{"id":6393,"date":"2022-08-01T00:05:41","date_gmt":"2022-07-31T22:05:41","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=6393"},"modified":"2022-08-01T00:07:32","modified_gmt":"2022-07-31T22:07:32","slug":"la-politique-de-la-transition-energetique-en-mal-de-vision-prospective","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=6393","title":{"rendered":"La politique de la transition \u00e9nerg\u00e9tique en mal de vision prospective"},"content":{"rendered":"<p>Cet article reprend les principaux messages et arguments de la table ronde \u00ab Quelle vision prospective pour la transition \u00e9nerg\u00e9tique ? \u00bb qui a eu lieu lors du colloque \u00ab\u00a0Le futur en h\u00e9ritage\u00a0\u00bb organis\u00e9 le 27 mai 2021 \u00e0 la m\u00e9moire de Jacques Lesourne par l\u2019Acad\u00e9mie des Technologies, l\u2019ANRT, le CNAM, EDF, Futuribles International, l\u2019IFRI. Pr\u00e9sid\u00e9e par Olivier Appert, ancien pr\u00e9sident de l\u2019IFPEN, membre de l\u2019Acad\u00e9mie des Technologies, cette table ronde a r\u00e9uni Jean-Paul Bouttes, ancien directeur de la strat\u00e9gie d\u2019EDF, Vincent Charlet, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral de la\u00a0Fabrique de l\u2019Industrie, C\u00e9cile Maisonneuve, pr\u00e9sidente de la\u00a0Fabrique de la Cit\u00e9. Denis Randet a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des organisateurs du colloque, au titre de l\u2019ANRT.<\/p>\n<h3><strong>1- La transition \u00e9nerg\u00e9tique,<\/strong><strong> un <\/strong><strong>sujet \u00e9minemment syst\u00e9mique\u2026<\/strong><\/h3>\n<p>On r\u00e9sume trop souvent la transition \u00e9nerg\u00e9tique au slogan\u00a0: \u2018<em>Sauver la plan<\/em><em>\u00e8<\/em><em>te<\/em>\u2019. Comme le disait Jacques Lesourne, <em>c<\/em>\u2019<em>est dans l<\/em>\u2019<em>air du temps<\/em>. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est un sujet immense, avec des dimensions multiples : \u00e9conomique, soci\u00e9tale, environnementale, g\u00e9opolitique. Il doit \u00eatre abord\u00e9 dans une approche de d\u00e9veloppement durable, et il est n\u00e9cessaire de penser le temps long propre \u00e0 ce secteur, tout en int\u00e9grant les incertitudes et les contraintes de court terme. Aujourd\u2019hui, face \u00e0 l\u2019urgence climatique, on fixe des objectifs, et ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s qu\u2019on s\u2019interroge sur les moyens de les atteindre et sur les co\u00fbts que cela implique. Ce n\u2019est pas comme \u00e7a qu\u2019on atteindra un optimum. Une approche prospective syst\u00e9mique est indispensable, notamment pour \u00e9viter de se heurter \u00e0 des blocages \u00e9conomiques et sociaux, comme on l\u2019a vu malheureusement avec la crise des gilets jaunes.<\/p>\n<h5><strong>expos\u00e9 \u00e0 des pr\u00e9jug\u00e9s importants\u2026<\/strong><\/h5>\n<p>Le ministre de l\u2019\u00e9conomie a d\u00e9clar\u00e9\u00a0: <em>\u00ab\u00a0La tour Eiffel est \u00e9clair\u00e9e avec de l<\/em>\u2019<em>hydrog<\/em><em>\u00e8<\/em><em>ne\u00a0\u00bb ; <\/em>la ministre de la transition \u00e9cologique\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Le d\u00e9veloppement d\u2019\u00e9oliennes en mer est vital pour le pays\u00a0\u00bb<\/em>. Cela illustre le paradoxe de la situation actuelle\u00a0: l\u00e0 o\u00f9 nous avons absolument besoin d\u2019une pens\u00e9e syst\u00e9mique, on est dans une pens\u00e9e qu\u2019on peut qualifier de tot\u00e9mique.