{"id":6477,"date":"2022-08-16T07:20:10","date_gmt":"2022-08-16T05:20:10","guid":{"rendered":"https:\/\/variances.eu\/?p=6477"},"modified":"2022-08-16T07:25:00","modified_gmt":"2022-08-16T05:25:00","slug":"histoire-de-leconomie-mondiale-des-chasseurs-cueilleurs-aux-cybertravailleurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=6477","title":{"rendered":"Histoire de l\u2019\u00e9conomie mondiale : des chasseurs-cueilleurs aux cybertravailleurs"},"content":{"rendered":"<p>Publier un livre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Histoire de l\u2019\u00e9conomie mondiale\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> est ambitieux au point m\u00eame de para\u00eetre pr\u00e9tentieux. Et donc quand je me suis engag\u00e9 dans cette aventure, je ne me donnais pas comme objectif d\u2019\u00eatre exhaustif. En fait, il s\u2019agissait de partir d\u2019une appr\u00e9ciation sur l\u2019\u00e9conomie faite par Voltaire dans son conte <em>L\u2019Homme aux quarante \u00e9cus<\/em> publi\u00e9 en 1768. Il y d\u00e9nonce en particulier le fait que la vie \u00e9conomique est perturb\u00e9e par le d\u00e9tournement des richesses par des groupes de pr\u00e9dateurs. Ceux-ci sont, selon lui, surtout les religieux. C\u2019est ainsi qu\u2019il \u00e9crit :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Pourquoi le monarchisme a-t-il pr\u00e9valu ? Parce que le gouvernement fut presque partout d\u00e9testable et absurde depuis Constantin ; parce que l\u2019Empire romain eut plus de moines que de soldats ; parce que les chefs des nations barbares qui d\u00e9truisirent l\u2019empire, s\u2019\u00e9tant faits chr\u00e9tiens pour gouverner des chr\u00e9tiens, exerc\u00e8rent la plus horrible tyrannie ; parce qu\u2019on se jetait en foule dans les clo\u00eetres pour \u00e9chapper aux fureurs de ces tyrans, et qu\u2019on se plongeait dans un esclavage pour en \u00e9viter un autre ; parce que les papes, en instituant tant d\u2019ordres diff\u00e9rents de fain\u00e9ants sacr\u00e9s, se firent autant de sujets dans les autres \u00c9tats ; parce qu\u2019un paysan aime mieux \u00eatre appel\u00e9 mon r\u00e9v\u00e9rend p\u00e8re, et donner des b\u00e9n\u00e9dictions, que de conduire la charrue ; parce qu\u2019il ne sait pas que la charrue est plus noble que le froc ; parce qu\u2019il aime mieux vivre aux d\u00e9pens des sots que par un travail honn\u00eate ; enfin parce qu\u2019il ne sait pas qu\u2019en se faisant moine il se pr\u00e9pare des jours malheureux, tissus d\u2019ennui et de repentir.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pour Voltaire, l\u2019\u00c9glise que symbolise le froc ignore la charrue et le travail pour vivre d\u2019une rente pr\u00e9lev\u00e9e sur la charrue, c\u2019est-\u00e0-dire de la possibilit\u00e9 institutionnelle d\u2019obtenir un revenu sup\u00e9rieur \u00e0 sa contribution \u00e0 la cr\u00e9ation de richesses.<\/p>\n<p>Ce constat est fait \u00e9galement au XIXe si\u00e8cle par Adolphe Blanqui (1798-1854). Cet ami et disciple de Jean-Baptiste Say (1767-1832) publie en 1837 une <em>Histoire de l\u2019\u00e9conomie politique depuis les Anciens jusqu\u2019\u00e0 nos jours. <\/em>Le texte n\u2019est pas une histoire des id\u00e9es \u00e9conomiques mais une histoire des \u00e9v\u00e9nements \u00e9conomiques. Dans son introduction, il \u00e9crit :<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Dans toutes r\u00e9volutions, il n\u2019y a jamais eu que deux partis en pr\u00e9sence : celui des gens qui veulent vivre de leur travail ; celui des gens qui veulent vivre du travail d\u2019autrui. On ne se dispute le pouvoir et les honneurs que pour se reposer dans cette r\u00e9gion de b\u00e9atitude.