{"id":6719,"date":"2022-06-07T07:15:24","date_gmt":"2022-06-07T05:15:24","guid":{"rendered":"https:\/\/variances.eu\/?p=6719"},"modified":"2022-06-07T07:17:38","modified_gmt":"2022-06-07T05:17:38","slug":"les-grands-gestionnaires-francais-face-a-lavenir-de-leurs-entreprises","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=6719","title":{"rendered":"Les grands gestionnaires fran\u00e7ais face \u00e0 l&rsquo;avenir de leurs entreprises"},"content":{"rendered":"<p>Ce texte est la version r\u00e9duite de la conclusion de notre livre paru r\u00e9cemment (Marco, 2022). Il r\u00e9sume la position anticipatrice d&rsquo;une dizaine de grands gestionnaires dont nous avons \u00e9tudi\u00e9 la pens\u00e9e dans les 33 chapitres du livre. Cet ouvrage est une r\u00e9action contre la tendance des historiens anglo-saxons du management \u00e0 passer sous silence la quasi-totalit\u00e9 des penseurs fran\u00e7ais en la mati\u00e8re. Pour eux (Cummings, 2017) seul Henri Fayol m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre ins\u00e9r\u00e9 dans une histoire globale de la discipline. Or les premiers textes importants en gestion de notre pays ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s une cinquantaine d&rsquo;ann\u00e9es avant la cr\u00e9ation des colonies anglaises en Am\u00e9rique du Nord. Ce qui ne veut pas dire que l&rsquo;influence anglaise puis am\u00e9ricaine n&rsquo;ait pas influenc\u00e9 la pens\u00e9e fran\u00e7aise en gestion : au contraire, elle s&rsquo;est toujours adapt\u00e9e aux id\u00e9es venues d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n<p>Nous devons \u00e0 Arthur Cecil Pigou et \u00e0 son ma\u00eetre Alfred Marshall la th\u00e9orie des sentiments face \u00e0 l&rsquo;avenir du capitalisme. En transposant cette analyse au cas des grands gestionnaires de notre pays, on peut \u00e9tablir une petite typopogie des attitudes possibles face \u00e0 l&rsquo;avenir des entreprises nationales. Nous verrons d\u2019abord les optimistes, puis les neutres, et enfin les pessimistes. Les premiers croient \u00e0 l\u2019essor sans fin des entreprises fran\u00e7aises<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>\u00a0; les deuxi\u00e8mes<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> croient \u00e0 une stagnation relative de ces firmes\u00a0; tandis que les troisi\u00e8mes auteurs s\u2019attendent \u00e0 un d\u00e9clin in\u00e9luctable de l\u2019industrie fran\u00e7aise (et m\u00eame du grand commerce) et donc de ses entreprises les plus dynamiques, en liaison avec le d\u00e9clin selon eux in\u00e9luctable du capitalisme lui-m\u00eame.<\/p>\n<h3>LES GESTIONNAIRES OPTIMISTES<\/h3>\n<p>L\u2019optimisme en \u00e9conomie politique ou en gestion des entreprises peut \u00eatre d\u00e9fini comme la croyance en un avenir meilleur de l\u2019\u00e9conomie nationale ou des firmes autochtones. On consid\u00e8re, dans l\u2019histoire de la pens\u00e9e \u00e9conomique, que l\u2019\u00e9cole optimiste fran\u00e7aise remonte \u00e0 Fr\u00e9d\u00e9ric Bastiat et \u00e0 ses confr\u00e8res lib\u00e9raux. Cette id\u00e9e a \u00e9t\u00e9 contest\u00e9e par Alain B\u00e9raud et Fran\u00e7ois Etner au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 dans une grande revue fran\u00e7aise<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>. Mais la gestion est ax\u00e9e, par d\u00e9finition, sur les anticipations du futur de la firme. Si ces anticipations sont positives, le manager est optimiste<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>\u00a0; si elles sont fort n\u00e9gatives, il s\u2019av\u00e8re pessimiste\u00a0; si elles sont trop incertaines, il reste neutre et ne se mouille pas.