste de <em>fellowship<\/em> (assistant pendant six ans) en math\u00e9matiques au <em>King\u2019s College<\/em> de Cambridge. Il y expose certaines des id\u00e9es pr\u00e9sent\u00e9es en 1904 devant les \u00ab\u00a0Ap\u00f4tres\u00a0\u00bb en les d\u00e9veloppant, ainsi que quelques autres id\u00e9es.<\/p>\n<p>Deux postes de <em>fellow <\/em>sont mis au concours, en math\u00e9matiques, et il y a quatre candidats, dont Maynard\u00a0; le 17 mars 1908, le jury, qui est tr\u00e8s divis\u00e9, doit proc\u00e9der \u00e0 pas moins de 15 votes pour aboutir au r\u00e9sultat\u00a0: Keynes n\u2019est pas parmi les deux heureux \u00e9lus. Une gifle, une humiliation. Il semble bien que A.N. Whitehead, un math\u00e9maticien dont Russell fut l\u2019\u00e9l\u00e8ve puis le coauteur, y soit pour quelque chose\u00a0: certaines des id\u00e9es d\u00e9velopp\u00e9es par Keynes sur les limites d\u2019une th\u00e9orie num\u00e9rique des probabilit\u00e9s \u00e9taient emprunt\u00e9es \u00e0 ce ma\u00eetre, l\u2019un de ses tuteurs, avant m\u00eame que celui-ci les ait publi\u00e9es<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>Peu de temps apr\u00e8s cette d\u00e9convenue, Alfred Marshall qui part \u00e0 la retraite, fait le n\u00e9cessaire, avec la complicit\u00e9 de son jeune successeur choisi par lui, Arthur Cecil Pigou, et avec l\u2019aide du pr\u00e9sident du d\u00e9partement d\u2019\u00e9conomie qui n\u2019est autre que John Neville Keynes, pour que Maynard puisse obtenir un poste de \u00ab<em>\u00a0lectureship<\/em>\u00a0\u00bb en \u00e9conomie, lequel, avec un compl\u00e9ment p\u00e9cuniaire offert par Neville, pourra assurer \u00e0 Maynard le m\u00eame salaire annuel que celui de l\u2019<em>Indian Office<\/em>, dont il d\u00e9missionne alors le 3 juin 1908.<\/p>\n<p>Le piston a fonctionn\u00e9\u00a0; voici donc le jeune Keynes au service de l\u2019Universit\u00e9 de Cambridge, non pas en math\u00e9matiques mais en \u00e9conomie\u00a0; toutefois, il n\u2019est pas enti\u00e8rement satisfait\u00a0: la blessure d\u2019amour propre r\u00e9sultant de ses \u00e9checs en math\u00e9matiques est probablement tr\u00e8s profonde alors m\u00eame que son recrutement en \u00e9conomie doit beaucoup \u00e0 l\u2019influence de son p\u00e8re et, plus encore, \u00e0 celle de Marshall.<\/p>\n<p>Il va donc s\u2019attacher, sa puissance de travail est exceptionnelle, \u00e0 travailler \u00e0 la fois dans le domaine de l\u2019\u00e9conomie et dans celui des math\u00e9matiques probabilistes\u00a0: il veut prouver, par ses \u0153uvres, que ses \u00e9checs de 1905 et de mars 1908 \u00e9taient, en quelque sorte, injustes. Une autre raison, tr\u00e8s pratique et puissante, le pousse \u00e0 explorer le monde du hasard, de l\u2019al\u00e9atoire, de l\u2019incertitude\u00a0: la bourse. Celle-ci et, plus largement, le jeu, occuperont une large place dans sa vie. Il continue donc \u00e0 travailler dans le domaine de l\u2019inf\u00e9rence statistique.<\/p>\n<p>A cette occasion, encourag\u00e9 probablement par Russell, mais aussi par son p\u00e8re et par Marshall, il ne craint pas, par des articles publi\u00e9s<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a> en 1910 et 1911, de provoquer une pol\u00e9mique avec le statisticien le plus c\u00e9l\u00e8bre du pays, Karl Pearson<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>, contestant les r\u00e9sultats d\u2019une \u00e9tude que celui-ci vient de publier visant \u00e0 d\u00e9montrer que les aptitudes des enfants \u00e9taient bien davantage li\u00e9es \u00e0 l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019alcoolisme des parents. Keynes pense qu\u2019il y est fait un mauvais usage des statistiques, que d\u2019autres causes que l\u2019alcoolisme ou l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 peuvent expliquer les r\u00e9sultats observ\u00e9s.<\/p>\n<p>Il reviendra plus tard, dans son Trait\u00e9 de 1921, puis dans des articles de 1939, sur ces questions touchant \u00e0 l\u2019induction statistique et, de fa\u00e7on bien plus imm\u00e9diate, il d\u00e9cide d\u2019ajouter de nouveaux d\u00e9veloppements \u00e0 ses <em>Logical Foundations of Statistics<\/em>. Il est difficile de ne pas voir dans ces publications un \u00e9l\u00e9ment, parmi d\u2019autres, dans une strat\u00e9gie de notori\u00e9t\u00e9 visant \u00e0 asseoir sa l\u00e9gitimit\u00e9, dans la perspective du partage du poste de r\u00e9dacteur en chef de <em>The Economic Journal<\/em>, en 1912, avec Edgeworth (67 ans). John Maynard Keynes n\u2019a alors que 29 ans\u00a0: il y a eu tr\u00e8s probablement un sacr\u00e9 coup de piston de son p\u00e8re et surtout de ce p\u00e8re adoptif de fait qu\u2019est Alfred Marshall\u00a0!