{"id":5873,"date":"2021-05-17T07:25:41","date_gmt":"2021-05-17T05:25:41","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=5873"},"modified":"2021-05-17T07:59:42","modified_gmt":"2021-05-17T05:59:42","slug":"les-bustes-de-lopera-garnier-ou-le-gout-lyrique-au-xixe-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=5873","title":{"rendered":"Les bustes de l&rsquo;Op\u00e9ra-Garnier ou le go\u00fbt lyrique au XIXe si\u00e8cle"},"content":{"rendered":"<p><em>Nous publions aujourd\u2019hui un article qui sort du cadre habituel de notre publication puisqu\u2019il a une connotation plus historique et musicale qu\u2019\u00e9conomique et statistique, mais outre le grand int\u00e9r\u00eat que nous avons trouv\u00e9 \u00e0 sa lecture, il nous a sembl\u00e9 qu\u2019il constituait une bonne mani\u00e8re de c\u00e9l\u00e9brer la r\u00e9ouverture cette semaine des salles de spectacles.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p>Comme toutes les grandes salles d\u2019op\u00e9ra construites au XIXe si\u00e8cle, l\u2019op\u00e9ra construit \u00e0 Paris par l\u2019architecte Charles Garnier n\u2019est pas caract\u00e9ris\u00e9 en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des musiciens ou \u00e0 la musique mais, comme nombre d\u2019entre elles, par son statut\u00a0: Th\u00e9\u00e2tre National de l\u2019Op\u00e9ra. Le statut continue de d\u00e9finir l\u2019\u00e9tablissement public qui r\u00e9unit aujourd\u2019hui les deux th\u00e9\u00e2tres de la place de l\u2019Op\u00e9ra et de celle de la Bastille : Op\u00e9ra National de Paris. Pourtant, la vieille salle a fini par \u00eatre identifi\u00e9e par le nom de son architecte, fait exceptionnel parmi les op\u00e9ras du monde entier, plut\u00f4t caract\u00e9ris\u00e9s en r\u00e9f\u00e9rence au statut (<em>Regio<\/em> <em>(<\/em>royal<em>)<\/em> \u00e0 Turin, <em>Hof\/Staatsope<\/em>r \u00e0 Vienne, <em>Sociale<\/em> \u00e0 Mantoue, <em>Pubblico<\/em> puis <em>Comunale<\/em> \u00e0 Bologne), au souverain\u00a0(Sao Carlos \u00e0 Lisbonne, Carlo Felice \u00e0 G\u00eanes), \u00e0 la taille (Grand-Th\u00e9\u00e2tre \u00e0 Marseille, Massimo \u00e0 Palerme, Bolcho\u00ef \u00e0 Moscou), au lieu (Scala \u00e0 Milan), au r\u00e9pertoire (Op\u00e9ra-Comique et Th\u00e9\u00e2tre Italien \u00e0 Paris, Teatro Italiano \u00e0 Lisbonne). Voire \u00e0 la nouveaut\u00e9\u00a0du b\u00e2timent (Nuovo \u00e0 Trieste) ou m\u00eame \u00e0 sa r\u00e9silience (La Fenice \u00e0 Venise). Mais jamais, au XIXe, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des musiciens.<\/p>\n<h3>U<strong>ne construction \u00e9tal\u00e9e sur 14 ann\u00e9es<\/strong><\/h3>\n<p>Cette r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Garnier s\u2019explique, tant le b\u00e2timent voulu par Napol\u00e9on III est original par rapport \u00e0 tous les th\u00e9\u00e2tres en fonction \u00e0 l\u2019\u00e9poque, anciens ou r\u00e9cents\u00a0: d\u00e9mesure (en luxe, en taille) des espaces destin\u00e9s au public, profondeur in\u00e9dite de la sc\u00e8ne, dimension des d\u00e9gagements, mise en sc\u00e8ne du b\u00e2timent au milieu d\u2019un espace urbain dont il constitue le c\u0153ur. Sans parler du style propre du b\u00e2timent, ni grec ni Louis XV comme s\u2019en \u00e9tait \u00e9tonn\u00e9e en 1861 l\u2019imp\u00e9ratrice Eug\u00e9nie \u00e0 la vue des plans, mais \u00ab\u00a0Napol\u00e9on III\u00a0\u00bb, comme l\u2019architecte l\u2019avait r\u00e9pondu \u00e0 la souveraine. Ni elle ni son \u00e9poux ne le virent achev\u00e9 toutefois, la guerre de 1870 et la Commune interrompant le chantier trop dispendieux et sans doute trop repr\u00e9sentatif du pouvoir imp\u00e9rial. La jeune r\u00e9publique n\u2019h\u00e9sita pourtant pas \u00e0 en relancer les travaux lorsque le vieil op\u00e9ra, rue Le Peletier, br\u00fbla en 1873\u00a0; on rempla\u00e7a sur le fronton \u00ab\u00a0Acad\u00e9mie imp\u00e9riale de musique\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0Acad\u00e9mie nationale\u00a0\u00bb. Pas b\u00e9gueule, la r\u00e9publique laissa les initiales N (Napol\u00e9on) et E (pour \u00ab\u00a0empereur\u00a0\u00bb et non Eug\u00e9nie comme on pourrait le croire) du souverain qui avait commandit\u00e9 le b\u00e2timent. L\u2019architecte, press\u00e9 sans m\u00e9nagements de reprendre, dans des d\u00e9lais irr\u00e9alistes, le chantier abandonn\u00e9 est parvenu \u00e0 respecter le calendrier impos\u00e9 mais n\u2019en est pas pour autant vraiment remerci\u00e9, il doit m\u00eame acheter sa place pour le gala d\u2019ouverture, le 5 janvier 1875. Il y sera finalement reconnu et ovationn\u00e9 par un public \u00e9bahi de se voir offrir un lieu aussi somptueux o\u00f9 il peut se promener et se donner v\u00e9ritablement en spectacle dans les foyers \u00e0 l\u2019\u00e9gal des chanteurs, sur la sc\u00e8ne. Cette conception est rest\u00e9e unique parmi tous les th\u00e9\u00e2tres d\u2019op\u00e9ra construits depuis lors. Et il s\u2019agit bien du \u00ab\u00a0palais\u00a0\u00bb Garnier, tant le lieu \u00e9tale de richesses en termes de mat\u00e9riaux, de formes et de couleurs.<\/p>\n<h3><strong>Les musiciens \u00e0 l\u2019honneur<\/strong><\/h3>\n<p>Les musiciens ne seront cependant pas ignor\u00e9s et Garnier en profite pour rendre architecturalement hommage \u00e0 un grand nombre de compositeurs lyriques, puisque le th\u00e9\u00e2tre est exclusivement destin\u00e9 aux spectacles d\u2019op\u00e9ra et de ballet\u00a0: les c\u00f4t\u00e9s du b\u00e2timent sont parcourus par une frise de bustes de pierre, tous bien identifiables depuis la rue. Fran\u00e7ais et \u00e9trangers, de toutes \u00e9poques depuis les d\u00e9buts de l\u2019op\u00e9ra en tant que genre musico-dramatique \u00e0 l\u2019or\u00e9e du dix-septi\u00e8me si\u00e8cle jusqu\u2019au dix-neuvi\u00e8me m\u00eame si, en 1875, nombre d\u2019entre eux ne sont plus jou\u00e9s depuis des lustres. Ils constituent une sorte de dictionnaire r\u00e9sum\u00e9 de l\u2019op\u00e9ra, affirmant une filiation reconnaissante des auteurs \u00e0 succ\u00e8s du moment.<\/p>\n<p>Pour la fa\u00e7ade, sont s\u00e9lectionn\u00e9es onze personnalit\u00e9s, par Garnier lui-m\u00eame semble-t-il.<\/p>\n<p>Quatre b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une simple effigie en m\u00e9daillon de pierre, au niveau de l\u2019entr\u00e9e. On les remarque \u00e0 peine, ils rendent un hommage formel \u00e0 des personnalit\u00e9s musicales de r\u00e9f\u00e9rence, plut\u00f4t que vraiment lyriques\u00a0: en 1875, les op\u00e9ras de Pergol\u00e8se (1710-1736), de Cimarosa (1749-1801) et de Haydn (1732-1809) ne sont plus jou\u00e9s depuis longtemps, seuls quelques airs sont \u00e9tudi\u00e9s dans les conservatoires\u00a0; quant au tr\u00e8s luth\u00e9rien Bach (1685-1750), il n\u2019a jamais \u00e9crit d\u2019op\u00e9ra.