{"id":6135,"date":"2021-10-04T07:49:08","date_gmt":"2021-10-04T05:49:08","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=6135"},"modified":"2021-10-04T07:49:08","modified_gmt":"2021-10-04T05:49:08","slug":"les-catholiques-et-la-corporation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=6135","title":{"rendered":"Les catholiques et la corporation*"},"content":{"rendered":"<p>En f\u00e9vrier 1776, le jeune Louis XVI fait adopter un \u00e9dit royal r\u00e9dig\u00e9 par Turgot, destin\u00e9 \u00e0 mettre fin aux corporations\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Article premier.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il sera libre \u00e0 toutes personnes, de quelque qualit\u00e9 &amp; conditions qu\u2019elles soient, m\u00eame \u00e0 tous \u00c9trangers, encore qu\u2019ils n\u2019eussent point obtenu de nous des Lettres de naturalit\u00e9, d\u2019embrasser &amp; d\u2019exercer dans tout notre royaume, &amp; notamment dans notre bonne ville de Paris, telle esp\u00e8ce de Commerce, &amp; telle profession d\u2019Arts &amp; M\u00e9tiers que bon leur semblera\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019opposition se mobilise de tous c\u00f4t\u00e9s, des parlements, de la noblesse, des paysans et des artisans\u00a0: Turgot est remerci\u00e9\u00a0; ses r\u00e9formes sont annul\u00e9es. Il faudra attendre la R\u00e9volution pour les mettre en \u0153uvre.<\/p>\n<p>En 1791 donc, l\u2019Assembl\u00e9e nationale vote la loi Le Chapelier qui confirme la suppression des corporations\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il ne doit pas \u00eatre permis aux citoyens de certaines professions de s&rsquo;assembler pour leurs pr\u00e9tendus int\u00e9r\u00eats communs\u00a0; il n&rsquo;y a plus de corporation dans l&rsquo;\u00c9tat\u00a0; il n&rsquo;y a plus que l&rsquo;int\u00e9r\u00eat particulier de chaque individu, et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Il n&rsquo;est permis \u00e0 personne d&rsquo;inspirer aux citoyens un int\u00e9r\u00eat interm\u00e9diaire, de les s\u00e9parer de la chose publique par un esprit de corporation\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour les catholiques fervents, la R\u00e9volution repr\u00e9sente le mal absolu. Rappeler les corporations leur permet de d\u00e9nigrer le syst\u00e8me \u00e9conomique qui s\u2019est impos\u00e9, individualiste et lib\u00e9ral. N\u00e9anmoins, au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, les catholiques ne font pas des anciennes corporations un projet politique. M\u00eame \u00e0 la Restauration, ils ne proposent ni de les r\u00e9tablir, ni de s\u2019en inspirer pour \u00e9tablir un nouveau syst\u00e8me \u00e9conomique. Les choses changent \u00e0 la fin du Second Empire. Les catholiques de tous bords consid\u00e8rent alors que le socialisme est devenu l\u2019ennemi prioritaire. Certains se rapprochent donc des lib\u00e9raux, tandis que les autres, disons les catholiques \u00ab\u00a0intransigeants\u00a0\u00bb, mettent en avant la corporation comme une <em>troisi<\/em><em>\u00e8me voie<\/em> entre le socialisme et le lib\u00e9ralisme.<\/p>\n<p>Les deux principaux leaders du mouvement sont les Saint-Cyriens et comtes Albert de Mun (prononcez \u00ab\u00a0main\u00a0\u00bb) et Ren\u00e9 de la Tour du Pin. Prisonniers \u00e0 Aix-la-Chapelle\u00a0apr\u00e8s 1870, les deux officiers occupent leurs loisirs \u00e0 analyser les malheurs de leur temps\u00a0: la d\u00e9faite militaire\u00a0; la d\u00e9christianisation et, bient\u00f4t, la Commune de Paris qui r\u00e9v\u00e8le l\u2019hostilit\u00e9 des ouvriers parisiens contre l\u2019\u00c9glise. Fervents catholiques et monarchistes, ils retiennent de leur a\u00een\u00e9, Fr\u00e9d\u00e9ric Le Play, que tout le mal vient de la R\u00e9volution. Avec quelques camarades, Albert de Mun fonde en 1871 une sorte de patronage qui devient une sorte de parti destin\u00e9 \u00e0 la jeunesse ouvri\u00e8re masculine, L\u2019\u0152uvre des cercles catholiques d\u2019ouvriers. En 1886, il fonde, avec d\u2019autres catholiques sociaux, l\u2019Association catholique de la jeunesse fran\u00e7aise (ACJF) dont l\u2019actuelle JOC est issue. Il quitte l\u2019arm\u00e9e et m\u00e8ne une carri\u00e8re d\u2019homme politique comme d\u00e9put\u00e9 d\u2019extr\u00eame droite, presque sans interruption de 1876 \u00e0 sa mort. Il rejoint l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise en 1897. De son c\u00f4t\u00e9, Ren\u00e9 de La Tour du Pin est le principal th\u00e9oricien de la corporation en France pendant la IIIe R\u00e9publique.