{"id":6259,"date":"2021-12-31T00:01:50","date_gmt":"2021-12-30T22:01:50","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=6259"},"modified":"2021-12-31T01:37:39","modified_gmt":"2021-12-30T23:37:39","slug":"la-tech-une-macroeconomie-entierement-nouvelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=6259","title":{"rendered":"La Tech : une (macro)\u00e9conomie enti\u00e8rement nouvelle"},"content":{"rendered":"<p><em>Apr\u00e8s une carri\u00e8re dans l\u2019a\u00e9ronautique (ex n\u00b02 d\u2019Airbus), Philippe Delmas, dirige une soci\u00e9t\u00e9 de conseil qui travaille dans la Tech et l\u2019environnement. En octobre 2019, il a publi\u00e9 chez Fayard \u00ab\u00a0Un pouvoir implacable et doux, La Tech ou l\u2019efficacit\u00e9 pour seule valeur \u00bb, ouvrage dans lequel il analyse les risques \u00e9conomiques et soci\u00e9taux de la <\/em><em>Tech. \u00a0Apr\u00e8s avoir anim\u00e9 un petit-d\u00e9jeuner Ensae Alumni sur le sujet, pour variances, il rappelle les grandes lignes <\/em><em>de son analyse. Dans ce premier article, Philippe montre les singularit\u00e9s de l\u2019\u00e9conomie de la Tech et leurs cons\u00e9quences pour les soci\u00e9t\u00e9s, quel que soit leur niveau de d\u00e9veloppement. Dans un second article publi\u00e9 dans quelques semaines, Philippe Delmas approfondira les transformations et les risques politiques que suscitent les performances tr\u00e8s particuli\u00e8res de la Tech.<\/em><\/p>\n<p>Les tremblements de terre sont la derni\u00e8re \u00e9tape d\u2019une lente mais \u00e9norme accumulation de forces qui r\u00e9organise les profondeurs de la plan\u00e8te. Il en est de m\u00eame pour la Tech. Depuis vingt ans, elle remod\u00e8le la nature m\u00eame des \u00e9conomies apr\u00e8s avoir chemin\u00e9 \u00e0 bas bruit pendant les trente ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, des briques technologiques se sont accumul\u00e9es avec peu d\u2019effet dans nos vies. Le transistor date des ann\u00e9es\u00a01960, les premi\u00e8res puces des ann\u00e9es\u00a01970, le premier ordinateur individuel de 1982, de m\u00eame que les logiciels familiers comme Word. Le premier t\u00e9l\u00e9phone portable fut commercialis\u00e9 en 1983. En 1990, moins de 1\u00a0% des Am\u00e9ricains sont connect\u00e9s \u00e0 un nouveau service appel\u00e9 \u00ab\u00a0Internet\u00a0\u00bb. Ce n\u2019est qu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a02000 qu\u2019apparaissent les outils de notre vie quotidienne\u00a0: Google en 1998, Skype en 2003, Facebook en 2004, Twitter en 2006.<\/p>\n<h3><strong>La logique des vainqueurs\u2026 <\/strong><\/h3>\n<p>Cependant, d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es\u00a01980, la Tech remod\u00e8le les entreprises \u00e0 travers deux canaux. D\u2019une part, dans tous les secteurs et sur plus de trente ans, les <strong>soci\u00e9t\u00e9s <\/strong>de la Tech sont les plus rentables et celles qui cr\u00e9ent le plus de valeur boursi\u00e8re. Au troisi\u00e8me trimestre 2021, les marges nettes de Google, Facebook ou Microsoft d\u00e9passent toutes 30%. Dans les industries traditionnelles les plus performantes c\u2019est moins de la moiti\u00e9 &#8211; sauf Ferrari\u00a0!<\/p>\n<p>D\u2019autre part, les <strong>outils <\/strong>de la Tech sont si puissants qu\u2019ils divisent radicalement les entreprises. Un des changements les plus marquants de ces vingt derni\u00e8res ann\u00e9es est que le monde entier s&rsquo;organise autour d&rsquo;un mod\u00e8le qui s\u00e9pare les vainqueurs des autres. Et c&rsquo;est la Tech qui produit ce mouvement. Son efficacit\u00e9 est telle que son degr\u00e9 d&rsquo;adoption diff\u00e9rencie les utilisateurs au point de creuser inexorablement l&rsquo;\u00e9cart entre les meilleures entreprises et les autres. La productivit\u00e9 des premi\u00e8res cro\u00eet cinq \u00e0 dix fois plus vite que celle des secondes et ces \u00e9carts sont <strong>enti\u00e8rement<\/strong> dus \u00e0 la Tech. L\u2019universalit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne est confirm\u00e9e par des \u00e9tudes de l\u2019OCDE couvrant plusieurs dizaines de milliers d\u2019entreprises de tous les secteurs.