{"id":6373,"date":"2022-01-14T07:10:56","date_gmt":"2022-01-14T05:10:56","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=6373"},"modified":"2022-01-14T08:43:37","modified_gmt":"2022-01-14T06:43:37","slug":"une-critique-de-la-raison-decroissantiste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=6373","title":{"rendered":"Une critique de la raison d\u00e9croissantiste"},"content":{"rendered":"<p>Cet article est une version \u00e9dit\u00e9e et mise \u00e0 jour de <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.telos-eu.com\/fr\/economie\/une-critique-de-la-raison-decroissantiste.html\">l\u2019article publi\u00e9 par Telos<\/a><\/span><\/span> le 20 septembre 2021.<\/p>\n<hr \/>\n<p>En 1972, le rapport Meadows pr\u00f4nait la croissance z\u00e9ro pour \u00e9viter que l\u2019\u00e9puisement des ressources naturelles ne conduise \u00e0 une catastrophe pour l\u2019humanit\u00e9. Int\u00e9grant croissance \u00e9conomique et utilisation des mati\u00e8res premi\u00e8res dans un m\u00eame mod\u00e8le, l\u2019\u00e9quipe r\u00e9unie par le Club de Rome offrait une version moderne de la contradiction entre croissance exponentielle et finitude des ressources d\u00e9j\u00e0 not\u00e9e par Thomas Malthus en 1798. Bien que les conclusions catastrophistes du rapport Meadows aient fait long feu, l\u2019\u00e9cole de pens\u00e9e malthusienne est toujours vivace. Elle se retrouve chez les partisans de la \u00ab\u00a0d\u00e9croissance\u00a0\u00bb, vue comme seule alternative cr\u00e9dible \u00e0 une r\u00e9gulation \u00e9conomique mondiale r\u00e9put\u00e9e incapable de pr\u00e9venir les catastrophes \u00e9cologiques \u00e0 venir. Nourrie d\u2019analyses technologiques, \u00e9conomiques et sociales, l\u2019\u00e9cole d\u00e9croissantiste souffre pourtant du m\u00eame travers que le rapport Meadows\u00a0: une profonde sous-estimation de la dynamique des \u00e9conomies de march\u00e9, de leur sensibilit\u00e9 aux variations de prix relatifs et de leur capacit\u00e9 \u00e0 innover. Et, face \u00e0 l\u2019imp\u00e9rieuse n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9duire drastiquement les \u00e9missions mondiales de gaz \u00e0 effet de serre (GES), et m\u00eame de les inverser \u00e0 terme dans les pays industrialis\u00e9s, les propositions d\u00e9croissantistes ne sont pas cr\u00e9dibles dans le cadre des d\u00e9mocraties lib\u00e9rales. En sous-estimant, voire d\u00e9nigrant, le r\u00f4le de l\u2019innovation, en ignorant la d\u00e9mat\u00e9rialisation des \u00e9conomies modernes engag\u00e9e depuis vingt ans, elles minent les chances de parvenir \u00e0 r\u00e9duire les \u00e9missions sans chute des niveaux de vie.<\/p>\n<h3><strong>Le rapport au Club de Rome se trompait mais il a toujours ses fans<\/strong><\/h3>\n<p>Le rapport Meadows ne manquait pas de m\u00e9rite, si l\u2019on consid\u00e8re les moyens dont disposaient les chercheurs \u00e0 la fin des ann\u00e9es 60. Mais si les extrapolations macro-\u00e9conomiques du mod\u00e8le Word3 cr\u00e9\u00e9 \u00e0 cet effet par des chercheurs du MIT furent relativement robustes jusqu\u2019\u00e0 l\u2019or\u00e9e du 21<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019indigence de sa mod\u00e9lisation \u00e9conomique et ses conclusions catastrophistes l\u2019ont largement discr\u00e9dit\u00e9. Ainsi, le sc\u00e9nario de base anticipait un pic, puis un effondrement des productions industrielle et alimentaire mondiales au cours de la premi\u00e8re d\u00e9cennie du 21<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. Rien de tel ne s\u2019est produit\u00a0: depuis l\u2019an 2000, la production industrielle mondiale a progress\u00e9 de 64 %<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> et la population de 28 %, soit une augmentation de la production par habitant de la plan\u00e8te de 28 %. La production de c\u00e9r\u00e9ales par habitant a augment\u00e9 de 17 % entre 2000 et 2018, alors que le mod\u00e8le anticipait une chute vertigineuse, annonciatrice de famines.