{"id":6567,"date":"2024-07-22T07:15:16","date_gmt":"2024-07-22T05:15:16","guid":{"rendered":"https:\/\/variances.eu\/?p=6567"},"modified":"2024-07-22T08:35:13","modified_gmt":"2024-07-22T06:35:13","slug":"lechec-electoral-est-il-une-science-exacte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=6567","title":{"rendered":"L\u2019\u00e9chec \u00e9lectoral est-il une science exacte ?"},"content":{"rendered":"<p>Le 24 f\u00e9vrier dernier, Michel Fansten \u00e9tait invit\u00e9 \u00e0 faire un expos\u00e9 dans le cadre du s\u00e9minaire \u00ab\u00a0Mod\u00e9lisation en sciences sociales et en sciences du vivant\u00a0\u00bb de l\u2019EHESS. Son intervention a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e de la mani\u00e8re suivante\u00a0: \u00ab\u00a0<em>En 2009, Michel Fansten, administrateur de l<\/em>\u2019<em>INSEE, sp<\/em><em>\u00e9cialiste des \u00e9tudes d<\/em>\u2019<em>opinion, publiait dans la revue \u00ab\u00a0Math\u00e9matiques et Sciences humaines\u00a0\u00bb<\/em><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><em><sup><strong>[1]<\/strong><\/sup><\/em><\/a><em> une \u00e9tude sur la formalisation des comportements \u00e9lectoraux, sous le titre \u00ab\u00a0<\/em><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/msh\/11010\">l\u2019\u00e9chec \u00e9lectoral est une science exacte<\/a><\/span><\/span>\u00a0\u00bb. Qu\u2019en est-il treize ans plus tard, avec en perspective la prochaine \u00e9lection pr\u00e9sidentielle\u00a0<em>?<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Variances : Quelle est l\u2019origine de ton intervention du 24 f\u00e9vrier 2022 ?<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong>Michel Fansten :<\/strong> Il y a quelques mois, j\u2019avais publi\u00e9 une tribune dans le Monde, sous le tire <em>\u00ab L<\/em>\u2019<em>abstention, signe de d\u00e9clin d\u00e9mocratique ou de maturit\u00e9 politique\u00a0<\/em><em>?<\/em>\u00bb. J\u2019y \u00e9crivais notamment\u00a0: <em>Pr<\/em><em>\u00e8<\/em><em>s des 2\/3 des \u00e9lecteurs n<\/em>\u2019<em>ont pas vot\u00e9 aux \u00e9lections r\u00e9gionales. On pourrait parler de crise de la d\u00e9mocratie, si cette abstention ne faisait que traduire l<\/em>\u2019<em>indiff<\/em><em>\u00e9rence des \u00e9lecteurs. Mais on peut aussi y voir autre chose\u00a0: la r\u00e9action d\u2019\u00e9lecteurs politis\u00e9s qui manifestent ainsi leur d\u00e9<\/em><em>saccord vis<\/em><em>-\u00e0-vis du candidat ou des prises de position de la mouvance politique dont ils se sentent proches. On observe en effet depuis plusieurs ann\u00e9es une progression de\u00a0cette abstention active, identifiable via une caract\u00e9ristique apparemment paradoxale\u00a0: ce sont les abstentionnistes, plus nombreux dans un camp que dans l<\/em>\u2019<em>autre, qui d\u00e9terminent le r\u00e9sultat du scrutin. <\/em>Apr\u00e8s avoir donn\u00e9 quelques exemples, je terminais mon article en \u00e9crivant\u00a0: <em>L<\/em>\u2019<em>abstention est devenue le marqueur d<\/em>\u2019<em>un processus de recomposition du paysage politique.<\/em><\/p>\n<p>Cet article avait entra\u00een\u00e9 un certain nombre de r\u00e9actions, notamment de la part de coll\u00e8gues du\u00a0Centre d\u2019analyse et de math\u00e9matiques sociales de l\u2019EHESS. Je reprenais en effet, presque mot pour mot, les conclusions de mon \u00e9tude de 2009. A l\u2019\u00e9poque, donner ainsi une couleur politique \u00e0 ce qui \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un non vote, avait \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme un exercice th\u00e9orique, un peu formel, faisant d\u2019autant plus d\u00e9bat qu\u2019il ne s\u2019appuyait pas sur une analyse politique, mais sur une mod\u00e9lisation math\u00e9matique des comportements \u00e9lectoraux.<\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Variances : En quoi consistait cette mod\u00e9lisation\u00a0?