{"id":5801,"date":"2021-08-19T07:00:39","date_gmt":"2021-08-19T05:00:39","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=5801"},"modified":"2021-08-19T07:35:54","modified_gmt":"2021-08-19T05:35:54","slug":"note-de-lecture-quand-le-monde-sest-fait-nombre-de-olivier-rey","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=5801","title":{"rendered":"Note de lecture : \u00ab Quand le monde s\u2019est fait nombre \u00bb de Olivier Rey*"},"content":{"rendered":"<p>Voici un livre \u00e0 mettre entre les mains de tout statisticien ou <em>data scientist <\/em>qui, outre l\u2019excellente technicit\u00e9 qu\u2019ils ont acquise, doivent de plus avoir un recul et une hauteur de vue sur leur domaine. Tout lecteur de statistiques (c\u2019est-\u00e0-dire tout le monde) y trouve aussi un int\u00e9r\u00eat. L\u2019auteur \u00ab\u00a0<em>appartient \u00e0 la section philosophie du CNRS et est actuellement membre de l&rsquo;<\/em><em>Institut d&rsquo;histoire et de philosophie des sciences et des techniques\u00a0(IHPST). Apr<\/em><em>\u00e8s avoir enseign\u00e9 les math\u00e9matiques \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole polytechnique, il enseigne aujourd&rsquo;hui la philosophie dans le master de philosophie de l&rsquo;<\/em><em>universit\u00e9 Paris 1\u00a0et au sein de l&rsquo;\u00c9cole de droit de la Sorbonne\u00a0<\/em>\u00bb (source Wikipedia). L\u2019auteur plonge le d\u00e9veloppement de la statistique dans le d\u00e9veloppement de la soci\u00e9t\u00e9, en se focalisant sur la France, la Grande-Bretagne et l\u2019Allemagne.<\/p>\n<h3><strong>Combien sommes-nous ?<\/strong><\/h3>\n<p>Au d\u00e9but \u00e9tait la g\u00e9om\u00e9trie, certes, mais nombre de savants pensaient que pour obtenir de la pr\u00e9cision dans leurs travaux, il leur fallait des nombres. Et la statistique ne s\u2019est pas d\u00e9velopp\u00e9e de mani\u00e8re autonome mais en m\u00eame temps que les interrogations \u00ab\u00a0<em>dans le champ politique, \u00e9conomique et social\u00a0<\/em>\u00bb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. M\u00eame si l\u2019auteur place le 19e si\u00e8cle au coeur de son \u00e9tude, il d\u00e9bute par les trois si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents qui ont permis l\u2019explosion qui a suivi.<\/p>\n<p>D\u00e8s le 16e si\u00e8cle et pour des motivations qui ont persist\u00e9, Jean Bodin avan\u00e7ait que le roi,\u00a0 donc l\u2019Etat, se devait de conna\u00eetre son territoire, non seulement g\u00e9ographiquement mais aussi les populations et le b\u00e2ti. Il en allait de la p\u00e9rennit\u00e9 du royaume de d\u00e9nombrer afin de pouvoir lever l\u2019imp\u00f4t, conna\u00eetre les ressources alimentaires, savoir de combien d\u2019hommes en armes le monarque pouvait disposer : c\u2019est le r\u00e8gne de l\u2019arithm\u00e9tique politique, \u00ab\u00a0<em>l\u2019art de raisonner, par les nombres, sur les questions relatives au gouvernement<\/em>\u00a0\u00bb (C. Davenant). M\u00eame si le mot \u00ab\u00a0statistique\u00a0\u00bb n\u2019appara\u00eet qu\u2019\u00e0 la fin du 18e si\u00e8cle, est-il besoin de rappeler sa proximit\u00e9 avec le mot \u00ab\u00a0Etat\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u00e9tat (des lieux)\u00a0\u00bb? Il s\u2019agit bien d\u2019une intrusion de la puissance publique dans l\u2019intimit\u00e9 des familles. Les enqu\u00eates se succ\u00e8dent sans beaucoup de succ\u00e8s en raison des r\u00e9sistances locales, notamment du clerg\u00e9, et de l\u2019insuffisance du r\u00e9seau administratif. Elles sont diligent\u00e9es par les puissants du royaume, preuve qu\u2019il faut du pouvoir pour les mener. Les donn\u00e9es sont disparates, pas forc\u00e9ment fiables et de nombreux \u00ab\u00a0\u00e9conomistes\u00a0\u00bb regrettent l\u2019absence de cadre th\u00e9orique dans leur utilisation.