{"id":6588,"date":"2022-12-27T07:20:22","date_gmt":"2022-12-27T06:20:22","guid":{"rendered":"https:\/\/variances.eu\/?p=6588"},"modified":"2022-12-27T08:06:04","modified_gmt":"2022-12-27T07:06:04","slug":"lukraine-nation-deurope","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=6588","title":{"rendered":"L\u2019Ukraine, nation d\u2019Europe"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire de l\u2019Europe centrale et orientale est mal connue par les Europ\u00e9ens de l\u2019ouest. Ce manque facilite la perm\u00e9abilit\u00e9 \u00e0 des r\u00e9cits distordus de l\u2019histoire de cette r\u00e9gion, o\u00f9 la constitution des nations diff\u00e8re sensiblement de celle des Etats-nations ouest-europ\u00e9ens. Beaucoup d\u00e9couvrent d\u2019une certaine fa\u00e7on l\u2019Ukraine \u00e0 l\u2019occasion de cette guerre. L\u2019Ukraine, cette appellation apparue \u00e0 la fin du 12e si\u00e8cle \u00e0 partir d\u2019un terme slave d\u00e9signant la fronti\u00e8re, la marche, le bord\u2026<\/p>\n<p>Les commentateurs attentifs aux interventions de Poutine ont relev\u00e9 qu\u2019il r\u00e9explorait intensivement l\u2019histoire \u00e0 sa fa\u00e7on, afin de l\u00e9gitimer une ambition \u00ab\u00a0grand-russe\u00a0\u00bb, synth\u00e8se r\u00e9vis\u00e9e de l\u2019empire tsariste et de l\u2019espace sovi\u00e9tique, soumise \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie russophone et orthodoxe, entour\u00e9e d\u2019un glacis de fronti\u00e8res \u00e9paisses, de zones-tampons \u00e9troitement contr\u00f4l\u00e9es\u00a0: \u00ab\u00a0Russes blancs\u00a0\u00bb (ou Bi\u00e9lorusses), \u00ab\u00a0Petits-Russes\u00a0\u00bb (c\u2018est-\u00e0-dire Ukrainiens) et autres<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. C\u2019est d\u2019embl\u00e9e antagonique avec la reconnaissance de la souverainet\u00e9 de ces zones si elles pr\u00e9tendent constituer des nations. Ce nationalisme imp\u00e9rial ne tol\u00e8re pas l\u2019existence de nations souveraines qui entendent s\u2019en distinguer, <em>a fortiori<\/em> si elles prennent une voie politique diff\u00e9rente de la Russie, en faisant l\u2019apprentissage d\u2019une vie d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>Cette vision poutinienne est explicite dans l\u2019intervention t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e du pr\u00e9sident russe, le lundi 21 f\u00e9vrier 2022, \u00e0 la veille du d\u00e9clenchement de l\u2019invasion<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019Ukraine, pour nous, n\u2019est pas seulement un pays voisin. C\u2019est une partie inali\u00e9nable de notre histoire, de notre culture, de notre espace spirituel\u00a0\u00bb. Il s\u2019en prend aux dirigeants successifs de l\u2019URSS, qui auraient invent\u00e9 l\u2019Ukraine contemporaine et conc\u00e9d\u00e9 excessivement aux nationalistes en leur offrant un statut quasi-\u00e9tatique de r\u00e9publique f\u00e9d\u00e9r\u00e9e. Cette contrepartie du maintien au pouvoir des bolcheviks aurait sem\u00e9 les germes du s\u00e9paratisme apparu au grand jour \u00e0 la chute de l\u2019Union Sovi\u00e9tique. Poutine est peut-\u00eatre nostalgique de l\u2019URSS mais il n\u2019est pas tendre avec les dirigeants sovi\u00e9tiques, depuis L\u00e9nine. D\u2019une certaine fa\u00e7on, il les consid\u00e8re comme tra\u00eetres \u00e0 l\u2019ambition russe. L\u2019ADN sovi\u00e9tique, ou plut\u00f4t KGBiste, de Poutine est recycl\u00e9 dans une reviviscence n\u00e9o-imp\u00e9riale.