{"id":5337,"date":"2020-10-15T07:15:42","date_gmt":"2020-10-15T05:15:42","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=5337"},"modified":"2020-10-15T07:36:12","modified_gmt":"2020-10-15T05:36:12","slug":"entretien-avec-vivien-levy-garboua-et-gerard-maarek-autour-de-leur-livre-impots-le-grand-desordre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=5337","title":{"rendered":"Entretien avec Vivien Levy-Garboua et G\u00e9rard Maarek autour de leur livre \u00ab Imp\u00f4ts, le Grand D\u00e9sordre \u00bb*"},"content":{"rendered":"<p>La France, championne du monde des pr\u00e9l\u00e8vements obligatoires et de la part des d\u00e9penses des administrations publiques dans le PIB, le constat est bien connu et a d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 lieu \u00e0 de nombreux ouvrages, pamphlets anti-imp\u00f4ts ou recettes miracles pour r\u00e9former le syst\u00e8me. Cette nouvelle contribution au d\u00e9bat suscite toutefois un fort int\u00e9r\u00eat. D\u2019abord parce que ses auteurs ne sont pas n\u2019importe qui : Vivien Levy-Garboua et G\u00e9rard Maarek sont d\u2019\u00e9minents \u00e9conomistes capables de combiner une tr\u00e8s solide ma\u00eetrise de la th\u00e9orie \u00e9conomique avec une profonde r\u00e9flexion sur la soci\u00e9t\u00e9, tant les d\u00e9bats, pour ne citer que cet exemple, sur le r\u00f4le des imp\u00f4ts dans le traitement des in\u00e9galit\u00e9s, s\u2019appuient sur des arguments qui ne sont \u00e9videmment pas seulement \u00e9conomiques. Ensuite parce qu\u2019au-del\u00e0 de l\u2019implacable constat de l\u2019extr\u00eame complexit\u00e9 et de l\u2019inefficacit\u00e9 du syst\u00e8me fiscal fran\u00e7ais, et de ses cons\u00e9quences en termes de d\u00e9fiance pr\u00e9occupante des citoyens \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019imp\u00f4t, les auteurs soul\u00e8vent des questions importantes : quelles sont les raisons de cette situation ? quels sont les fondements d\u2019une politique fiscale ? quelles sont les caract\u00e9ristiques d\u2019un bon imp\u00f4t ?\u2026 Un livre riche en r\u00e9flexions stimulantes pour les \u00e9conomistes et dont on esp\u00e8re que les femmes et hommes politiques pourront tirer quelques le\u00e7ons utiles !<\/p>\n<p><strong><em>Variances : G\u00e9rard, Vivien, vous \u00eates des \u00e9conomistes tr\u00e8s exp\u00e9riment\u00e9s. Rappelez-nous rapidement les travaux que vous avez men\u00e9s sur le sujet de la fiscalit\u00e9 et vos motivations pour publier cet ouvrage.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019essentiel de nos travaux avait port\u00e9 jusqu\u2019ici sur la macro\u00e9conomie et les questions mon\u00e9taires et financi\u00e8res. Nous n\u2019avions gu\u00e8re explor\u00e9 le th\u00e8me de la fiscalit\u00e9, si l\u2019on excepte peut-\u00eatre un petit papier intitul\u00e9 \u00ab\u00a0France, un <em>enfer fiscal<\/em>, pav\u00e9 de bonnes intentions\u00a0\u00bb que G\u00e9rard a publi\u00e9 en 2016. En v\u00e9rit\u00e9, nous revendiquons le droit de poser notre regard d\u2019\u00e9conomistes sur des sujets vari\u00e9s, aussi \u00e9loign\u00e9s de la macro\u00e9conomie que la pens\u00e9e de Karl Marx (G\u00e9rard en 1976) ou la psychologie sociale (deux livres \u00e9crits ensemble en 2007 et 2014).