<\/p>\n<p>En ce sens, le plus optimiste de tous nos auteurs est Le Choyselat\u00a0: il anticipe des profits extraordinaires, et a une croyance infinie en l\u2019effet de levier de l\u2019enrichissement rapide. Et cela avec un produit alimentaire de base\u00a0: l\u2019\u0153uf et la poule\u00a0! C\u2019est peut-\u00eatre lui qui a donn\u00e9 \u00e0 Sully et \u00e0 Henri IV l\u2019id\u00e9e d\u2019axer leur communication \u00e9conomique sur la \u00ab\u00a0poule au pot\u00a0\u00bb du dimanche pour tous les sujets de Sa Majest\u00e9. Le Vert galant aimait les femmes et la bonne ch\u00e8re.<\/p>\n<p>En g\u00e9n\u00e9ral, tous les faiseurs de plans d\u2019affaires sont optimistes, car sinon ils ne lanceraient pas leurs entreprises. Andr\u00e9-Martin Labb\u00e9 et Eug\u00e8ne Sala en sont les t\u00e9moignages vivants pour la premi\u00e8re moiti\u00e9 du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle. En d\u00e9pit de conditions \u00e9conomiques encore incertaines (proximit\u00e9 avec la r\u00e9volution de 1830, des chemins de fer encore dans l\u2019enfance, une atmosph\u00e8re politique sensible), ils ont os\u00e9 lancer un projet d\u2019envergure. Et Eug\u00e8ne Sala, qui avait \u00e9crit avec son fr\u00e8re, en 1836, que les bazars n\u2019\u00e9taient pas un secteur s\u00fbr d\u2019investissement, n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 engager toute sa fortune et son \u00e9nergie pour reprendre le plus grand bazar parisien de l\u2019\u00e9poque. Sa formule devait\u00a0\u00eatre : \u00ab\u00a0Faites ce que je dis, mais je ne fais pas ce que je conseille\u00a0!\u00a0\u00bb. Elle a \u00e9t\u00e9 mise en application ensuite par la plupart des journaux financiers.<\/p>\n<p>Un \u00e9conomiste pratique optimiste a suivi le m\u00eame chemin intellectuel\u00a0: Courcelle-Seneuil. Form\u00e9 au droit priv\u00e9 et f\u00e9ru d\u2019\u00e9conomie bancaire, il savait les risques qu\u2019il prenait \u00e0 reprendre une petite usine de fonderie en province. Et comme il \u00e9tait tr\u00e8s au courant, par ses lectures de journaux, des probl\u00e8mes de gestion du personnel que rencontraient les firmes textiles lyonnaises, il a anticip\u00e9 ces risques en payant bien ses ouvriers et employ\u00e9s. \u00c9conomiste averti, il a anticip\u00e9 la crise \u00e9conomique de 1847 et la crise politique de 1848 pour se retirer du jeu entrepreneurial \u00e0 temps, et passer \u00e0 autre chose\u00a0: une courte carri\u00e8re politique d\u2019abord, une longue carri\u00e8re journalistique ensuite. La liste de ses articles n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 dress\u00e9e\u00a0: nous pouvons l\u2019\u00e9valuer \u00e0 plusieurs centaines.<\/p>\n<div id=\"attachment_6721\" style=\"width: 277px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-6721\" class=\"wp-image-6721\" src=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/henri-fayol.jpg\" alt=\"\" width=\"267\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/henri-fayol.jpg 750w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/henri-fayol-201x300.jpg 201w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/henri-fayol-684x1024.jpg 684w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/henri-fayol-600x898.