<\/p>\n<h3><strong>La doctrine corporatiste<\/strong><\/h3>\n<p>L\u2019id\u00e9al corporatiste consiste \u00e0 d\u00e9passer l\u2019opposition entre le capital et le travail au nom d\u2019une m\u00eame fraternit\u00e9 communautaire. Au sein d\u2019une entreprise ou au sein d\u2019une branche, ouvriers et ma\u00eetres r\u00e9uniraient leurs d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s pour envisager toutes les questions utiles concernant leur profession\u00a0: les salaires et les conditions de travail\u00a0; la formation et les embauches\u00a0; les caisses de retraite, de maladie, de ch\u00f4mage\u00a0; les assurances contre les accidents\u00a0; les avantages collectifs de toutes esp\u00e8ces. Les accords qui en r\u00e9sulteraient s\u2019imposeraient ensuite \u00e0 tous, ils deviendraient la loi de la profession.<\/p>\n<p>Dans la future soci\u00e9t\u00e9 corporatiste, La Tour du Pin pr\u00e9conise \u00ab\u00a0la participation aux b\u00e9n\u00e9fices [\u2026] en consid\u00e9rant toute entreprise comme une sorte d\u2019association du travail et du capital, et faisant en cons\u00e9quence \u00e0 chaque associ\u00e9 dans la r\u00e9partition du produit une part non pas arbitraire, mais proportionnelle \u00e0 son apport\u00a0\u00bb. Dans cette association, seuls les ouvriers auraient leur part, pas les capitalistes, car \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas la charrue qui travaille, c\u2019est le laboureur\u00a0\u00bb. Les moyens de production devraient donc progressivement devenir la propri\u00e9t\u00e9 collective des seuls ouvriers. L\u2019analyse semble plut\u00f4t socialiste que catholique, mais La Tour du Pin nie cette comparaison\u00a0: les ouvriers sont actuellement les esclaves des capitalistes\u00a0; les socialistes veulent en faire les esclaves de l\u2019\u00c9tat\u00a0; le corporatisme seul les affranchira. La Tour du Pin envisage l\u2019expropriation des capitalistes d\u2019autant plus sereinement qu\u2019il les identifie \u00e0 des banquiers juifs ou \u00e0 des financiers forc\u00e9ment malhonn\u00eates.<\/p>\n<p>En pratique, les militants corporatistes sont g\u00e9n\u00e9ralement moins radicaux que La Tour du Pin. Les patrons du Nord sont par exemple plus int\u00e9ress\u00e9s par l\u2019exemple de L\u00e9on Harmel, patron depuis 1854 d\u2019une filature textile, au Val des Bois, pr\u00e8s de Reims. Les dirigeants de cette entreprise d\u00e9lib\u00e8rent r\u00e9guli\u00e8rement avec des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s ouvriers au sein d\u2019une instance corporative appel\u00e9e \u00ab\u00a0conseil d\u2019usine\u00a0\u00bb. Les patrons veillent \u00e0 la conduite religieuse de leurs ouvriers et de leurs familles\u00a0; ils en financent g\u00e9n\u00e9reusement les associations, par exemple sportives et ludiques. Des caisses de solidarit\u00e9 sont constitu\u00e9es, en vue de la sant\u00e9, de l\u2019\u00e9ducation et une sorte d\u2019allocation familiale compl\u00e8te certains salaires. Le travail commence chaque jour par une pri\u00e8re collective\u00a0; une chapelle est m\u00eame disponible dans la propri\u00e9t\u00e9. Les relations entre gar\u00e7ons et filles sont \u00e9videmment tr\u00e8s surveill\u00e9es, les sexes ne sont d\u2019ailleurs pas m\u00e9lang\u00e9s dans l\u2019usine.