<\/p>\n<p>Pourquoi alors s\u2019int\u00e9resser, maintenant, \u00e0 la fiscalit\u00e9\u00a0? Parce que, dans ce domaine, la France est championne du monde, et, non contente de ce titre peu enviable, imagine encore que la solution \u00e0 tout nouveau probl\u00e8me est un imp\u00f4t, une cotisation, une niche, un pr\u00e9l\u00e8vement suppl\u00e9mentaire. L\u2019inventivit\u00e9 des Fran\u00e7ais est sans limite. Cela a abouti \u00e0 un syst\u00e8me d\u2019une complexit\u00e9 folle, et \u00e0 une r\u00e9volte fiscale, avec le mouvement des gilets jaunes. Nous voulions, sans tabou, prendre le temps de l\u2019analyser et de se poser la question\u00a0: pourquoi\u00a0? comment en est-on arriv\u00e9 l\u00e0\u00a0? et pour quel r\u00e9sultat\u00a0?<\/p>\n<p><strong><em>Variances : Vous constatez apr\u00e8s bien d\u2019autres, la hausse importante de l\u2019imposition en France au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Celle-ci a r\u00e9pondu au besoin de financement de nouvelles d\u00e9penses, dont vous montrez toutefois que l\u2019efficacit\u00e9 est souvent discutable pour atteindre les objectifs qu\u2019elles visent, en vous appuyant notamment sur les exemples du CICE, du Cr\u00e9dit d\u2019Imp\u00f4t Recherche et des aides au logement. Dans le cas du CICE par exemple, qu\u2019est-ce qui vous conduit \u00e0 consid\u00e9rer que son rapport co\u00fbt\/efficacit\u00e9 est insatisfaisant ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas nous qui faisons une d\u00e9couverte sensationnelle, c\u2019est ce que disent les rapports successifs des parlementaires et de la Cour des Comptes. Tout r\u00e9cemment encore, France Strat\u00e9gie conclut que l\u2019effet total aura \u00e9t\u00e9 de 100.000 emplois, pour un co\u00fbt de 18 \u00e0 20 milliards par an. Cela fait cher par emploi cr\u00e9\u00e9\u00a0! Notre diagnostic est que le CICE (i) a donn\u00e9 lieu \u00e0 un effet d\u2019aubaine, une large fraction de la manne ayant b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 aux grandes entreprises qui n\u2019en avaient pas toujours besoin, et aux entreprises du secteur abrit\u00e9, peu sensibles \u00e0 la concurrence \u00e9trang\u00e8re, et (ii) qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 assez s\u00e9lectif, \u00e0 l\u2019inverse de ce que l\u2019on a constat\u00e9 dans d\u2019autres pays (l\u2019Allemagne en particulier) o\u00f9 l\u2019on a privil\u00e9gi\u00e9 la flexibilit\u00e9 des salaires individuels et le soutien des plus mal lotis, par une aide \u00e0 la personne.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, nous sommes tr\u00e8s r\u00e9serv\u00e9s sur l\u2019efficacit\u00e9 incitative des imp\u00f4ts. Cela peut para\u00eetre surprenant pour des \u00e9conomistes, car nous croyons aux effets des prix sur les choix individuels. Mais cela d\u00e9pend des \u00e9lasticit\u00e9s des demandes et des offres, qui ne sont pas ais\u00e9ment mesurables. La politique fiscale exige du temps et de la constance. Or, les hommes politiques n\u2019ont en g\u00e9n\u00e9ral ni l\u2019une ni l\u2019autre.<\/p>\n<p><em><strong>Variances : A ce propos, vous rappelez, avec Wicksell, l\u2019impossibilit\u00e9 de dissocier les choix de politique \u00e9conomique des processus de d\u00e9cision politique. Ainsi, pour expliquer le poids particuli\u00e8rement \u00e9lev\u00e9 de l\u2019imp\u00f4t et de la d\u00e9pense publique en France, vous invoquez la th\u00e9orie de l\u2019\u00e9lecteur m\u00e9dian, que les hommes ou femmes politiques doivent satisfaire pour esp\u00e9rer \u00eatre \u00e9lus. Expliquez-nous cette th\u00e9orie.