<\/p>\n<p>Le grand sujet du 18e si\u00e8cle est le d\u00e9nombrement des \u00ab\u00a0hommes\u00a0\u00bb. L\u2019id\u00e9e de d\u00e9part est que la puissance d\u2019un royaume se mesure par sa population, sans qu\u2019il y ait accord sur le sens de causalit\u00e9. Prosp\u00e9rit\u00e9 entra\u00eene-t-elle population nombreuse, ou bien l\u2019inverse ? Toujours est-il que personne ne connaissait la population, encore moins son \u00e9volution. Montesquieu estime que la population est beaucoup moins nombreuse que dans l\u2019Antiquit\u00e9 (id\u00e9al de prosp\u00e9rit\u00e9) et bien plus faible que sous Charlemagne. L\u2019id\u00e9e du recensement progresse, malgr\u00e9 sa mauvaise r\u00e9putation : les textes religieux l\u2019associent le plus souvent \u00e0 des calamit\u00e9s; les recensements locaux avaient lieu apr\u00e8s les \u00e9pid\u00e9mies, afin de compter les survivants; la menace d\u2019imposition suppl\u00e9mentaire comme d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9; l\u2019\u00e9vidence que les trois ordres (noblesse, clerg\u00e9, tiers-Etat) sont disproportionn\u00e9s en nombre et pourtant dot\u00e9s d\u2019une voix chacun lors des Etats g\u00e9n\u00e9raux.<\/p>\n<p>Les premiers recensements dignes de ce nom n\u2019auront lieu en France qu\u2019au 19e si\u00e8cle : la R\u00e9volution est pass\u00e9e par l\u00e0, uniformisant les pratiques et modifiant les contours des territoires. Mais d\u00e8s le 18e si\u00e8cle, gr\u00e2ce \u00e0 des m\u00e9thodes d\u2019\u00e9chantillonnage, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019enregistrement des naissances dans les paroisses, les estimations de la population fran\u00e7aise sont fournies. Les \u00e9tudes post\u00e9rieures montr\u00e8rent que la population fran\u00e7aise \u00e9taient en g\u00e9n\u00e9ral sous-estim\u00e9es .<\/p>\n<h3><strong>La soci\u00e9t\u00e9 des individus<\/strong><\/h3>\n<p>La R\u00e9volution fran\u00e7aise chamboule tout. Les ordres disparaissent, \u00ab\u00a0<em>la nation est l\u2019assemblage des individus<\/em>\u00a0\u00bb (Seyes), \u00ab\u00a0<em>il n\u2019y a plus que l\u2019int\u00e9r\u00eat particulier de chaque individu et l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral<\/em>\u00a0\u00bb (Le Chapelier). Le concept de majorit\u00e9 \u00e9merge, le nombre devient \u00ab\u00a0<em>principe d\u2019organisation<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Durant le 19e si\u00e8cle, la population europ\u00e9enne double, malgr\u00e9 une forte \u00e9migration, passant de 200 \u00e0 400 millions (la progression fut plus faible en France), permise par la hausse des rendements agricoles. Les communaut\u00e9s ont disparu, chaque individu compte et leur assemblage forme une soci\u00e9t\u00e9, affirme l\u2019auteur. Mais quelle est-elle au fond ? C\u2019est en regard de cette question que le formidable essor de la statistique durant ce si\u00e8cle doit s\u2019analyser. Les nombres doivent servir \u00e0 expliquer la complexit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 ainsi que son \u00e9volution m\u00eame si les statistiques font rapidement l\u2019objet de critiques<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. On rel\u00e8ve aussi d\u00e9j\u00e0 que le champ des statistiques et les nomenclatures utilis\u00e9es orientent les analyses et les r\u00e9sultats. Notons \u00e9galement que de nombreux tenants de l\u2019\u00e9conomie politique s\u2019opposent \u00e0 l\u2019extension de la statistique : \u00e0 quoi servent les chiffres si on n\u2019a pas de bonne th\u00e9orie ? \u00ab\u00a0<em>La connaissance des faits sans la connaissance des rapports qui les lient, n\u2019est que le savoir non dig\u00e9r\u00e9 d\u2019un commis de bureau<\/em>\u00a0\u00bb (J-B Say). Sans parler du fait que les \u00e9conomistes lib\u00e9raux voient d\u2019un mauvais oeil tout interventionnisme de l\u2019Etat.