<\/p>\n<p>Les sept autres musiciens repr\u00e9sent\u00e9s sur la fa\u00e7ade ont, eux, droit \u00e0 des bustes en cuivre galvanoplastique, par les artistes Chabaud et Evrard. Ils nous regardent depuis leurs lucarnes (oculus) au-dessus de la grande loggia, s\u00e9par\u00e9s par des doubles colonnes en marbre, augustes et imperm\u00e9ables aux sonorit\u00e9s ronflantes et stridentes de la place et de l\u2019avenue\u00a0: Mozart, Beethoven, Spontini, Auber, Rossini, Meyerbeer, Hal\u00e9vy. Leurs noms grav\u00e9s en dor\u00e9 dans le marbre restent, pour certains, un peu \u00e9nigmatiques aujourd\u2019hui. Que nous disent-ils donc ? Ils nous parlent du go\u00fbt et des r\u00e9f\u00e9rences lyriques de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<h3><strong>Les compositeurs hors concours<\/strong><\/h3>\n<p>En 1875, pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle apr\u00e8s la mort de Mozart (1756-1791), son g\u00e9nie musical prolifique reste reconnu de tous et ses \u0153uvres figurent au r\u00e9pertoire des formations orchestrales ou de musique de chambre. Il est jou\u00e9 par les amateurs dans les foyers o\u00f9 l\u2019on pratique la musique, lors de soir\u00e9es familiales ou amicales. Il est naturellement reconnu comme grand compositeur lyrique, et <em>Don Giovanni<\/em>, <em>Les Noces de Figaro<\/em> et <em>La Fl\u00fbte Enchant\u00e9<\/em><em>e<\/em> se sont maintenus sans interruption au r\u00e9pertoire des th\u00e9\u00e2tres d\u2019op\u00e9ra, soutenus par les plus grands chanteurs depuis leur cr\u00e9ation. Trois op\u00e9ras, c\u2019est peu par rapport \u00e0 la production lyrique de Mozart, mais plut\u00f4t remarquable dans la dur\u00e9e d\u2019un dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle avide de nouveaut\u00e9s et g\u00e9n\u00e9reux en cr\u00e9ations. Se sont ainsi impos\u00e9es la course effr\u00e9n\u00e9e du s\u00e9ducteur Don Juan, les id\u00e9es lib\u00e9rales du valet Figaro et celles, humanistes, des sages de la Fl\u00fbte, offrant \u00e0 tous la combinaison du divertissement et de la profondeur, port\u00e9e par une musique dont le sourire est toujours grave et la gravit\u00e9 toujours sereine. Classique, Mozart traverse les g\u00e9n\u00e9rations\u00a0: on lui offre donc de tr\u00f4ner au milieu des sept compositeurs.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence de Beethoven (1770-1827) parmi les bustes de la fa\u00e7ade ne va pas tout \u00e0 fait de soi puisqu\u2019il n\u2019a compos\u00e9 qu\u2019un seul op\u00e9ra\u00a0: <em>Fidelio<\/em>. Un seul, mais un chef d\u2019\u0153uvre \u00e0 la port\u00e9e universelle et bien dans l\u2019esprit des id\u00e9aux fran\u00e7ais post-r\u00e9volutionnaires et r\u00e9publicains\u00a0: l\u2019h\u00e9ro\u00efne d\u00e9guis\u00e9e en homme se fait embaucher dans la prison o\u00f9 son mari a \u00e9t\u00e9 injustement incarc\u00e9r\u00e9 par un tyran abominable. Tout finira bien dans une sc\u00e8ne finale qui anticipe sans ambigu\u00eft\u00e9 l\u2019Ode \u00e0 la joie de la 9e symphonie. Que Fidelio soit inspir\u00e9 d\u2019une pi\u00e8ce de l\u2019auteur fran\u00e7ais Bouilly n\u2019est pas d\u00e9terminant pour offrir au compositeur un buste sur la fa\u00e7ade\u00a0: il est, en 1875, comme Mozart, l\u2019un des dieux de l\u2019Olympe musical, pour les musiciens et les interpr\u00e8tes aussi bien que pour le public.