<\/p>\n<p>Les effets de la Tech sont puissants, mais subtils. Son efficacit\u00e9 ne r\u00e9sulte pas simplement d\u2019investissements massifs dans diverses technologies. Elle d\u00e9pend <strong>avant tout<\/strong> de l\u2019efficacit\u00e9 de leur mise en \u0153uvre, c\u2019est-\u00e0-dire de la bonne gestion des outils plus que de leur accumulation, notamment dans la transformation des organisations, des m\u00e9thodes et des comp\u00e9tences pour s\u2019adapter \u00e0 la Tech. Il aurait \u00e9t\u00e9 plausible que l\u2019\u00e9cart entre les leaders et les autres soit d\u00fb, par exemple, \u00e0 leur capacit\u00e9 d&rsquo;augmenter davantage leurs prix ou \u00e0 un niveau d&rsquo;investissement plus \u00e9lev\u00e9. Or ce n&rsquo;est pas le cas. Pour l&rsquo;essentiel, l\u2019avantage des leaders provient de leur capacit\u00e9 \u00e0 tirer le meilleur parti de leurs ressources. McKinsey l\u2019a montr\u00e9 en examinant les diff\u00e9rences entre le top 10% et les autres sur un \u00e9chantillon de 6 000 grandes entreprises class\u00e9es par leur cr\u00e9ation de richesse. Les derniers 10%, n\u2019investissent pas moins ou ne font pas moins de recherche. En revanche, ils sont moins capables de transformer leurs outils en performance.<\/p>\n<p>C\u2019est la Tech qui est le moteur de l\u2019avantage des leaders. Il y a une relation <strong>directe<\/strong> entre les \u00e9carts de productivit\u00e9 et ceux de la modernisation des organisations li\u00e9e \u00e0 la Tech. Elle peut susciter des \u00e9carts du simple au double entre des entreprises similaires une fois corrig\u00e9es toutes les autres diff\u00e9rences. C\u2019est un prodigieux outil de productivit\u00e9, \u00e0 condition que l&rsquo;organisation des entreprises s&rsquo;y adapte <strong>enti\u00e8rement<\/strong><em>.<\/em> Il ne suffit pas d&rsquo;adopter quelques logiciels ou d&rsquo;automatiser quelques fonctions, Il s&rsquo;agit de r\u00e9former compl\u00e9tement les m\u00e9thodes et l&rsquo;organisation.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tendue de l&rsquo;adoption de nouvelles techniques a toujours \u00e9t\u00e9 une condition pour qu&rsquo;elles aient un impact mesurable. C&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le cas \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;introduction des moteurs \u00e9lectriques. L&rsquo;exigence de la Tech est plus grande parce qu&rsquo;elle concerne <strong>toute<\/strong> l\u2019organisation et <strong>toutes<\/strong> les fonctions. Cette modernisation r\u00e9sulte d\u2019une myriade de changements et d\u2019outils, continuellement mis \u00e0 jour et coordonn\u00e9s les uns avec les autres.\u00a0 Cette violente diff\u00e9renciation n\u2019est pas l\u2019apanage des \u00e9conomies riches. Au Mexique, au Vietnam, en Turquie s\u2019observe ce m\u00eame avantage massif de productivit\u00e9 pour les entreprises utilisant mieux la Tech. C\u2019est certainement le ph\u00e9nom\u00e8ne le plus g\u00e9n\u00e9ral et le plus profond que les \u00e9conomies du monde ont connu depuis un si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Cette transformation est le principal moteur des gains de productivit\u00e9 des \u00e9conomies avanc\u00e9es\u00a0: l\u2019industrie de la Tech elle-m\u00eame en repr\u00e9sente un gros quart et l\u2019utilisation de ses outils par les autres secteurs les trois quarts. Des m\u00e9tiers anciens connaissent soudain de forts gains de productivit\u00e9. Les logiciels de r\u00e9servation ont permis aux compagnies a\u00e9riennes d\u2019augmenter d\u2019un tiers le remplissage des avions entre 1993 et 2007. UPS, premier livreur \u00e0 domicile des \u00c9tats-Unis, a d\u00e9pens\u00e9 300 M$ pour d\u00e9velopper un logiciel d\u2019optimisation du trajet de ses livreurs \u2013 qui \u00e9conomise 400 M$ de carburant chaque ann\u00e9e tout en am\u00e9liorant le service. Pour toutes les entreprises qui s\u2019adaptent, c\u2019est un changement profond, ramifi\u00e9, et dont la s\u00e9dimentation constitue un avantage qui ne se copie pas, ne se vole pas et ne se compense pas par l\u2019argent.