<\/p>\n<p>Mais le mouvement est d\u00e9finitivement lanc\u00e9 : il ne s\u2019agit plus de construire des tableaux \u00e0 l\u2019usage du prince exclusivement mais de dire \u00e0 tout un chacun de quoi la soci\u00e9t\u00e9, le pays sont faits. A la connaissance et la repr\u00e9sentation du r\u00e9el s\u2019ajoute pour le gouvernement la justification de sa politique avec des arguments chiffr\u00e9s, visant la scientificit\u00e9 et chassant l\u2019arbitraire. Ne n\u00e9gligeons pas non plus l\u2019aspect contr\u00f4le de la population (du berceau \u00e0 la tombe). L\u2018heure des recensements \u00e9tait venu. Des bureaux de statistiques se cr\u00e9ent dans les minist\u00e8res (Commerce, Int\u00e9rieur), la Statistique g\u00e9n\u00e9rale de la France, anc\u00eatre de l\u2019INSEE, est cr\u00e9\u00e9e en 1840. Des enqu\u00eates agricoles, industrielles, douani\u00e8res, sociales, fiscales sont men\u00e9es. Des Soci\u00e9t\u00e9s de statiques, locales et nationales, apparaissent dans la plupart des pays europ\u00e9ens, visant \u00e0 l\u2019exhaustivit\u00e9 des \u00ab\u00a0populations\u00a0\u00bb \u00e9tudi\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est que vers la fin du 18e si\u00e8cle que les tableaux, comme nous les entendons aujourd\u2019hui, font leur apparition. Les sch\u00e9mas, notamment sous la forme de cartes g\u00e9ographiques dont les parties sont colori\u00e9es diff\u00e9remment selon la valeur prise par un crit\u00e8re, ou les \u00ab\u00a0camemberts\u00a0\u00bb n\u2019apparaissent qu\u2019au 19e si\u00e8cle. Alors que la notion de corr\u00e9lation n\u2019existe pas encore, la juxtaposition de deux cartes de la France, l\u2019une pr\u00e9sentant le niveau d\u2019instruction, l\u2019autre le taux de criminalit\u00e9 (A. Balbi) fait grande impression.<\/p>\n<h3><strong>Statistiques et loi sur les pauvres<\/strong><\/h3>\n<p>Les statistiques interviennent dans le d\u00e9bat sur l\u2019aide \u00e0 apporter ou non aux pauvres. Les th\u00e9ories de Malthus battent leur plein : la d\u00e9mographie est galopante alors m\u00eame que la production agricole ne progresse plus lentement. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant qu\u2019il y ait tant de pauvres. Faut-il les aider au risque de voir leur population cro\u00eetre ? Alors m\u00eame que l\u2019industrialisation devait produire une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019abondance, le paup\u00e9risme est g\u00e9n\u00e9ral dans les villes, la mis\u00e8re est partout. Il est donc essentiel de mesurer le ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Depuis le 17e si\u00e8cle existait en Grande-Bretagne une l\u00e9gislation concernant les pauvres. Les paroisses doivent s\u2019en occuper, une taxe est lev\u00e9e pour les aider. Malgr\u00e9 les critiques, la loi est renforc\u00e9e \u00e0 la fin du 18e si\u00e8cle en raison des guerres napol\u00e9oniennes et par crainte de contagion r\u00e9volutionnaire. Un compl\u00e9ment de salaire est pr\u00e9vu avec l\u2019effet pervers de pousser les employeurs \u00e0 baisser les salaires, les travailleurs se retrouvant d\u00e9pendant de l\u2019assistance. SI certains tenants de l\u2019\u00e9conomie sociale (R. Owen) voient dans le paup\u00e9risme la cons\u00e9quence de l\u2019\u00e9conomie lib\u00e9rale, les \u00e9conomistes lib\u00e9raux pensent qu\u2019il est caus\u00e9 