<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong>MF :<\/strong> Elle prenait pour point de d\u00e9part un postulat simple, qui n\u2019a rien d\u2019original\u00a0: un \u00e9lecteur vote pour le candidat dont il est le plus proche. Par rapport \u00e0 ce qu\u2019on appelle \u00ab\u00a0la th\u00e9orie du vote spatial\u00a0\u00bb, j\u2019introduisais toutefois un param\u00e8tre suppl\u00e9mentaire, la repr\u00e9sentation des enjeux du scrutin<strong>\u00a0: \u00ab\u00a0<\/strong><strong>Un <\/strong><strong>\u00e9lecteur vote pour le candidat dont il se sent le plus proche, compte tenu de sa lecture des enjeux <\/strong><strong>\u00bb<\/strong><strong>.<\/strong> Mon objectif initial \u00e9tait de chercher \u00e0 analyser ce qui d\u00e9termine la distance ainsi introduite. Ceux que cela int\u00e9resse pourront lire mon \u00e9tude sur le site de l\u2019EHESS (<a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/msh\/11010\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>https:\/\/journals.openedition.org\/msh\/11010<\/em><\/span><\/span><\/a>). Je m\u2019int\u00e9resserai ici plus particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019abstention.<\/p>\n<p>La repr\u00e9sentation utilis\u00e9e fait en effet appara\u00eetre une forme particuli\u00e8re d\u2019abstention : c<strong>elle <\/strong><strong>d\u00e9finie par<\/strong> <strong>un \u00e9lecteur qui ne vote pas ou vote blanc, soit parce qu<\/strong>\u2019<strong>il per<\/strong><strong>\u00e7oit mal les enjeux du scrutin, soit parce qu<\/strong>\u2019<strong>il a du mal \u00e0 se situer par rapport aux options en pr\u00e9sence<\/strong>. Ce que j\u2019appelle \u00ab le manque de lisibilit\u00e9 du choix propos\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le terme de lisibilit\u00e9 est un peu r\u00e9ducteur, mais il permet de caract\u00e9riser cette forme d\u2019abstention, conjoncturelle, li\u00e9e \u00e0 un scrutin particulier, et de la distinguer des autres formes d\u2019abstention : l\u2019abstention de ceux que les \u00e9lections n\u2019int\u00e9ressent pas, ou l\u2019abstention de ceux qui sont mat\u00e9riellement emp\u00each\u00e9s.<\/p>\n<p>On per\u00e7oit une premi\u00e8re propri\u00e9t\u00e9 de cette abstention conjoncturelle : <strong>moins les choix sont lisibles, plus l<\/strong>\u2019<strong>abstention est forte<\/strong>. Et son corollaire\u00a0: <strong>tout ce qui r\u00e9duit la lisibilit\u00e9 du choix propos\u00e9 accroit l<\/strong>\u2019<strong>abstention.<\/strong><\/p>\n<p>On en d\u00e9duit une deuxi\u00e8me propri\u00e9t\u00e9\u00a0qui, pour moi, \u00e9tait la plus int\u00e9ressante\u00a0: s<strong>i les diff\u00e9<\/strong><strong>rentes sensibilit<\/strong><strong>\u00e9s politiques ont des lectures diff\u00e9rentes des enjeux, leur tendance \u00e0 s<\/strong>\u2019<strong>abstenir ne sera pas la m\u00eame<\/strong>. Ou encore, si un candidat, au cours de la campagne \u00e9lectorale, par ses prises de position, r\u00e9duit la lisibilit\u00e9 du scrutin, cela aura pour effet de pousser \u00e0 l\u2019abstention une partie de ses \u00e9lecteurs potentiels. Et inversement\u00a0: <strong>les \u00e9lecteurs seront d<\/strong>\u2019<strong>autant plus incit\u00e9s \u00e0 aller voter<\/strong><strong> qu<\/strong>\u2019<strong>ils ont une lecture simple, voire simpliste, des enjeux du scrutin.<\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Variances : Cette forme d\u2019abstention peut-elle avoir un impact sur le r\u00e9sultat\u00a0?<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong>MF :<\/strong> C\u2019est naturellement la question qu\u2019on se pose. D\u2019embl\u00e9e, on peut objecter que la notion de <u>lisibilit<\/u><u>\u00e9 des choix propos\u00e9s<\/u><em>,<\/em> s\u2019appuie sur une mod\u00e9lisation math\u00e9matique des comportements \u00e9lectoraux qui peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme trop simplificatrice, et dont le principe m\u00eame peut \u00eatre contest\u00e9. D\u2019autre part, m\u00eame si on en accepte l\u2019id\u00e9e, l\u2019abstention conjoncturelle n\u2019est qu\u2019une des composantes de l\u2019abstention, <em>a priori<\/em> difficilement dissociable des autres formes d\u2019abstention<em>.