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 267px) 100vw, 267px\" \/><p id=\"caption-attachment-6721\" class=\"wp-caption-text\">Henri Fayol<\/p><\/div>\n<p>De m\u00eame, un ing\u00e9nieur issu de province comme Fayol a \u00e9t\u00e9 un optimiste notoire en osant affronter les Am\u00e9ricains sur le terrain assez glissant des id\u00e9es organisatrices. Alors que les \u00e9conomistes de l\u2019\u00e9poque l\u2019ont jug\u00e9 superficiel et d\u2019un style trop parl\u00e9, les gestionnaires am\u00e9ricains ont vite reconnu sa valeur de pr\u00e9curseur de la discipline. Il a initi\u00e9 une touche fran\u00e7aise de gestion des firmes qui perdure jusqu\u2019\u00e0 nos jours, en particulier dans le domaine entrepreneurial<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Cette impression est aussi visible dans le cas de L\u00e9on Chambonnaud. Voil\u00e0 un petit professeur d\u2019anglais commercial qui ose lancer une immense encyclop\u00e9die de gestion mercatique en 9 tomes. Il faut \u00eatre optimiste pour cela, car les critiques ne sont pas tendres avec les inconnus qui se l\u00e8vent dans un nouveau domaine. En recrutant une \u00e9quipe comp\u00e9tente, et en modifiant peu \u00e0 peu sa perspective pour int\u00e9grer les nouvelles th\u00e9ories, il a fait \u0153uvre utile, m\u00eame s\u2019il n\u2019est plus gu\u00e8re cit\u00e9 aujourd\u2019hui dans les principaux livres d\u2019histoire du marketing<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>C\u2019est aussi le cas des deux disciples universitaires fran\u00e7ais de Taylor\u00a0: Jean-Paul Palewski, et Andr\u00e9 Philip. Ils pr\u00f4nent l\u2019id\u00e9e taylorienne d\u2019une coop\u00e9ration des salari\u00e9s et des patrons. Ce faisant ils relaient une vieille id\u00e9e, qui remonte au moins \u00e0 Voltaire (1764) qui, dans son <em>Dictionnaire philosophique<\/em>, pense que les hommes (et les femmes) sont bons par nature. Cette coop\u00e9ration peut aller jusqu\u2019\u00e0 la fraternit\u00e9, voire \u00e0 l\u2019amiti\u00e9. La litt\u00e9rature sur l\u2019amiti\u00e9 dans les relations de gestion a connu une avanc\u00e9e certaine avec le livre d\u2019Edmond Rovigue (1938) <em>L\u2019amiti\u00e9 d\u2019affaires\u00a0: essai de sociologie \u00e9conomique<\/em> (Lausanne, F. Roth et C<sup>ie<\/sup>, 251 p.). Les candidats \u00e0 l\u2019agr\u00e9gation de sciences \u00e9conomiques pouvaient le consulter car il \u00e9tait disponible dans la biblioth\u00e8que de la Salle des \u00e9tudes statistiques du centre Panth\u00e9on. Les premiers agr\u00e9g\u00e9s de l\u2019option gestion des entreprises auraient pu aussi le lire. Ainsi, ces gestionnaires optimistes pr\u00f4nent une troisi\u00e8me voie entre lib\u00e9ralisme et autoritarisme\u00a0: la coop\u00e9ration \u00e0 la mani\u00e8re de Charles Gide (Marco et Quinet, 2002). Tous les \u00e9crits sur la gestion collective d\u00e9coulent de l\u00e0.<\/p>\n<p>L\u2019optimisme gestionnaire atteint des sommets avec Bruno Lussato. En comprenant que la cybern\u00e9tique allait changer les rapports entre l\u2019homme et les machines, il a promu une vision ax\u00e9e sur les micro-ordinateurs, qui rendent les salari\u00e9s plus autonomes dans leur travail. La coop\u00e9ration peut ainsi s&rsquo;exercer \u00e0 distance, ce que les r\u00e9seaux futurs permettront avec le t\u00e9l\u00e9travail. Lussato voit aussi l\u2019av\u00e8nement des robots qui d\u00e9livreront l\u2019humain des basses t\u00e2ches.