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Le fil conducteur de mon livre est donc que l\u2019histoire \u00e9conomique reste marqu\u00e9e inexorablement, quelles que soient les circonstances et quel que soit le lieu, par l\u2019affrontement entre le monde du travail et de la cr\u00e9ation de richesses d\u2019une part, et celui de la pr\u00e9dation bureaucratique de cette richesse, d\u2019autre part.<\/p>\n<p>L\u2019\u00ab \u00e9conomie politique \u00bb, qui na\u00eet au XVIIe si\u00e8cle, est d\u2019abord une r\u00e9flexion sur les finances publiques. Si elle devient au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle une \u00e9tude de l\u2019augmentation de la richesse cr\u00e9\u00e9e, elle reste une r\u00e9flexion sur la possibilit\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 la croissance \u00e9conomique, d\u2019accro\u00eetre la base taxable \u00e0 disposition de la pr\u00e9dation \u00e9tatique. L\u2019un des tout premiers \u00e9conomistes de l\u2019histoire, le Fran\u00e7ais Fran\u00e7ois Quesnay (1694-1774), explicitait cela au travers d\u2019une formule rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre :<\/p>\n<p><em>\u00ab Pauvres paysans, pauvre royaume ; pauvre royaume, pauvre roi.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>Cela signifie simplement que l\u2019\u00c9tat a du mal \u00e0 collecter l\u2019imp\u00f4t et donc \u00e0 exister si son accise g\u00e9ographique ne g\u00e9n\u00e8re pas suffisamment de richesses.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, cette articulation entre l\u2019Etat et la production prend une nouvelle dimension.<\/p>\n<p>Les \u00e9conomistes allemands que l\u2019on appelle les \u00ab socialistes de la chaire \u00bb \u00e9tendent en effet le r\u00f4le \u00e9conomique de l\u2019\u00c9tat. N\u00e9 initialement comme garant de la s\u00e9curit\u00e9 physique de ses oblig\u00e9s et en partie de la pr\u00e9servation de leur droit de propri\u00e9t\u00e9, l\u2019\u00c9tat a par ailleurs une mission \u00e9conomique et sociale sp\u00e9cifique. Il doit d\u2019abord garantir des d\u00e9bouch\u00e9s aux entreprises. Il doit ainsi \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 directement ou indirectement comme le \u00ab consommateur en dernier ressort \u00bb, capable de fournir la demande susceptible d\u2019absorber l\u2019offre, au besoin en augmentant ses d\u00e9penses. Il doit ensuite \u00eatre \u00e9galement consid\u00e9r\u00e9 comme le \u00ab gestionnaire de l\u2019oisivet\u00e9 \u00bb. Les socialistes de la chaire d\u00e9fendent un droit \u00e0 l\u2019oisivet\u00e9 consentie par la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 une partie de la population du fait de son \u00e2ge ou de sa situation de sant\u00e9, th\u00e9orisant ainsi la cr\u00e9ation de l\u2019\u00ab \u00c9tat-providence \u00bb. Ce double r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat \u2013 consommateur en dernier ressort\/gestionnaire de l\u2019oisivet\u00e9 \u2013conduit \u00e0 l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de la \u00ab loi de Wagner \u00bb, du nom de son auteur, Adolf Wagner (1835-1917). Cette figure de proue du \u00ab\u00a0socialisme de la chaire\u00a0\u00bb expose ses id\u00e9es dans ses <em>Fondements de l\u2019\u00e9conomie politique<\/em> parus en 1876. La fameuse \u00ab\u00a0loi de Wagner\u00a0\u00bb y figure, ainsi formul\u00e9e :<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00ab Plus la soci\u00e9t\u00e9 se civilise, plus l\u2019\u00c9tat est dispendieux<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>Construit autour de la phrase de Quesnay et de celle de Wagner, le livre analyse l\u2019\u00e9volution de la croissance \u00e0 partir des travaux d\u2019Angus Maddison (1926-2010). Celui-ci a \u00e9tabli que le PIB mondial a doubl\u00e9 entre 1000 et 1500. Il a de nouveau doubl\u00e9 entre 1500 et 1700, puis entre 1700 et 1820. Entre 1820 et 1913, il a \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9 par quatre. Si on regarde le PIB par habitant, sa croissance a \u00e9t\u00e9 nulle des d\u00e9buts de notre \u00e8re \u00e0 1700. De 1700 \u00e0 1820, elle a \u00e9t\u00e9 de 0,1 % par an. Puis l\u2019\u00e9conomie d\u00e9colle avec une moyenne annuelle de 0,9 % entre 1820 et 1912, et de 1,6 % entre 1913 et 2012.