<\/p>\n<p>L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la r\u00e9f\u00e9rence au corporatisme permet de rassembler des catholiques tr\u00e8s diff\u00e9rents par ailleurs, des intransigeants et des lib\u00e9raux, des fervents et des mod\u00e9r\u00e9s, des riches et des pauvres. Le paternalisme peut m\u00eame se concevoir comme une variante limite du corporatisme, dans laquelle le patron, et lui seul, devrait d\u00e9passer l\u2019opposition du travail et du capital et tenir compte de l\u2019int\u00e9r\u00eat, mat\u00e9riel et moral, de ses ouvriers. L\u00e9on Harmel est plut\u00f4t un patron de ce type qu\u2019un militant r\u00eavant d\u2019instaurer un ordre \u00e9conomique et politique radicalement nouveau\u00a0; il se m\u00e9fie de l\u2019\u00c9tat pour organiser les corporations, alors que Mun et La Tour du Pin jugent l\u2019\u00c9tat n\u00e9cessaire, sinon pour installer un r\u00e9gime corporatif g\u00e9n\u00e9ral, du moins pour l\u00e9gif\u00e9rer en faveur des entreprises corporatistes et prendre en charge la protection des ouvriers.<\/p>\n<h3><strong>Le divorce entre les ouvriers et l\u2019\u00c9glise<\/strong><\/h3>\n<p>La corporation est un th\u00e8me qui permet de d\u00e9noncer les m\u00eames vices que ceux que les catholiques d\u00e9noncent depuis la R\u00e9volution, mais en insistant sur la condition ouvri\u00e8re. L\u2019\u00e9v\u00eaque d\u2019Angers, Charles-\u00c9mile Freppel, \u00e0 l\u2019occasion du centenaire de la R\u00e9volution, d\u00e9nonce les deux hommes dont l\u2019influence aurait particuli\u00e8rement \u00e9t\u00e9 importante sur le syst\u00e8me \u00e9conomique : \u00ab\u00a0Turgot et les autres \u00e9conomistes contre le r\u00e9gime corporatif\u00a0\u00bb\u00a0et Rousseau, pour son <em>Contrat social<\/em> :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0D\u00e8s lors, plus une ombre de hi\u00e9rarchie\u00a0; plus de paternit\u00e9 sociale\u00a0; plus de charge d\u2019\u00e2mes\u00a0; plus de fraternit\u00e9 professionnelle\u00a0; plus de r\u00e8gles communes\u00a0; plus de solidarit\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eat, d\u2019honneur et de r\u00e9putation\u00a0; plus de rapprochement entre les ma\u00eetres, les ouvriers et les apprentis\u00a0; plus de garanties pour les faibles contre les forts\u00a0; plus de protection des grands \u00e0 l\u2019\u00e9gard des petits. Une concurrence effr\u00e9n\u00e9e, une lutte pour la vie o\u00f9 chacun, r\u00e9duit \u00e0 ses seules forces, cherche \u00e0 l\u2019emporter sur les autres, au risque d\u2019entra\u00eener leur ruine\u00a0; une m\u00eal\u00e9e o\u00f9 l\u2019on se coudoie, o\u00f9 l\u2019on s\u2019\u00e9crase, o\u00f9 l\u2019on se foule aux pieds, c\u2019est-\u00e0-dire, en r\u00e9sum\u00e9, l\u2019oppression en haut, la servitude en bas, l\u2019antagonisme partout et l\u2019union nulle part\u00a0; telle est la situation que la R\u00e9volution fran\u00e7aise est venue cr\u00e9er \u00e0 la classe ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9v\u00eaque Freppel plaide pour la corporation parce qu\u2019il y voit un rem\u00e8de \u00e0 l\u2019\u00e9loignement des classes ouvri\u00e8res de la religion. Les statisticiens donnent r\u00e9guli\u00e8rement des indices de cet \u00e9loignement\u00a0au XIXe si\u00e8cle: les ouvriers des villes se marient moins et vivent en union libre ; le nombre de naissances d\u2019enfants ill\u00e9gitimes augmente\u00a0; le recours \u00e0 la contraception est manifeste\u00a0; la prostitution s\u2019\u00e9tend et des filles tr\u00e8s jeunes s\u2019y adonnent\u00a0; les cabarets attirent davantage les ouvriers que les \u00e9glises. Non seulement les ouvriers s\u2019\u00e9loignent de la religion, mais encore sont-ils de plus en plus s\u00e9duits par les syndicats r\u00e9volutionnaires et les partis socialistes. On peut donc pr\u00e9senter les associations corporatistes, <em>aussi<\/em>, comme des associations catholiques destin\u00e9es \u00e0 d\u00e9tourner les ouvriers du mauvais chemin. Le sujet est suffisamment important pour que le pape L\u00e9on XIII, en 1891, intervienne et pr\u00e9cise l\u2019analyse de l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n<p>L\u2019encyclique <em>Rerum Novarum <\/em>d\u00e9finit ce que l\u2019on appellera \u00ab\u00a0la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise\u00a0\u00bb\u00a0: elle justifie la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e mais elle condamne les exc\u00e8s du capitalisme\u00a0; elle condamne aussi le