<\/p>\n<h3><strong>L\u2019\u00e9volution des go\u00fbts musicaux <\/strong><\/h3>\n<p>Si Beethoven et Mozart sont alors des \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb \u00a0internationales, leur histoire n\u2019est pas sp\u00e9cialement li\u00e9e \u00e0 Paris ni \u00e0 la France. Ce n\u2019est pas le cas des cinq autres compositeurs c\u00e9l\u00e9br\u00e9s sur la fa\u00e7ade, fran\u00e7ais et \u00e9trangers solidement ancr\u00e9s dans le milieu artistique parisien. En outre, \u00e0 la diff\u00e9rence des intemporels Mozart et Beethoven, leur pr\u00e9sence manifeste et raconte la transformation du genre lyrique et du go\u00fbt du public depuis le d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, qui aboutit \u00e0 ce qu\u2019on appelle le \u00ab\u00a0grand op\u00e9ra fran\u00e7ais\u00a0\u00bb, genre qui influencera tr\u00e8s largement le monde lyrique europ\u00e9en jusque vers la fin du si\u00e8cle. Il se caract\u00e9rise par une structure combinant des \u00e9l\u00e9ments indispensables\u00a0: 5 actes, sujet bas\u00e9 sur des \u00e9v\u00e8nements historiques, pr\u00e9textes \u00e0 grand spectacle avec d\u00e9cors multiples et riches costumes, sc\u00e8nes intimes altern\u00e9es avec sc\u00e8nes d\u2019ensemble et ch\u0153urs puissants, insertion syst\u00e9matique de parties dans\u00e9es, coups de th\u00e9\u00e2tre, noblesse des sentiments, passion, serments, conjurations et trahisons, r\u00f4les taill\u00e9s pour de grands chanteurs interpr\u00e8tes.<\/p>\n<p>Pour mieux appr\u00e9hender cette \u00e9volution du go\u00fbt et de la forme lyrique, il faut d\u2019abord retourner \u00e0 la source et effectuer un passage par le premier hall d\u2019entr\u00e9e.\u00a0A l\u2019int\u00e9rieur, nous sommes accueillis par les imposantes statues de marbre de quatre compositeurs de r\u00e9f\u00e9rence du XVIIIe, assis dans un large fauteuil\u00a0: l\u2019Italien Lully, p\u00e8re de la trag\u00e9die lyrique fran\u00e7aise qui transcrit en musique les canons des trag\u00e9dies de Corneille et Racine\u00a0; le Fran\u00e7ais Rameau, qui l\u2019a fait \u00e9voluer vers l\u2019op\u00e9ra-ballet, visant davantage un divertissement rococo o\u00f9 l\u2019alternance du chant et des danses donne une nouvelle dynamique de sc\u00e8ne aux oeuvres\u00a0; l\u2019Allemand Gluck, r\u00e9formateur de la forme lyrique vers la fin du si\u00e8cle, soucieux d\u2019en \u00e9liminer les aspects d\u00e9coratifs et de recentrer dans ses derniers op\u00e9ras, \u00e9crits pour Paris, l\u2019expression vers une sobre et noble d\u00e9clamation \u00e0 l\u2019antique. Le quatri\u00e8me, l\u2019Anglo-allemand Haendel n\u2019est pas associ\u00e9 \u00e0 Paris ni \u00e0 la France, mais son importante production lyrique, absente des affiches des th\u00e9\u00e2tres, survit alors tr\u00e8s largement par les airs de ses op\u00e9ras, \u00e9tudi\u00e9s pour leur difficult\u00e9 par tous les apprentis chanteurs du temps.<\/p>\n<p>La suite de l\u2019histoire s\u2019\u00e9crit alors sur les bustes de la fa\u00e7ade.