<\/p>\n<p>Deux arguments viennent cependant \u00e0 la rescousse de l\u2019\u00e9quipe Meadows. D\u2019une part, on ne peut pas demander \u00e0 un mod\u00e8le, aussi subtil soit-il, de fournir des projections pr\u00e9cises \u00e0 un horizon de 50 ans. D\u2019autre part, le rapport a fait prendre conscience de la forte non-lin\u00e9arit\u00e9 des \u00e9volutions\u00a0: \u00e0 une p\u00e9riode de croissance r\u00e9guli\u00e8re (donc exponentielle) peut succ\u00e9der un ralentissement progressif, puis une chute brutale, lorsque les contraintes de mati\u00e8res premi\u00e8res ou environnementales se resserrent. Un des m\u00e9rites de Word3 \u00e9tait en effet d\u2019int\u00e9grer la pollution industrielle dans les variables du syst\u00e8me.<\/p>\n<h3><strong>Du danger de n\u00e9gliger les prix et l\u2019innovation. Les m\u00e9saventures du \u00ab\u00a0peak oil\u00a0\u00bb<\/strong><\/h3>\n<p>Le mod\u00e8le du MIT fournissait une version moderne de l\u2019analyse malthusienne des cycles d\u00e9mographiques, pris en tenaille entre la dynamique exponentielle de la population, et celle, lin\u00e9aire, des ressources alimentaires. L\u2019\u00e9conomiste statisticien et historien Simon Kuznets avait pourtant observ\u00e9 que la contrainte malthusienne avait \u00e9t\u00e9 historiquement d\u00e9samorc\u00e9e par les innovations \u00e0 l\u2019origine de l\u2019augmentation de la productivit\u00e9 dans son article de 1967, \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/985714?seq=1#metadata_info_tab_contents\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\">Population et Croissance \u00c9conomique<\/span><\/span>\u00a0<\/a>\u00bb. L\u2019\u00e9quipe du MIT avait bien tent\u00e9 de tenir compte du progr\u00e8s technologique et de la productivit\u00e9, mais de fa\u00e7on m\u00e9canique. C\u2019\u00e9tait bien l\u00e0 que le b\u00e2t blessait\u00a0: en adoptant une mod\u00e9lisation inspir\u00e9e de la physique, l\u2019\u00e9quipe Meadows n\u00e9gligeait des dynamiques fondamentales de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 comme l\u2019\u00e9volution des prix relatifs et leur impact sur l\u2019offre et la demande, ou les incitations \u00e0 innover. Pratiquement, lorsqu\u2019une ressource se fait rare, son prix augmente, ce qui encourage \u00e0 la fois la recherche de nouveaux gisements et celle de substituts, par l\u2019innovation technologique en particulier.<\/p>\n<p>Un bon exemple est fourni par les m\u00e9saventures de la th\u00e9orie du \u00ab\u00a0peak oil\u00a0\u00bb d\u00e9velopp\u00e9e par le g\u00e9ophysicien King Hubbert pour la production am\u00e9ricaine de p\u00e9trole. Comme Hubbert l\u2019avait remarquablement anticip\u00e9 d\u00e8s 1956, le pic de production fut atteint en 1970, suivi d\u2019un d\u00e9clin rapide. Tout allait bien pour le \u00ab\u00a0peak oil\u00a0\u00bb \u2026 jusqu\u2019\u00e0 ce que la flamb\u00e9e des prix des ann\u00e9es 2000 ne stimule l\u2019innovation technologique et relance la production am\u00e9ricaine au point que le pic de 1970 fut d\u00e9pass\u00e9 en 2014.