<\/p>\n<p>L\u2019hydrog\u00e8ne est le nouveau grand totem, la solution miracle, universelle. En mati\u00e8re de mobilit\u00e9, par exemple, il va r\u00e9gler les probl\u00e8mes des deux-roues, des trois-roues, de la voiture, des trains r\u00e9gionaux, des trains longue distance, du transport maritime, des\u00a0ferrys.\u00a0En r\u00e9alit\u00e9, pour la mobilit\u00e9, il faut consid\u00e9rer trois syst\u00e8mes : les transports, l\u2019habitat, l\u2019emploi. Sur les dix derni\u00e8res ann\u00e9es, les deux tiers de la croissance des aires urbaines se sont faits hors des m\u00e9tropoles, c\u2019est-\u00e0-dire hors de la zone des transports en commun, l\u00e0 o\u00f9\u00a0l\u2019on n\u2019utilise que la voiture. Ce n\u2019est pas en dix ans que nous allons changer \u00e7a : ce sera le travail d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, bien plus long que de faire monter en puissance le v\u00e9hicule \u00e9lectrique.<\/p>\n<p>Quand on ne sait pas comment s\u2019en sortir, on dit\u00a0: \u00ab Les usages vont changer\u00a0\u00bb. C\u2019est un autre totem.<\/p>\n<p>Il y a aussi des tabous. C\u2019est le cas du signal-prix, on l\u2019a vu avec les gilets jaunes. Pourtant, c\u2019est l\u2019un des principaux moyens pour modifier les usages. \u00c0 d\u00e9faut, on est oblig\u00e9 d\u2019\u00eatre r\u00e9pressif ou normatif, et on fait des lois, sans savoir si vraiment elles pourront \u00eatre appliqu\u00e9es.<\/p>\n<h5><strong>et qui doit tenir compte des contraintes d\u00e9mocratiques et des situations particuli\u00e8res <\/strong><\/h5>\n<p>Parfois on appelle id\u00e9ologie une id\u00e9e qui a juste le mauvais go\u00fbt d\u2019\u00eatre populaire. Les aspirations, les attachements \u00e0 la consommation ou \u00e0\u00a0la non-consommation\u00a0sont l\u00e0, et c\u2019est une donn\u00e9e du probl\u00e8me : \u2019En d\u00e9mocratie, le peuple a raison\u2019. Les contradictions se situent aussi au niveau local. Un \u00e9lu municipal peut perdre une \u00e9lection pour une simple affaire d\u2019 immeuble. Il ne peut pas faire autrement que d\u2019\u00e9couter les gens. Et que veulent les gens\u00a0? Des v\u00e9los et des pistes cyclables partout. Pas trop loin de chez eux, mais que l\u2019on ne r\u00e9duise pas la largeur des rues et qu\u2019on ne les prive pas de places de parking. Les \u00e9lus sont bien oblig\u00e9s de prendre en compte ces incoh\u00e9rences.<\/p>\n<p>Toutefois, l\u2018id\u00e9ologie de la d\u00e9croissance ne devrait pas perturber significativement le d\u00e9bat. Le cas des gilets jaunes est plut\u00f4t une confirmation de ce que l\u2019app\u00e9tit de croissance et de consommation est tr\u00e8s visc\u00e9ralement partag\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on propose un syst\u00e8me qui dans l\u2019ensemble para\u00eet avoir un impact neutre ou raisonnable en termes \u00e9conomiques ou m\u00eame en termes d\u2019emploi, et qui peut promettre une certaine efficacit\u00e9 sur le bilan carbone\u00a0\u2014\u00a0il y a eu les ench\u00e8res, la taxe carbone, la taxe carbone aux fronti\u00e8res, etc.\u00a0\u2014, quelques entreprises sont tellement expos\u00e9es qu\u2019il en va de leur survie. On se heurte aux limites de la pens\u00e9e syst\u00e9mique.\u00a0On n\u2019\u00e9chappera jamais \u00e0 faire de la dentelle et du sur-mesure.