<\/p>\n<p>En 1813, beaucoup d\u2019habitants de la plan\u00e8te ont un style de vie qu\u2019un Romain de la p\u00e9riode imp\u00e9riale aurait compris. En 1913, beaucoup d\u2019habitants ont un style de vie qu\u2019un Fran\u00e7ais de la p\u00e9riode imp\u00e9riale ne comprendrait pas.<\/p>\n<p>Pour expliquer ces \u00e9volutions, Maddison \u00e9crivait dans un article r\u00e9sumant ses recherches et publi\u00e9 en 1992 :<\/p>\n<p>\u00ab <em>Le progr\u00e8s technique est le moteur essentiel de la croissance \u00e9conomique. S\u2019il n\u2019avait jamais exist\u00e9, l\u2019ensemble du processus d\u2019accumulation du capital aurait \u00e9t\u00e9 plus modeste<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>Et ce progr\u00e8s technique a \u00e9t\u00e9 rendu possible par une v\u00e9ritable r\u00e9volution intellectuelle\u00a0; il \u00e9crit en effet\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>A partir du XVIIe si\u00e8cle les \u00e9lites occidentales ont abandonn\u00e9 la superstition, la magie et la soumission \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 religieuse<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Une des caract\u00e9ristiques de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la croissance de l\u2019\u00e9conomie mondiale est qu\u2019elle a connu deux pays leaders successifs &#8211; le Royaume-Uni d\u2019abord, les Etats-Unis ensuite &#8211; et deux effacements relatifs &#8211; la France et surtout la Chine.<\/p>\n<p>Le Royaume-Uni qui fait la course en t\u00eate au XIXe si\u00e8cle, a confort\u00e9 sa position de leader gr\u00e2ce \u00e0 la coh\u00e9rence de son mod\u00e8le \u00e9conomique que les \u00e9conomistes d\u2019autrefois qualifiaient de ponocratique, c\u2019est-\u00e0-dire, \u00e9tymologiquement parlant, fond\u00e9 sur le respect et la mobilisation du travail. Ce mod\u00e8le avait deux fondements essentiels\u00a0: la libert\u00e9 et le charbon.<\/p>\n<p>La libert\u00e9 s\u2019incarne dans la g\u00e9n\u00e9ralisation de la concurrence dont un des aspects les plus d\u00e9terminants est le libre-\u00e9change. Une l\u00e9gende veut que le libre-\u00e9change anglais ait \u00e9t\u00e9 la r\u00e9ponse des autorit\u00e9s de Londres, en 1847, \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019importer des c\u00e9r\u00e9ales pour faire face \u00e0 une grave famine en Irlande. C\u2019est m\u00e9conna\u00eetre le sentiment profond de la classe politique anglaise de l\u2019\u00e9poque vis-\u00e0-vis de l\u2019Irlande que de penser qu\u2019elle ait pu prendre une d\u00e9cision dans le but de soulager les malheurs de ce pays. D\u2019ailleurs, l\u2019abolition des lois sur l\u2019importation des c\u00e9r\u00e9ales est ant\u00e9rieure \u00e0 1847 : elle date de mai 1846. L\u2019Angleterre devient libre-\u00e9changiste, non pas sous le poids d\u2019une quelconque urgence irlandaise, mais selon une vision globale du fonctionnement de l\u2019\u00e9conomie et des avantages de la concurrence. Pour les Anglais des ann\u00e9es 1840, la concurrence stimule l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique, que cette concurrence soit nationale ou internationale. Cette opinion est assez caract\u00e9ristique de la fa\u00e7on de penser des Anglais. Dans la <em>Magna carta<\/em> de 1215, l\u2019article 41 peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une des premi\u00e8res manifestations de l\u2019esprit libre-\u00e9changiste anglais. Il pr\u00e9cise en effet :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Tous les marchands pourront sortir et entrer en Angleterre, y demeurer et circuler librement en toute s\u00e9curit\u00e9 par voies terrestres ou voie maritime, pour acheter ou vendre, d\u2019apr\u00e8s les anciens droits et coutumes, sans p\u00e9age malveillant, except\u00e9 en temps de guerre.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le second atout de l\u2019\u00e9conomie anglaise du temps de sa splendeur a \u00e9t\u00e9 popularis\u00e9 en France au travers d\u2019un roman de Jules Verne paru en 1877. Son titre \u2013 <em>Les Indes noires<\/em> \u2013 se veut un r\u00e9sum\u00e9 des origines de la richesse et de la puissance \u00e9conomique du Royaume-Uni de l\u2019\u00e9poque. Pour l\u2019auteur, cette puissance repose sur deux piliers : d\u2019une part, l\u2019exploitation coloniale de l\u2019Inde ; d\u2019autre part, la production de charbon qui donne \u00e0 la r\u00e9volution industrielle l\u2019\u00e9nergie dont elle a besoin, le pays minier britannique recevant ainsi le surnom d\u2019<em>Indes noires<\/em>. Dans le premier chapitre de ce roman, Jules Verne \u00e9crit :<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0On sait que les Anglais ont donn\u00e9 \u00e0 l\u2019ensemble de leurs vastes houill\u00e8res un nom tr\u00e8s significatif. Ils les appellent tr\u00e8s justement les \u00ab Indes-Noires \u00bb, et ces Indes ont peut-\u00eatre plus contribu\u00e9 que les Indes orientales \u00e0 accro\u00eetre la surprenante richesse du Royaume-Uni. L\u00e0, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, \u00e0 extraire du sous-sol britannique le charbon, ce pr\u00e9cieux combustible, indispensable \u00e9l\u00e9ment de la vie industrielle<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pendant longtemps, le Royaume-Uni a \u00e9t\u00e9 un producteur et un exportateur d\u2019\u00e9nergie. En 1913, la production annuelle de charbon du Royaume-Uni est de 294 millions de tonnes dont 96 millions sont export\u00e9s. Cette production repr\u00e9sente 22 % de la production mondiale. Elle occupe 1 127 000 ouvriers mineurs. Elle fournit une quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie sans \u00e9quivalent. En 1840, pour obtenir en br\u00fblant du bois la quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie fournie par le charbon utilis\u00e9, il aurait fallu abattre une for\u00eat couvrant le double de la surface de la Grande-Bretagne. Le charbon est d\u2019autant plus important qu\u2019il fournit \u00e0 l\u2019Angleterre non seulement l\u2019\u00e9nergie de ses usines et le chauffage de sa population, mais encore le combustible de ses chemins de fer et la mati\u00e8re premi\u00e8re de son industrie sid\u00e9rurgique.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la pr\u00e9dation \u00e9tatique, le mod\u00e8le britannique fait tout pour la contenir. Il repose sur la promotion d\u2019un \u00ab \u00c9tat minimal \u00bb \u00e9quilibrant ses comptes et r\u00e9duisant au strict n\u00e9cessaire son r\u00f4le de \u00ab\u00a0gestionnaire de l\u2019oisivet\u00e9\u00a0\u00bb. La mise en place de cet \u00c9tat minimal est symbolis\u00e9e par William Gladstone qui est le leader du parti lib\u00e9ral. Gladstone fut successivement chancelier de l\u2019\u00c9chiquier et Premier ministre. Il donne la d\u00e9finition de l\u2019\u00c9tat minimal en 1852, lors de son premier passage \u00e0 l\u2019\u00c9chiquier. Pour lui, la premi\u00e8re chose \u00e0 faire, chaque fois que l\u2019on augmente la d\u00e9pense publique, est de regarder la cons\u00e9quence qu\u2019aura la disparition concomitante d\u2019une d\u00e9pense priv\u00e9e, disparition li\u00e9e \u00e0 l\u2019augmentation des imp\u00f4ts. Ce choix de l\u2019\u00c9tat minimal freine pendant pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle la mont\u00e9e en puissance de la loi de Wagner.