<\/p>\n<p>Cette vision d\u00e9nie radicalement toute sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e0 l\u2019identit\u00e9 ukrainienne et toute l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 l\u2019Etat ukrainien. Elle incite n\u00e9anmoins \u00e0 revisiter l\u2019histoire li\u00e9e de l\u2019Ukraine, de la Russie, de leurs voisins. Je me suis replong\u00e9 en particulier dans le livre de r\u00e9f\u00e9rence de l\u2019historien Timothy Snyder <em>La reconstruction des nations, Pologne, Ukraine, Lituanie, Belarus, 1569-1999<\/em> (Gallimard, 2017).<\/p>\n<h3><strong>Un mythe fondateur en partage<\/strong><\/h3>\n<p>La Rus\u2019 de Kiev fut, du 9e au 13e si\u00e8cle, une vaste principaut\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale, sur une \u00e9tendue allant de la Mer Noire \u00e0 la Mer Blanche, au nord. Cette entit\u00e9 politique peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme la matrice originelle commune de la Bi\u00e9lorussie, de l\u2019Ukraine et de la Russie contemporaines. La r\u00e9gion de Kiev \u00e9tait le centre de gravit\u00e9 de cet ensemble f\u00e9odal, qui connut son apog\u00e9e avec les r\u00e8gnes de Vladimir le Grand (980-1015) et de son fils Iaroslav le Sage (1019-1054). Le rattachement au christianisme de Constantinople et l\u2019\u00e9criture cyrillique de la langue slave prirent effet pendant cette p\u00e9riode. Au cours du 12e si\u00e8cle, les conflits de succession min\u00e8rent l\u2019unit\u00e9 de la principaut\u00e9 et l\u2019autorit\u00e9 du centre politique ki\u00e9vien. Les invasions mongoles accentu\u00e8rent le d\u00e9litement, en d\u00e9pit de la geste d\u2019Alexandre Nevski chant\u00e9e par Eisenstein et de son alliance avec la Horde d\u2019Or turco-mongole contre les agressions su\u00e9doises et teutoniques.<\/p>\n<p>Les forces centrifuges l\u2019emport\u00e8rent pour engendrer un ensemble de principaut\u00e9s distinctes, dont les plus puissantes furent le Royaume de Galicie-Volhynie au sud-ouest, la R\u00e9publique de Novgorod au nord, la principaut\u00e9 de Vladimir-Souzdal plus \u00e0 l\u2019est, d\u2019o\u00f9 \u00e9mergea la Moscovie ou grande principaut\u00e9 de Moscou. Cette derni\u00e8re s\u2019\u00e9tablit comme telle pour deux bons si\u00e8cles, jusqu\u2019en 1547, lorsque Ivan le Terrible s\u2019intronisa \u00ab tsar de toutes les Russies \u00bb. Le tsar revendiqua l&rsquo;h\u00e9ritage de la principaut\u00e9 de Kiev, dont les territoires originels \u00e9taient partiellement pass\u00e9s sous la domination du Royaume de Lituanie-Pologne. C\u2019est l\u2019acte de naissance de la Russie moderne.<\/p>\n<p>Cette histoire constitue un h\u00e9ritage commun pour Kiev et Moscou (et Minsk aussi). Comme tous les h\u00e9ritages indivis, c\u2019est une source de conflit d\u00e8s lors que l\u2019un des h\u00e9ritiers en veut la d\u00e9tention exclusive, comme si l\u2019assumer en commun relevait d\u2019un partage spoliateur. Le cours de l\u2019histoire ne s\u2019arr\u00eate pas cependant \u00e0 cet h\u00e9ritage lointain. Comme le dit un chercheur ukrainien, Volodymyr Kulyk, \u00ab\u00a0l\u2019id\u00e9e nationale ukrainienne a suivi sa trajectoire propre\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Depuis la fin du 14e si\u00e8cle, la r\u00e9gion de Kiev, la Galicie, la Volhynie \u00e9taient pass\u00e9es sous la domination de l\u2019Union de