<\/p>\n<p>Enfin l\u2019optimisme redevient plus raisonnable avec Octave G\u00e9linier. Car le pur lib\u00e9ral voit que la coop\u00e9ration ne peut s\u2019effectuer sans une r\u00e9flexion sur le partage du profit de l\u2019entreprise. Soit on partage avec l\u2019int\u00e9ressement, soit on laisse les salari\u00e9s obtenir des augmentations par les gr\u00e8ves et la n\u00e9gociation. Entre ces deux voies, existe-t-il une troisi\u00e8me position, plus neutre\u00a0?<\/p>\n<h3>LES GESTIONNAIRES NEUTRES<\/h3>\n<p>La neutralit\u00e9 en gestion peut \u00eatre con\u00e7ue comme la prudence appliqu\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9vision du futur. Ne sachant s\u2019il sera ensoleill\u00e9 ou assombri, ces auteurs restent dans l\u2019expectative et ne se mouillent pas. Certains sp\u00e9cialistes de gestion ne croient pas que l\u2019on puisse \u00eatre neutre en ce domaine, en tous les cas pour les dispositifs instrumentaux que les gestionnaires utilisent<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>. Mais les hommes peuvent s\u2019obliger \u00e0 la neutralit\u00e9, par principe ou par conviction. Cotrugli en est le premier exemple parmi les auteurs que nous avons \u00e9tudi\u00e9s. Il met la prudence au centre de la r\u00e9flexion du marchand, qui doit se garder de trop bons espoirs de r\u00e9ussite dans ses entreprises commerciales. Il doit, en particulier, se m\u00e9fier des \u00ab\u00a0facteurs\u00a0\u00bb, ces employ\u00e9s au lointain qui g\u00e8rent pour lui de grosses affaires. Car il sait que la politique des \u00c9tats de son \u00e9poque est tr\u00e8s instable et qu\u2019il ne faut compter que sur soi et sur les siens. Il est donc rest\u00e9 neutre vis-\u00e0-vis de Byzance et du Liban o\u00f9 il avait des comptoirs. La r\u00e9putation de Barcelone et de Naples, o\u00f9 il centralisait la gestion de ses navires, \u00e9tait tellement puissante qu\u2019elle valait passeport pour les peuples \u00e9trangers m\u00eame hostiles <em>\u00e0 priori<\/em>.<\/p>\n<div id=\"attachment_6722\" style=\"width: 301px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-6722\" class=\"wp-image-6722\" src=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/Jacques_Savary.jpeg\" alt=\"\" width=\"291\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/Jacques_Savary.jpeg 930w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/Jacques_Savary-218x300.jpeg 218w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/Jacques_Savary-744x1024.jpeg 744w, https:\/\/variances.eu\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/Jacques_Savary-600x826.jpeg 600w\" sizes=\"(max-width: 291px) 100vw, 291px\" \/><p id=\"caption-attachment-6722\" class=\"wp-caption-text\">Jacques Savary<\/p><\/div>\n<p>Deux si\u00e8cles plus tard, Jacques Savary a, lui aussi, fait preuve de grande neutralit\u00e9 et de prudence doctrinale. Partag\u00e9 entre les int\u00e9r\u00eats des n\u00e9gociants et ceux du pouvoir royal, il ne pouvait prendre parti pour l\u2019un ou pour l\u2019autre sans avoir des cons\u00e9quences funestes sur sa situation financi\u00e8re. Il est donc rest\u00e9 assez neutre. Il a alors accord\u00e9 une place importante au concept de prudence.