<\/em> Enfin, les diff\u00e9rences dans le taux d\u2019abstention, selon les sensibilit\u00e9s politiques ne devraient \u00eatre que marginales, donc sans effet notable sur les r\u00e9sultats du scrutin.<\/p>\n<p><strong>Sauf au moins une fois<\/strong>\u00a0: l\u2019\u00e9chec de L. Jospin au premier tour de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2002 au profit de J-M Le Pen.<\/p>\n<p>Petit rappel chiffr\u00e9\u00a0: en 1995, seul candidat socialiste \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, L. Jospin avait recueilli les voix de 18% des \u00e9lecteurs inscrits. En 2002, il \u00e9tait confront\u00e9 aux candidatures concurrentes de C. Taubira et J-P. Chev\u00e8nement. Au premier tour, \u00e0 eux trois, ils n\u2019obtenaient les voix que de 16,5% des \u00e9lecteurs inscrits, soit environ 500 000 \u00e9lecteurs de gauche de moins. L. Jospin n\u2019avait obtenu les voix que 11,2% des \u00e9lecteurs. Il \u00e9tait devanc\u00e9 par J-M Le Pen qui, lui, en avait obtenu 11,7%.\u00a0 Soit un \u00e9cart de 200\u00a0000 voix.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9chec de Jospin en 2002 \u00e9tait un cas d\u2019\u00e9cole. Il \u00e9tait, certes, d\u00fb \u00e0 la dispersion des voix de gauche entre plusieurs candidats. Il \u00e9tait d\u00fb aussi \u2013 je dirais m\u00eame surtout \u2013 \u00e0 l\u2019abstention d\u2019une partie des \u00e9lecteurs de gauche qui, persuad\u00e9s que L. Jospin serait pr\u00e9sent au second tour, avaient choisi de s\u2019abstenir au premier tour.<\/p>\n<p><strong>Une fois que l<\/strong>\u2019<strong>on commence \u00e0 analyser les r\u00e9sultats sous cet angle, on s<\/strong>\u2019<strong>aper<\/strong><strong>\u00e7oit que l\u2019\u00e9chec de Jospin n<\/strong>\u2019<strong>est pas la seule \u00e9lection dont le r\u00e9sultat a \u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9 par une abstention plus forte dans un camp que dans l<\/strong>\u2019<strong>autre<\/strong>.<\/p>\n<p>J\u2019en donne plusieurs exemples dans ma publication de 2009. Notamment le r\u00e9f\u00e9rendum de 2005 sur la constitution europ\u00e9enne ou les \u00e9lections r\u00e9gionales de 2005. Dans les deux cas, je montre qu\u2019il y avait au moins deux \u00e9lectorats diff\u00e9rents avec des perceptions diff\u00e9rentes des enjeux, et donc des taux de participation diff\u00e9rents.<\/p>\n<p>Dans le cas du r\u00e9f\u00e9rendum sur la constitution europ\u00e9enne, il y avait ceux qui votaient \u00ab\u00a0pour ou contre le projet de constitution\u00a0\u00bb, et ceux qui se pronon\u00e7aient \u00ab\u00a0pour ou contre l\u2019Union europ\u00e9enne telle qu\u2019elle est\u00a0\u00bb. Les seconds se sont mobilis\u00e9s plus que les autres. Et le non l\u2019a emport\u00e9.<\/p>\n<p>Quant aux \u00e9lections r\u00e9gionales, il s\u2019agit d\u2019\u00e9lections \u00e0 mi-mandat dont l\u2019enjeu sp\u00e9cifique est toujours un peu flou. Il y a ceux qui n\u2019y voient qu\u2019un enjeu local, et ceux qui \u00e0 cette occasion veulent exprimer leur insatisfaction vis-\u00e0-vis de l\u2019action du gouvernement. Les seconds se sont mobilis\u00e9s plus que les autres, conduisant \u00e0 une victoire de l\u2019opposition.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, j\u2019aurais tendance \u00e0 donner deux autres exemples, post\u00e9rieurs \u00e0 2009, encore plus embl\u00e9matiques.<\/p>\n<p>Le premier est celui de l\u2019\u00e9chec de N. Sarkozy face \u00e0 F. Hollande \u00e0 la pr\u00e9sidentielle de 2012. En 2007, il avait recueilli les voix de 42,7% des inscrits. Il n\u2019en a obtenu que 36,6% en 2012. F.