{"id":5906,"date":"2023-10-02T07:20:15","date_gmt":"2023-10-02T05:20:15","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=5906"},"modified":"2023-10-06T18:37:56","modified_gmt":"2023-10-06T16:37:56","slug":"faire-parler-les-comptes-nationaux-limportance-du-vocabulaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=5906","title":{"rendered":"Faire parler les comptes nationaux : l\u2019importance du vocabulaire"},"content":{"rendered":"<p>Les questions et critiques adress\u00e9es \u00e0 la comptabilit\u00e9 nationale sont nombreuses\u00a0: pas seulement le reproche classique d\u2019ignorer de nombreux d\u00e9terminants du bien-\u00eatre, mais aussi les interrogations sur sa capacit\u00e9 \u00e0 toujours bien mesurer ce qu\u2019elle est suppos\u00e9e mesurer le mieux \u2013 la production \u2013 dans des \u00e9conomies aux chaines de valeur de plus en plus internationalis\u00e9es et d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9es. Dans un <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"http:\/\/variances.eu\/?p=3877\">billet<\/a><\/span><\/span> de fin 2019, j\u2019avais introduit l\u2019id\u00e9e qu\u2019une partie de ces questions seraient mieux abord\u00e9es en acceptant d\u2019interroger la place qu\u2019on donne \u00e0 ce concept faussement \u00e9vident de \u00ab\u00a0production\u00a0\u00bb, au profit d\u2019une repr\u00e9sentation plus modeste et plus juste de ce que les comptables sont en mesure de faire\u00a0: quantifier des flux de revenus, revenus principalement associ\u00e9s \u00e0 des productions bien s\u00fbr, mais qui ne sont qu\u2019une fa\u00e7on parmi d\u2019autres d\u2019approcher la notion plus large et plus complexe de production. Cette position avait suscit\u00e9 des <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"http:\/\/variances.eu\/?p=3923\">r\u00e9actions<\/a><\/span><\/span> de F. Lequiller et F. Ecalle, d\u00e9fendant la n\u00e9cessit\u00e9 de continuer \u00e0 promouvoir le PIB en tant qu\u2019indicateur de la production agr\u00e9g\u00e9e. Le sujet m\u00e9rite qu\u2019on y revienne et qu\u2019on clarifie ce qu\u2019\u00e9tait la proposition, en y ajoutant quelques enseignements de la crise. Il ne s\u2019agit pas de nier l\u2019importance de mesurer \u00ab\u00a0les\u00a0\u00bb productions en volume. Ce qui pose question est le concept de volume agr\u00e9g\u00e9 de cette production et ses d\u00e9clinaisons par pays. Le choix des termes n\u2019est pas neutre\u00a0: il n\u2019y a pas les m\u00eames attendus derri\u00e8re les termes de production et de revenu, pas la m\u00eame capacit\u00e9 \u00e0 les satisfaire et donc pas les m\u00eames risques d\u2019incompr\u00e9hensions. Faire \u00e9voluer la fa\u00e7on dont on parle des comptes peut \u00eatre une rubrique suppl\u00e9mentaire \u00e0 ajouter \u00e0 la d\u00e9j\u00e0 longue liste de chantiers propos\u00e9e aux comptables dans un autre <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"http:\/\/variances.eu\/?p=4368\">billet<\/a><\/span><\/span> de F. Meunier*.<\/p>\n<h3><strong>D\u2019abord un bref retour sur l\u2019affaire du PIB irlandais <\/strong><\/h3>\n<p>Dans le billet pr\u00e9c\u00e9dent, c\u2019est surtout \u00e0 propos de la mondialisation qu\u2019on avait mis en avant l\u2019int\u00e9r\u00eat de la distinction entre approches production et revenu de la comptabilit\u00e9 nationale. Le point de d\u00e9part \u00e9tait la croissance irlandaise hors norme de l\u2019ann\u00e9e 2015, un bond de plus d\u2019un quart, r\u00e9sultat de purs mouvements comptables au sein d\u2019une ou de multinationales sans contrepartie en termes de production effective sur le territoire irlandais. Le probl\u00e8me perdure\u00a0: en 2020, c\u2019est le m\u00eame type de ph\u00e9nom\u00e8ne qui a permis \u00e0 l\u2019Irlande d\u2019\u00e9chapper facialement \u00e0 la r\u00e9cession, alors que l\u2019activit\u00e9 n\u2019y a pas \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement \u00e9pargn\u00e9e.