<\/p>\n<p>La Commission europ\u00e9enne vient de rouvrir le d\u00e9bat sur la possibilit\u00e9 d\u2019un ajustement carbone aux fronti\u00e8res. Tr\u00e8s vite, les esprits s\u2019\u00e9chauffent : \u00ab\u00a0Les Allemands vont vouloir une taxe \u00e0\u00a0la consommation, les Fran\u00e7ais non parce que gilets jaunes\u2026 \u00bb. En fait, un sid\u00e9rurgiste allemand pense \u00e0 peu pr\u00e8s comme un sid\u00e9rurgiste\u00a0fran\u00e7ais, mais les positions prises par les pays r\u00e9sultent de la construction d\u2019un consensus entre des secteurs qui ont des contraintes, des <em>business models <\/em>extr\u00eamement diff\u00e9rents et des poids diff\u00e9rents dans leurs \u00e9conomies respectives. On n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 une forme de subsidiarit\u00e9. Si, dans des pays aussi importants en Europe que la France et l\u2019Allemagne, les acteurs \u00e9conomiques ont des contraintes et, de ce fait, des pr\u00e9f\u00e9rences diff\u00e9rentes, on ne peut pas faire autrement que de b\u00e2tir un cadre de mani\u00e8re ascendante. Il n\u2019y a pas une r\u00e9ponse scientiste \u00ab\u00a0J\u2019ai fait mes calculs, et je peux vous dire que la strat\u00e9gie de l\u2019\u00e9nergie doit \u00eatre d\u00e9finie \u00e0 ce niveau-l\u00e0 plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 tel autre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En mati\u00e8re de mobilit\u00e9, on tire la m\u00eame conclusion : on ne traitera pas de la m\u00eame mani\u00e8re la transformation des syst\u00e8mes de mobilit\u00e9 dans un centre urbain m\u00e9tropolitain, dans une p\u00e9riph\u00e9rie, dans une zone rurale. Cette id\u00e9e de dentelle\u00a0\u2014\u00a0qui n\u2019emp\u00eache pas l\u2019approche syst\u00e9mique\u2014\u00a0est indispensable pour mettre en \u0153uvre tr\u00e8s rapidement la transition. Et pour y embarquer les gens, ce qui est n\u00e9cessaire \u00e9tant donn\u00e9 l\u2019ampleur des transformations envisag\u00e9es.<\/p>\n<h3><strong>2- <\/strong><strong>Priorit\u00e9 massive et imm\u00e9diate \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, avec des technologies m\u00fbres<\/strong><\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9volution du climat est une vraie pr\u00e9occupation, mais il faut avoir en t\u00eate les ordres de grandeur. <em>Net Zero Emission<\/em> pour l\u2019\u00e9nergie mondiale\u00a0\u00e0 l\u2019horizon 2050, cela veut dire \u00e0 peu pr\u00e8s dix ans plus t\u00f4t pour l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Elle est le levier \u00e0 actionner en priorit\u00e9. Pourquoi ? D\u2019abord, elle est le premier coupable : 25\u00a0% de l\u2019ensemble des gaz \u00e0 effet de serre, 35\u00a0% \u00e0 40\u00a0% du CO2 \u00e9nergie (\u00e0 cause du charbon). Mais aussi \u2014\u00a0miracle\u00a0\u2014\u00a0c\u2019est avec elle\u00a0que l\u2019on a des technologies non \u00e9mettrices m\u00fbres au niveau de la production (les renouvelables, le nucl\u00e9aire, le captage-stockage du CO<sub>2<\/sub>), et c\u2019est sur elle\u00a0qu\u2019on pourra basculer une partie des usages. Il faut donc aller plus vite encore dans l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, car c\u2019est moins dur que de transformer les process industriels de l\u2019acier, du ciment,\u00a0etc., &#8211; mais sans vouloir \u00e9lectrifier directement des domaines comme les avions, les camions, o\u00f9 l\u2019on aura encore longtemps besoin de relais.<\/p>\n<p>On devrait avoir un frisson \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ce que cela signifie. Aujourd\u2019hui, le syst\u00e8me \u00e9nerg\u00e9tique est \u00e0 80\u00a0% fossile, et l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 est fossile pour presque deux tiers. Un syst\u00e8me \u00e9lectrique mondial d\u00e9carbon\u00e9 \u00e0 l\u2019horizon 2040, c\u2019est une transformation immense demain, pas apr\u00e8s-demain.