<\/p>\n<p>L\u2019ambitieux Italien Gaspare Spontini (1774-1851) arrive \u00e0 Paris en 1803 et se hisse au poste de compositeur particulier de la Chambre de l\u2019imp\u00e9ratrice Jos\u00e9phine. Il impose avec <em>La Vestale<\/em> (1807) une s\u00e9rie d\u2019\u0153uvres dont la noblesse sans fioritures et les r\u00e9f\u00e9rences antiques h\u00e9rit\u00e9es de Gluck, les masses chorales et orchestrales et le spectacle grandiose s\u00e9duisent le go\u00fbt du public et traduisent \u00e0 l\u2019op\u00e9ra un style qu\u2019on peut appeler \u00ab\u00a0napol\u00e9onien\u00a0\u00bb. Si l\u2019homme est le plus souvent d\u00e9test\u00e9, le musicien sera admir\u00e9 par Wagner et Berlioz en particulier, qui se souviendront de son sens du th\u00e9\u00e2tre et du spectacle. Le faux-pas d\u2019un <em>Fernand Cortez ou la Conqu<\/em><em>\u00ea<\/em><em>te du Mexique<\/em>, en hommage \u00e0 Napol\u00e9on mais qui d\u00e9plaira \u00e0 l\u2019empereur, et ses nombreuses inimiti\u00e9s finissent par le mettre \u00e0 l\u2019\u00e9cart et le pousser\u00a0\u00e0 quitter d\u00e9finitivement Paris pour Berlin. Son influence artistique, en revanche, persistera et lui vaudra ce buste sur la fa\u00e7ade du palais Garnier. Ses grands op\u00e9ras parisiens constituent les premi\u00e8res racines d\u2019un type d\u2019op\u00e9ra sp\u00e9cifiquement fran\u00e7ais, avec leur m\u00e9lange d\u2019histoire, de grand spectacle, de cort\u00e8ges, de sc\u00e8nes dans\u00e9es et de grandeur.<\/p>\n<p>Daniel-Fran\u00e7ois-Esprit Auber (1782-1871) a commenc\u00e9 sa carri\u00e8re avec des op\u00e9ras comiques aimables et m\u00e9lodieux qui s\u00e9duisent le public. Avec <em>La Muette de Portici<\/em> (1828), il franchit un double pas consid\u00e9rable\u00a0: il r\u00e9ussit la gageure de faire d\u2019une muette l\u2019h\u00e9ro\u00efne d\u2019un op\u00e9ra (elle sera incarn\u00e9e sur sc\u00e8ne par une ballerine) et il cr\u00e9e l\u2019\u0153uvre v\u00e9ritablement fondatrice du\u00a0grand op\u00e9ra fran\u00e7ais, dont les caract\u00e9ristiques s\u2019imposeront sur toutes les sc\u00e8nes d\u2019Europe. Le livret prend pour source la r\u00e9volte des Napolitains contre l\u2019occupant espagnol en 1647 et le public s\u2019enflamme pour l\u2019\u00e9lan de l\u2019\u0153uvre, la mise en sc\u00e8ne spectaculaire et pour l\u2019\u00e9ruption du V\u00e9suve\u00a0sur sc\u00e8ne \u00e0 la fin de l\u2019oeuvre<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. Auber composera d\u2019autres op\u00e9ras bas\u00e9s sur des faits historiques avec ballet oblig\u00e9 en peaufinant le genre, mais il avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9 par ses successeurs.<\/p>\n<p>L\u2019Italien Gioacchino Rossini (1792-1868) s\u2019impose aussi pour un buste. Les triomphes de ses drames en Italie puis de ses nombreux op\u00e9ras bouffes dans toute l\u2019Europe ont fait de lui, \u00e0 trente ans, un des principaux compositeurs vivants du monde lyrique, voire le premier. C\u2019est alors qu\u2019il s\u2019installe \u00e0 Paris et devient directeur du Th\u00e9\u00e2tre italien, y fait repr\u00e9senter avec grand succ\u00e8s ses \u0153uvres et celles de ses compatriotes. Il se retire progressivement du m\u00e9tier de compositeur. En 1829, il sort de cette semi-retraite pour offrir au public impatient son <em>Guillaume Tell<\/em>\u00a0: tr\u00e8s longue, l\u2019\u0153uvre ne remporte pas le succ\u00e8s public attendu, mais elle est incontestablement novatrice, en