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Dans une d\u00e9mocratie, le budget, et par cons\u00e9quent la fiscalit\u00e9, sont d\u00e9cid\u00e9s par le Parlement, qui est lui-m\u00eame l\u2019\u00e9manation des citoyens, puisque ses membres sont \u00e9lus. L\u2019\u00e9lecteur m\u00e9dian est celui qui se situe \u00e0 la m\u00e9diane de la distribution des opinions exprim\u00e9es (par exemple de la plus \u00e0 gauche \u00e0 la plus \u00e0 droite). Supposons que les \u00e9lecteurs aient \u00e0 se prononcer sur un sujet, par exemple la restauration de l\u2019imp\u00f4t sur la fortune (l\u2019ISF, tel qu\u2019il \u00e9tait avant son remplacement par l\u2019IFI). Si l\u2019\u00e9lecteur m\u00e9dian y est favorable, chaque \u00e9lecteur ayant une voix, cela signifie que plus de 50 % des \u00e9lecteurs y sont favorables et que l\u2019imp\u00f4t sera adopt\u00e9. S\u2019il y est oppos\u00e9, l\u2019ISF sera rejet\u00e9. Or, dans l\u2019analyse \u00e9conomique, je vote pour une r\u00e9forme si je pense que je vais en b\u00e9n\u00e9ficier. Un homme politique va par cons\u00e9quent se conformer aux d\u00e9sirs de l\u2019\u00e9lecteur m\u00e9dian, s\u2019il veut gagner son suffrage. Comme les patrimoines sont distribu\u00e9s \u00e0 travers la population de mani\u00e8re in\u00e9galitaire, le patrimoine moyen sera toujours sup\u00e9rieur \u00e0 celui de l\u2019\u00e9lecteur m\u00e9dian, et ce dernier va en g\u00e9n\u00e9ral avoir int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que l\u2019\u00c9tat impose les plus riches, puisque cela ne le touchera pas. Il sera donc favorable \u00e0 la restauration de l\u2019ISF. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, si l\u2019\u00e9lecteur m\u00e9dian est gagnant au jeu de la politique de redistribution, s\u2019il re\u00e7oit plus qu\u2019il ne verse, alors il aura int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que cette politique se perp\u00e9tue.\u00a0 C\u2019est probablement ce qui s\u2019est pass\u00e9 en France. Une fois le pi\u00e8ge referm\u00e9, aucun homme politique, aucun parti ne proposera de r\u00e9forme susceptible de changer la donne.<\/p>\n<p><em><strong>Variances : Dans une analyse passionnante recourant \u00e0 la fois \u00e0 une mod\u00e9lisation \u00e9conomique et \u00e0 une estimation de la r\u00e9partition actuelle en France entre imposition du travail et du capital, vous vous situez dans la lign\u00e9e de Maurice Allais pour proposer un pr\u00e9l\u00e8vement unique sur le capital, consid\u00e9rant que la complexit\u00e9 et l&rsquo;instabilit\u00e9 du syst\u00e8me actuel font obstacle \u00e0 l\u2019accumulation de capital. Eclairez-nous sur ce positionnement \u00e0 rebours de celui d\u2019autres \u00e9conomistes fortement m\u00e9diatis\u00e9s.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Maurice Allais a, sur ce sujet comme sur tant d\u2019autres, \u00e9t\u00e9 un visionnaire, pr\u00e9curseur et radical. Il pr\u00e9conisait l\u2019instauration d\u2019un imp\u00f4t sur le capital productif, \u00e0 taux faible, applicable \u00e0 tous, particuliers et entreprises, qui se substituerait \u00e0 bon nombre d\u2019imp\u00f4ts en vigueur. Ce serait \u00e0 l\u2019heure actuelle, l\u2019imp\u00f4t sur les soci\u00e9t\u00e9s, la taxe fonci\u00e8re, les droits de succession, l\u2019IFI et la <em>flat tax<\/em> (le PFU). Les comptes de patrimoine \u00e9valuent \u00e0 plus de 15.000 Mds d\u2019euros ce capital en France. Une telle taxe au taux de 1,2 % rapporterait donc pr\u00e8s de 180 milliards, plus que tous ces imp\u00f4ts r\u00e9unis. Son principal avantage