<\/p>\n<p>Il faut tout de suite arr\u00eater de construire de nouvelles centrales \u00e0 charbon et \u00e0 gaz\u00a0\u2014\u00a0sauf si on capte le CO2. Il faut d\u00e9ployer massivement les technologies qui sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00eates industriellement\u00a0: les \u00e9oliennes, le photovolta\u00efque, le nucl\u00e9aire, le captage-stockage du CO2.<\/p>\n<p>Attention aux enjeux \u00e9conomiques\u00a0: sans des actions fortes, les co\u00fbts de l\u2019\u00e9nergie, qui comptent aujourd\u2019hui pour 6 ou 7\u00a0% du PIB mondial, pourraient \u00eatre\u00a0 multipli\u00e9s par 3 ou 5, et on reviendrait cent ans en arri\u00e8re. Outre l\u2019innovation\u00a0technique, la qualit\u00e9 de la mise en \u0153uvre d\u2019un d\u00e9ploiement massif doit faire partie int\u00e9grante de la strat\u00e9gie.<\/p>\n<h5><strong>Concevoir \u00e0 l\u2019avance les instruments \u00e9conomiques<\/strong><\/h5>\n<p>Pour les taxes aux fronti\u00e8res et permis d\u2019\u00e9mission, l\u2019exp\u00e9rience a montr\u00e9 qu\u2019il faut quinze \u00e0 vingt ans entre le moment o\u00f9\u00a0l\u2019on commence \u00e0 penser de telles institutions et le moment o\u00f9\u00a0cela fonctionne. Si nous ne r\u00e9fl\u00e9chissons pas au moins vingt ans \u00e0 l\u2019avance au champ des possibles\u00a0en termes technologiques, g\u00e9opolitiques ou industriels, nous aurons ce qui vient de se produire en Europe\u00a0: le syst\u00e8me de concurrence dans le march\u00e9 \u00e9lectrique qu\u2019on avait d\u00e9marr\u00e9 en 1995 n\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 maturit\u00e9 qu\u2019en 2015. Con\u00e7u pour un d\u00e9veloppement massif de centrales \u00e0 gaz CCGT, il ne sert pratiquement plus qu\u2019\u00e0 faire de l\u2019ajustement en temps r\u00e9el, puisque 99\u00a0% des investissements passent par des m\u00e9canismes hors march\u00e9 (obligations d\u2019achats, PPA, m\u00e9canismes de capacit\u00e9\u2026). Les instruments \u00e9conomiques ne sont que des outils \u00e0 l\u2019aval d\u2019une vision ouverte et long terme des enjeux g\u00e9opolitiques, industriels et technologiques\u2026<\/p>\n<h3><strong>3- <\/strong><strong>Le retour de la g\u00e9opolitique <\/strong><\/h3>\n<h5><strong>L\u2019illusion de l\u2019autonomie <\/strong><\/h5>\n<p>Dans l\u2019imaginaire, il y a l\u2019id\u00e9e qu\u2019avec la transition \u00e9nerg\u00e9tique, on va enfin sortir de la g\u00e9opolitique, mais aussi\u00a0\u2014\u00a0fondamentalement\u00a0\u2014\u00a0d\u2019un monde du fossile (charbon, p\u00e9trole) et, partant, de la d\u00e9pendance ou des tensions avec un certain nombre de pays. Or, le monde de l\u2019\u00e9nergie d\u00e9carbon\u00e9e est tout aussi instable que le pr\u00e9c\u00e9dent. On ne va pas d\u00e9pendre du p\u00e9trole et du gaz, mais de l\u2019approvisionnement en m\u00e9taux. Nous n\u2019en avons pas fini avec les sujets miniers.<\/p>\n<p>On avait fait des technologies renouvelables un autre monde. On comprend maintenant qu\u2019il n\u2019en est rien. Le retour de la g\u00e9opolitique va \u00eatre massif. Avec les renouvelables, il y aura moins de combustibles, mais, comme ce sont des \u00e9nergies peu denses, on aura besoin de beaucoup plus de mat\u00e9riaux pour construire les centrales, du ciment aux terres rares en passant par le cobalt, le nickel, etc. Il va falloir anticiper leur approvisionnement.<\/p>\n<p>Nous sommes en plein dans les effets syst\u00e8me\u00a0: biodiversit\u00e9, occupation de l\u2019espace, ponction sur les ressources et les mat\u00e9riaux rares. Ce qui va peut-\u00eatre aussi se rappeler \u00e0 notre esprit, c\u2019est l\u2019importance des cycles de vie : le bilan carbone d\u2019une trottinette \u00e9lectrique\u00a0limit\u00e9e \u00e0 six mois d\u2019usage est pire que celui d\u2019un v\u00e9hicule individuel.