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cela, la proposition avait \u00e9t\u00e9 que ce choc de 2015 aurait bien moins affect\u00e9 la cr\u00e9dibilit\u00e9 des comptes nationaux si on avait eu l\u2019habitude de caract\u00e9riser le PIB comme indicateur de flux de revenus plut\u00f4t que comme indicateur de\u00a0la production. Un bond de 25 % n\u2019\u00e9tait clairement pas compr\u00e9hensible pour un indicateur de production au sens quasi-physique que continue de v\u00e9hiculer ce terme, il l\u2019\u00e9tait davantage pour un indicateur de revenus de la production g\u00e9n\u00e9r\u00e9s ou bien transitant par un petit pays dont le PIB p\u00e8se relativement peu face aux chiffres d\u2019affaires de multinationales qui choisissent d\u2019y localiser leurs profits.<\/p>\n<p>\u00c0 cette proposition, F. Lequiller a oppos\u00e9 la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la notion de fonction de production des \u00e9conomistes, suppos\u00e9e nous \u00e9clairer sur la bonne fa\u00e7on de ventiler la production des multinationales entre les diff\u00e9rents pays o\u00f9 elles ont des implantations. Mais cette r\u00e9f\u00e9rence aide bien moins qu\u2019on aurait pu croire, elle vient m\u00eame plut\u00f4t en appui de la th\u00e8se qu\u2019on avait avanc\u00e9e. Sans rentrer dans des d\u00e9tails techniques, il est facile de voir que la fonction de production Y = f(x<sub>1<\/sub>, x<sub>2<\/sub>) d\u2019une multinationale combinant des facteurs x<sub>1<\/sub> et x<sub>2<\/sub> implant\u00e9s dans deux pays ne nous dit pas ce que chaque facteur produit isol\u00e9ment depuis chacun de ces deux pays, car leurs contributions y sont entrem\u00eal\u00e9es d\u2019une fa\u00e7on qui interdit de les redissocier<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Ce qui vaut pour des facteurs physiques parfaitement localisables vaudra <em>a fortiori<\/em> pour des facteurs immat\u00e9riels ayant le don d\u2019ubiquit\u00e9. C\u2019est uniquement le passage au revenu pY de la vente de Y qui permet la d\u00e9composition\u00a0: c\u2019est ce revenu qui est fractionnable en autant de r\u00e9mun\u00e9rations qu\u2019il y a de parties prenantes r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es, et on est oblig\u00e9 d\u2019admettre que la localisation de celles qui sont immat\u00e9rielles peut \u00eatre tr\u00e8s flottante, en pratique surtout d\u00e9termin\u00e9e par les comportements d\u2019optimisation fiscale.<\/p>\n<p>Est-ce une invitation \u00e0 faire son deuil de donn\u00e9es centr\u00e9es sur l\u2019activit\u00e9 v\u00e9ritable de chaque pays, au profit d\u2019indicateurs que les comportements des multinationales rendent totalement volatils\u00a0? C\u2019\u00e9tait la crainte exprim\u00e9e par F. Lequiller et F. Ecalle, mais telle n\u2019\u00e9tait pas la proposition. Elle \u00e9tait d\u2019avoir les deux. Il faut des indicateurs mesurant les revenus g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par la v\u00e9ritable base productive du pays, ce qu\u2019on avait l\u2019habitude d\u2019attendre du PIB et qu\u2019il faut donc chercher \u00e0 pr\u00e9server. Mais il est \u00e9galement int\u00e9ressant de rendre compte de cette part des revenus de la production que la mondialisation et la d\u00e9mat\u00e9rialisation rendent extr\u00eamement mobile, en la laissant apparaitre dans les comptes des pays o\u00f9 ces revenus sont d\u00e9clar\u00e9s. Cette r\u00e9alit\u00e9 des \u00e9conomies contemporaines a aussi besoin d\u2019\u00eatre mesur\u00e9e. L\u2019affaire irlandaise a davantage fait pour le d\u00e9bat sur la taxation des multinationales que si on avait choisi d\u2019ignorer cet afflux de revenus vers l\u2019Irlande, si \u00e9trange qu\u2019il puisse apparaitre \u00e0 qui raisonne en termes stricts de production.