Pologne-Lituanie, qui avait repouss\u00e9 les Mongols. Polonais et Lituaniens consolident leur alliance lorsqu\u2019ils concluent en 1569 l\u2019Union de Lublin, qui instaure la R\u00e9publique des Deux Nations (une quasi-f\u00e9d\u00e9ration) entre le Royaume de Pologne et le Grand-Duch\u00e9 de Lituanie. Le Royaume de Pologne int\u00e8gre la majeure partie des r\u00e9gions ukrainiennes tandis que le Grand-Duch\u00e9 recouvre en gros les actuelles Lituanie et Bi\u00e9lorussie. Plus au nord, l\u2019Union dispose aussi des vassaux baltes. C\u2019est cette histoire, depuis l\u2019accord de Lublin, dont Timothy Snyder parcourt les m\u00e9andres.<\/p>\n<p>L\u2019approche de Snyder r\u00e9sonne avec l\u2019analyse des nationalismes par l\u2019anthropologue Ernest Gellner, (voir <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/jackyfayolle.net\/2018\/06\/02\/relire-nations-et-nationalisme-dernest-gellner\/\">Relire <em>\u00ab Nations et nationalisme <\/em><em>\u00bb<\/em>, d<em>\u2019<\/em><em>Ernest Gellner<\/em><\/a><\/span><\/span>).\u00a0 Gellner consid\u00e8re le nationalisme comme un processus d\u2019homog\u00e9n\u00e9isation interne, autant culturelle que politique, des soci\u00e9t\u00e9s modernes. Le nationalisme exige que l\u2019unit\u00e9 politique et l\u2019unit\u00e9 nationale se recoupent. Cette conception aide \u00e0 comprendre la persistance ou la r\u00e9surgence des aspirations nationalistes dans les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines, ainsi que leur \u00e9ventuelle d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence en nationalisme ethnique, porteur d\u2019exclusion, voire d\u2019\u00e9limination, des groupes et personnes dont l\u2019appartenance \u00e0 la communaut\u00e9 nationale est rejet\u00e9e. La concurrence des nationalismes peut d\u00e9boucher sur la fractalisation de l\u2019espace territorial lorsque celui-ci \u00e9tait jusque-l\u00e0 occup\u00e9 en commun par des peuples intriqu\u00e9s. C\u2019est une part de l\u2019histoire, notamment \u00e0 l\u2019est de l\u2019Europe. Et, dans cette histoire, le nationalisme ukrainien, comme certains autres, appara\u00eet comme un nationalisme longtemps domin\u00e9, tiraill\u00e9 entre les h\u00e9g\u00e9monies polonaise, russe, autrichienne. L\u2019identit\u00e9 nationale ukrainienne s\u2019affirmera lentement et difficilement.<\/p>\n<h3><strong>Le long cheminement vers l\u2019\u00e9mancipation de l<\/strong>\u2019<strong>Ukraine<\/strong><\/h3>\n<p>Si l\u2019union polono-lituanienne de 1569 est \u00ab organique et n\u00e9goci\u00e9e \u00bb, les r\u00e9gions ukrainiennes y sont incorpor\u00e9es de mani\u00e8re \u00ab\u00a0pr\u00e9cipit\u00e9e et d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e\u00a0\u00bb, pour reprendre les termes de Snyder. La noblesse ukrainienne affirme un penchant pour le protestantisme puis le catholicisme de la Contre-r\u00e9forme. Mais les paysans ukrainiens restent fid\u00e8les \u00e0 l\u2019orthodoxie (notamment sa variante uniate, ou gr\u00e9co-catholique, qui reconnait l\u2019autorit\u00e9 de Rome). L\u2019h\u00e9g\u00e9monie polonaise passe par une langue \u00e9litiste, comme par la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re, tandis que les paysans ukrainiens recourent au ruth\u00e8ne vernaculaire. Les cosaques sont plut\u00f4t d\u2019origine paysanne, aux c\u00f4t\u00e9s des chevaliers polonais et lituaniens. Les cosaques roturiers acqu\u00e9rant