par la paresse des ouvriers qui ne travaillent que ce qui est juste suffisant \u00e0 leur subsistance. A. Smith, apr\u00e8s avoir fustig\u00e9 les salaires trop \u00e9lev\u00e9s, change d\u2019avis et soutient au contraire que des salaires d\u00e9cents sont profitables \u00e0 la collectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais le \u00ab\u00a0populationnisme\u00a0\u00bb grandit : alors que la prosp\u00e9rit\u00e9 d\u2019une nation \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 l\u2019importance de sa population au 18e, c\u2019est l\u2019inverse qui pr\u00e9vaut durant une partie du 19e. Si les salaires sont trop faibles, c\u2019est que la \u00ab\u00a0production humaine\u00a0\u00bb est trop importante par rapport \u00e0 l\u2019offre de travail. La situation des pauvres n\u2019est pas \u00ab\u00a0<em>imputable\u00a0 \u00e0 des d\u00e9ficiences politiques ou \u00e9conomiques, mais sont le corollaire in\u00e9vitable des lois naturelles<\/em>\u00a0\u00bb. Tel est le principal enseignement des \u00ab\u00a0\u00ab\u00a0lois\u00a0\u00bb \u00e9dict\u00e9es par Malthus : la population cro\u00eet de fa\u00e7on g\u00e9om\u00e9trique, la quantit\u00e9 de subsistance de fa\u00e7on arithm\u00e9tique, ce qui est insoutenable \u00e0 moyen terme. La loi sur les pauvres est certes estimable selon lui mais manque son but, il faut l\u2019abroger et aider les pauvres \u00e0 avoir moins d\u2019enfants. Nombre de statistiques sont \u00e9labor\u00e9es pour soutenir ces th\u00e8ses. On sait aujourd\u2019hui que Malthus s\u2019est lourdement tromp\u00e9 et que la productivit\u00e9 s\u2019est accrue encore plus vite que la population. Quoique hostiles \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la croissance puisse ne pas \u00eatre infinie, les \u00e9conomistes lib\u00e9raux appuient la r\u00e9forme de la loi sur les pauvres qui, en 1834, instaure des <em>workhouses<\/em> aux conditions de vie tr\u00e8s rudes.<\/p>\n<h3><strong>La loi normale, c\u2019est normal<\/strong><\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 la complexit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9, la masse des statistiques fait appara\u00eetre des r\u00e9gularit\u00e9s spectaculaires. Quetelet remarque que lorsqu\u2019on mesure un crit\u00e8re sur un nombre important de sujets (humains ou non), on observe une \u00ab\u00a0courbe des erreurs\u00a0\u00bb (terminologie astronomique) en forme de cloche autour de la moyenne. Mesurer le tour de poitrine de nombreux conscrits revient \u00e0 mesurer le tour de poitrine d\u2019un seul en commettant des erreurs al\u00e9atoires \u00e0 chaque mesure. Malgr\u00e9 le nombre et la vari\u00e9t\u00e9 des individus se d\u00e9gage une r\u00e9gularit\u00e9, gr\u00e2ce justement \u00e0 la mesure d\u2019un grand nombre d\u2019individus. De la loi de Gauss, ou loi normale, Quetelet tire qu\u2019une population est un peuple si les diff\u00e9rentes caract\u00e9ristiques de ses membres se r\u00e9partissent autour d\u2019une loi normale. Il \u00e9rige l\u2019homme moyen en mod\u00e8le, \u00e0 l\u2019image de Newton qui calcule la trajectoire des astres en supposant que leur masse est concentr\u00e9e en un point. On ne peut \u00e9mettre un jugement sur un homme moyen, il est la norme, voire \u00ab\u00a0l<em>e beau, le grand, le bien<\/em>\u00a0\u00bb. L\u2019id\u00e9al est \u00e9videmment que la concentration autour de la moyenne soit la plus forte possible (une variance faible !).