<\/p>\n<p>Une fois ceci pos\u00e9, presque tout reste \u00e0 faire \u00e9videmment, car il faut des crit\u00e8res permettant de s\u00e9parer les deux types de revenus, dans l\u2019esprit de ce qui est actuellement fait par la distinction entre PIB et revenu national brut. Mais on aborde mieux ce probl\u00e8me en posant qu\u2019il s\u2019agit dans les deux cas de flux de revenus, en coh\u00e9rence avec ce que la notion de fonction de production dit qu\u2019il est possible de quantifier. Ce faisant, rien n\u2019est perdu par rapport aux usages actuels des comptes. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 en ces termes de revenu qu\u2019on appr\u00e9hende les comparaisons des niveaux de PIB entre pays, m\u00eame quand les processus de production sont tous strictement nationaux, car on ne compare pas en niveau les volumes de productions de pays qui n\u2019ont pas les m\u00eames sp\u00e9cialisations, on peut juste comparer les revenus qu\u2019ils en tirent, exprim\u00e9s en parit\u00e9s de pouvoir d\u2019achat. Et la lecture revenu est tout aussi ad\u00e9quate pour le pilotage des finances publiques consid\u00e9r\u00e9 par F. Ecalle. Quand le PIB apparait au d\u00e9nominateur des ratios dette\/PIB et d\u00e9ficit\/PIB des diff\u00e9rents pays, c\u2019est comme mesure de revenus taxables, pas en tant qu\u2019indice composite des productions de biens et services qui est ce qu\u2019\u00e9voque le terme de production en volume.<\/p>\n<h3><strong>Production veut dire production, mais qu\u2019est-ce qu\u2019un \u00ab\u00a0volume\u00a0\u00bb de production agr\u00e9g\u00e9e<\/strong> <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a><strong>\u00a0?<\/strong><\/h3>\n<p>Mais laissons de c\u00f4t\u00e9 l\u2019Irlande et, m\u00eame fictif, concentrons-nous maintenant sur le cas d\u2019\u00e9conomies n\u2019\u00e9changeant que des biens de consommation finale pour lesquelles on serait s\u00fbrs que tout ce qui est mis dans le PIB est \u00e0 100 % produit sur place. Ce cadre est-il plus propice \u00e0 une communication facile sur la notion d\u2019agr\u00e9gat de la production\u00a0? La r\u00e9ponse doit \u00e0 nouveau \u00eatre tr\u00e8s circonstanci\u00e9e, pour des raisons qu\u2019a bien illustr\u00e9 le d\u00e9bat d\u2019avant crise sur le <em>mismeasurement<\/em> de la croissance, qui \u00e9tait l\u2019autre sujet de mon billet de 2019.<\/p>\n<p>Le premier probl\u00e8me que ce d\u00e9bat a remis sur le devant de la sc\u00e8ne est celui de ce que les comptables appellent la fronti\u00e8re de la production. L\u2019exemple banal est l\u2019exclusion des services autoproduits par les m\u00e9nages. On s\u2019en accommode pour un indicateur surtout d\u00e9di\u00e9 au pilotage des politiques macro\u00e9conomiques, pour lequel compter ou pas ces activit\u00e9s domestiques n\u2019est pas un sujet fondamental, mais c\u2019est tout de m\u00eame une premi\u00e8re raison d\u2019\u00e9viter de dire qu\u2019on mesure \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb production\u00a0: on n\u2019en mesure qu\u2019une partie. Et, dans le cadre du d\u00e9bat sur le <em>mismeasurement<\/em>, il est apparu g\u00eanant que risque d\u2019y \u00e9chapper une part importante de l\u2019activit\u00e9 d\u2019acteurs majeurs de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9, ceux qui mettent \u00e0 disposition des services gratuits sur le web. Le d\u00e9bat n\u2019\u00e9tait plus circonscrit aux cas du travail domestique ou du b\u00e9n\u00e9volat.