transcendant toutes ses \u0153uvres italiennes pr\u00e9c\u00e9dentes et en reprenant le sch\u00e9ma \u00e0 peine lanc\u00e9 par Auber, mais en lui donnant une ampleur plus majestueuse. Elle est, elle aussi, fondatrice du genre du grand op\u00e9ra fran\u00e7ais avec ses grands ch\u0153urs, ses ballets, ses grands r\u00f4les solistes, ses conjurations et son apoth\u00e9ose finale. Rossini retourne alors \u00e0 sa retraite, \u00e0 moins de quarante ans\u00a0; c\u00e9l\u00e8bre, riche, notoirement \u00e9picurien, il est admir\u00e9, respect\u00e9, consult\u00e9 et son salon parisien ne d\u00e9semplit pas. Son buste s\u2019impose ainsi doublement, par son succ\u00e8s mondial de compositeur lyrique ainsi que par la magnifique contribution de son ultime op\u00e9ra \u00e0 l\u2019\u00e9mergence du grand op\u00e9ra fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>C\u2019est toutefois l\u2019Allemand form\u00e9 en Italie Giacomo Meyerbeer (1794-1864) qui en 1831 va asseoir d\u00e9finitivement le genre avec <em>Robert le Diable<\/em>, inspir\u00e9 du seigneur normand du Moyen-Age (r\u00e9el ou mythique\u00a0?). R\u00f4les taill\u00e9s \u00e0 la d\u00e9mesure de chanteurs prestigieux, d\u00e9cors et costumes somptueux, grandes sc\u00e8nes chorales et coups de th\u00e9\u00e2tre et puis, surtout, ce ballet de spectres de nonnes dans les ruines d\u2019un cloitre au clair de lune qui impressionnera durablement le public comme tous les artistes du temps par son originalit\u00e9 et l\u2019effet spectaculaire de sa machinerie\u00a0: il y est fait r\u00e9f\u00e9rence dans maints romans c\u00e9l\u00e8bres et \u00e9crits du XIXe si\u00e8cle, bien au-del\u00e0 du courant romantique, et Degas en a fait le sujet de plusieurs peintures. Apr\u00e8s ce coup d\u2019\u00e9clat, chaque nouvelle \u0153uvre de Meyerbeer sera attendue avec impatience et recevra un accueil triomphal, saluant les innovations musicales et sc\u00e9niques\u00a0: des sc\u00e8nes telles que la baignade \u00e0 Chenonceau et la b\u00e9n\u00e9diction des poignards dans <em>Les Huguenots<\/em>, le ballet des patineurs (sur un \u00e9tang glac\u00e9\u00a0!) et le couronnement dans <em>Le Proph<\/em><em>\u00e8te<\/em>, la temp\u00eate en mer et le ballet des Indiens dans <em>L<\/em>\u2019<em>Africaine<\/em> influenceront de nombreux compositeurs par leur ambition, leur originalit\u00e9, leur ampleur et leur richesse sc\u00e9nique sans complexe. Certains n\u2019h\u00e9siteront pas \u00e0 en faire des emprunts textuels et, \u00e0 ce titre, il est passionnant d\u2019\u00e9couter <em>Les Huguenots<\/em> comme un jeu de piste pour en identifier la multitude des situations, tournures instrumentales ou vocales qui ont \u00e9t\u00e9 reprises (sinon pill\u00e9es) par d\u2019autres compositeurs.<\/p>\n<p>Au m\u00eame moment, le Fran\u00e7ais Jacques-Fromenthal Halevy (1799-1862) s\u2019impose \u00e9galement avec <em>La Juive<\/em> (1835), dont le co\u00fbt des d\u00e9cors et costumes atteint, pour sa cr\u00e9ation, un record absolu. Les nombreuses repr\u00e9sentations sont donn\u00e9es \u00e0 guichets ferm\u00e9s. L\u2019\u0153uvre, qui met en sc\u00e8ne la pers\u00e9cution des Juifs en plein concile de Constance en 1414, est admir\u00e9e pour la vari\u00e9t\u00e9 et les contrastes \u00e9motionnels forts des situations, la richesse vocale et