socialisme, c\u2019est-\u00e0-dire la lutte des classes et le recours \u00e0 l\u2019\u00c9tat\u00a0; elle encourage explicitement le mouvement en faveur des corporations chr\u00e9tiennes. En France, l\u2019encyclique appara\u00eet comme un encouragement aux analyses et aux revendications corporatistes. L\u2019\u00e9conomiste lib\u00e9ral Gustave du Puynode s\u2019en d\u00e9sole dans un article sur \u00ab Le socialisme en 1896\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La c\u00e9l\u00e8bre encyclique <em>Rerum Novarum<\/em> de L\u00e9on XIII sur les ouvriers \u00e9tait destin\u00e9e \u00e0 combattre le socialisme, et chacune de ses solutions est une r\u00e9glementation purement socialiste. Elle veut, en effet, qu&rsquo;on en revienne aux anciennes corporations ; que chacun ait \u2018un juste salaire\u2019, ind\u00e9pendant de l&rsquo;offre et de la demande ; qu&rsquo;il n&rsquo;y ait plus de travaux \u2018qui satisfassent d&rsquo;insatiables cupidit\u00e9s et m\u00ealent les sexes\u2019. Que resterait-il apr\u00e8s cela du travail libre et de la propri\u00e9t\u00e9 individuelle ?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3><strong>Apr<\/strong><strong>\u00e8s la premi<\/strong><strong>\u00e8re guerre mondiale<\/strong><\/h3>\n<p>Apr\u00e8s la premi\u00e8re guerre mondiale, les id\u00e9es de La Tour du Pin sont relay\u00e9es par Maurras et son <em>Action fran\u00e7aise<\/em>, plus pr\u00e9cis\u00e9ment par l\u2019\u00e9conomiste du mouvement, Georges Valois. En dehors de ce courant, les catholiques sociaux entretiennent la revendication corporative. Par exemple, depuis 1904, <em>Les<\/em> <em>Semaines sociales<\/em> rassemblent les catholiques sociaux dans une sorte de colloque annuel o\u00f9 se m\u00ealent clercs et la\u00efcs, militants et experts. Presque chaque ann\u00e9e, une le\u00e7on porte sur la corporation ou, au moins, la mentionne comme un courant \u00e0 encourager. En 1935, la corporation est m\u00eame le th\u00e8me des <em>Semaines sociales<\/em> \u00e0 Angers. Chacun explique que le capitalisme a fait son temps et que l\u2019id\u00e9e de la corporation gagne du terrain, dans la r\u00e9alit\u00e9 comme dans les aspirations. Le capitalisme et le lib\u00e9ralisme sont consid\u00e9r\u00e9s comme moribonds, alors que trois pays font de la corporation catholique un \u00e9l\u00e9ment essentiel de leur organisation en 1933 et 1934\u00a0: le Portugal, l\u2019Autriche et l\u2019Italie.<\/p>\n<p>En France, deux trajectoires individuelles correspondent bien \u00e0 l\u2019aventure corporatiste entre 1934 et 1944, pass\u00e9e de l\u2019espoir \u00e0 la d\u00e9ception et de la d\u00e9ception \u00e0 l\u2019abandon. Fran\u00e7ois Perroux est, avant la guerre, le professeur d\u2019\u00e9conomie le plus radical en faveur de l\u2019id\u00e9e corporatiste\u00a0; il appelle \u00e0 une r\u00e9volution nationale, sociale, morale et spirituelle, plus pr\u00e9cis\u00e9ment <em>catholique<\/em>. Maurice Bouvier-Ajam est un autre \u00e9conomiste, mais bien moins illustre. En 1934, il a 20 ans, entame un doctorat en \u00e9conomie, \u00e9pouse une fervente catholique et devient lui-m\u00eame un fervent catholique. Il dirige bient\u00f4t une association d\u2019\u00e9tudes et de promotion des doctrines corporatistes, l\u2019Institut d\u2019\u00c9tudes Corporatives et Sociales (IECS).<\/p>\n<p>Pendant l\u2019occupation allemande, le mar\u00e9chal P\u00e9tain explique d\u00e8s septembre 1940 que le corporatisme sera le principe g\u00e9n\u00e9ral de son action. La charte du travail d\u2019octobre 1941 passe pour le texte corporatiste du r\u00e9gime, mais elle sera tr\u00e8s peu appliqu\u00e9e. Vichy planifie son \u00e9conomie comme une \u00e9conomie de guerre, avec un \u00c9tat plus puissant et plus technocratique que jadis. Perroux et Bouvier-Ajam sont donc d\u00e9\u00e7us, \u00e0 la fois par la Charte et par son application. Par ailleurs, Bouvier-Ajam est mis en cause pour son train de vie dispendieux au sein de son Institut et pour son int\u00e9r\u00eat trop vif pour ses jeunes collaboratrices. A la Lib\u00e9ration, il passe quelques mois en prison avant d\u2019\u00eatre jug\u00e9 pour \u00ab\u00a0intelligence avec l\u2019ennemi\u00a0\u00bb. On lui interdit seulement de passer le concours de l\u2019agr\u00e9gation\u00a0: il ne sera donc jamais professeur. Bouvier-Ajam se remarie en 1944. Sa nouvelle femme milite au parti communiste, il devient alors un militant communiste. Fran\u00e7ois Perroux continue sa carri\u00e8re qui le m\u00e8nera au Coll\u00e8ge de France, il n\u2019\u00e9voquera plus ses id\u00e9es corporatistes, mais il restera tr\u00e8s hostile au syst\u00e8me capitaliste et lib\u00e9ral.