<\/p>\n<p>En second lieu, m\u00eame pour la part de la production dont on est s\u00fbr qu\u2019elle est bien suivie dans le PIB se pose la question de comment on arrive \u00e0 la r\u00e9sumer en un chiffre unique. Additionne-t-on les quantit\u00e9s totales de tout ce qui sort des usines, des bureaux et des autres lieux de production de services\u00a0? On voit mal comment on le ferait et, de fait, la comptabilit\u00e9 nationale ne le fait pas. F. Lequiller rappelait bien dans son texte en quoi la d\u00e9marche est plus modeste, puisqu\u2019on se contente d\u2019agr\u00e9ger les variations de ces quantit\u00e9s. L\u2019exercice est moins surprenant, mais il reste n\u00e9anmoins abstrait et il suppose des pond\u00e9rations ad\u00e9quates. Ce sont les prix ou les co\u00fbts relatifs qui sont mobilis\u00e9s, avec l\u2019argument qu\u2019ils correspondent aux utilit\u00e9s marginales relatives de ces diff\u00e9rentes productions. C\u2019est effectivement la meilleure fa\u00e7on de les justifier\u00a0: \u00e0 quelle aune pond\u00e9rer les suppl\u00e9ments \u2013 ou les disparitions \u2013 de biens et services qui sont produits d\u2019une ann\u00e9e sur l\u2019autre si ce n\u2019est \u00e0 celle des satisfactions qu\u2019ils peuvent \u2013 ou auraient pu \u2013 procurer\u00a0?<\/p>\n<p>Mais on voit aussit\u00f4t l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 qui en d\u00e9coule. Les comptables ont l\u2019habitude de dire que le sujet du bien-\u00eatre est trop large et trop mal d\u00e9fini pour \u00eatre dans leur champ, que c\u2019est pour cela qu\u2019ils se centrent sur la notion plus robuste de production. Or ils se retrouvent \u00e0 la d\u00e9finir en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la notion d\u2019utilit\u00e9 des \u00e9conomistes, qui n\u2019est certes pas le bien-\u00eatre dans sa globalit\u00e9, mais qui y est \u00e9troitement li\u00e9e. La probl\u00e9matique du bien-\u00eatre leur revient ainsi en boomerang. Ceci a constitu\u00e9 un autre grand aspect du d\u00e9bat sur le <em>mismeasurement<\/em>. La question \u00e9tait bien celle du surcroit d\u2019utilit\u00e9 apport\u00e9 par les productions de l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique, mais elle a montr\u00e9 l\u2019absence d\u2019un langage partag\u00e9 sur la fa\u00e7on de l\u2019aborder, entre des \u00e9conomistes enclins \u00e0 compl\u00e8tement l\u2019exprimer en ces termes d\u2019utilit\u00e9, des comptables expliquant qu\u2019aller jusque-l\u00e0 \u00e9tait trop s\u2019aventurer sur le terrain du bien-\u00eatre, mais pas tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise, du coup, pour bien caract\u00e9riser ce qu\u2019il s\u2019agit de mesurer. Est-ce toute la production\u00a0? On a vu que non. Est-ce une mesure d\u2019un accroissement de production physique au sens que peut avoir le d\u00e9nombrement d\u2019objets homog\u00e8nes\u00a0? Non plus. Est-ce une forme de contribution \u00e0 la croissance de l\u2019utilit\u00e9 ou du bien-\u00eatre\u00a0? On est bien oblig\u00e9 d\u2019aller dans ce sens en effet, mais les comptables le font \u00e0 reculons et moyennant l\u2019hypoth\u00e8se que les valeurs de march\u00e9 sont repr\u00e9sentatives de l\u2019utilit\u00e9 des diff\u00e9rents types de biens. L\u00e0, ils se trouvent pris dans une autre tension. Un de leurs principes est de se garder de tout a priori sur le bon ou le mauvais fonctionnement de l\u2019\u00e9conomie. Ce principe est ici en d\u00e9faut, car supposer que les prix sont les bons signaux de la valeur de toutes choses, c\u2019est faire une hypoth\u00e8se forte sur la compl\u00e9tude et le bon fonctionnement des march\u00e9s.