<\/p>\n<p>Quetelet d\u00e9montre par les statistiques que la r\u00e9gularit\u00e9 concerne les comportements irr\u00e9guliers, m\u00eame les actes antisociaux. Plus le nombre d\u2019individus augmente, plus la volont\u00e9 individuelle s\u2019efface. On a affaire \u00e0 un \u00ab\u00a0<em>d\u00e9terminisme implacable<\/em>\u00a0\u00bb. Ce qui pose le probl\u00e8me \u00e9pineux de l\u2019utilit\u00e9 de la politique. La soci\u00e9t\u00e9, \u00ab\u00a0gouvern\u00e9e\u00a0\u00bb par les statistiques est-elle autonome par apport aux politiques men\u00e9es ? A. Comte refuse cette approche, cr\u00e9e le mot \u00ab\u00a0sociologie\u00a0\u00bb en opposition aux statistiques et r\u00e9cuse l\u2019id\u00e9e qu\u2019un fait social puisse n\u2019\u00eatre que l\u2019addition des faits individuels. A propos du suicide, Durkheim distingue le \u00ab\u00a0type moyen\u00a0\u00bb du \u00ab\u00a0type collectif\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<em>repr\u00e9sentation commune que chaque citoyen porte en lui\u00a0<\/em>\u00bb. Le d\u00e9bat est depuis plus apais\u00e9, les statistiques \u00e9tant d\u00e9sormais un outil parmi d\u2019autres pour analyser la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3><strong>Biologie et physique<\/strong><\/h3>\n<p>Le lecteur peut \u00eatre \u00e9tonn\u00e9 que face \u00e0 cette profusion des statistiques, la statistique math\u00e9matique ne se soit vraiment d\u00e9velopp\u00e9e qu\u2019\u00e0 partir de la fin du 19e si\u00e8cle. Peut-\u00eatre que les math\u00e9maticiens ont d\u00e9daign\u00e9 cette branche, estimant que les probabilit\u00e9s \u00e9taient un sujet clos et que les nombres ne n\u00e9cessitaient pas de d\u00e9veloppements math\u00e9matiques sophistiqu\u00e9s. Il faut attendre Pearson \u00e0 l\u2019aube du 20e si\u00e8cle pour que les premiers tests apparaissent afin de d\u00e9terminer avec quelle probabilit\u00e9 les donn\u00e9es recueillies suivent une certaine loi statistique. Et <em>Biometrika<\/em> na\u00eet en 1901 sur les fonts baptismaux de la recherche biologique.<\/p>\n<p>Darwin, qui a lu Malthus, \u00e9tablit sa th\u00e9orie sur la s\u00e9lection la plus \u00e0 m\u00eame d\u2019assurer la survie d\u2019une esp\u00e8ce sans qu\u2019il n\u2019y ait d\u2019autre dessein. Darwin s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 des esp\u00e8ces et donc \u00e0 la transmission des caract\u00e8res, Galton, son jeune cousin, \u00e0 la population humaine. Contrairement \u00e0 Quetelet, c\u2019est l\u2019ensemble de la distribution qui captive Galton, et notamment les points \u00e9loign\u00e9s de la moyenne (les surdou\u00e9s par exemple). Il vise \u00e0 am\u00e9liorer l\u2019esp\u00e8ce humaine en favorisant les individus dot\u00e9s de \u00ab\u00a0bonnes\u00a0\u00bb caract\u00e9ristiques. L\u2019eug\u00e9nisme na\u00eet<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>La rencontre de la physique et de la statistique para\u00eet plus\u2026 al\u00e9atoire puisque la statistique\u00a0 s\u2019int\u00e9ressait principalement aux r\u00e9alit\u00e9s sociales avec une dimension probabiliste alors que la physique \u00e9tait plut\u00f4t orient\u00e9e vers la certitude. Cette certitude s\u2019amoindrit lorsque furent approfondies les recherches en thermodynamique. Non seulement les mol\u00e9cules dans un gaz ne se d\u00e9placent pas de mani\u00e8re d\u00e9terministe mais, surtout, leur nombre est si grand qu\u2019il est illusoire de vouloir calculer tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment quelle sera la structure du gaz \u00e0 l\u2019instant suivant. Maxwell \u00e9tablit que la vitesse des mol\u00e9cules se r\u00e9partit selon une loi normale (th\u00e9orie cin\u00e9tique des gaz). La voie vers la physique statistique est ainsi ouverte, \u00e9rodant la toute puissance du d\u00e9terminisme et pr\u00e9pare l\u2019av\u00e8nement de la m\u00e9canique quantique. On ne peut plus appr\u00e9hender le monde de mani\u00e8re exhaustive mais de mani\u00e8re probabiliste.