<\/p>\n<p>En quelques ann\u00e9es, des \u00e9carts \u00e9normes s\u2019accumulent dans tous les domaines : productivit\u00e9 &#8211; du travail et des organisations -, rentabilit\u00e9, mais aussi qualit\u00e9 des \u00e9quipes, car les plus performants r\u00e9mun\u00e8rent mieux leurs collaborateurs. Vers le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, l\u2019impact de la Tech sur la productivit\u00e9 des entreprises devient tellement grand que c\u2019est celle qui d\u00e9termine l\u2019\u00e9volution des salaires et non plus la productivit\u00e9 ou la performance du salari\u00e9. Ces derni\u00e8res expliquent au plus 20 % de l\u2019\u00e9volution des salaires et souvent beaucoup moins. \u00c0 80 %, l\u2019\u00e9volution des salaires pay\u00e9s par les entreprises r\u00e9sulte directement de leur performance \u00e9conomique d\u2019ensemble, c\u2019est-\u00e0-dire de leur productivit\u00e9. C\u2019est ainsi que le salaire moyen chez Facebook est le <strong>quadruple<\/strong> du salaire moyen des entreprises am\u00e9ricaines.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9conomie est d\u00e9sormais fa\u00e7onn\u00e9e par et pour les vainqueurs, ceux qui savent tirer le meilleur parti de la puissance de la Tech. Ils \u00e9voluent dans un monde diff\u00e9rent en termes de performances dont l\u2019accumulation les consolide. Dans les pays les plus avanc\u00e9s de l\u2019UE, la productivit\u00e9 des leaders (le top 10\u00a0%) est le triple de celle des moins efficaces (les derniers 10\u00a0%) et cet \u00e9cart est stable depuis 15 ans. Leur richesse et leur productivit\u00e9 ne se diffusent plus gu\u00e8re aux autres \u2013 qui ne meurent pas, mais v\u00e9g\u00e8tent, comparativement. C\u2019est une diff\u00e9rence fondamentale entre l\u2019\u00e8re de la Tech et les ann\u00e9es 1950-1980.<\/p>\n<h3><strong>La logique des vainqueurs \u2026 est aussi la mort des autres.<\/strong><\/h3>\n<p>La Tech ne se contente pas de renforcer les leaders, elle enfonce les autres, contribuant au creusement et \u00e0 la solidification de la hi\u00e9rarchie. Secteur par secteur, il appara\u00eet que plus l&rsquo;avantage de productivit\u00e9 des leaders est grand par rapport aux autres, plus la performance de l&rsquo;ensemble du secteur est m\u00e9diocre. Les gains de productivit\u00e9 des leaders diffusent de moins en moins dans l\u2019\u00e9conomie comme le montre une \u00e9tude approfondie aux \u00c9tats-Unis. Les gagnants prennent tout et le gardent et constituent un groupe de plus en plus stable.\u00a0 Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la moiti\u00e9 des leaders l\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 deux ans plus t\u00f4t. En 2015, c&rsquo;\u00e9tait les deux tiers.<\/p>\n<p>Tels sont les fondamentaux de l\u2019\u00e9conomie de la Tech : la combinaison de sa profondeur (elle touche la structure m\u00eame des organisations) et de sa granularit\u00e9 (n\u2019importe quelle t\u00e2che ou fonction est concern\u00e9e) fait que sa mise en \u0153uvre efficace est une \u00e9norme accumulation d\u2019exp\u00e9riences et de savoir-faire qui ne se copient ni ne se volent.