serait d\u2019obliger les d\u00e9tenteurs de ce capital \u00e0 le faire fructifier et d\u2019\u00e9viter que se constituent des rentes inefficaces et injustes. C\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent de l\u2019ISF, qui ne taxe que les plus riches, mais qui rec\u00e8le de nombreuses exceptions, et de ce que pr\u00e9conisent certains \u00e9conomistes, \u00e0 savoir un imp\u00f4t progressif sur le capital, sans toucher par ailleurs aux imp\u00f4ts d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 en vigueur.<\/p>\n<p><em><strong>Variances : L\u2019imposition des successions est une bonne illustration du lien n\u00e9cessaire entre r\u00e9flexion philosophique et politique fiscale. Dans quel cadre de pens\u00e9e s\u2019inscrivent selon vous la taxation de la transmission des patrimoines et le calibrage de cette taxation ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>L\u2019imp\u00f4t sur les successions rapporte environ 12 milliards d\u2019euros chaque ann\u00e9e en France et il est \u00e9lev\u00e9 compar\u00e9 \u00e0 celui pratiqu\u00e9 chez nos voisins allemands. Il a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9 dans la plupart des pays scandinaves, pourtant r\u00e9put\u00e9s pour \u00eatre parmi les plus progressistes du monde. En France, il n\u2019est gu\u00e8re populaire. Dans l\u2019esprit des gens, la constitution d\u2019un patrimoine est le fruit d\u2019une vie de labeur, et le transmettre \u00e0 leurs enfants donne un sens \u00e0 leur travail. C\u2019est la trace qu\u2019ils laissent lorsqu\u2019ils disparaissent. Pourtant, les \u00e9conomistes, dans leur grande majorit\u00e9, sont favorables \u00e0 cet imp\u00f4t. Notre point de vue est qu\u2019il ne faut pas juger l\u2019imp\u00f4t sur les successions avec des crit\u00e8res de redistribution classiques, comme on le fait en g\u00e9n\u00e9ral, mais \u00e0 l\u2019aune de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances et de l\u2019aide aux plus pauvres.<\/p>\n<p><em><strong>Variances : L\u2019imp\u00f4t r\u00e9pond souvent en France \u00e0 une logique distributive, tandis que vous mettez en avant un objectif \u00ab\u00a0rawlsien\u00a0\u00bb de justice commutative, qui recherche l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances. Pouvez-vous d\u00e9velopper pour nous cette notion de justice commutative, et quelles r\u00e8gles pr\u00e9conisez-vous pour l\u2019appliquer en mati\u00e8re de fiscalit\u00e9 ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>In\u00e9galit\u00e9s. Le monde entier n\u2019a plus que ce mot \u00e0 la bouche. Toute action est d\u00e9sormais jug\u00e9e \u00e0 l\u2019aune des in\u00e9galit\u00e9s qu\u2019elle engendre. Cela part d\u2019un bon sentiment, mais est-ce vraiment ce qu\u2019il faut souhaiter\u00a0? Notre conviction est que la notion de justice a une double face\u00a0: il y a d\u2019abord la justice de l\u2019\u00e9change, ce qu\u2019Aristote appelait la justice commutative. Le prix doit \u00eatre juste, et ce que je donne doit avoir une contrepartie \u00e9gale. Quand je cotise pour ma retraite, il faut que j\u2019en aie pour mon argent au moment de cesser de travailler\u00a0; quand je paie une taxe locale, je dois avoir le service qui correspond \u00e0 l\u2019usage de cet argent. C\u2019est la premi\u00e8re des justices. Et, si je peux \u00ab\u00a0visualiser\u00a0\u00bb cet \u00e9change, c\u2019est encore mieux. Mais il y a un autre volet, la justice distributive, qui traite de la