<\/p>\n<p>En ao\u00fbt 1914, son <em>Treatise on Probability<\/em> en \u00e9tait au stade de la relecture avec Russell, mais il doit partir pour Londres, toutes affaires cessantes, car on a besoin de lui au <em>Tresor<\/em>\u00a0! Apr\u00e8s une longue interruption au service de l\u2019Etat et des exp\u00e9riences passionnantes bien que parfois frustrantes, il se remet au travail de mise au point de son trait\u00e9\u00a0; celui-ci est publi\u00e9 en 1921 et donne lieu \u00e0 un concert de louanges\u00a0: la notori\u00e9t\u00e9 de Keynes est alors tr\u00e8s grande, son livre ne peut \u00eatre qu\u2019excellent\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em><span class=\"il\">Mots-cl\u00e9s : Keynes &#8211; \u00c9<\/span>conomie &#8211; Math\u00e9matiques &#8211; Carri\u00e8re acad\u00e9mique &#8211; Cambridge<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J.M. Keynes, <em>A Treatise on Probalility<\/em>, 1921. L\u2019\u00e9dition utilis\u00e9e ici\u00a0: Rough Draft Printing, 2008. La m\u00eame ann\u00e9e para\u00eet un ouvrage similaire de Frank Knight, \u00ab\u00a0<em>Risk, Uncertainty and Profit<\/em>\u00a0\u00bb. A propos de cette concomitance Keynes\/Knight, on pourra lire l\u2019article <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/variances.eu\/?p=6028\">https:\/\/variances.eu\/?p=6028<\/a><\/span><\/span> publi\u00e9 dans variances.eu en 2021 par Arthur Charpentier et la r\u00e9ponse <a href=\"https:\/\/variances.eu\/?p=6122\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\">https:\/\/variances.eu\/?p=6122<\/span><\/span><\/a> de Jean-Paul Guichard<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0Robert Palgrave (1827-1919) produisit notamment les trois volumes du \u00ab<em>\u00a0Palgrave\u2019s Dictionary of Political Economy\u00a0<\/em>\u00bb de 1894, 1896, 1899.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0George Joachim Goschen (1831-1907) est un banquier d\u2019origine allemande ayant fait ses \u00e9tudes \u00e0 Oxford. Bien que non universitaire, il est l\u2019auteur d\u2019un best-seller de l\u2019\u00e9conomie, \u00ab\u00a0<em>The Theory of the Foreign Exchanges<\/em>\u00a0\u00bb (1861)\u00a0; il sera l\u2019un des directeurs de la Banque d\u2019Angleterre et aussi le gouverneur de la tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre \u00ab\u00a0<em>Compagnie de la Baie d\u2019Hudson<\/em>\u00a0\u00bb. Homme politique, il refuse en 1880 le poste de Vice-roi des Indes mais accepte d\u2019\u00eatre Chancelier de l\u2019\u00e9chiquier (ministre des Finances, de janvier 1887 \u00e0 ao\u00fbt 1892), puis Premier Lord de l\u2019Amiraut\u00e9 (1895-1900). Pr\u00e9sident de la <em>Royal Statistical Society<\/em> de 1886 \u00e0 1888, on lui offre des postes honorifiques qu\u2019il refuse dans des universit\u00e9s, \u00e0 Cambridge (1888) et Edinburgh (1890). Il sera le premier Pr\u00e9sident de la <em>British Economic Association<\/em> en 1890.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0Herbert Foxwell (1849-1936) fut, en 1870, un \u00ab\u00a0senior wrangler\u00a0\u00bb en \u00ab\u00a0social science\u00a0\u00bb de l\u2019Universit\u00e9 de Cambridge est \u00ab\u00a0fellow\u00a0\u00bb au <em>Saint John\u2019s College<\/em> en 1874, il a alors 25 ans\u00a0; il y enseignera jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie, \u00e9tant responsable de cours importants de 1877 \u00e0 1908. University College de Londres l\u2019accueille comme assistant de W.S. Jevons puis comme son successeur \u00e0 partir de 1881\u00a0; il y enseigne aussi un cours de statistique. Il enseignera aussi l\u2019\u00e9conomie mon\u00e9taire et financi\u00e8re \u00e0 la <em>London School of Economics<\/em> et deviendra le premier doyen de la nouvelle facult\u00e9 d\u2019\u00e9conomie de l\u2019Universit\u00e9 de Londres lorsque celle-ci int\u00e9grera celle-l\u00e0. Homme de pouvoir, Foxwell sera vice-pr\u00e9sident puis pr\u00e9sident de la <em>Royal Economic Society<\/em>\u00a0; il deviendra aussi pr\u00e9sident de l\u2019Universit\u00e9 de Cambridge.