<\/p>\n<p>La divergence entre les gagnants et les autres se constate dans l\u2019\u00e9chelle des rentabilit\u00e9s. La hi\u00e9rarchie de la rentabilit\u00e9 du capital est rest\u00e9e stable au sein des soci\u00e9t\u00e9s cot\u00e9es am\u00e9ricaines de 1965 \u00e0 1985 (hors secteur financier) : l\u2019\u00e9cart entre les 10% les plus rentables et la moyenne \u00e9tait de 1 \u00e0 3 et a peu boug\u00e9. Cet \u00e9cart double quand l\u2019\u00e9conomie de la Tech prend son envol entre 1985 et 2015. \u00a0Et ce mouvement est essentiellement d\u00fb aux soci\u00e9t\u00e9s de la Tech comme le montre l\u2019examen de la rentabilit\u00e9 de 2 400 soci\u00e9t\u00e9s dans 60 secteurs entre 2000 et 2014. Dans chaque domaine, elles sont les plus rentables. Cette \u00e9tude confirme aussi la stabilit\u00e9 des leaders : pour toutes les industries, les deux tiers du top 20% en termes de rentabilit\u00e9 s\u2019y trouvaient d\u00e9j\u00e0 quinze ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<h3><strong>Des cons\u00e9quences radicales pour les personnes\u2026<\/strong><\/h3>\n<p>Le premier effet macro\u00e9conomique de la logique des vainqueurs est que la part des salaires dans la valeur ajout\u00e9e des soci\u00e9t\u00e9s baisse dans tous les secteurs et tous les pays. Chez les leaders parce que les gains de productivit\u00e9 croissent encore plus vite que les salaires ; chez les autres parce qu\u2019ils n\u2019ont pas les moyens d\u2019augmenter les salaires et ils sont de loin les plus gros employeurs. Au total, la part des salaires dans la valeur ajout\u00e9e baisse donc dans l\u2019\u00e9conomie tout enti\u00e8re. Elle atteint aujourd\u2019hui son point le plus bas depuis plus d\u2019un demi-si\u00e8cle. Selon l\u2019OCDE et le BIT, la Tech est responsable de 80% de cette baisse.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me effet est que les in\u00e9galit\u00e9s augmentent parce que, depuis 30 ans que la Tech domine l\u2019\u00e9conomie, la divergence dans la croissance des salaires est <strong>enti\u00e8rement<\/strong> due \u00e0 la divergence <strong>entre les entreprises<\/strong> quels que soient le niveau de salaire et la taille de l\u2019entreprise. Une \u00e9tude spectaculaire aux \u00c9tats-Unis qui porte sur toutes les entreprises de plus de dix salari\u00e9s, le confirme. Le ph\u00e9nom\u00e8ne est le m\u00eame en Europe.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me effet est que le pouvoir d\u2019achat des revenus du travail stagne depuis 10 ans pour la plupart des salari\u00e9s. Selon une impressionnante \u00e9tude de McKinsey, ce fut le cas pour deux tiers d\u2019entre eux dans les 25 pays les plus riches entre 2005 et 2015. C\u2019\u00e9tait 2% dans la d\u00e9cennie pr\u00e9c\u00e9dente. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est in\u00e9dit depuis 80 ans.<\/p>\n<p>Le quatri\u00e8me effet est que le b\u00e9n\u00e9fice de la qualification et surtout la p\u00e9nalit\u00e9 de son absence, deviennent \u00e9normes. Aux \u00c9tats-Unis, en une g\u00e9n\u00e9ration, &#8211; l\u2019espace de la Tech -, pour les non dipl\u00f4m\u00e9s du sup\u00e9rieur le taux de pauvret\u00e9 a doubl\u00e9, le taux de ch\u00f4mage a tripl\u00e9 et le salaire r\u00e9el a baiss\u00e9 de 15%. \u00a0Inversement l\u2019\u00e9cart de premier salaire entre un bachelier et un dipl\u00f4m\u00e9 du premier cycle a doubl\u00e9 entre 1980 et 2010, de 40 \u00e0 80%.<\/p>\n<h3><strong>\u2026 et pour les pays.<\/strong><\/h3>\n<p>Les cons\u00e9quences sont aussi (d\u00e9)structurantes pour les pays, \u00e0 toutes les \u00e9chelles.<\/p>\n<p>La Tech est LE moteur de la divergence de croissance de richesse entre les agglom\u00e9rations et les autres villes. Aux \u00c9tats-Unis, le revenu par t\u00eate des villes moyennes avait rattrap\u00e9 celui des agglom\u00e9rations entre 1945 et 1985. Depuis, ces derni\u00e8res ont recreus\u00e9 un \u00e9cart massif, pour 80% d\u00fb \u00e0 la Tech qui s\u2019y concentre. En France, 50% des emplois de la Tech sont situ\u00e9s dans les agglom\u00e9rations o\u00f9 leur croissance est quatre fois plus \u00e9lev\u00e9e que celle des autres emplois. De plus, 1 emploi de la Tech induit 5 emplois de proximit\u00e9 