<\/p>\n<h3><strong>Les z\u00e9ro-croissantistes ont ignor\u00e9 les travaux de Nordhaus<\/strong><\/h3>\n<p>Le mouvement \u00e9cologiste des ann\u00e9es 70 conclut du rapport Meadows qu\u2019il fallait renoncer \u00e0 la croissance. Notons en passant qu\u2019il ne s\u2019int\u00e9ressait pas au climat, le CO2 ne figurant pas dans les variables de Word3. Ce furent les belles ann\u00e9es du th\u00e8me de la croissance z\u00e9ro. Il se trouve que la croissance de la productivit\u00e9 (donc du revenu par habitant) commen\u00e7a \u00e0 fl\u00e9chir peu apr\u00e8s dans les pays industrialis\u00e9s, surtout en Europe, o\u00f9, en plus du choc p\u00e9trolier de 1973, la p\u00e9riode de reconstruction et de rattrapage technologique vers les \u00c9tats-Unis \u2013 les \u00ab\u00a0trente glorieuses\u00a0\u00bb \u2013 touchait \u00e0 sa fin. \u00ab\u00a0Crise\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Croissance z\u00e9ro\u00a0\u00bb purent coexister dans les d\u00e9bats, m\u00eame si ceux qui d\u00e9non\u00e7aient la premi\u00e8re \u00e9tait souvent qualifi\u00e9s de productivistes par les adeptes de la seconde.<\/p>\n<p>Pourtant, l\u2019\u00e9conomiste et futur prix Nobel William Nordhaus travaillait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019int\u00e9gration dans un mod\u00e8le \u00e9conomique mondial de la dynamique d\u2019accumulation du CO2 dans l\u2019atmosph\u00e8re. Dans son article \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/pure.iiasa.ac.at\/id\/eprint\/365\/1\/WP-75-063.pdf\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\">Pouvons-nous contr\u00f4ler le dioxyde de carbone<\/span><\/span>\u00a0<\/a>\u00bb paru en 1975, il faisait remarquer que si le th\u00e8me de la pollution \u00e9tait tr\u00e8s d\u00e9battu, il restait vu comme un probl\u00e8me local, alors que l\u2019effet de serre caus\u00e9 par l\u2019accumulation de CO2 dans l\u2019atmosph\u00e8re est une menace globale. Les mod\u00e8les de la famille DICE d\u00e9velopp\u00e9s par Nordhaus et repris depuis par de nombreuses institutions, \u00e9taient, du point de vue du changement climatique, plus avanc\u00e9s et plus rigoureux que celui du rapport Meadows. Surtout, ces mod\u00e8les permettaient une estimation du co\u00fbt \u00e9conomique des dommages caus\u00e9s par les \u00e9missions, ce qui les rend bien plus adapt\u00e9s aux arbitrages et aux d\u00e9cisions publiques que celui du rapport Meadows<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>On doit bien admettre qu\u2019estimer le prix virtuel du carbone, qui permet d\u2019en \u00e9valuer les externalit\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire le co\u00fbt des d\u00e9g\u00e2ts futurs des \u00e9missions, est plus ingrat et fait moins de bruit que d\u2019appeler \u00e0 stopper la croissance.<\/p>\n<h3><strong>De la croissance z\u00e9ro \u00e0 la d\u00e9croissance<\/strong><\/h3>\n<p>De l\u2019objectif croissance z\u00e9ro, une partie du mouvement \u00e9cologiste en est venue \u00e0 pr\u00f4ner la d\u00e9croissance \u00e9conomique. C\u2019est le cas de la candidate aux primaires EELV Delphine Batho, dont le programme affichait la d\u00e9croissance \u00e9conomique comme premier pilier, et seul principe politique coh\u00e9rent avec le dernier rapport du GIEC. Elle r\u00e9sumait ainsi l\u2019argumentation d\u00e9croissantiste lors du d\u00e9bat organis\u00e9 par LCI le 8 septembre dernier\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0La croissance \u00e9conomique du PIB \u00e9gale l\u2019augmentation de la consommation