<\/p>\n<h5><strong>La strat\u00e9gie chinoise<\/strong><\/h5>\n<p>La Chine a une strat\u00e9gie. Les Chinois n\u2019ont pas beaucoup de p\u00e9trole et de gaz. Ils ont du charbon, mais c\u2019est polluant, et donc ils ont depuis quinze ans une strat\u00e9gie de ma\u00eetrise totale des fili\u00e8res industrielles, \u00e0 la fois pour prendre des parts de march\u00e9 \u00e0 l\u2019exportation et pour ma\u00eetriser sur le plan g\u00e9opolitique leur approvisionnement dans les moyens \u00e9lectriques qui vont \u00eatre au c\u0153ur de la transition \u00e9nerg\u00e9tique chinoise, sans d\u00e9pendre de l\u2019Europe et des \u00c9tats-Unis, et bien s\u00fbr en ma\u00eetrisant les co\u00fbts.\u00a0Aujourd\u2019hui, ils sont trois fois moins chers pour les centrales\u00a0charbon, deux fois moins pour les centrales nucl\u00e9aires\u00a0\u2014\u00a0y compris les EPR. Idem pour l\u2019\u00e9olien et le photovolta\u00efque. C\u2019est de moins en moins gr\u00e2ce \u00e0 leur co\u00fbt de main-d\u2019\u0153uvre, qui p\u00e8se peu sur des objets industriels comme ceux-ci. Pour le photovolta\u00efque comme pour les batteries, ils ont compris que le probl\u00e8me n\u2019est pas d\u2019avoir juste les usines d\u2019assemblage. Il faut avoir la cha\u00eene amont, tous les produits interm\u00e9diaires, les intrants chimiques, le verre, etc. De la m\u00eame fa\u00e7on, ils ont comme strat\u00e9gie la ma\u00eetrise des \u00e9quipements de r\u00e9seau\u00a0: ils essayent de racheter des r\u00e9seaux de transport d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 partout en Europe, pour vendre leurs mat\u00e9riels et devenir incontournables sur ces produits et \u00e9quipements essentiels.<\/p>\n<p>Juste quelques chiffres pour illustrer la strat\u00e9gie chinoise. Le\u00a0cobalt\u00a0est un m\u00e9tal critique dans le domaine de la transition \u00e9nerg\u00e9tique. Aujourd\u2019hui, 60\u00a0% de la production est r\u00e9alis\u00e9e\u00a0en R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo. La moiti\u00e9 de cette production est contr\u00f4l\u00e9e par des entreprises chinoises, et, pour que le verrouillage soit complet, 60\u00a0% du traitement du cobalt mondial est r\u00e9alis\u00e9 en Chine.<\/p>\n<h5><strong>On a besoin d<\/strong>\u2019<strong>une g\u00e9opolitique europ\u00e9enne<\/strong><\/h5>\n<p>De plus en plus de politiques en faveur de la transition \u00e9nerg\u00e9tique sont d\u00e9cid\u00e9es au niveau europ\u00e9en, mais le paradoxe est que l\u2019Union n\u2019a pas comp\u00e9tence en mati\u00e8re de politique \u00e9nerg\u00e9tique, en particulier sur le mix \u00e9nerg\u00e9tique des pays. Or, force est de constater que les pays europ\u00e9ens ont des syst\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques tr\u00e8s diff\u00e9rents. C\u2019est le r\u00e9sultat de leur histoire et de leurs ressources. Comment les mobiliser autour d\u2019objectifs communs, malgr\u00e9 leurs int\u00e9r\u00eats qui tr\u00e8s souvent divergent ? Comment concilier ces actions communautaires avec ce qui se passe au niveau local ? Et puis, quel r\u00f4le peut jouer l\u2019Europe au niveau international ?<\/p>\n<p>Dans les d\u00e9bats intra-europ\u00e9ens, on parle beaucoup \u2018renouvelable versus nucl\u00e9aire\u2019. Le vrai sujet, c\u2019est le charbon. Quand est-ce qu\u2019on s\u2019en d\u00e9barrassera vraiment en Allemagne, car l\u2019exemplarit\u00e9 de ce pays ne peut pas \u00eatre sous-estim\u00e9e ? Et le grand non-dit derri\u00e8re tout cela, c\u2019est le r\u00f4le du gaz. Ce qui se passe en Belgique aujourd\u2019hui est symptomatique.