<\/p>\n<p>Au total, plut\u00f4t que comme \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb mesure de \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb production, le PIB en volume se pr\u00e9sente plut\u00f4t comme une certaine fa\u00e7on d\u2019\u00e9valuer une certaine partie de ce qu\u2019on peut qualifier de production, charg\u00e9e d\u2019un certain nombre d\u2019hypoth\u00e8ses, qui ne se formalise bien qu\u2019en variation et pas en niveau, et qui ne peut pas \u00e9viter toute interf\u00e9rence avec la question plus large de la mesure du bien-\u00eatre. Tout cela fait un nombre significatif de handicaps pour une communication centr\u00e9e sur ce concept.<\/p>\n<h3><strong>Ce sont les revenus qu\u2019on sait agr\u00e9ger<\/strong><\/h3>\n<p>D\u2019o\u00f9 la proposition de mieux valoriser sa lecture sous l\u2019angle des revenus. Parler de revenus n\u2019\u00e9vitera pas d\u2019avoir \u00e0 aborder les questions de partage entre volumes et prix\u00a0: elles reviendront via celle du pouvoir d\u2019achat du revenu et, poste par poste, pour la quantification de toutes les productions dont les volumes peuvent et doivent \u00eatre quantifi\u00e9s, dans les unit\u00e9s de compte appropri\u00e9es \u00e0 chacune d\u2019entre elles, donc autant de d\u00e9clinaisons possibles de la probl\u00e9matique du <em>mismeasurement<\/em>. Mais, plut\u00f4t que d\u2019attaquer cette probl\u00e9matique en devant assumer le PIB comme agr\u00e9gat h\u00e9t\u00e9roclite d\u2019une multitude de biens et services dont on ne sait pas trop quel sens lui donner, on se met dans la situation plus confortable d\u2019expliquer que, en nominal, il est d\u2019abord la somme des revenus mon\u00e9taires qui sont associ\u00e9s \u00e0 toutes ces productions. Au passage, on s\u2019all\u00e8ge du d\u00e9bat sur le caract\u00e8re conventionnel de la fronti\u00e8re de la production, car le revenu est un concept dont on comprend qu\u2019il est mon\u00e9taire par nature, et tout ceci n\u2019interdit pas de conserver le terme de \u00ab\u00a0produit\u00a0\u00bb dans l\u2019expression \u00ab\u00a0produit int\u00e9rieur brut\u00a0\u00bb, en l\u2019utilisant au m\u00eame sens de revenu mon\u00e9taire qu\u2019il a en comptabilit\u00e9 priv\u00e9e, lorsque celle-ci parle de \u00ab\u00a0produits et charges\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Peut-on objecter \u00e0 tout cela que le distinguo entre \u00ab\u00a0revenu\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0produit\u00a0\u00bb d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et \u00ab\u00a0production de l\u2019autre\u00a0\u00bb est certes pertinent en toute rigueur, mais qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un d\u00e9tail technique qu\u2019on peut se permettre d\u2019ignorer, en posant que c\u2019est par convention qu\u2019on choisit d\u2019abr\u00e9ger \u00ab\u00a0revenus de la production\u00a0\u00bb en \u00ab\u00a0production\u00a0\u00bb. On peut en d\u00e9battre en effet et accepter cette facilit\u00e9 de langage au cas par cas, mais en \u00e9tant conscient que le vocabulaire n\u2019est pas neutre.