d\u2019\u00e9nergie, \u00e9gale l\u2019augmentation de la consommation de mati\u00e8res premi\u00e8res. C\u2019est donc la base m\u00eame de la n\u00e9gation des limites plan\u00e9taires\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Il est donc int\u00e9ressant de suivre le raisonnement de Mme Batho, d\u2019autant plus qu\u2019il est aussi avanc\u00e9 par M. Jancovici, lequel, s\u2019appuyant sur les donn\u00e9es de PIB et de consommation d\u2019\u00e9nergie mondiaux des 60 derni\u00e8res ann\u00e9es, remarque que <em>\u00ab\u00a0<\/em><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.linkedin.com\/posts\/jean-marc-jancovici_en-2020-machine-arri\u00e8re-toute-depuis-activity-6828969314780024832-xmht\/\"><em>historiquement, la relation entre PIB et \u00e9nergie est quasi-proportionnelle<\/em><\/a><\/span><\/span><em>\u00a0<\/em>\u00bb. Il en d\u00e9duit que \u00ab\u00a0<em>marier croissance et pr\u00e9servation du climat semble un pari impossible \u00e0 tenir<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3><strong>Le lien \u00e9nergie-croissance mondiale est fort \u2026 <\/strong><\/h3>\n<p>Jancovici a raison sur un point\u00a0: la relation positive entre production et consommation d\u2019\u00e9nergie mondiales est robuste, et clairement causale\u00a0: produire des biens ou des services consomme de l\u2019\u00e9nergie. La relation au niveau mondial agr\u00e9g\u00e9 est bien \u00e9tablie dans sa dimension temporelle, mais elle ressort \u00e9galement des comparaisons entre pays \u00e0 date donn\u00e9e\u00a0: la consommation d\u2019\u00e9nergie par habitant est en moyenne une fonction croissante du PIB par habitant.<\/p>\n<p>La moyenne cache cependant des disparit\u00e9s et des \u00e9volutions qui n\u2019ont pas suffisamment attir\u00e9 l\u2019attention des d\u00e9croissantistes. Si la corr\u00e9lation entre PIB et consommation d\u2019\u00e9nergie par habitant est significative, de l\u2019ordre de 46 %<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> , les disparit\u00e9s entre pays sont n\u00e9anmoins \u00e9loquentes, expliqu\u00e9es en partie seulement par des facteurs climatiques. A revenu \u00e9quivalent, les Europ\u00e9ens du Nord consomment moins d\u2019\u00e9nergie que les Am\u00e9ricains. Dans la tranche de revenu imm\u00e9diatement inf\u00e9rieure, le Royaume-Uni, la France et le Japon sont plus frugaux que l\u2019Australie, la Cor\u00e9e du Sud, l\u2019Arabie Saoudite ou le Canada.<\/p>\n<h3><strong>\u2026 mais s\u2019est invers\u00e9 aux \u00c9tats-Unis et plus encore en Europe<\/strong><\/h3>\n<p>Mais le plus int\u00e9ressant est l\u2019\u00e9volution de la consommation d\u2019\u00e9nergie par t\u00eate dans le plus \u00e9nergivore des grands pays, les \u00c9tats-Unis. Elle a baiss\u00e9 de 15 % au cours des 20 derni\u00e8res ann\u00e9es alors que le PIB par habitant augmentait de 25 %, les mesures \u00e9tant prises entre 2000 et 2019 pour \u00e9viter les donn\u00e9es perturb\u00e9es de 2020. C\u2019est l\u2019inverse de la tendance mondiale\u00a0! Le lien entre consommation d\u2019\u00e9nergie et PIB n\u2019est pas la loi d\u2019airain invoqu\u00e9e par les d\u00e9croissantistes. L\u2019innovation technologique, le rench\u00e9rissement des hydrocarbures, l\u2019\u00e9volution des prix relatifs favorisant le gaz par rapport aux autres hydrocarbures, ont produit une spectaculaire am\u00e9lioration de l\u2019efficacit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique de l\u2019\u00e9conomie am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution est encore