<\/p>\n<p>Jacques Savary des Bruslons a suivi la fili\u00e8re paternelle. Voulant d\u00e9fendre un patrimoine intellectuel important, il a continu\u00e9 l\u2019accumulation des donn\u00e9es sur le monde commercial pour \u00e9clairer la gestion du Prince et de son administration. Jean Paganucci est rest\u00e9 un comptable fid\u00e8le \u00e0 ses principes\u00a0: neutralit\u00e9 et prudence. L\u2019administrateur Lincol a appliqu\u00e9 la neutralit\u00e9 du comptable \u00e0 l\u2019administration des usines de limes. Adolphe Guilbault, a exhort\u00e9 \u00e0 la neutralit\u00e9 du comptable dans tous les autres secteurs industriels et commerciaux. Albert Prouteaux, a confirm\u00e9 la neutralit\u00e9 comptable dans la gestion des grandes entre-prises manufacturi\u00e8res ou de distribution (grands magasins). Si, \u00e0 l\u2019\u00e9poque des fr\u00e8res Sala (vers 1840) les grands bazars \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme trop instables quant \u00e0 leurs vrais r\u00e9sultats financiers, vingt ans plus tard, au temps de Proudhon et Duch\u00eane, les grands magasins paraissent tr\u00e8s prometteurs sur ce point\u00a0: leur rentabilit\u00e9 est sup\u00e9rieure \u00e0 celle de l\u2019industrie.<\/p>\n<p>Georges Reymondin fait l\u2019histoire de la neutralit\u00e9 du comptable avant que l\u2019expertise soit mieux contr\u00f4l\u00e9e par l\u2019\u00c9tat. Li\u00e9 professionnellement avec le libre-penseur Louis Rachou, il fait la promotion du <em>Code des comptables<\/em> qui vient donner un outil aux cabinets d\u2019expertise pour mieux g\u00e9rer leurs salari\u00e9s. Mais il reste neutre, ne voulant pas choisir entre le patron et les employ\u00e9s. Son \u0153uvre n\u2019a pas fait l\u2019objet d\u2019une \u00e9valuation globale jusqu&rsquo;\u00e0 r\u00e9cemment (Andria et Naszalyi, 2013). Nul n\u2019est proph\u00e8te en son pays.<\/p>\n<p>Raymond Boisd\u00e9 a montr\u00e9 la neutralit\u00e9 du centriste (politique) quant \u00e0 la mont\u00e9e des crises d\u2019entreprises face \u00e0 la mondialisation et la globalisation dont il a vu les pr\u00e9mices \u00e0 la fin de sa vie. Comme parmi ses \u00e9tudiants certains seront des patrons et d\u2019autres de simples managers, il n\u2019a pas voulu choisir un camp contre l\u2019autre. Mais il ne verse pas dans le pessimisme id\u00e9ologique.<\/p>\n<h3>LES GESTIONNAIRES PESSIMISTES<\/h3>\n<p>Le pessimisme des entrepreneurs a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie \u00e9conomique par l\u2019anglais Arthur Cecil Pigou juste avant la grande crise \u00e9conomique des ann\u00e9es trente (Bousquet, 1958). Il a montr\u00e9 que les cycles de la conjoncture sont li\u00e9s aux diverses phases d\u2019optimisme (le <em>boom<\/em>) et de pessimisme (la r\u00e9cession) que traversent les entreprises via les entrepreneurs et managers. Et si le patron est pessimiste, il y a de fortes chances que ses employ\u00e9s et ses cadres le soient aussi, surtout si cette attitude a un impact imm\u00e9diat sur leurs salaires, revu \u00e0 la baisse.<\/p>\n<p>Oppos\u00e9s doctrinalement aux optimistes lib\u00e9raux, les auteurs socialistes comme Proudhon et Duch\u00eane, ont \u00e9mis des critiques tr\u00e8s fondamentales. En voyant l\u2019essor extraordinaire de la Bourse de Paris de leur temps, ils ont opt\u00e9 pour une vision sombre\u00a0: la concentration financi\u00e8re conduirait t\u00f4t ou tard \u00e0 la ruine du pays. Ils rejoignaient ainsi le verdict sans appel de Marx pour qui le capitalisme \u00e9tait condamn\u00e9 \u00e0 terme, en raison de ses propres contradictions internes. Marx sera relay\u00e9 par Hilferding dans cette voie de la ruine financi\u00e8re.