la profondeur psychologique des principaux r\u00f4les solistes, la qualit\u00e9 musicale, le contraste entre des sc\u00e8nes d\u2019une grande intimit\u00e9 et la v\u00e9h\u00e9mence ou au contraire la ferveur des grandes sc\u00e8nes chorales, sans compter bien s\u00fbr le faste de la production sc\u00e9nique. L\u2019\u0153uvre impressionne \u00e9galement les milieux artistiques de l\u2019\u00e9poque, Wagner et Berlioz, notamment, exprimeront leur enthousiasme pour cet op\u00e9ra. Les autres grandes \u0153uvres lyriques de Hal\u00e9vy seront \u00e9galement accueillies favorablement mais ne susciteront pas le m\u00eame engouement chez le public ni chez les artistes contemporains.<\/p>\n<h3><strong>Hommage aux librettistes <\/strong><\/h3>\n<p>Deux hommes pourtant manquent au rassemblement de ces compositeurs h\u00e9rauts du grand op\u00e9ra fran\u00e7ais\u00a0: les librettistes Philippe Quinault (1635-1688) et Eug\u00e8ne Scribe (1791-1861). Leurs bustes, \u00e9galement en cuivre galvanoplastique, sont plac\u00e9s sur chacun des retours de la fa\u00e7ade. Si Quinault repr\u00e9sente l\u2019a\u00efeul, qui fournissait des textes en 5 actes \u00e0 Lully et \u00e0 ses contemporains sur les mod\u00e8les de Corneille et Racine, Scribe reste le personnage incontournable du d\u00e9veloppement et du succ\u00e8s du grand op\u00e9ra. Initialement auteur de th\u00e9\u00e2tre, il con\u00e7oit avec une \u00e9quipe de collaborateurs des sc\u00e9narios fond\u00e9s sur des personnages ou des \u00e9v\u00e8nements historiques et les versifie en livrets pour les op\u00e9ras\u00a0: massacre de la Saint-Barth\u00e9lemy, r\u00e9volte des anabaptistes hollandais au XVIe si\u00e8cle, assassinat de Gustave III de Su\u00e8de, soul\u00e8vement des Siciliens contre l\u2019occupant angevin en 1282 et m\u00eame d\u00e9couverte des Indes\u00a0(sic) par Vasco de Gama. Il puise ses sujets dans toutes les \u00e9poques. Infatigable pourvoyeur, il dirige une v\u00e9ritable petite usine qui va contribuer \u00e0 stabiliser les canons du genre et \u00e0 les faire fructifier. Soin pour la documentation du contexte historique et g\u00e9ographique, recherche de coups de th\u00e9\u00e2tre et d\u2019effets sp\u00e9ciaux, dramaturgie qui contraste sc\u00e8nes intimes et sc\u00e8nes d\u2019ensemble et qui am\u00e9nage des plages au milieu de l\u2019action pour permettre l\u2019insertion d\u2019un, voire plusieurs ballets o\u00f9 ces messieurs des loges pourront admirer leurs prot\u00e9g\u00e9es, danseuses et ma\u00eetresses \u00e0 la fois, si bien rendues par Degas dans ses multiples dessins et peintures des coulisses de l\u2019Op\u00e9ra, dont il \u00e9tait lui-m\u00eame abonn\u00e9 assidu. L\u2019assemblage habile par Scribe des \u00e9l\u00e9ments oblig\u00e9s du mod\u00e8le du grand op\u00e9ra suscitera non seulement l\u2019engouement puis la fid\u00e9lisation du go\u00fbt du public, mais aussi l\u2019int\u00e9r\u00eat des plus grands compositeurs\u00a0: outre Auber, Meyerbeer, Hal\u00e9vy et leurs homologues parisiens, il travaillera aussi, en particulier, pour Donizetti et Verdi lorsqu\u2019ils composeront des \u0153uvres en fran\u00e7ais sp\u00e9cifiquement pour l\u2019Op\u00e9ra de Paris et devront en respecter les canons pour plaire au public.