plus frappante en Europe, probablement parce qu\u2019en sus des retomb\u00e9es de l\u2019innovation, les objectifs politiques de r\u00e9duction des \u00e9missions de CO2 y sont pris plus au s\u00e9rieux. Alors qu\u2019aux \u00c9tats-Unis, la consommation absolue d\u2019\u00e9nergie \u00e9tait pratiquement stable entre 2000 et 2019 (ce qui implique bien une forte baisse par habitant), elle baissait de 5,6 % dans l\u2019Union Europ\u00e9enne et de fa\u00e7on plus spectaculaire au Royaume-Uni (-\u00a019 %), en Italie (-\u00a014 %) ou en France (-\u00a012,5 %). La relation PIB-\u00c9nergie s\u2019est donc compl\u00e8tement invers\u00e9e en Europe, r\u00e9alisant au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es ce que Mme Batho proposait comme objectif \u00e0 venir.<\/p>\n<h3><strong>La consommation de m\u00e9taux et d\u2019engrais est en chute libre aux US<\/strong><\/h3>\n<p>La seconde affirmation de Mme Batho, \u00ab\u00a0<em>la croissance du PIB \u00e9gale la croissance de la consommation de mati\u00e8res premi\u00e8res<\/em>\u00a0\u00bb est \u00e9galement d\u00e9mentie par les faits, en ce qui concerne les pays les plus avanc\u00e9s. Dans son livre \u00ab\u00a0<em>More from Less<\/em>\u00a0\u00bb publi\u00e9 en 2019, Andrew McAfee, professeur au MIT, montre que, comme pour l\u2019intensit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique, la consommation primaire nette (tenant compte des \u00e9changes ext\u00e9rieurs) de m\u00e9taux comme l\u2019aluminium, le nickel, le cuivre ou l\u2019acier a baiss\u00e9 aux \u00c9tats-Unis depuis le pic de 2000, alors que la croissance se poursuivait. Pour le cuivre, souvent cit\u00e9 comme un sujet d\u2019inqui\u00e9tude, la chute fut de 40 % de 2000 \u00e0 2015, la consommation d\u2019aluminium baissant, elle, de 32 %.<\/p>\n<p>McAfee attribue ce retournement \u2013 au cours des 19<sup>\u00e8me<\/sup> et 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cles, l\u2019affirmation de Mme Batho \u00e9tait juste \u2014 qu\u2019il qualifie de d\u00e9mat\u00e9rialisation, \u00e0 l\u2019innovation technologique, que ce soient les technologies de l\u2019information et la rationalisation qu\u2019elles permettent, ou les avanc\u00e9es en sciences des mat\u00e9riaux, les deux \u00e9tant d\u2019ailleurs li\u00e9es. Plus inattendu, le m\u00eame constat vaut pour l\u2019agriculture am\u00e9ricaine\u00a0: alors que les r\u00e9coltes de c\u00e9r\u00e9ales ont significativement augment\u00e9 depuis 1999, le tonnage d\u2019engrais utilis\u00e9s a baiss\u00e9 de 25 % et la quantit\u00e9 d\u2019eau pour l\u2019irrigation de 22 %. L\u00e0 aussi, il s\u2019agit d\u2019un renversement par rapport aux tendances ant\u00e9rieures, attribuable \u00e0 la mont\u00e9e en puissance des biotechnologies et \u00e0 la rationalisation des pratiques agricoles permises par les technologies de l\u2019information. Il est difficile d\u2019obtenir des donn\u00e9es comparables pour l\u2019Europe, en raison des disparit\u00e9s de sources statistiques, mais il y a fort \u00e0 parier que le m\u00eame renversement a eu lieu.