<\/p>\n<p>Guih\u00e9neuf, sp\u00e9cialiste de Karl Marx, s\u2019est d\u2019abord attaqu\u00e9 au concept de valeur chez le grand \u00e9conomiste allemand. Puis il a pris les chemins de traverse de la psycho-sociologie et l\u2019a appliqu\u00e9e \u00e0 la gestion des organisations. Le ver est dans le fruit quand le stress des salari\u00e9s n\u00e9cessite des techniques comme le <em>coaching<\/em>, le <em>mentoring<\/em> ou les techniques de motivation en groupes. C\u2019est un caut\u00e8re sur une jambe de bois. La na\u00efvet\u00e9 des optimistes tombe quand on constate les in\u00e9galit\u00e9s de revenus entre les grands patrons et les salari\u00e9s de base.<\/p>\n<p>Un auteur fran\u00e7ais a essay\u00e9 d\u2019appliquer les concepts marxistes \u00e0 la gestion des entreprises priv\u00e9es ou publiques\u00a0: Paul Boccara. Dans son principal livre de 1985 (<em>Intervenir dans les gestions avec de nouveaux crit\u00e8res<\/em>), il essaie de convertir les id\u00e9es marxistes en crit\u00e8res effectifs de gestion. C\u2019est \u00eatre pessimiste que de croire que les concepts traditionnels de gestion ne sont pas susceptibles de progr\u00e8s dans le capitalisme contemporain.<\/p>\n<p>La r\u00e9sistance fran\u00e7aise \u00e0 l\u2019imp\u00e9rialisme de la pens\u00e9e manag\u00e9riale \u00ab\u00a0yankee\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9e par Annick Bourguignon, V\u00e9ronique Malleret et Hanne Norrekit (2000) <em>American Management Theory and French Acts of Resistance<\/em> (Aarhus School of Business, Department of International Business, 17 p.). Mais r\u00e9sister ne veut pas dire que l\u2019on est pessimiste quant \u00e0 l\u2019avenir de la pens\u00e9e fran\u00e7aise en management. D\u2019ailleurs, au rayon d\u00e9veloppement personnel, on trouve le livre de Julie Norem (2015) <em>D\u00e9couvrez le pouvoir positif du pessimisme\u00a0!<\/em> (Paris, Inter-\u00e9ditions, 228 p.). On peut inverser le titre et proposer\u00a0: d\u00e9couvrez le pouvoir n\u00e9gatif de l\u2019optimisme\u00a0! Il existe d\u2019ailleurs des livres qui sont intitul\u00e9s <em>\u00c9loge du pessimisme<\/em><a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a><sup>,<\/sup> courant de pens\u00e9e qui remonte \u00e0 Georges Sorel (1911), disciple de Proudhon, et \u00e0 son analyse des diverses illusions du progr\u00e8s. Sur l\u2019\u0153uvre de Sorel, nous renvoyons aux 16 volumes des <em>Cahiers<\/em> qui lui ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s entre 1983 et\u00a01998. En particulier, y sont reproduites de tr\u00e8s nombreuses lettres \u00e9chang\u00e9es avec d\u2019autres grands intellectuels de la p\u00e9riode, o\u00f9 transpara\u00eet son pessimisme philosophique. Le pessimisme conduit \u00e0 la faillite de la pens\u00e9e manag\u00e9riale selon le sociologue Fran\u00e7ois Dupuy (2015), qui est un peu <em>lost in management<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : Histoire de la pens\u00e9e gestionnaire &#8211; France &#8211; XVIe-XXIe si\u00e8cle<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> J. St Pierre et F. Labelle (2017) <em>Les PME, d\u2019hier \u00e0 demain. Bilan et perspectives<\/em>, Montr\u00e9al, Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec, 537 p.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> A. Fayette (2011) <em>L\u2019efficacit\u00e9 des gestionnaires et des organisations<\/em>, PUQ, p. 273.