des droits par une proc\u00e9dure d\u2019enregistrement, les nobles, qui avaient besoin de l\u2019asservissement \u00e0 la terre, ne souhaitaient pas qu\u2019ils soient trop nombreux. En 1648, l\u2019alliance du cosaque Khmelnitski avec la Moscovie contre la R\u00e9publique entra\u00eene une guerre co\u00fbteuse qui aurait pu d\u00e9boucher sur la R\u00e9publique des Trois Nations, par le trait\u00e9 de Hadiatch (1658). Mais l\u2019\u00e9chec est vite ent\u00e9rin\u00e9. La R\u00e9publique ne parvient pas \u00e0 int\u00e9grer \u00ab\u00a0le monde d\u00e9mocratique de la steppe cosaque\u00a0\u00bb et reste une r\u00e9publique nobiliaire. Elle en est \u00e9branl\u00e9e.<\/p>\n<p>A partir de 1667, le Dniepr va servir de ligne de partage de l\u2019Ukraine entre la R\u00e9publique et la Moscovie. La rive orientale rejoint l\u2019espace russe et les \u00e9lites cosaques sont int\u00e9gr\u00e9es dans le nouvel Etat russe\u00a0: apr\u00e8s maintes p\u00e9rip\u00e9ties, l\u2019hetmanat cosaque \u2013 l\u2019organisation territoriale et politique des Cosaques ukrainiens sur les rives du Dniepr jusqu\u2019en 1764 \u2013 admet sa soumission \u00e0 Moscou. La Moscovie devient l\u2019empire russe \u00e0 partir de 1721 et, dans le dernier quart du 18e si\u00e8cle, la partition de la R\u00e9publique livre aussi largement la rive occidentale du Dniepr \u00e0 ce nouvel empire dominant. L\u2019interp\u00e9n\u00e9tration \u00e9conomique et culturelle entre la Russie et l\u2019Ukraine progresse. Les \u00e9lites ukrainiennes sont bienvenues \u00e0 Moscou si elles servent loyalement les tsars. Au cours du 19e si\u00e8cle, l\u2019\u00e9mergence du nationalisme ukrainien est per\u00e7ue par l\u2019empire comme un complot d\u2019ob\u00e9dience polonaise. L\u2019h\u00e9g\u00e9monie russe devient moins tol\u00e9rante envers les sp\u00e9cificit\u00e9s, culturelles et linguistiques, au sein du monde slave oriental.<\/p>\n<p>La Galicie, r\u00e9gion la plus \u00e0 l\u2019ouest, est rest\u00e9e dans l\u2019empire autrichien, sous la domination d\u2019une noblesse fonci\u00e8re polonaise. Les Galiciens ont souvent le regard tourn\u00e9 vers la Russie et penchent vers un panslavisme mod\u00e9r\u00e9, face \u00e0 une nation historique comme la Pologne, dot\u00e9e d\u2019une forte \u00e9lite et envi\u00e9e \u00e0 la fois comme une r\u00e9f\u00e9rence et une rivale. L\u2019identit\u00e9 nationale ukrainienne, encore volatile, balance entre Autriche, Pologne, Russie : elle m\u00eale des d\u00e9terminants de classe (les Ukrainiens sont d\u2019abord des paysans), de langue, de religion. Pour Volodymyr Kulyk, \u00ab\u00a0l\u2019identit\u00e9 nationale ukrainienne s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du 19e si\u00e8cle, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les Ukrainiens vivaient, \u00e0 l\u2019Ouest, sous la domination de l\u2019empire des Habsbourg et, \u00e0 l\u2019Est, dans le giron russe. La construction identitaire s\u2019est faite gr\u00e2ce au travail d\u2019intellectuels influenc\u00e9s par le courant romantique, qui ont collect\u00e9 des \u0153uvres folkloriques, b\u00e2ti une litt\u00e9rature historique, avant de donner un contenu politique \u00e0 cette identit\u00e9 culturelle et de la promouvoir aupr\u00e8s des masses majoritairement paysannes\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Le po\u00e8te romantique Taras Chevtchenko est la figure embl\u00e9matique de ce moment. Ce patriotisme typique de l\u2019\u00e9poque conna\u00eet une inflexion, comme en d\u2019autres lieux, vers un nationalisme \u00e0 consonance ethnique. L\u2019id\u00e9e d\u2019un Etat-nation fond\u00e9 sur un peuple paysan, de rite gr\u00e9co-catholique, diffuse, \u00e0 la jointure des 19e et 20e si\u00e8cles, dans les cercles intellectuels et politiques.