<\/p>\n<h3><strong>\u00c9missions de CO2\u00a0: la grande divergence ignor\u00e9e des d\u00e9croissantistes<\/strong><\/h3>\n<p>Le 6<sup>\u00e8me<\/sup> rapport du GIEC ne laisse plus aucun doute\u00a0: le changement climatique va se poursuivre, avec une augmentation de l\u2019intensit\u00e9 et de la fr\u00e9quence d\u2019\u00e9v\u00e8nements climatiques extr\u00eames, et, si les \u00e9missions mondiales de GES n\u2019\u00e9taient pas r\u00e9duites \u00e0 z\u00e9ro d\u2019ici 2050, le d\u00e9r\u00e8glement climatique deviendrait encore plus chaotique. Aux yeux des d\u00e9croissantistes, la fermet\u00e9 du GIEC renforce leur th\u00e8se\u00a0: puisqu\u2019on est entr\u00e9 dans la zone rouge, la seule fa\u00e7on d\u2019\u00e9viter la catastrophe est d\u2019inverser le processus \u00e0 l\u2019origine des \u00e9missions, c\u2019est-\u00e0-dire la croissance \u00e9conomique. Ce faisant, on r\u00e9duirait la consommation d\u2019\u00e9nergie et, ipso facto, les \u00e9missions.<\/p>\n<p>Or, comme on vient de le voir, croissance et consommation d\u2019\u00e9nergie ont commenc\u00e9 \u00e0 diverger dans les pays les plus avanc\u00e9s il y a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. Pour l\u2019empreinte carbone, la divergence est encore plus forte. Elle a baiss\u00e9 de 25 % entre 2000 et 2019 au Royaume-Uni, de 23 % en Italie, de 19 % en France, 24 % en Allemagne et de 10 % aux \u00c9tats-Unis. Pour l\u2019ensemble des pays de l\u2019OCDE, elles ont baiss\u00e9 de 8 % alors que le PIB augmentait de 42 %<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. <strong>Dans les pays industrialis\u00e9s, croissance \u00e9conomique et baisse des \u00e9missions vont de pair depuis vingt ans. <\/strong>Notons \u00e0 ce sujet l\u2019importance d\u2019observer l\u2019\u00e9volution de l\u2019empreinte carbone, plut\u00f4t que celle des \u00e9missions territoriales\u00a0: la phase de mondialisation qui suivit l\u2019admission de la Chine \u00e0 l\u2019OMC a entrain\u00e9 un d\u00e9placement d\u2019une partie de la m\u00e9tallurgie et de l\u2019industrie manufacturi\u00e8re vers la Chine et d\u2019autres pays \u00e9mergents, exportant si l\u2018on veut les \u00e9missions vers ces derniers. L\u2019empreinte carbone, qui ajoute aux \u00e9missions territoriales le contenu en carbone des importations (mais en d\u00e9duit celui des exportations pour \u00e9viter un double compte) corrige cette distorsion.<\/p>\n<p>Si les \u00e9missions mondiales ont augment\u00e9 de 45 % sur la m\u00eame p\u00e9riode, une progression alarmante, c\u2019est qu\u2019elles ont bondi de 131 % hors OCDE, les plus fortes augmentations parmi les gros \u00e9metteurs venant de Chine (+210 %), d\u2019Inde (+169 %), d\u2019Indon\u00e9sie (+183 %), d\u2019Arabie Saoudite (212 %) ou d\u2019Iran (127 %), toujours selon l\u2019optique empreinte carbone. Il y a bien entendu un lien entre croissance des \u00e9missions et croissance \u00e9conomique, et, comme celle-ci est plus forte pour les pays \u00e0 plus faible revenu que pour les pays riches, la dichotomie y trouve une part d\u2019explication.<\/p>\n<p>R\u00e9sumons. <strong>La relation entre croissance \u00e9conomique d\u2019un c\u00f4t\u00e9, consommation d\u2019\u00e9nergie et de mati\u00e8res premi\u00e8res et \u00e9missions de CO2 de l\u2019autre, s\u2019est invers\u00e9e au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es dans les pays industrialis\u00e9s, plus en Europe qu\u2019aux \u00c9tats-Unis. La croissance des \u00e9missions mondiales provient essentiellement de la Chine, de l\u2019Inde et des pays producteurs d\u2019hydrocarbures<\/strong>. Et \u00e0 l\u2019avenir, l\u2019Afrique deviendra une source majeure d\u2019\u00e9missions, comme on commence \u00e0 le voir en Afrique de l\u2019Est.<\/p>\n<h3><strong>La d\u00e9croissance ferait-elle baisser les \u00e9missions plus rapidement\u00a0?