\u00a0Hollande n\u2019a que l\u00e9g\u00e8rement progress\u00e9 par rapport au score de S. Royal en 2007 (39,1% contre 37,8%). Mais la part des \u00ab\u00a0abstentions, blancs ou nuls\u00a0\u00bb est pass\u00e9e de 19,5% \u00e0 24,3% des inscrits\u00a0: une progression compos\u00e9e tr\u00e8s majoritairement d\u2019\u00e9lecteurs qui avaient vot\u00e9 N.\u00a0Sarkozy en 2007, et dont l\u2019abstention en 2012 a fait basculer le r\u00e9sultat au profit du candidat socialiste.<\/p>\n<p>Le second exemple est la victoire de D. Trump en 2016. Il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu, non \u00e0 la suite d\u2019un mouvement de l\u2019\u00e9lectorat am\u00e9ricain en sa faveur, mais gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019abstention d\u2019une partie de l\u2019\u00e9lectorat d\u00e9mocrate, persuad\u00e9 par les sondages qu\u2019Hillary Clinton serait \u00e9lue, Ces abstentionnistes ont pens\u00e9 pouvoir ainsi manifester \u00e0 peu de frais leurs r\u00e9ticences pour ce qu\u2019elle repr\u00e9sentait. Elle a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 battue avec, tout de m\u00eame, 3 millions de voix <strong>de plus<\/strong> que son adversaire.<\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Variances : Que peut-on en d\u00e9duire aujourd\u2019hui\u00a0?<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong>MF :<\/strong> Pour mettre en perspective ce qui vient d\u2019\u00eatre dit avec la situation actuelle, je partirai de la conclusion de mon article de 2009.<\/p>\n<p><em>Un can<\/em><em>didat n<\/em><em>\u2019<\/em><em>est jamais tout \u00e0 fait s\u00fbr de gagner une \u00e9lection, mais il existe un certain nombre de configurations, rep\u00e9rables \u00e0 l<\/em><em>\u2019<\/em><em>avance, dans lesquelles il peut \u00eatre s\u00fbr de perdre.<\/em><\/p>\n<p><em>La premi\u00e8<\/em><em>re d<\/em><em>\u2019<\/em><em>entre elles, la plus fr\u00e9<\/em><em>quente, consiste <\/em><em>\u00e0 diviser son camp, &#8211; ou sa <\/em><em>variante<\/em><em>\u00a0: avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 \u00e0 l<\/em><em>\u2019<\/em><em>issue d<\/em><em>\u2019<\/em><em>un processus qui a profond\u00e9ment divis\u00e9 <\/em><em>son camp<\/em><em>. Puis afficher une unit\u00e9 de fa\u00e7ade, dans l<\/em><em>\u2019<\/em><em>opposition \u00e0 ses adversaires. L<\/em><em>\u2019<\/em><em>\u00e9chec r\u00e9sulte ici de la d\u00e9fection d<\/em><em>\u2019<\/em><em>une partie de ses \u00e9lecteurs habituels, d\u00e9<\/em><em>concert<\/em><em>\u00e9s par les d\u00e9bats qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>ils ont pu observer.<\/em><\/p>\n<p><em>La deuxi<\/em><em>\u00e8<\/em><em>me mani<\/em><em>\u00e8<\/em><em>re de perdre une \u00e9lection consiste pour un candidat \u00e0 en rendre les enjeux peu lisibles. Par exemple en mobilisant le d\u00e9bat sur des questions qui n<\/em><em>\u2019<\/em><em>ont rien \u00e0 voir avec l<\/em><em>\u2019<\/em><em>objet de l\u2019\u00e9lection, ou encore\u00a0en affichant des ambitions telles que son projet apparait peu cr\u00e9dible. Les \u00e9lecteurs ont donc moins \u00e0 choisir un candidat qu\u2019\u00e0 choisir le sens \u00e0 donner \u00e0 leur vote. Dans ce cas, le plus facile est de s<\/em><em>\u2019<\/em><em>abstenir.<\/em><\/p>\n<p><em>Enfin il existe, pour un parti ou un candidat, une troisi<\/em><em>\u00e8<\/em><em>me mani<\/em><em>\u00e8<\/em><em>re de perdre une \u00e9lection\u00a0: chercher \u00e0 \u00e9largir son \u00e9lectorat, en reprenant \u00e0 son compte quelques-uns des th<\/em><em>\u00e8<\/em><em>mes de ses adversaires. Par exemple, la lutte contre l<\/em><em>\u2019<\/em><em>ins\u00e9curit\u00e9 pour un candidat de gauche.