dans une ville, alors que c\u2019est 2 pour un emploi industriel et 1 pour les services. C\u2019est aussi vrai en Su\u00e8de qu\u2019aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s entre r\u00e9gions li\u00e9es \u00e0 la Tech sont deux fois plus fortes qu\u2019entre villes. Selon une \u00e9tude la Commission, dans l\u2019UE, la participation des citoyens \u00e0 la d\u00e9mocratie num\u00e9rique est trois fois plus forte dans les pays riches que dans les pauvres et au sein des pays riches elle est trois fois plus forte dans les r\u00e9gions riches que dans les r\u00e9gions pauvres.<\/p>\n<p>La tectonique de la Tech est aussi universelle et indiff\u00e9rente aux nations que celle des plaques. En Inde, au Kenya, au Mexique, des \u00e9tudes montrent que son effet sur les entreprises est le m\u00eame qu\u2019aux \u00c9tats-Unis ou en Allemagne.\u00a0 Cette universalit\u00e9 de la cause ne signifie pas celle des effets. Comme pour la tectonique, tous les pays sont affect\u00e9s par les m\u00eames forces, mais le r\u00e9sultat est diff\u00e9rent selon les lieux. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle des nations, la Tech est un puissant facteur d\u2019in\u00e9galit\u00e9s \u2013 sous des apparences contraires, parfois. Par exemple, ses outils ont permis une mondialisation sans pr\u00e9c\u00e9dent des productions. C\u2019est ainsi que, d\u00e8s les ann\u00e9es\u00a01970, Singapour ou la Cor\u00e9e se sont modernis\u00e9s en h\u00e9bergeant des industries pour lesquelles leur main-d\u2019\u0153uvre peu dipl\u00f4m\u00e9e, mais s\u00e9rieuse et bon march\u00e9, repr\u00e9sentait un avantage. Partant de l\u00e0, ils se sont appropri\u00e9 ces m\u00e9tiers et sont mont\u00e9s en gamme, devenant des pays industriels en deux g\u00e9n\u00e9rations. C\u2019est un chemin r\u00e9volu aujourd\u2019hui. Les pays en voie de d\u00e9veloppement (PVD) se d\u00e9sindustrialisent aussi vite que les pays riches et ne b\u00e9n\u00e9ficient plus de cet effet d\u2019entra\u00eenement de la modernisation industrielle. Seule la Chine fait exception.<\/p>\n<p>Cela semble paradoxal car la technologie se diffuse de plus en plus vite. Entre 1850 et 1960, il a fallu en moyenne entre cinquante et cent ans aux techniques de la r\u00e9volution industrielle pour arriver dans les PVD. Ce fut la principale cause de leur retard. Les outils de la Tech se r\u00e9pandent en moins de dix ans et ce d\u00e9lai se raccourcit constamment, tandis que les productions des pays avanc\u00e9s se d\u00e9localisent. Le d\u00e9veloppement devrait donc s\u2019acc\u00e9l\u00e9rer. Or c\u2019est l\u2019inverse. Depuis trente ans que la Tech transforme les \u00e9conomies, les chances des pays pauvres de devenir des pays moyens ont diminu\u00e9 de moiti\u00e9, de m\u00eame que celles des pays moyens de devenir des pays riches. En revanche, les chances des pays moyens de retomber dans la pauvret\u00e9 ont doubl\u00e9. Depuis vingt ans, l\u2019\u00e9cart de productivit\u00e9, et donc de richesse par t\u00eate, entre les pays riches et les PVD ne se r\u00e9duit plus. La situation de la plupart de ces derniers s\u2019am\u00e9liore, mais elle stagne par rapport aux plus avanc\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019explication de ce paradoxe se trouve dans le m\u00e9canisme de la cr\u00e9ation de richesse par la Tech expos\u00e9 plus haut : pour les pays comme pour les entreprises, seuls ceux qui sont capables d\u2019adapter leur \u00e9conomie \u00e0 la Tech en b\u00e9n\u00e9ficient. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de la r\u00e9volution industrielle, ce qui comptait \u00e9tait la vitesse de diffusion ; aujourd\u2019hui, c\u2019est la profondeur de la p\u00e9n\u00e9tration de la modernit\u00e9 dans les \u00e9conomies. Or, la Tech irrigue moins profond\u00e9ment les PVD que ne le faisaient les technologies du xix<sup>e<\/sup> ou du xx<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle, quand elles finissaient par arriver. Aujourd\u2019hui, dans tous ces pays, un sous-pays se cr\u00e9e, constitu\u00e9 par quelques grandes agglom\u00e9rations o\u00f9 se concentrent la main d\u2019\u0153uvre \u00e9duqu\u00e9e et les entreprises modernis\u00e9es qui en ont besoin. Celles-ci sont dans la logique des vainqueurs\u00a0: elles en tirent les b\u00e9n\u00e9fices, les accumulent, mais ne les partagent plus et n\u2019entra\u00eenent gu\u00e8re le d\u00e9veloppement du pays. \u00c0 bien des \u00e9gards, elles sont mieux ins\u00e9r\u00e9es dans l\u2019\u00e9conomie mondiale que dans leur \u00e9conomie nationale. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est massif en Inde comme en Chine, au Mexique comme au Br\u00e9sil. Dans tous les grands pays \u00e9mergents, il accro\u00eet fortement les in\u00e9galit\u00e9s territoriales.<\/p>\n<p>C\u2019est grave, mais ce n\u2019est pas tout. La relation entre la p\u00e9n\u00e9tration des technologies et la croissance du revenu par t\u00eate est forte, mais surtout <strong>elle est \u00e0 double sens<\/strong> : plus le revenu par t\u00eate est \u00e9lev\u00e9 plus la diffusion des technologies est rapide et profonde. Ce r\u00e9sultat est solidement document\u00e9 sur le plan historique et des travaux r\u00e9cents confirment que la Tech acc\u00e9l\u00e8re l\u2019\u00e9cart de modernisation entre l\u2019Occident et les autres. Ce constat est corrobor\u00e9 par une \u00e9tude de la BCE sur les pays les moins avanc\u00e9s de l\u2019UE. \u00a0Cette r\u00e9ciprocit\u00e9 entre richesse et accumulation intensive de la technologie est confirm\u00e9e par une \u00e9quipe d\u2019\u00e9conomistes de Harvard qui s\u2019est pos\u00e9 la question du type de croissance que pouvait engendrer le d\u00e9veloppement continu d\u2019une \u00e9conomie cumulative comme la Tech. Plusieurs futurs sont possibles mais deux conclusions sont constantes. L\u2019une est que la part du travail dans le PIB baisse. L\u2019autre est que les b\u00e9n\u00e9fices du progr\u00e8s technique d\u00e9pendent de plus en plus de celui d\u00e9j\u00e0 accumul\u00e9. La victoire des leaders est un produit fatal. Jeffrey Sachs concluait l\u2019\u00e9tude en remarquant que \u00ab <em>les machines intelligentes pourraient signifier finalement\u00a0 la mis\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e <\/em>\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots clefs : Tech &#8211; in\u00e9galit\u00e9s &#8211; d\u00e9veloppement &#8211; dynamique de la comp\u00e9titivit\u00e9 des pays et des firmes.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 le 22 novembre 2021.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s une carri\u00e8re dans l\u2019a\u00e9ronautique (ex n\u00b02 d\u2019Airbus), Philippe Delmas, dirige une soci\u00e9t\u00e9 de conseil qui travaille dans la Tech et l\u2019environnement. En octobre 2019, il a publi\u00e9 chez Fayard \u00ab\u00a0Un pouvoir implacable et doux, La Tech ou l\u2019efficacit\u00e9 pour seule valeur \u00bb, ouvrage dans lequel il analyse les risques \u00e9conomiques et soci\u00e9taux de la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":384,"featured_media":6264,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[164],"tags":[],"class_list":["post-6259","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-intelligence-artificielle","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6259","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/384"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6259"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6259\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6264"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6259"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6259"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6259"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}