<\/p>\n<h3><strong>Les \u00ab\u00a0terres de sang\u00a0\u00bb du 20<sup>e <\/sup>\u00a0si\u00e8cle<\/strong><\/h3>\n<p>Au cours de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du 20e \u00a0si\u00e8cle, la renaissance nationale polonaise et l\u2019affirmation de l\u2019identit\u00e9 nationale ukrainienne entrent dans un rapport de rivalit\u00e9, qui culminera avec les violences r\u00e9ciproques extr\u00eames au cours et au terme de la deuxi\u00e8me guerre mondiale. Les nationalistes ukrainiens tentent de mettre \u00e0 profit la chute des empires austro-hongrois et russe, \u00e0 la fin de la premi\u00e8re guerre mondiale, pour instaurer deux Etats ukrainiens autour de Lviv (Lvov) et Kyiv (Kiev), mais ces tentatives feront long feu. Le nationalisme ukrainien sera finalement parmi les perdants de 1918. Le trait\u00e9 de Riga partage l\u2019Ukraine entre la Pologne et l\u2019Union sovi\u00e9tique\u00a0: \u00e0 la premi\u00e8re, la Galicie et la majeure partie de la Volhynie\u00a0; \u00e0 la seconde, une r\u00e9publique d\u2019Ukraine amput\u00e9e de ces deux r\u00e9gions. L\u2019int\u00e9gration \u00e0 l\u2019Union sovi\u00e9tique appara\u00eet, un temps, comme une perspective plus prometteuse que le retour de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie polonaise, jusqu\u2019\u00e0 ce que Staline mette brutalement fin \u00e0 la politique d\u2019ukrainisation et exacerbe la r\u00e9pression religieuse et intellectuelle. Les pertes humaines de l\u2019Holodomor, la famine orchestr\u00e9e de 1932-33 pour soumettre la paysannerie ukrainienne, sont estim\u00e9es de l\u2019ordre de 5 millions de morts. Le discours universaliste de l\u2019URSS recouvre un centralisme absolutiste, qui exige une soumission sans faille. Mais, en Volhynie et en Galicie, l\u2019antagonisme avec les Polonais, aiguis\u00e9 par les enjeux de propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re et par l\u2019acc\u00e8s difficile des minorit\u00e9s nationales \u00e0 l\u2019\u00e9lite politique, favorise l\u2019ukrainisation du parti communiste polonais, instrumentalis\u00e9 par l\u2019URSS.<\/p>\n<p>Ce contexte ouvre un champ \u00e0 la radicalisation du mouvement nationaliste ukrainien, via notamment l\u2019OUN (Organisation des Nationalistes Ukrainiens). La plong\u00e9e dans la deuxi\u00e8me guerre mondiale, lorsque le territoire ukrainien sera balay\u00e9 par l\u2019invasion nazie puis par la contre-attaque sovi\u00e9tique, fera de ce territoire une \u00ab\u00a0terre de sang\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> noy\u00e9e de conflits imbriqu\u00e9s\u00a0: entre nazis et sovi\u00e9tiques, mais aussi une guerre civile sous-jacente, qui disloque les communaut\u00e9s locales pluri-identitaires qui existaient jusqu\u2019alors. Les \u00e9lites d\u00e9mocratiques ukrainiennes sont d\u00e9cim\u00e9es par les nazis et les sovi\u00e9tiques, tandis qu\u2019au sein de la composante nationaliste, la fraction la plus extr\u00e9miste (l\u2019OUN de Stepan Bandera) prend le dessus. Elle se dote d\u2019un bras arm\u00e9, l\u2019UPA (Arm\u00e9e Insurrectionnelle Ukrainienne), dont les miliciens se rallient aux nazis pour participer \u00e0 la d\u00e9portation et \u00e0 l\u2019\u00e9limination des Juifs avant de s\u2019en prendre aux Polonais par des meurtres de masse. Les nazis mettent un terme aux vell\u00e9it\u00e9s ind\u00e9pendantistes de Bandera en l\u2019arr\u00eatant mais utilisent ces miliciens comme mercenaires. Ce nationalisme int\u00e9gral, en qu\u00eate d\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 ethnique du territoire, participe aux enchainements g\u00e9nocidaires: c\u2019est la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence maudite de ce nationalisme domin\u00e9. La rivalit\u00e9 des nationalismes se nourrit de la loi du talion\u00a0: les Polonais, d\u2019ob\u00e9diences diverses et oppos\u00e9es, entreront dans le cycle des repr\u00e9sailles \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Ukrainiens. L\u2019UPA finit par n&rsquo;avoir plus que des ennemis\u00a0: se retournant contre les Allemands, elle s\u2019en prend aux \u00ab\u00a0imp\u00e9rialismes allemand et sovi\u00e9tique\u00a0et \u00e0 leurs laquais polonais\u00a0\u00bb. L\u2019arriv\u00e9e victorieuse de l\u2019Arm\u00e9e rouge, en juillet 1944 \u00e0 Lviv, calme le jeu et la police politique sovi\u00e9tique prend le relais, en neutralisant les \u00ab\u00a0bandits\u00a0\u00bb ukrainiens et polonais. Mais le germe du nettoyage ethnique r\u00e9ciproque, d\u00e9sormais enracin\u00e9, a fait souche.<\/p>\n<p>Au terme du conflit mondial, Staline, et aussi les communistes polonais, en tirent \u00e0 leur fa\u00e7on les cons\u00e9quences\u00a0: des Etats socialistes ethniquement homog\u00e8nes seront plus faciles \u00e0 contr\u00f4ler. Les Polonais disposeront d\u2019un Etat national sur un espace compact et ramass\u00e9\u00a0; l\u2019Ukraine occidentale sera int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la r\u00e9publique sovi\u00e9tique d\u2019Ukraine\u00a0; et des \u00e9changes forc\u00e9s de populations compl\u00e8teront le sch\u00e9ma. Chaque individu sera assign\u00e9 \u00e0 une nationalit\u00e9 et chaque nationalit\u00e9 \u00e0 un territoire. Staline met en \u0153uvre une conception imp\u00e9riale de la nationalit\u00e9\u00a0: les nationalit\u00e9s et l\u2019exercice des droits associ\u00e9s sont tol\u00e9r\u00e9s s\u2019ils sont au service loyal du centre sovi\u00e9tique. En Pologne, entre 1945 et 1947, les populations ukrainiennes sont d\u00e9port\u00e9es vers l\u2019URSS ou, au mieux, dispers\u00e9es dans diff\u00e9rentes r\u00e9gions polonaises. L\u2019op\u00e9ration Vistule de 1947 conclut l\u2019entreprise. C\u2019est la fin du peuplement mixte des r\u00e9gions frontali\u00e8res et des villes multiculturelles qui avait pr\u00e9valu pendant des si\u00e8cles. Les ann\u00e9es 1940 auront \u00e9t\u00e9 celles de l\u2019\u00e9puration ethnique g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Une dissidence nationaliste ukrainienne subsistera en URSS jusque dans les ann\u00e9es 1950 avant d\u2019\u00eatre \u00e9limin\u00e9e.