<\/p>\n<p>La sortie de la Grande-Bretagne pose un probl\u00e8me important. Ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es, elle venait, astucieusement, contrebalancer les positions allemandes, en particulier sur le nucl\u00e9aire, le captage-stockage du CO2. En mati\u00e8re de renouvelables, elle avait des ambitions tr\u00e8s fortes\u00a0sur l\u2019offshore, mais avec la pr\u00e9occupation de mettre derri\u00e8re un tissu industriel. Inutile de dire qu\u2019avec leur sens des r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques et industrielles les Britanniques \u00e9taient bien plus efficaces pour convaincre la\u00a0Commission europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Si la France sait ce qu\u2019elle veut, et d\u00e9fend ses int\u00e9r\u00eats \u00e0 Bruxelles (ce qu\u2019elle ne fait plus sur ces sujets-l\u00e0, ni dans les autres instances internationales, depuis dix\u00a0ou\u00a0quinze ans), on pourra essayer\u00a0de faire levier pour un projet commun. L\u2019exp\u00e9rience montre qu\u2019on peut arriver \u00e0 des compromis efficaces.\u00a0Le point de d\u00e9part est que chaque pays soit capable de dire ses int\u00e9r\u00eats et d\u2019apporter des avantages comparatifs.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas de miracle, mais quand on entre dans les probl\u00e8mes de mani\u00e8re pr\u00e9cise et d\u00e9termin\u00e9e, avec les bonnes questions, on peut faire des choses, comme sans doute revisiter le droit europ\u00e9en de la concurrence.<\/p>\n<p>Et au niveau europ\u00e9en nous avons quand m\u00eame deux rep\u00e8res : un objectif \u00e0 2050 et un outillage sur un signal prix.<\/p>\n<h5><strong>Le r\u00f4le essentiel de l\u2019\u00c9tat est mal organis\u00e9 en France<\/strong><\/h5>\n<p>Plus on va vers une \u00e9conomie mondialis\u00e9e, plus le r\u00f4le de l\u2019Etat est important pour construire une vision collective et organiser les interactions entre un nombre croissant d\u2019acteurs. Cela suppose de s\u2019appuyer sur des comp\u00e9tences industrielles, scientifiques et syst\u00e9miques. Elles sont particuli\u00e8rement faibles aujourd\u2019hui en France et en Europe, o\u00f9 on a laiss\u00e9 les march\u00e9s se mettre en place \u00e0 l\u2019ombre de l\u2019hyperpuissance am\u00e9ricaine, m\u00eame si depuis un an ou deux on voit r\u00e9\u00e9merger ces pr\u00e9occupations.<\/p>\n<p>Une politique industrielle doit s\u2019appuyer sur une vision \u00e0 long terme de l\u2019\u00c9tat qui tienne la route. Il s\u2019agit\u00a0que l\u2019\u00c9tat anticipe les infrastructures publiques dont il est responsable, comme le r\u00e9seau d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, et qu\u2019il les mette en \u0153uvre \u00e0 temps, en respectant les budgets. Ensuite, en faisant levier sur\u00a0les appels d\u2019offres publics concernant des investissements cl\u00e9s comme les renouvelables, qu\u2019il incite \u00e0 investir dans des moyens coh\u00e9rents avec ses objectifs, qu\u2019il mette des clauses d\u2019achat local, qu\u2019il s\u2019occupe de la formation et des comp\u00e9tences, qu\u2019il mette en place la fiscalit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique ou les taxes douani\u00e8res. Ce qui compte, c\u2019est la coh\u00e9rence de cette dizaine de leviers.