r\u00e9partition au sein d\u2019une communaut\u00e9. Elle est tout aussi indispensable, mais elle doit se fonder sur une philosophie coh\u00e9rente et explicite. Dans notre livre, nous essayons de montrer pourquoi la vision du grand penseur am\u00e9ricain John Rawls nous para\u00eet la mieux adapt\u00e9e. Elle nous dit que l\u2019essentiel n\u2019est pas de viser l\u2019\u00e9galit\u00e9, mais de ne laisser personne dans le d\u00e9nuement, au bord du chemin. \u00c9liminer la pauvret\u00e9, donner \u00e0 chacun la consid\u00e9ration et la dignit\u00e9 qu\u2019il m\u00e9rite, et poursuivre avec d\u00e9termination et audace l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances, tels sont les principes qui, d\u2019apr\u00e8s nous, doivent guider la justice distributive.<\/p>\n<p><em><strong>Variances : Vous consacrez un chapitre fort int\u00e9ressant au don, alternative sous-estim\u00e9e selon vous \u00e0 l\u2019imp\u00f4t. Les dons sont en effet tr\u00e8s peu d\u00e9velopp\u00e9s en Europe, et en France en particulier, par rapport aux Etats-Unis. Quelles sont les raisons de cet \u00e9cart, et quel \u00e9quilibre pr\u00f4nez-vous entre imp\u00f4t et don ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Le don est en effet une alternative \u00e0 l\u2019imp\u00f4t. Bien s\u00fbr, le don peut prendre plusieurs formes, et ce dont il est question ici, c\u2019est du don mon\u00e9taire. Aux \u00c9tats-Unis, il repr\u00e9sente 360 Milliards d\u2019euros, contre 7,5 en France, soit pr\u00e8s de 50 fois plus, pour une population 5 fois plus importante. Comment expliquer cet \u00e9cart de 1 \u00e0 10\u00a0? Dans notre livre, nous avan\u00e7ons deux raisons principales\u00a0: le poids des imp\u00f4ts, et les restrictions sur les montants qui peuvent faire l\u2019objet de dons. Il y a en effet une corr\u00e9lation n\u00e9gative entre le taux d\u2019imposition (mesur\u00e9 comme le ratio des recettes fiscales au PIB) des pays de l\u2019OCDE et la part des dons. Quant aux mesures d\u2019incitation, elles sont bien calibr\u00e9es en France en ce qui concerne l\u2019avantage qui est consenti aux dons, mais, en revanche, la limitation de ce qui donne lieu \u00e0 une incitation fiscale est tr\u00e8s faible\u00a0: pas plus de 50.000 euros pour l\u2019IFI, et 10.000 euros pour l\u2019IRPP, pas plus de 0,5 % du chiffre d\u2019affaires pour les soci\u00e9t\u00e9s. Et le d\u00e9veloppement du don est-il souhaitable\u00a0? La r\u00e9ponse est ind\u00e9niablement positive, d\u00e8s lors que les avantages fiscaux sont r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 des projets qui sont jug\u00e9s prioritaires par l\u2019\u00c9tat. Quand on fait un don pour restaurer Notre-Dame, l\u2019avantage fiscal qu\u2019en tire le donateur est faible par rapport \u00e0 l\u2019apport qu\u2019il fait \u00e0 la collectivit\u00e9 et \u00e0 l\u2019\u00e9conomie de d\u00e9penses qu\u2019il lui permet ainsi. Mais, en France, il n\u2019est pas s\u00fbr que ces explications \u00e9puisent le sujet. Il y a une grande m\u00e9fiance \u00e0 laisser les \u00ab\u00a0riches\u00a0\u00bb disposer ainsi de leur argent, m\u00eame pour des causes nationales. De l\u2019envie, peut-\u00eatre\u00a0?