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s deux guerres mondiales qui sont comme un suicide de l\u2019Europe, ce sont clairement les \u00c9tats-Unis qui deviennent la puissance dominante. En 1950, ils sont dirig\u00e9s par Harry Truman, qui met en place le cadre intellectuel de ce monde am\u00e9ricain du syst\u00e8me qui va s\u2019imposer au monde. Sur le plan \u00e9conomique, il est conseill\u00e9 par Alvin Hansen, que l\u2019on peut consid\u00e9rer comme le concepteur, plus encore que Keynes, de ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler le keyn\u00e9sianisme. En 1948, il publie <em>Economic Policy and Full Employment<\/em>. La th\u00e8se centrale en est que l\u2019\u00c9tat peut atteindre le plein-emploi, pourvu qu\u2019il accepte de laisser filer le d\u00e9ficit budg\u00e9taire. Face \u00e0 l\u2019URSS, rival finalement disparu du mod\u00e8le am\u00e9ricain qui fait de l\u2019\u00c9tat l\u2019employeur total et exclusif, l\u2019\u00c9tat keyn\u00e9sien am\u00e9ricain se mettant en place dans la foul\u00e9e du New Deal et de la Seconde Guerre mondiale \u00e0 la place de l\u2019\u00c9tat lib\u00e9ral anglais, affirme avoir les moyens de garantir le plein-emploi pourvu qu\u2019il accepte de s\u2019endetter.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9tat communiste est employeur en premier ressort. L\u2019\u00c9tat keyn\u00e9sien, parce qu\u2019il est consommateur en dernier ressort, s\u2019affirme employeur en dernier ressort, se faisant ainsi une incarnation ultime de la loi de Wagner. Les deux pr\u00e9tendent atteindre <em>in fine<\/em>, bien que par des moyens diff\u00e9rents, le plein-emploi.<\/p>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, les premi\u00e8res ann\u00e9es de l\u2019Etat keyn\u00e9sien sont remarquables sur le plan de la croissance. Ce sont celles, mythiques, des Trente Glorieuses. Elles s\u2019ach\u00e8vent avec le choc p\u00e9trolier de 1973, qui initie une inflexion dans l\u2019\u00e9volution de la croissance, sans briser pour autant compl\u00e8tement la dynamique d\u2019expansion, ni remettre en cause le choix keyn\u00e9sien des ann\u00e9es Truman.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, l\u2019Etat keyn\u00e9sien am\u00e9ricain est essouffl\u00e9. La croissance se d\u00e9robe\u00a0: en France, la croissance potentielle, qui \u00e9tait de 5,5% dans les ann\u00e9es 1960 est d\u00e9sormais d\u2019\u00e0 peine 1%, un niveau, en temps de paix, qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi bas depuis 1820.<\/p>\n<p>Au terme de cette longue histoire, la le\u00e7on qui s\u2019impose est que l\u2019\u00e9conomie ne s\u2019est jamais mieux port\u00e9e que quand l\u2019\u00c9tat l\u2019a laiss\u00e9e vivre, quand le roi a compris qu\u2019il resterait pauvre si le royaume l\u2019\u00e9tait.<\/p>\n<p>Pour aller dans ce sens, citons deux \u00e9conomistes d\u2019autrefois. Michel Chevalier d\u2019abord. Dans la le\u00e7on inaugurale de son cours d\u2019\u00e9conomie au Coll\u00e8ge de France en 1849, revenant sur le bilan des r\u00e9volutions de 1848, il d\u00e9clarait que l\u2019ennemi de l\u2019\u00e9conomie \u00e9tait l\u2019alchimiste. Le m\u00eame Michel Chevalier, prenant de nouveau la parole au Coll\u00e8ge de France en juillet 1871, \u00e0 l\u2019issue de \u00ab l\u2019ann\u00e9e terrible \u00bb que venait de traverser la France, assurait que le pays pouvait r\u00e9tablir sa prosp\u00e9rit\u00e9, \u00e0 condition de respecter quelques r\u00e8gles simples. Celles-ci se r\u00e9sument en quatre mots : travail, \u00e9pargne, instruction, libert\u00e9. Et Michel Chevalier de pr\u00e9ciser que \u00ab libert\u00e9 \u00bb en \u00e9conomie se dit \u00ab concurrence \u00bb.