<\/p>\n<p>Arrive presqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019ouvrage un chapitre curieux, fruit sans doute de l\u2019amour de l\u2019auteur pour la litt\u00e9rature. Tout particuli\u00e8rement pour Balzac qui d\u00e9crit la soci\u00e9t\u00e9 de son \u00e9poque, non pas comme un statisticien qui la d\u00e9nombrerait mais comme un observateur des individualit\u00e9s qui ne peuvent se r\u00e9duire \u00e0 un \u00ab\u00a01\u00a0\u00bb dans un tableau. Effectivement, un sond\u00e9, un recens\u00e9, n\u2018est pas qu\u2019un chiffre, forc\u00e9ment r\u00e9duit \u00e0 1, il a des dimensions multiples que la statistique ne peut cerner dans sa totalit\u00e9.<\/p>\n<h3><strong>Fin de l\u2019histoire ?<\/strong><\/h3>\n<p>On l\u2019a compris, Olivier Rey d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e que la statistique n\u2019est pas hors sol. Ce n\u2019est pas \u00ab\u00a0<em>un outil math\u00e9matique, autonome et formalis\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb mais elle est issue de pratiques administratives qui sont devenues, au fil du temps, un champ d\u2019application parmi d\u2019autres. Elle n\u2019est devenue une branche \u00e0 part enti\u00e8re des math\u00e9matiques apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9e par la physique qu\u2019en 1933, avec les <em>Fondements de la th\u00e9orie des probabilit\u00e9s<\/em> de Kolmogorov.<\/p>\n<p>La statistique est souvent critiqu\u00e9e pour son caract\u00e8re r\u00e9ducteur mais, n\u00e9anmoins, elle envahit tous les domaines et le monde en est avide. L\u2019auteur affirme que la \u00ab\u00a0haine-amour\u00a0\u00bb envers la statistique est le r\u00e9sultat de l\u2019interrogation de chacun : \u00ab\u00a0comment, au sein de cette masse, \u00eatre reconnu ?\u00a0\u00bb. Comment concilier le double objectif de repr\u00e9senter fid\u00e8lement un r\u00e9el complexe tout en donnant une image simple ? Ne conviendrait-il pas pourtant, en pr\u00e9sentant les r\u00e9sultats, d\u2019indiquer toutes les <em>m\u00e9tadonn\u00e9es<\/em> qui ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 leur construction : cat\u00e9gorisation, incertitude, conventions, s\u00e9lections, regroupements, conditions de collecte, outils, toute chose que le lecteur et le d\u00e9cideur n\u2019ont pas envie d\u2019entendre ?<\/p>\n<p>On peut regretter que l\u2019auteur n\u2019ait pas poursuivi son enqu\u00eate au 21e si\u00e8cle : la masse des donn\u00e9es (les donn\u00e9es n\u2019\u00e9taient pas \u00ab\u00a0donn\u00e9es\u00a0\u00bb, difficiles \u00e0 construire aux 19e et 20e si\u00e8cles, il fallait aller les chercher durement, elles se \u00ab\u00a0donnent\u00a0\u00bb beaucoup plus facilement aujourd\u2019hui, en nombre faramineux), ces vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, n\u2019a-t-elle pas, par sa propre profusion modifi\u00e9 la statistique? Tant du point de vue de la mani\u00e8re de collecter ces donn\u00e9es que de leur traitement avec le d\u00e9veloppement d\u2019outils et, surtout, en terme de responsabilit\u00e9 des statisticiens et des \u00ab\u00a0propri\u00e9taires\u00a0\u00bb des donn\u00e9es vis-\u00e0-vis de leurs utilisations ? Les statistiques \u00e9taient du ressort des pouvoirs publics et des soci\u00e9t\u00e9s savantes au 19e et durant une partie du 20e si\u00e8cle, elles sont d\u00e9sormais beaucoup plus d\u00e9tenues par des entreprises priv\u00e9es. Cela ne change-t-il pas la donne ?<\/p>\n<div style=\"width: auto; border: 1px solid #2E86C1; text-align: justify; background: #F0F0F0; padding: 10px;\">\n<p><em>La vaccination<\/em><\/p>\n<p>En ces temps de pand\u00e9mie et de d\u00e9ferlement de statistiques qui l\u2019accompagne, il est utile de rappeler l\u2019histoire de la variole que l\u2019auteur \u00e9voque en quelques pages.