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> A. B\u00e9raud et F. Etner (1993) \u00ab\u00a0Bastiat et les lib\u00e9raux\u00a0: existe-t-il une \u00e9cole optimiste en \u00e9conomie politique\u00a0?\u00a0\u00bb, <em>Revue d\u2019\u00e9conomie politique<\/em>, vol. 103, n\u00b0 2, p. 287-304.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> Philippe Gabilliet (2018) <em>\u00c9loge de l\u2019optimisme\u00a0: quand les enthousiastes font bouger le monde<\/em>, Paris, J\u2019ai Lu, 189 p.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> F. Lasch &amp; S. Yami (2008) \u00ab\u00a0The Nature and Focus of Entrepreneurship Research in France over the Last Decade: a French Touch?\u00a0\u00bb, <em>Entrepreneurship, Theory and Practice<\/em>, vol. 32, n\u00b0\u00a02, p. 339-360.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> Deux exceptions: M.A. Beale (1993) <em>Advertising and the Politics of Public Persuasion in France, 1900-1939<\/em>, Berkeley, University of California, 528 p.; P. Bourgne et B. Cova (2013) <em>Marketing: rem\u00e8de ou poison? les effets du marketing dans une soci\u00e9t\u00e9 en crise<\/em>, Caen, EMS, p. 112.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a> A. Dietrich, F. Pigeyre et C. Vercher-Chaptal, dir. (2015) <em>D\u00e9rives et perspectives de la gestion\u00a0: \u00c9changes autour des travaux de Julienne Brabet<\/em>, Lille, Septentrion, p. 173.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\"><sup>[8]<\/sup><\/a> B. Barras (1998) \u00ab\u00a0Pessimisme et optimisme de l\u2019ing\u00e9nieur\u00a0\u00bb, Infoscience.epfl.ch\u00a0; Jacques Costagliola (2004) <em>\u00c9loge du pessimisme<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 307 p.\u00a0; Michael L\u00f6wy (2019) <em>Kafka, Wells, Benjamin\u00a0: \u00e9loge du pessimisme culturel<\/em>, Orange, \u00c9ditions le Retrait, 85\u00a0p.<\/p>\n<hr \/>\n<h3><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/h3>\n<p>Bousquet, G.-H. (1958) <em>A.C. Pigou : traduction, introduction et notes<\/em>, Paris, Dalloz, 415 p.<\/p>\n<p>Cummings, S. dir. (2017) <em>A New History of Management<\/em>, Cambridge University Press, 376 p.<\/p>\n<p>David, A., Hatchuel, A., Laufer, R. (2012) <em>Les nouvelles fondations des sciences de gestion<\/em>, Paris, Presses des Mines, 268 p.<\/p>\n<p>Deslandes, G. (2013) <em>Essai sur les donn\u00e9es philosophiques du management<\/em>, Paris, PUF, 252 p.<\/p>\n<p>Dupuy, F. (2015) <em>La faillite de la pens\u00e9e manag\u00e9riale<\/em>, Paris, M\u00e9dia Diffusion, 238 p.<\/p>\n<p>Marco, L. (2022) <em>Histoire de la pens\u00e9e gestionnaire fran\u00e7aise, XVI<sup>e<\/sup>-XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>, Castres, Edi-Gestion, 519 p. Disponible gratuitement sur HAL Paris-Nord.<\/p>\n<p>Marco, L., Quinet, C. \u00c9diteurs (2002) <em>Charles Gide : contributions \u00e0 la Revue d&rsquo;\u00e9conomie politique<\/em>, Paris, L&rsquo;Harmattan, volume V des oeuvres de Ch. Gide, 374 p.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte est la version r\u00e9duite de la conclusion de notre livre paru r\u00e9cemment (Marco, 2022). Il r\u00e9sume la position anticipatrice d&rsquo;une dizaine de grands gestionnaires dont nous avons \u00e9tudi\u00e9 la pens\u00e9e dans les 33 chapitres du livre. 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