<\/p>\n<p>Mais le texte le plus percutant sur le destin crois\u00e9 de l\u2019Etat et de la croissance \u00e9conomique reste cet extrait de l\u2019article \u00ab\u00a0\u00c9conomie politique\u00a0\u00bb de l\u2019Encyclop\u00e9die\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Si l\u2019on examine comment croissent les besoins d\u2019un \u00c9tat, on trouvera que souvent cela arrive \u00e0 peu pr\u00e8s comme chez les particuliers, moins par une v\u00e9ritable n\u00e9cessit\u00e9, que par un accroissement de d\u00e9sirs inutiles, et que souvent on n\u2019augmente la d\u00e9pense que pour avoir le pr\u00e9texte d\u2019augmenter la recette ; de sorte que l\u2019\u00c9tat gagnerait quelquefois \u00e0 se passer d\u2019\u00eatre riche, et que cette richesse apparente lui est au fond plus on\u00e9reuse que ne serait la pauvret\u00e9 m\u00eame. On peut esp\u00e9rer, il est vrai, de tenir les peuples dans une d\u00e9pendance plus \u00e9troite, en leur donnant d\u2019une main ce qu\u2019on leur a pris de l\u2019autre ; mais ce vain sophisme est d\u2019autant plus funeste \u00e0 l\u2019\u00c9tat, que l\u2019argent ne rentre plus dans les m\u00eames mains dont il est sorti, et qu\u2019avec de pareilles maximes on n\u2019enrichit que des fain\u00e9ants de la d\u00e9pouille des hommes utiles<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et ce n\u2019est pas Voltaire qui a \u00e9crit cela, mais \u2026Jean-Jacques Rousseau\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mots-cl\u00e9s : Quesnay &#8211; Wagner &#8211; Pr\u00e9dation fiscale &#8211; Croissance \u00e9conomique &#8211; Progr\u00e8s technique &#8211; Royaume-Uni &#8211; Etats-Unis<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 le 10 mars 2022.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> \u00ab Histoire de l\u2019\u00e9conomie mondiale \u00bb, <a href=\"https:\/\/www.tallandier.com\/livre\/histoire-de-leconomie-mondiale\/#:~:text=Depuis%20l'origine%20des%20civilisations,en%20crises%2C%20sait%20engendrer%20de\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\">aux \u00e9ditions Tallandier<\/span><\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Publier un livre intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Histoire de l\u2019\u00e9conomie mondiale\u00a0\u00bb[1] est ambitieux au point m\u00eame de para\u00eetre pr\u00e9tentieux. Et donc quand je me suis engag\u00e9 dans cette aventure, je ne me donnais pas comme objectif d\u2019\u00eatre exhaustif. En fait, il s\u2019agissait de partir d\u2019une appr\u00e9ciation sur l\u2019\u00e9conomie faite par Voltaire dans son conte L\u2019Homme aux quarante \u00e9cus [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":195,"featured_media":6480,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[31,9],"tags":[],"class_list":["post-6477","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-dans-les-rayons","category-economie","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6477","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/195"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6477"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6477\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6480"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6477"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6477"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6477"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}