<\/p>\n<h3><strong>L\u2019\u00e9mancipation et la coh\u00e9sion nationales face \u00e0 l\u2019\u00e9preuve<\/strong><\/h3>\n<p>Le paradoxe de cette histoire, c\u2019est que la d\u00e9sagr\u00e9gation de l\u2019URSS laisse l\u2019Ukraine, ex-r\u00e9publique sovi\u00e9tique, trouver son ind\u00e9pendance dans un p\u00e9rim\u00e8tre correspondant assez bien au projet national longtemps esp\u00e9r\u00e9. \u00ab\u00a0C\u2019est parce que les Ukrainiens formaient une nationalit\u00e9 reconnue par l\u2019URSS que l\u2019ind\u00e9pendance a \u00e9t\u00e9 possible\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Poutine r\u00e9active le mythe m\u00e9di\u00e9val au service d\u2019un imp\u00e9rialisme russe frustr\u00e9 et revanchard, en esquivant le complexe demi-mill\u00e9naire qui a succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019ancestrale Rus\u2018 de Kiev, durant lequel les Ukrainiens exp\u00e9riment\u00e8rent diff\u00e9rentes modalit\u00e9s d\u2019organisation politique.<\/p>\n<p>La trajectoire de l\u2019Ukraine depuis son ind\u00e9pendance, il y a trente ans, est un long et conflictuel apprentissage de l\u2019exercice d\u00e9mocratique, qui se confronte \u00e0 l\u2019inertie des structures h\u00e9rit\u00e9es de la p\u00e9riode sovi\u00e9tique, aux faiblesses de l\u2019Etat de droit, aux positions acquises par les oligarques locaux, \u00e0 la corruption end\u00e9mique. Elle est ponctu\u00e9e de secousses majeures, la r\u00e9volution orange de 2004 et celle de Ma\u00efdan, dix ans plus tard, o\u00f9 s\u2019affirment les g\u00e9n\u00e9rations qui expriment leurs aspirations d\u00e9mocratiques et europ\u00e9ennes. Les strates de l\u2019histoire ukrainienne persistent dans la vie nationale, y compris les tentations ultra-nationalistes, quand bien m\u00eame elles sont largement minoritaires, face \u00e0 la progression d\u2019une conception civique de la nation ukrainienne.<\/p>\n<p>Un \u00e9pisode particuli\u00e8rement heureux est la spectaculaire r\u00e9conciliation de la Pologne et de l\u2019Ukraine dans les ann\u00e9es 1990 : il y eut reconnaissance r\u00e9ciproque des faits douloureux et pardon mutuel. Les dirigeants de l\u2019\u00e9poque surent faire preuve d\u2019une sagesse lucide, avec la conscience que la stabilisation de l\u2019Etat ukrainien est un param\u00e8tre cl\u00e9 de la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Lorsque, le 24 f\u00e9vrier 2022, l\u2019arm\u00e9e russe engage l\u2019invasion de l\u2019Ukraine sur ordre de Poutine, peut-\u00eatre ce dernier envisage-t-il une r\u00e9plique ais\u00e9e, \u00e0 grande \u00e9chelle, du s\u00e9paratisme du Donbass et\/ou de l\u2019annexion \u00ab\u00a0soft\u00a0\u00bb de la Crim\u00e9e, rattach\u00e9e \u00e0 la R\u00e9publique sovi\u00e9tique d\u2019Ukraine par Khrouchtchev. Ce \u00e0 quoi cette invasion s\u2019est heurt\u00e9e, de mani\u00e8re inattendue semble-t-il pour les agresseurs, c\u2019est une coh\u00e9sion renforc\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 ukrainienne autour de son ind\u00e9pendance nationale, avec le d\u00e9passement de clivages traditionnels, notamment entre ukrainophones et russophones, ces derniers plus pr\u00e9sents \u00e0 l\u2019est et au sud. Le premier mois de guerre a affect\u00e9 plus durement les r\u00e9gions russophones, sur lesquelles misait le Kremlin, qui leur fait payer ch\u00e8rement ce d\u00e9faut d\u2019all\u00e9geance. Les russophones ukrainiens s\u2019\u00e9loignent psychologiquement de la Russie et le recours \u00e0 la langue ukrainienne se r\u00e9pand.