<\/p>\n<p>Il y a d\u2019abord le fait que le vocabulaire du revenu parle mieux. Peu de gens savent mettre un chiffre sur la quantit\u00e9 de ce qu\u2019ils produisent dans la journ\u00e9e, c\u2019est \u00e0 juste titre qu\u2019on peut se demander comment les comptables pr\u00e9tendent le faire pour l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9conomie. En revanche, chacun peut mettre un chiffre sur ce que son activit\u00e9 lui rapporte de revenu en fin de mois, et rien ne heurte dans l\u2019id\u00e9e que le PIB fasse masse de tout cela et de la r\u00e9mun\u00e9ration des autres facteurs de production.<\/p>\n<p>Il y a ensuite ce sous-entendu normatif que v\u00e9hicule la confusion des termes, l\u2019id\u00e9e que la valeur mon\u00e9taire des choses et les revenus qui en d\u00e9coulent seraient la bonne mesure de tout ce qui est produit. M\u00eame pour qui croit aux vertus de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9, il s\u2019agit d\u2019une position tr\u00e8s extr\u00eame. La crise a donn\u00e9 de nouvelles raisons de s\u2019en d\u00e9marquer, avec la mont\u00e9e en premi\u00e8re ligne de fonctions dites \u00ab\u00a0essentielles\u00a0\u00bb et la question de savoir si elles \u00e9taient bien r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es \u00e0 hauteur de leur utilit\u00e9 sociale. Il est plus simple et plus juste de dire que ce sont ces valeurs mon\u00e9taires elles-m\u00eames qui sont l\u2019objet de la mesure et qu\u2019on se permet d\u2019agr\u00e9ger, sans position sur les vraies valeurs sociales des productions correspondantes, sur lesquelles il est d\u2019ailleurs difficile d\u2019avoir des jugements univoques, exactement comme pour la mesure du bien-\u00eatre. Dire qu\u2019on se centre sur la quantification des revenus est d\u2019autant mieux venu que nul ne peut contester l\u2019utilit\u00e9 de mesurer leur mesure. On reproche au PIB de ne pas assez mesurer ce qui compte vraiment ou de ne pas le faire au bon niveau mais qui peut pr\u00e9tendre que les revenus sont quelque chose qui ne compte pas\u00a0?<\/p>\n<h3><strong>Faire parler les chiffres de la crise\u00a0: \u00ab\u00a0les\u00a0\u00bb productions et les revenus plut\u00f4t que \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb production<\/strong><\/h3>\n<p>Les utilisateurs des chiffres durant la crise ne s\u2019y sont du reste pas tromp\u00e9s. Les chiffres ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s attendus. Mais, s\u2019ils l\u2019ont \u00e9t\u00e9, ce n\u2019est pas pour ce qu\u2019ils allaient pouvoir dire de la moyenne abstraite entre des \u00ab\u00a0volumes\u00a0\u00bb de repas au restaurant ou de billets d\u2019avion en moins et des litres de gel hydroalcoolique ou des nombres de masques en plus, <em>a fortiori<\/em> pond\u00e9r\u00e9s par des prix relatifs d\u2019avant crise plus du tout repr\u00e9sentatifs des utilit\u00e9s de ces biens en phase de crise. Plus abstraite encore la combinaison de tout cela avec des chutes de nombres de voitures et d\u2019Airbus sortant des chaines de montage ou avec l\u2019\u00e9volution du nombre d\u2019heures d\u2019enseignement en pr\u00e9sentiel ou en t\u00e9l\u00e9-enseignement assur\u00e9es par l\u2019\u00c9ducation nationale, et carr\u00e9ment probl\u00e9matique l\u2019id\u00e9e de leur combinaison finale avec la hausse de la \u00ab\u00a0production\u00a0\u00bb de s\u00e9jours en soins intensifs.