<\/p>\n<p>Dans la p\u00e9riode qui suit la guerre, on ne trouve plus de catholiques \u00e9minents pour promouvoir la corporation, mais la France \u00e9volue vers une forme de corporatisme qui ne dit pas son nom. La gauche politique et syndicale s\u2019en r\u00e9jouit, mais surtout pas au nom d\u2019une doctrine explicitement corporatiste et encore moins pour appliquer \u00ab\u00a0la doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise\u00a0\u00bb. Par ailleurs, l\u2019id\u00e9e corporatiste n\u2019est peut-\u00eatre pas loin de <em>l<\/em><em>\u2019autogestion<\/em> des ann\u00e9es 1960, ch\u00e8re \u00e0 la gauche non communiste. Ce mouvement compte des militants catholiques tr\u00e8s actifs, anciens des jeunesses ouvri\u00e8res et \u00e9tudiantes, mais qui agissent \u00e0 titre individuel\u00a0; en particulier, la CFDT adopte l\u2019autogestion comme mot d\u2019ordre en mai 1968, peu apr\u00e8s sa d\u00e9confessionnalisation.<\/p>\n<p>Selon l\u2019\u00e9conomiste catholique Daniel Villey, dans un article de 1954, la recherche d\u2019une troisi\u00e8me voie entre le lib\u00e9ralisme et le socialisme serait une obsession des \u00e9lites catholiques, infond\u00e9e et vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La pens\u00e9e \u00e9conomique de beaucoup de catholiques [\u2026] incline encore aujourd&rsquo;hui volontiers vers les \u2018doctrines interm\u00e9diaires\u2019 \u2014 corporatisme, coop\u00e9ratisme, associationnisme, solidarisme, travaillisme \u2014 c&rsquo;est parce qu&rsquo;elle y croit retrouver des \u00e9chos id\u00e9ologiques d\u2019une \u00e8re pr\u00e9capitaliste dont \u2014 consciemment ou inconsciemment \u2014 elle conserve la nostalgie \u00bb.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 les pr\u00e9ventions de Daniel Villey, \u00ab\u00a0entre le plan et le march\u00e9 \u00bb, la corporation a suscit\u00e9 des analyses et des espoirs qui relevaient en grande partie de la foi catholique de ses partisans.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : corporation &#8211; catholique &#8211; capitalisme &#8211; paternalisme &#8211; socialisme<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p>* d\u2019apr\u00e8s un livre \u00e0 para\u00eetre chez Classiques Garnier en 2021, <em>Les catholiques et la science \u00e9conomique<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En f\u00e9vrier 1776, le jeune Louis XVI fait adopter un \u00e9dit royal r\u00e9dig\u00e9 par Turgot, destin\u00e9 \u00e0 mettre fin aux corporations\u00a0: \u00ab\u00a0Article premier. \u00ab\u00a0Il sera libre \u00e0 toutes personnes, de quelque qualit\u00e9 &amp; conditions qu\u2019elles soient, m\u00eame \u00e0 tous \u00c9trangers, encore qu\u2019ils n\u2019eussent point obtenu de nous des Lettres de naturalit\u00e9, d\u2019embrasser &amp; d\u2019exercer dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":183,"featured_media":6136,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[217],"tags":[],"class_list":["post-6135","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-entreprise","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6135","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/183"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6135"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6135\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6136"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6135"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6135"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6135"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}