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me majeur de notre planification publique r\u00e9side dans la fragmentation des comp\u00e9tences. Elles existent, au sein de l\u2019\u00c9tat et dans la soci\u00e9t\u00e9, mais elles ne sont pas sollicit\u00e9es de mani\u00e8re structur\u00e9e pour prendre des d\u00e9cisions au service de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Ces quinze derni\u00e8res ann\u00e9es, la Chine et les Etats Unis se sont dot\u00e9s de structures \u00e9tatiques avec des profils scientifiques et industriels de haut niveau (NRC et ARPA-E). Dans ARPA-E, les gens autour de la table ne sont pas que des fonctionnaires, mais les meilleurs scientifiques de l\u2019Acad\u00e9mie des sciences, les meilleurs retrait\u00e9s de General Electric ou Westinghouse pour le nucl\u00e9aire, ou\u00a0viennent d\u2019entreprises priv\u00e9es ou de start-up pour les renouvelables.<\/p>\n<p>La fragmentation est aussi celle des services de l\u2019\u00c9tat, la multiplication des agences, le silotage et la segmentation du travail sur ces probl\u00e8mes \u00e9nerg\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Il\u00a0y a\u00a0quinze ans, l\u2019\u00e9nergie a \u00e9t\u00e9\u00a0rattach\u00e9e au minist\u00e8re de l\u2019environnement, ce qui est une exception fran\u00e7aise. Ce n\u2019est pas le cas en Allemagne, en Chine, en Grande-Bretagne, aux \u00c9tats-Unis. Notre politique \u00e9nerg\u00e9tique est orient\u00e9e par les pr\u00e9occupations environnementales au d\u00e9triment des dimensions soci\u00e9tales et \u00e9conomiques du d\u00e9veloppement durable.<\/p>\n<h3><strong>4- <\/strong><strong>Conclusion<\/strong><\/h3>\n<p>Notre approche de la transition \u00e9nerg\u00e9tique est \u00e0 revoir, en particulier sa partie \u00e9lectrique, ramen\u00e9e \u00e0 des \u00e9nergies renouvelables par\u00e9es de toutes les vertus. Que l\u2019opinion y soit sensible est naturel. Il faut donc se doter d\u2019une vision prospective juste et partag\u00e9e, ce qui est d\u2019abord la responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. Celui-ci a laiss\u00e9 les comp\u00e9tences correspondantes et ses propres instruments d\u2019intervention se disperser.<\/p>\n<p>L\u2019Europe est en elle-m\u00eame un risque suppl\u00e9mentaire de dispersion, alors que dans le jeu g\u00e9opolitique \u00e0 haute tension que constitue l\u2019\u00e9nergie &#8211; ce qui reste vrai avec les renouvelables -, le niveau europ\u00e9en est indispensable. Raison de plus pour que les pouvoirs publics fran\u00e7ais s\u2019organisent.<\/p>\n<p>Sur le terrain imm\u00e9diat, il faut, contre les vents de la mode, privil\u00e9gier les technologies d\u00e9j\u00e0 industrielles, et entreprendre d\u00e8s maintenant un effort qui devra \u00eatre massif et long si l\u2019on veut tenir les objectifs mondiaux de d\u00e9carbonation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : transition \u00e9nerg\u00e9tique &#8211; prospective &#8211; \u00e9lectricit\u00e9 &#8211; r\u00f4le de l\u2019Etat &#8211; g\u00e9opolitique &#8211; Europe &#8211; \u00e9conomie.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 le 24 janvier 2022.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet article reprend les principaux messages et arguments de la table ronde \u00ab Quelle vision prospective pour la transition \u00e9nerg\u00e9tique ? \u00bb qui a eu lieu lors du colloque \u00ab\u00a0Le futur en h\u00e9ritage\u00a0\u00bb organis\u00e9 le 27 mai 2021 \u00e0 la m\u00e9moire de Jacques Lesourne par l\u2019Acad\u00e9mie des Technologies, l\u2019ANRT, le CNAM, EDF, Futuribles International, l\u2019IFRI. 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