\u00a0Ou la d\u00e9fense du pouvoir d\u2019achat pour un candidat de droite. La plupart des candidats sont persuad\u00e9<\/em><em>s qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>ils peuvent gagner des voix en ajustant ainsi leur positionnement. L<\/em><em>\u2019<\/em><em>observation montre que ce n<\/em><em>\u2019<\/em><em>est g\u00e9n\u00e9ralement pas le cas, Pour au moins deux raisons. La premi\u00e8re raison est qu\u2019un homme politique mobilise d<\/em><em>\u2019<\/em><em>autant plus ses partisans, qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>il correspond <\/em><em>\u00e0 leur attente\u00a0: en modifiant son discours, il prend le risque de ne pas \u00eatre compris, c<\/em><em>\u2019<\/em><em>est- \u00e0-dire de ne pas \u00eatre suivi. <\/em><\/p>\n<p><em>Mais il y a une deuxi\u00e8me raison. Elle tient \u00e0 la mani\u00e8re dont s<\/em><em>\u2019<\/em><em>organise la bipolarisation d<\/em><em>\u2019<\/em><em>un paysage politique. Cette bipolarisation <\/em><em>prend g<\/em><em>\u00e9n\u00e9ralement la forme de vastes coalitions de dirigeants et d\u2019\u00e9lus se r\u00e9clamant de sensibilit\u00e9s diff\u00e9<\/em><em>rentes, organis<\/em><em>\u00e9es ou non en partis, mais affichant un positionnement commun sur les sujets cens\u00e9s d\u00e9terminer les choix \u00e9lectoraux.<\/em><\/p>\n<p><em>Si l\u2019\u00e9volution du contexte politique est telle que le vote d<\/em><em>\u2019<\/em><em>une partie des \u00e9lecteurs tend \u00e0 s<\/em><em>\u2019<\/em><em>effectuer en fonction d<\/em><em>\u2019<\/em><em>autres enjeux que ceux autour desquels se sont organis\u00e9es ces coalitions, ce qui oppose leurs<\/em><em> diff<\/em><em>\u00e9rentes composantes peut devenir plus d\u00e9terminant que ce qui les r\u00e9<\/em><em>unit<\/em><em>. Les d\u00e9bats qui en r\u00e9sultent d\u00e9bouchent, s<\/em><em>\u2019<\/em><em>ils prennent de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>ampleur, sur la rupture des coalitions en question. <\/em><\/p>\n<p>En 2009, une telle conclusion apparaissait comme un peu th\u00e9orique. Les deux blocs semblaient solides. La droite \u00e9tait au pouvoir, et la gauche en position d\u2019y acc\u00e9der. Des variations dans le paysage politique \u00e9taient certes in\u00e9vitables. Mais, en principe, celles-ci tendent \u00e0 rapprocher l\u2019offre politique des attentes des \u00e9lecteurs, et donc \u00e0 diminuer l\u2019abstention. Or c\u2019est l\u2019inverse qui s\u2019est produit. Le nombre d\u2019abstentions n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<p>Que s\u2019est-il donc pass\u00e9 ? La droite, puis la gauche ont d\u2019abord \u00e9t\u00e9 fragilis\u00e9es par l\u2019exercice du pouvoir. La difficult\u00e9 de concilier positionnement id\u00e9ologique et r\u00e9alisme politique a eu pour effet de d\u00e9mobiliser une partie de leurs \u00e9lecteurs. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019est amplifi\u00e9, quand de nouveaux sujets sont apparus dans le d\u00e9bat public\u00a0: le mariage pour tous, l\u2019\u00e9cologie, l\u2019identit\u00e9 nationale, la la\u00efcit\u00e9\u2026.<\/p>\n<p>Dans chaque camp, les responsables politiques se sont trouv\u00e9s \u00e9cartel\u00e9s entre des exigences contradictoires\u00a0: l\u2019obligation de r\u00e9pondre aux attentes de leurs militants et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9largir leur \u00e9lectorat\u00a0; mettre en avant ce qui les distingue, voire les oppose \u00e0 leurs alli\u00e9s potentiels, tout en affirmant leur volont\u00e9 de s\u2019unir. Ce grand \u00e9cart ne pouvait que les enfermer dans des strat\u00e9gies qui incitent \u00e0 l\u2019abstention : oppositions artificielles, alliances de fa\u00e7ade, projets peu lisibles, positionnements flous&#8230;<\/p>\n<p>Les scrutins dans lesquels le r\u00e9sultat a \u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9 par les abstentionnistes plus nombreux dans un camp que dans l\u2019autre, se sont multipli\u00e9s. A la pr\u00e9sidentielle de 2017, l\u2019abstention d\u2019\u00e9lecteurs de gauche qui n\u2019ont pas voulu voter Benoit Hamon, et d\u2019\u00e9lecteurs de droite qui n\u2019ont pas voulu voter Fran\u00e7ois Fillon, a abouti \u00e0 l\u2019\u00e9lection d\u2019Emmanuel Macron. Aux derni\u00e8res r\u00e9gionales, la plupart des pr\u00e9sidents de r\u00e9gion ont \u00e9t\u00e9 reconduits, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019abstention massive de ceux qui, \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9c\u00e9dente, avaient vot\u00e9 pour leurs opposants.