<\/p>\n<p>Tout au long du 18e si\u00e8cle, la variole frappe durement les populations. Certains pr\u00e9conisent l\u2019inoculation (pr\u00e9lever le liquide d\u2019une pustule d\u2019un varioleux pour l\u2019introduire dans une \u00e9gratignure d\u2019une autre personne). David Bernoulli, critiqu\u00e9 par d\u2019Alembert, calcule le gain d\u2019esp\u00e9rance de vie. La population reste hostile \u00e0 l\u2019inoculation, m\u00eame apr\u00e8s que Louis XVI se fait inoculer apr\u00e8s la mort de Louis XV.<\/p>\n<p>Jenner, un m\u00e9decin anglais, s\u2019aper\u00e7oit que les trayeuses de vaches contractent tr\u00e8s rarement la variole. Il suppose qu\u2019elles sont atteintes de la vaccine transmise par les bovid\u00e9s, maladie peu grave mais apparent\u00e9e \u00e0 la variole. Il propose alors de contaminer les personnes avec la vaccine. Des essais sont entrepris au d\u00e9but du 19e si\u00e8cle avec une \u00e9valuation quantitative et des analyses statistiques et probabilistes. Des lois de probabilit\u00e9 sont \u00e9tablies avec ou sans vaccination. Laplace vante les m\u00e9rites de la statistique pour les traitements m\u00e9dicaux.<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>*\u00ab Quand le monde s\u2019est fait nombre \u00bb de Olivier Rey, <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.editions-stock.fr\/livres\/essais-documents\/quand-le-monde-sest-fait-nombre-9782234073395\">Collection Les essais, Stock (2016)<\/a><\/span><\/span><\/p>\n<p><em>Mots-cl\u00e9s : statistique &#8211; histoire &#8211; physique &#8211; biologie &#8211; m\u00e9decine &#8211; litt\u00e9rature<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Cet article a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 le 29 mars 2021.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><em><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Sauf mention contraire, les citations sont issues du livre comment\u00e9.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacr\u00e9s mensonges et les statistiques\u00a0\u00bb (Disraeli); \u00ab\u00a0Les hommes usent des statistiques comme les ivrognes des r\u00e9verb\u00e8res, pour l\u2019appui qu\u2019elles fournissent plut\u00f4t que pour la lumi\u00e8re qu\u2019elles r\u00e9pandent (A. Lang). Plus tard, Churchill ne dira pas autre chose lorsqu\u2019il affirmera qu\u2019il ne croit qu\u2019aux statistiques qu\u2019il a lui-m\u00eame falsifi\u00e9es.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> L\u2019auteur rappelle que le mot \u00ab\u00a0r\u00e9gression\u00a0\u00bb provient de Galton qui \u00e9tudiait la retour vers la moyenne des enfants des parents les mieux dot\u00e9s.<\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/estat_0336-1454_1980_num_125_1_4391\">https:\/\/www.persee.fr\/doc\/estat_0336-1454_1980_num_125_1_4391<\/a><\/span><\/span><\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> Voir par exemple <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/estat_0336-1454_1982_num_146_1_4637\">https:\/\/www.persee.fr\/doc\/estat_0336-1454_1982_num_146_1_4637<\/a><\/span><\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici un livre \u00e0 mettre entre les mains de tout statisticien ou data scientist qui, outre l\u2019excellente technicit\u00e9 qu\u2019ils ont acquise, doivent de plus avoir un recul et une hauteur de vue sur leur domaine. Tout lecteur de statistiques (c\u2019est-\u00e0-dire tout le monde) y trouve aussi un int\u00e9r\u00eat. 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