<\/strong><\/h3>\n<p>Les d\u00e9croissantistes feront remarquer \u00e0 juste titre que la baisse des \u00e9missions des pays industrialis\u00e9s se fait \u00e0 partir d\u2019un niveau tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, et qu\u2019elle est trop lente au regard des objectifs. Mais que se produirait-il si la croissance venait \u00e0 s\u2019inverser, comme ils le souhaitent\u00a0? Imaginons que la baisse du revenu par habitant puisse se faire sans plonger la soci\u00e9t\u00e9 dans le chaos &#8212; certains d\u00e9croissantistes pr\u00f4nant d\u2019y associer une redistribution massive des richesses. La probabilit\u00e9 d\u2019y parvenir dans une d\u00e9mocratie lib\u00e9rale para\u00eet faible, mais suivons n\u00e9anmoins cette hypoth\u00e8se.<\/p>\n<p>Il est probable que les \u00e9missions baisseraient plus vite dans un premier temps, comme on a pu le constater en 2020, o\u00f9 la paix sociale fut financ\u00e9e par l\u2019endettement. Mais, \u00e0 mesure que les ressources financi\u00e8res s\u2019amenuiseraient, l\u2019intensit\u00e9 technologique de l\u2019\u00e9conomie diminuerait, et avec elle le facteur \u00e0 l\u2019origine de la d\u00e9mat\u00e9rialisation de l\u2019\u00e9conomie et de la baisse des \u00e9missions. Les ressources allou\u00e9es \u00e0 l\u2019innovation \u00e9nerg\u00e9tique se tariraient faute de revenu, fermant la porte aux futures \u00e9nergies d\u00e9carbon\u00e9es \u2013 on songe \u00e0 la fusion nucl\u00e9aire \u2013 ou d\u2019extraction du CO2 atmosph\u00e9rique. Au bout du compte, il n\u2019est pas s\u00fbr que les \u00e9missions baissent plus vite que si la croissance s\u2019\u00e9tait poursuivie, avec un renforcement des politiques de d\u00e9carbonation de l\u2019\u00e9conomie par des investissements publics et des incitations \u00e9conomiques comme un prix \u00e9lev\u00e9 et croissant du carbone. On aurait opt\u00e9 pour une baisse du niveau de vie et probablement op\u00e9r\u00e9 un virage illib\u00e9ral, sans aucune garantie que le r\u00e9sultat &#8211; baisse plus rapide des \u00e9missions &#8211; soit au rendez-vous.<\/p>\n<p>Mais il y a pire. On a vu que, dans les pays en rattrapage \u00e9conomique, la relation entre croissance \u00e9conomique et \u00e9missions \u00e9tait positive. Or, comme le remarquait Nordhaus il y a cinquante ans, les \u00e9missions de CO2 cr\u00e9ent une externalit\u00e9 n\u00e9gative mondiale, pas locale. Si la France r\u00e9duisait ses \u00e9missions \u00e0 z\u00e9ro demain, pratiquement rien ne changerait pour le climat. Donner la possibilit\u00e9 aux pays en rattrapage d\u2019inverser la relation croissance\/\u00e9missions est donc crucial pour r\u00e9duire les \u00e9missions mondiales. En optant pour une strat\u00e9gie peau de chagrin dans les pays riches, on leur \u00f4terait les moyens de transf\u00e9rer les technologies bas-carbone existantes et surtout \u00e0 venir, faute de ressources financi\u00e8res suffisantes.<\/p>\n<h3><strong>La d\u00e9croissance, un march\u00e9 de dupes<\/strong><\/h3>\n<p>La strat\u00e9gie d\u00e9croissantiste prise au pied de la lettre appara\u00eet donc comme un march\u00e9 de dupes. Pour \u00e9viter la catastrophe existentielle dont parle Mark Carney, on r\u00e9duirait les niveaux de vie au prix de d\u00e9rives autoritaires, on briserait le moteur d\u2019innovation vers des technologies d\u00e9carbon\u00e9es, et on ne laisserait aux pays les moins d\u00e9velopp\u00e9s d\u2019autre choix que d\u2019utiliser leurs abondantes ressources en charbon pour satisfaire leurs besoins croissants en \u00e9nergie, comme les \u00e9conomistes et dirigeants indiens le font souvent remarquer. Et l\u2019on ne parviendrait probablement pas \u00e0 r\u00e9duire les \u00e9missions.