<\/p>\n<p>On a tendance dans une telle situation \u00e0 parler de crise de la d\u00e9mocratie, et \u00e0 rendre la classe politique responsable de ce divorce entre ce qu\u2019elle propose et les attentes des \u00e9lecteurs. Ce n\u2019est pas si simple. En r\u00e9alit\u00e9, <strong>la multiplication des enjeux complique fortement l<\/strong>\u2019<strong>organisation des coalitions n\u00e9cessaires \u00e0 l<\/strong>\u2019<strong>exercice du pouvoir.<\/strong><\/p>\n<p>Exprim\u00e9 autrement, cela signifie que dans une d\u00e9mocratie, il arrive in\u00e9vitablement qu\u2019\u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, le syst\u00e8me se bloque, entrainant une forme de confusion dans le paysage politique. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une nouvelle majorit\u00e9 stable acc\u00e8de au pouvoir. Dans ce processus, l\u2019abstention n\u2019est pas seulement la cons\u00e9quence de la difficult\u00e9 de l\u2019offre politique \u00e0 s\u2019adapter, elle en devient le moteur.<\/p>\n<p>En effet, quand l\u2019abstention devient importante, le nombre d\u2019\u00e9lecteurs n\u00e9cessaires pour faire basculer la majorit\u00e9 se r\u00e9duit. Confront\u00e9s \u00e0 la double n\u00e9cessit\u00e9 de garder leurs \u00e9lecteurs et d\u2019en attirer de nouveaux, les responsables politiques sont en concurrence avec d\u2019autres hommes ou femmes politiques, confront\u00e9s au m\u00eame probl\u00e8me. Ils sont amen\u00e9s \u00e0 prendre position sur tous les sujets, susceptibles d\u2019int\u00e9resser \u00ab\u00a0ceux qui votent\u00a0\u00bb.\u00a0 Ce qui va rendre leur projet plus confus et les enjeux moins lisibles. C\u2019est-\u00e0-dire accroitre encore l\u2019abstention. Un processus s\u2019engage, sans que l\u2019on puisse en pr\u00e9dire l\u2019issue, avec en toile de fond la possibilit\u00e9 d\u2019une mobilisation inattendue de \u00ab\u00a0ceux qui jusque-l\u00e0 ne votaient pas\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour les \u00e9conomistes, il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un m\u00e9canisme bien connu auquel on a donn\u00e9 un nom\u00a0: la loi de Baumol, du nom de l\u2019\u00e9conomiste am\u00e9ricain qui l\u2019a d\u00e9crit dans les ann\u00e9es 60. Baumol montre que certaines crises, tout \u00e0 fait pr\u00e9visibles, se d\u00e9veloppent selon une logique singuli\u00e8re\u00a0: un processus est engag\u00e9 que personne ne maitrise. Tous l\u2019observent. Et tous y contribuent.<\/p>\n<p>Pour ceux qui s\u2019int\u00e9ressent aux th\u00e9ories des choix \u00e9lectoraux, il y a eu le paradoxe de Condorcet, selon lequel un candidat pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 tous les autres peut ne pas \u00eatre \u00e9lu. Il y a eu plus r\u00e9cemment le paradoxe d\u2019Arrow selon lequel il n\u2019existe pas de syst\u00e8me \u00e9lectoral garantissant que le choix des \u00e9lecteurs soit coh\u00e9rent avec les exigences de la d\u00e9mocratie. Je vous propose donc ce qui s\u2019appellera peut-\u00eatre un jour &#8211; en toute modestie! &#8211; le paradoxe de Fansten\u00a0: <strong>le r\u00e9sultat d<\/strong>\u2019<strong>une \u00e9lection peut \u00eatre d\u00e9termin\u00e9 par ceux qui ne votent pas<\/strong>.<\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Variances : Quel peut \u00eatre dans ces conditions, le r\u00e9sultat de la prochaine \u00e9lection\u00a0?