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, pour ce qui est du marchand, ce qui \u00e9tait attendu des chiffres \u00e9tait surtout ce qu\u2019ils allaient dire des \u00e9volutions de chiffres d\u2019affaires des entreprises et, gr\u00e2ce \u00e0 cela, sur les salaires qu\u2019elles pouvaient verser, leur capacit\u00e9 \u00e0 honorer leurs cr\u00e9anciers et donc \u00e0 poursuivre leur activit\u00e9 ou la reprendre en sortie de crise, donc la lecture revenu. Et, sur les deux derniers postes de l\u2019\u00e9ducation et de la sant\u00e9 non marchandes, l\u2019agr\u00e9gation au sein du PIB total a certes \u00e9t\u00e9 faite pour la continuit\u00e9 des s\u00e9ries, mais en apportant davantage de questions que de r\u00e9ponses. Il a d\u2019abord fallu expliquer que le fait que la production de services publics soit essentiellement mesur\u00e9e par leurs co\u00fbts n\u2019\u00e9tait vrai qu\u2019en nominal et qu\u2019il y a bien, autant que faire se peut, des mesures distinctes pour les volumes. Mais ces derni\u00e8res ont malheureusement nui \u00e0 la comparabilit\u00e9 internationale des chiffres, faute de calculs bien harmonis\u00e9s entre pays<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Et surtout, l\u00e0 encore, se pose la question du sens \u00e0 donner \u00e0 l\u2019agr\u00e9gation. C\u2019est avant tout pour leur int\u00e9r\u00eat propre et leur contribution au bien-\u00eatre pr\u00e9sent ou futur de la population que sant\u00e9 et \u00e9ducation importent et que leur mesure doit \u00eatre affin\u00e9e, bien plus que pour les vertus de leur agr\u00e9gation avec les autres postes de production et son apport au diagnostic conjoncturel<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>Tout-cela doit-il aller jusqu\u2019\u00e0 renoncer \u00e0 une mesure de la production globale ? Certainement pas\u00a0: comme dans tous les autres domaines, il y a sur ce sujet une demande d\u2019indice synth\u00e9tique, le PIB est une fa\u00e7on d\u2019y r\u00e9pondre, sur le champ qui est le sien. Et on se voit mal renoncer compl\u00e8tement au raccourci commode de \u00ab\u00a0production\u00a0\u00bb pour ce qu\u2019il est plus rigoureux de qualifier de revenus ou de valeur mon\u00e9taire de la production. Mais il faut admettre que la notion de production agr\u00e9g\u00e9e pose davantage de probl\u00e8mes qu\u2019elle n\u2019en a l\u2019air. Mettre en avant \u00ab\u00a0les\u00a0\u00bb productions plut\u00f4t que \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb production et insister sur la dimension des revenus est une fa\u00e7on plus robuste de promouvoir les comptes. \u00ab\u00a0Les\u00a0\u00bb productions sont davantage objectivables que \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb production. Et c\u2019est sur le terrain des revenus que les comptes nationaux peuvent le plus pr\u00e9tendre \u00e0 la pr\u00e9cision et \u00e0 l\u2019exhaustivit\u00e9, \u00e0 partir de la mati\u00e8re comptable collect\u00e9e dans les donn\u00e9es d\u2019entreprise ou les donn\u00e9es administratives. Ce mat\u00e9riau statistique est parfaitement additif, en niveau aussi bien qu\u2019en variation, puis redivisible entre autant de cat\u00e9gories de revenus et selon autant de cat\u00e9gories d\u2019agents qu\u2019on souhaite en isoler, y compris au niveau micro\u00e9conomique le plus fin, et d\u2019une fa\u00e7on qui peut aider \u00e0 mieux aborder les \u00e9pineuses questions que soul\u00e8vent la mondialisation et la d\u00e9mat\u00e9rialisation croissantes des \u00e9conomies.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 le 12 mai 2021.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : comptabilit\u00e9 nationale &#8211; PIB &#8211; revenu &#8211; macro\u00e9conomie &#8211; croissance &#8211; statistique<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p>* : <a href=\"https:\/\/variances.eu\/?p=4368\"><em><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\">https:\/\/variances.eu\/?p=4368<\/span><\/span><\/em><\/a><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><strong>[1]<\/strong><\/a> Sauf si elle pouvait s\u2019\u00e9crire comme somme de deux composantes distinctes f<sub>1<\/sub>(x<sub>1<\/sub>) et f<sub>2<\/sub>(x<sub>2<\/sub>), i.e. deux usines produisant chacune le m\u00eame output final de mani\u00e8re autonome. Ce n\u2019est qu\u2019un cas tr\u00e8s particulier\u00a0: les fonctions de production servent en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 rendre compte d\u2019interactions plus complexes que ce genre de juxtaposition.