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Dans le livre collectif \u00ab\u00a0<em>Pioneers of Modern Economics in Britain<\/em>\u00a0\u00bb (Macmillan, 1983), David Collard signale que le choix entre Foxwell et Pigou donna lieu \u00e0 un vote tr\u00e8s serr\u00e9\u00a0; il renvoie \u00e0 un article de 1972 de R.H. Coase, \u00ab\u00a0The Appointment of Pigou as Marshall\u2019s Successor\u00a0\u00bb dans le \u00ab\u00a0Journal of Law and Economics\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Francis Ysidro Edgeworth (1845-1926) fut \u00e9tudiant au <em>Balliol College<\/em> de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Oxford. La liste de ses travaux est impressionnante. L\u2019inventeur des courbes d\u2019indiff\u00e9rence est l\u2019auteur, notamment, d\u2019un \u00ab\u00a0Essai sur l\u2019application des math\u00e9matiques aux sciences morales\u00a0\u00bb (1881)<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Bertrand Russell (1872-1970) est un pur produit de Cambridge\u00a0: noble, filleul de John Stuart Mill, pacifiste, \u00ab\u00a0<em>Apostle<\/em>\u00a0\u00bb,\u00a0math\u00e9maticien et surtout philosophe, 7\u00e8me \u00ab\u00a0wrangler\u00a0\u00bb (maths et philo) de son universit\u00e9. Il fut l\u2019un des amants, parmi beaucoup d\u2019autres, d\u2019Ottoline Morrell. Il est l\u2019auteur de <em>Priniples of Mathematics<\/em> en 1903, et coauteur, avec Alfred North Whitehead, de<em> Principia Mathematica <\/em>(1910-1913), \u00e0 la suite des travaux de Peano en arithm\u00e9tique et en logique\u00a0; il est alors professeur et directeur de th\u00e8se de Wittgenstein. Il consid\u00e8re les math\u00e9matiques comme un rayon de la logique, donc de la philosophie. Sur le plan politique, il est \u00ab\u00a0de gauche\u00a0\u00bb et pacifiste, membre du <em>Coefficients Club<\/em> cr\u00e9\u00e9 en 1902 par les \u00e9poux Webb et la <em>Fabian Society<\/em>. Le titre de la traduction fran\u00e7aise de son livre de 1903, <em>Ecrits de logique philosophique<\/em>, est plus en rapport avec le contenu du livre que le titre anglais.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 A titre de comparaison, Marshall fut \u00ab\u00a0deuxi\u00e8me wrangler\u00a0\u00bb et Russell \u00ab\u00a0septi\u00e8me wrangler\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a>\u00a0\u00a0 \u00a0David J. Marsay, commentaire du livre de Keynes sur Amazon\u00a0; Marsay est l\u2019auteur de \u00ab<em>\u00a0Information Value\u00a0: the Value of Evidence\u00a0<\/em>\u00bb (2002)<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0Les articles de Keynes sont publi\u00e9s dans le \u00ab\u00a0Journal of the Royal Statistical Society\u00a0\u00bb\u00a0; ils critiquent la m\u00e9thode d\u2019induction de Pearson bas\u00e9e sur la comparaison de petits \u00e9chantillons, estimant que celui-ci n\u2019envisage pas toutes les causes possibles.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a>\u00a0\u00a0 Karl Pearson (1857-1936) fut un \u00ab\u00a0<em>troisi\u00e8me wrangler<\/em>\u00a0\u00bb aux \u00ab<em>\u00a0tripos<\/em>\u00a0\u00bb de math\u00e9matiques du <em>King\u2019s College<\/em> de Cambridge. Disciple de Darwin et de Galton, il d\u00e9veloppe l\u2019utilisation de m\u00e9thodes statistiques (on lui doit notamment le test du Chi deux en 1900) dans le domaine de la biologie\u00a0; il fonde en 1901 la revue <em>Biometrika<\/em> et en 1907 l\u2019<em>Eugenic Education Society<\/em>. De 1893 \u00e0 1912, il produit de nombreux articles rassembl\u00e9s sous le titre <em>Mathematical Contributions to the Theory of Evolution<\/em>, notamment des \u00e9tudes sur la tuberculose et l\u2019alcoolisme. Concernant les critiques qui lui sont adress\u00e9es, Pearson ne s\u2019en laisse pas conter\u00a0: il n\u2019h\u00e9site pas, parfois, \u00e0 mettre en question le niveau math\u00e9matique insuffisant de ses contradicteurs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Paul Guichard, Professeur d\u2019Universit\u00e9 \u00e9m\u00e9rite en \u00e9conomie, ENSAE 1966, s\u2019est lanc\u00e9 il y a trois ans, en collaboration avec son coll\u00e8gue Alain Garrigou, dans la redoutable entreprise de r\u00e9diger une biographie de\u00a0Keynes\u00a0qui ne soit pas hagiographique, dans laquelle il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 \u00e9corner l\u2019image la plus r\u00e9pandue de l\u2019\u00e9minent \u00e9conomiste. 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