<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong>MF :<\/strong> \u00c9videmment, avec ce qui se passe en Ukraine, le suspense est assez limit\u00e9. Il reste que pour beaucoup d\u2019\u00e9lecteurs, \u00e0 gauche, \u00e0 droite, \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite, l\u2019enjeu du scrutin est flou, en d\u00e9calage avec leurs inqui\u00e9tudes ou leurs attentes. Certains vont s\u2019abstenir. D\u2019autres vont finalement apporter leur voix au pr\u00e9sident sortant en fonction d\u2019un raisonnement du type \u00ab\u00a0<em>je reste critique sur de nombreux points. Mais, compte tenu des incertitudes ou des exc<\/em><em>\u00e8<\/em><em>s que comportent les projets de ses adversaires, je pr\u00e9f<\/em><em>\u00e8<\/em><em>re le statu quo aux risques du changement. \u00c7a pourrait \u00eatre pire<\/em>\u00a0\u00bb. Aux votes traditionnels d\u2019adh\u00e9sion ou de rejet s\u2019ajoute ainsi un vote \u00ab\u00a0faute de mieux\u00a0\u00bb. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9 aux derni\u00e8res \u00e9lections r\u00e9gionales, o\u00f9 cette logique a jou\u00e9, quelle que soit la couleur politique du pr\u00e9sident sortant\u00a0: qu\u2019il soit de droite comme X.\u00a0Bertrand dans les Hauts-de-France, ou de gauche, comme C.\u00a0Delga en Occitanie.<\/p>\n<p>La configuration aujourd\u2019hui la plus probable \u00e0 l\u2019issue du premier tour de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, est donc celle d\u2019une progression importante de l\u2019abstention avec, par rapport aux inscrits, une baisse significative du nombre de voix obtenues globalement par l\u2019ensemble des oppositions et une relative stabilit\u00e9, voire une progression, du nombre de voix obtenues par le Pr\u00e9sident sortant.<\/p>\n<p>La vraie incertitude est\u00a0: celui ou celle qui sera pr\u00e9sent au second tour\u00a0face \u00e0 E.\u00a0Macron sera-t-il ou non en mesure de repr\u00e9senter un projet alternatif, de nature \u00e0 stabiliser le processus\u00a0que je viens de d\u00e9crire\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : Abstention &#8211; Election &#8211; lisibilit\u00e9 de l\u2019offre politique<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 le 7 avril 2022.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/msh\/11010\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\"> https:\/\/journals.openedition.org\/msh\/11010<\/span><\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 24 f\u00e9vrier dernier, Michel Fansten \u00e9tait invit\u00e9 \u00e0 faire un expos\u00e9 dans le cadre du s\u00e9minaire \u00ab\u00a0Mod\u00e9lisation en sciences sociales et en sciences du vivant\u00a0\u00bb de l\u2019EHESS. Son intervention a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e de la mani\u00e8re suivante\u00a0: \u00ab\u00a0En 2009, Michel Fansten, administrateur de l\u2019INSEE, sp\u00e9cialiste des \u00e9tudes d\u2019opinion, publiait dans la revue \u00ab\u00a0Math\u00e9matiques et Sciences [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":154,"featured_media":6568,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[129],"tags":[],"class_list":["post-6567","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-elections","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6567","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/154"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6567"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6567\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8209,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6567\/revisions\/8209"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6568"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6567"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6567"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6567"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}