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Voir sur cette m\u00eame question les d\u00e9veloppements d\u2019A. Vanoli, Histoire de la comptabilit\u00e9 nationale, La D\u00e9couverte, pages 512-518 de l\u2019\u00e9dition de 2002.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><strong>[3]<\/strong><\/a> Comme point\u00e9 par A. Mirlicourtois dans un autre <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"http:\/\/variances.eu\/?p=5305\">billet<\/a><\/span><\/span>. Sur l\u2019ensemble de cette question du chiffrage de l\u2019activit\u00e9 des APU durant la crise, voir les <a href=\"https:\/\/blog.insee.fr\/sante-education-services-administratifs-la-difficile-mesure-des-activites-non-marchandes-en-temps-de-crise-sanitaire\/\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\">explications<\/span><\/span><\/a> d\u00e9taill\u00e9es de G. Houriez sur le blog de l\u2019Insee.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> On peut l\u2019illustrer d\u2019un exemple stylis\u00e9. Supposons deux pays qui auraient fait face \u00e0 des vagues \u00e9pid\u00e9miques d\u2019ampleurs in\u00e9gales ayant impliqu\u00e9 un plus fort suppl\u00e9ment de soins dans le second, que les comptables de ce pays auraient su bien r\u00e9percuter, \u00e0 raison, dans leur chiffrage d\u2019activit\u00e9 du secteur public. Supposons par ailleurs que ce second pays aurait n\u00e9anmoins r\u00e9ussi, avec des mesures ad\u00e9quates ou du fait de sa sp\u00e9cialisation, \u00e0 avoir un choc pas plus marqu\u00e9 pour le reste de son \u00e9conomie. On n\u2019ira pas dire pour autant que ce pays a connu un moindre choc global, or c\u2019est ce que dira l\u2019agr\u00e9gat de son activit\u00e9 marchande et non marchande.\u00a0 Cet exemple est une variante de l\u2019exemple classique d\u2019une catastrophe naturelle qui profite au PIB, il grossit le trait, mais il montre en quoi vouloir trop agr\u00e9ger n\u2019est pas forc\u00e9ment utile \u00e0 de bons diagnostics.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les questions et critiques adress\u00e9es \u00e0 la comptabilit\u00e9 nationale sont nombreuses\u00a0: pas seulement le reproche classique d\u2019ignorer de nombreux d\u00e9terminants du bien-\u00eatre, mais aussi les interrogations sur sa capacit\u00e9 \u00e0 toujours bien mesurer ce qu\u2019elle est suppos\u00e9e mesurer le mieux \u2013 la production \u2013 dans des \u00e9conomies aux chaines de valeur de plus en plus [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":205,"featured_media":5907,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[185],"tags":[],"class_list":["post-5906","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-mesure-des-indicateurs-economiques","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5906","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/205"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5906"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5906\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5907"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5906"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5906"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5906"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}