<\/p>\n<p>La courageuse et r\u00e9solue r\u00e9sistance collective \u00e0 l\u2019invasion est un test \u00f4 combien douloureux mais probant de l\u2019identit\u00e9 et de la coh\u00e9sion nationales de l\u2019Ukraine. Et la violence extr\u00eame exerc\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e russe contre les civils invalide par l\u2019absurde l\u2019id\u00e9e d\u2019une dissolution de cette identit\u00e9 dans l\u2019ensemble russe. Poutine pratique une sorte de nihilisme d\u2019Etat, visant \u00e0 annihiler la r\u00e9alit\u00e9 ukrainienne. La r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une nation civique, s\u2019\u00e9loignant d\u00e9finitivement d\u2019une d\u00e9finition ethnique de la citoyennet\u00e9, prend pourtant vigueur au sein de ce moment de souffrance d\u00e9mesur\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : Ukraine &#8211; guerre &#8211; nationalisme &#8211; Europe &#8211; Russie<\/em><\/p>\n<p><em>La version originale de cet article est <a href=\"https:\/\/jackyfayolle.net\/2022\/03\/24\/lukraine-nation-deurope\/\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\">consultable sur le site de l&rsquo;auteur<\/span><\/span><\/a>.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 le 11 avril 2022.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir l\u2019entretien avec l\u2019historienne Sabine Dullin dans le Monde du 16 mars 2022, \u00ab\u00a0<span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2022\/03\/16\/la-fine-frontiere-qui-separe-aujourd-hui-la-russie-de-l-ue-et-de-l-otan-fait-fremir-au-kremlin_6117672_3232.html\">Les dirigeants russes, des tsars \u00e0 l\u2019actuel ma\u00eetre du Kremlin, ont une obsession des fronti\u00e8res<\/a> <\/span><\/span>\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Je me r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la traduction, par C\u00e9cile Vaissi\u00e9, pr\u00e9sent\u00e9e dans Le Monde du 22 f\u00e9vrier 2022, <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/international\/article\/2022\/02\/22\/l-ukraine-a-ete-creee-par-la-russie-bolchevique_6114747_3210.html\">\u00ab\u00a0Vladimir Poutine : L\u2019Ukraine a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par la Russie bolchevique<\/a> \u00bb<\/span><\/span>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Entretien avec Volodymyr Kuliyk par Allan Kaval, <span style=\"text-decoration: underline; color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/international\/article\/2022\/03\/18\/volodymyr-kulyk-la-guerre-est-en-train-de-diviser-ukrainiens-et-russes-pour-toujours_6118161_3210.html\">Guerre en Ukraine : \u00ab La guerre est en train de diviser Ukrainiens et Russes pour toujours \u00bb<\/a><\/span>, Le Monde, 18 mars 2022.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Volodymyr Kulyk, op.cit.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Pour faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un autre livre de Timothy Snyder<em>, Terres de sang. L\u2019Europe entre Hitler et Staline<\/em>, Gallimard, 2010.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Volodymyr Kulyk, op.cit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019histoire de l\u2019Europe centrale et orientale est mal connue par les Europ\u00e9ens de l\u2019ouest. Ce manque facilite la perm\u00e9abilit\u00e9 \u00e0 des r\u00e9cits distordus de l\u2019histoire de cette r\u00e9gion, o\u00f9 la constitution des nations diff\u00e8re sensiblement de celle des Etats-nations ouest-europ\u00e9ens. Beaucoup d\u00e9couvrent d\u2019une certaine fa\u00e7on l\u2019Ukraine \u00e0 l\u2019occasion de cette guerre. 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