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : d\u00e9croissance &#8211; carbone &#8211; climat &#8211; d\u00e9couplage<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Selon les donn\u00e9es de septembre 2021 du CPB hollandais.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Avec James Tobin (prix Nobel en 1981), Nordhaus avait \u00e9crit un article en 1972 qui devrait int\u00e9resser les d\u00e9croissantistes d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0: \u00ab\u00a0Is Growth Obsolete\u00a0?\u00a0\u00bb (<span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.nber.org\/system\/files\/chapters\/c7620\/c7620.pdf\">NBER 7620<\/a><\/span><\/span>). Les deux \u00e9conomistes s\u2019int\u00e9ressaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la critique de la croissance, proposaient une \u00ab\u00a0mesure du bien-\u00eatre \u00e9conomique\u00a0\u00bb alternative au PNB, et int\u00e9graient les ressources naturelles dans une fonction de production. Ils faisaient remarquer que l\u2019objection des environnementalistes (formalis\u00e9e dans le rapport Meadows) revenait \u00e0 consid\u00e9rer qu\u2019il n\u2019y avait pas de substitution possible aux dites mati\u00e8res premi\u00e8res. Leurs propres estimations indiquaient au contraire que la substitution entre ressources d\u2019un c\u00f4t\u00e9, capital et travail de l\u2019autre, \u00e9tait \u00e9lev\u00e9e.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Coefficient de corr\u00e9lation entre PIB\/habitant et consommation d\u2019\u00e9nergie primaire\/habitant pour un \u00e9chantillon de 70 pays communs aux bases de donn\u00e9es de la Banque Mondiale et de l\u2019Annuaire statistique BP 2020. Les calculs portent sur la p\u00e9riode 2014-2019.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Les donn\u00e9es sont celles du Global Carbon Project, publi\u00e9es dans \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.icos-cp.eu\/science-and-impact\/global-carbon-budget\/2021\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\">The Global Carbon Budget 2021<\/span><\/span>\u00a0<\/a>\u00bb, fichier 2021 National Emissions, septembre 2021.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet article est une version \u00e9dit\u00e9e et mise \u00e0 jour de l\u2019article publi\u00e9 par Telos le 20 septembre 2021. En 1972, le rapport Meadows pr\u00f4nait la croissance z\u00e9ro pour \u00e9viter que l\u2019\u00e9puisement des ressources naturelles ne conduise \u00e0 une catastrophe pour l\u2019humanit\u00e9. Int\u00e9grant croissance \u00e9conomique et utilisation des mati\u00e8res premi\u00e8res dans un m\u00eame mod\u00e8le, l\u2019\u00e9quipe [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":34,"featured_media":6375,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[221,11],"tags":[],"class_list":["post-6373","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-changement-climatique","category-macroeconomie","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6373","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/34"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6373"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6373\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6375"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6373"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6373"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6373"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}