<\/p>\n<h3><strong>Un genre rayonnant <\/strong><\/h3>\n<p>Ainsi, la bourgeoisie triomphante salue dans le grand op\u00e9ra fran\u00e7ais le grand divertissement qui lui renvoie l\u2019image spectaculaire, profuse, riche d\u2019histoire et diverse de sa propre r\u00e9ussite. Sans surprise, le fastueux gala d\u2019inauguration du th\u00e9\u00e2tre en 1875 proposera un programme d\u2019extraits des op\u00e9ras embl\u00e9matiques du genre, alors rayonnant\u00a0: <em>La Juive<\/em>, <em>Les Huguenots<\/em>, <em>Guillaume Tell<\/em> et <em>La Muette de Portici<\/em>.<\/p>\n<p>Le genre du grand op\u00e9ra fran\u00e7ais aura influenc\u00e9 les plus grands compositeurs lyriques en France bien s\u00fbr (Gounod, Massenet, Thomas, Saint-Sa\u00ebns), en Allemagne (Wagner lui-m\u00eame), en Italie (Verdi, Donizetti, Ponchielli, Mascagni), en Russie (Glinka, Tchaikovsky), jusqu\u2019en Boh\u00eame (Smetana, Dvorak), en Hongrie (Erkel, Goldmark), en Croatie m\u00eame (Zajc), notamment en parall\u00e8le de la naissance des mouvements nationalistes en Europe centrale et de l\u2019Est, propices \u00e0 fournir des sujets historiques aux musiciens. Par la suite, certains compositeurs continueront de s\u2019y r\u00e9f\u00e9rer mais, progressivement, abandonneront certaines de ses composantes, avant que le genre s\u2019\u00e9teigne au tout d\u00e9but du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Cent ans d\u2019une vie qui est aujourd\u2019hui r\u00e9sum\u00e9e par ces bustes place de l\u2019Op\u00e9ra.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Petite devinette<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p>Au fait, on a commenc\u00e9 par \u00e9crire que la frise des bustes de pierre autour du palais Garnier donnait un r\u00e9sum\u00e9 des compositeurs lyriques depuis les d\u00e9buts de l\u2019op\u00e9ra au XVIIe si\u00e8cle. Elle comporte pourtant aussi un auteur litt\u00e9raire, le seul outre les librettistes Quinault et Scribe mentionn\u00e9s plus haut : qui est-il ? <span style=\"text-decoration: underline;\"><a href=\"http:\/\/variances.eu\/?p=5876\"><span style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\">Cliquer ici pour afficher la r\u00e9ponse.<\/span><\/a><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : op\u00e9ra &#8211; statues &#8211; bustes &#8211; compositeurs &#8211; Garnier &#8211; grand op\u00e9ra fran\u00e7ais<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> A Bruxelles lors de la repr\u00e9sentation du 25 ao\u00fbt 1830, le public s\u2019enflammera tant pour le duo \u00ab\u00a0Amour sacr\u00e9 de la patrie\u00a0\u00bb que toute la salle le reprendra en bis avec les chanteurs et se r\u00e9pandra dans les rues autour du th\u00e9\u00e2tre, donnant le signal de la r\u00e9volution belge, \u00e0 la suite de laquelle le pays se s\u00e9parera des Pays-Bas et gagnera son ind\u00e9pendance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous publions aujourd\u2019hui un article qui sort du cadre habituel de notre publication puisqu\u2019il a une connotation plus historique et musicale qu\u2019\u00e9conomique et statistique, mais outre le grand int\u00e9r\u00eat que nous avons trouv\u00e9 \u00e0 sa lecture, il nous a sembl\u00e9 qu\u2019il constituait une bonne mani\u00e8re de c\u00e9l\u00e9brer la r\u00e9ouverture cette semaine des salles de spectacles. 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