<\/p>\n<p><em><strong>Variances : Dans votre chapitre consacr\u00e9 aux biens tut\u00e9laires (ou merit goods), dont l\u2019\u00e9ducation constitue un exemple embl\u00e9matique, vous justifiez la coexistence d\u2019\u00e9tablissements publics et priv\u00e9s pour fournir ces biens. Quels en sont les avantages, et \u00e0 quelles conditions ce financement mixte de l\u2019\u00e9ducation est-il acceptable ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La France est face \u00e0 une contradiction fiscale et budg\u00e9taire\u00a0: elle a le syst\u00e8me fiscal le plus lourd au monde, et un \u00ab\u00a0ras-le-bol fiscal\u00a0\u00bb se manifeste, dont le mouvement des gilets jaunes a \u00e9t\u00e9 une modalit\u00e9 spectaculaire. Elle est en d\u00e9ficit budg\u00e9taire depuis plus de 36 ans, et sa dette publique est parmi les plus \u00e9lev\u00e9es en Europe. Et en m\u00eame temps, l\u2019aspiration \u00e0 davantage de biens ou de services publics n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 si forte. L\u2019\u00e9pisode du Covid 19 illustre bien cette aspiration\u00a0: nous sommes fiers de nos h\u00f4pitaux publics, mais nous voyons \u00e0 quel point ils manquent de moyens, comment le syst\u00e8me est susceptible de dysfonctionner (cf. \u00e9pisode des masques) et nous sommes t\u00e9moins de la difficult\u00e9 qu\u2019ils ont \u00e0 coexister ou \u00e0 coop\u00e9rer avec les cliniques du secteur priv\u00e9 et les m\u00e9decins de ville. La sant\u00e9 est un exemple de bien tut\u00e9laire, c\u2019est-\u00e0-dire de bien qui pourrait \u00eatre confi\u00e9 \u00e0 100 % au secteur priv\u00e9 (il n\u2019a pas les caract\u00e9ristiques d\u2019un bien public), mais que l\u2019\u00c9tat souhaite prendre en charge pour des raisons d\u2019externalit\u00e9s, de coh\u00e9sion sociale et d\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances. Dans notre livre, \u00e9crit avant le Covid 19, nous nous sommes int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9ducation. C\u2019est un cas voisin dans le diagnostic\u00a0: une tradition d\u2019excellence, qui s\u2019est effrit\u00e9e, quelques \u00eelots qu\u2019on nous envie (nos grandes \u00e9coles, la formation en math\u00e9matiques), mais des lourdeurs (le \u00ab\u00a0mammouth\u00a0\u00bb), des anachronismes, et une acc\u00e9l\u00e9ration du d\u00e9clin depuis vingt ans (classements Pisa et autres). Face \u00e0 cela, une \u00e9cole priv\u00e9e qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e, religieuse pour l\u2019essentiel, mais aussi sur le th\u00e8me de l\u2019excellence (\u00e9coles bilingues et autres). L\u2019avantage de ces \u00e9coles est qu\u2019on les choisit, alors que le syst\u00e8me public est bureaucratique dans l\u2019affectation des \u00e9l\u00e8ves. Elles introduisent une saine \u00e9mulation. Leur inconv\u00e9nient, c\u2019est que l\u2019on risque d\u2019avoir une antis\u00e9lection\u00a0: les meilleurs vont dans le priv\u00e9, et le public ramasse le reste. En outre, le syst\u00e8me priv\u00e9 (dont il faut rappeler qu\u2019il n\u2019est pas n\u00e9cessairement \u00ab\u00a0<em>for profit<\/em>\u00a0\u00bb) ne co\u00fbte rien (ou tr\u00e8s peu) \u00e0 l\u2019\u00c9tat, m\u00eame s\u2019il aide le secteur priv\u00e9 (avec le tr\u00e8s bon syst\u00e8me des contrats)\u00a0: lorsque je mets mon enfant dans une \u00e9cole priv\u00e9e, je lib\u00e8re une place dans le public, mais j\u2019ai pay\u00e9, \u00e0 travers mes imp\u00f4ts, pour cette place. De toute fa\u00e7on, il n\u2019y a pas le choix\u00a0: on a besoin des deux, et on en aura besoin de plus en plus. La question n\u2019est pas\u00a0: faut-il que coexistent secteurs priv\u00e9 et public\u00a0? mais\u00a0: quelle est la bonne mani\u00e8re de le faire et comment faire en sorte que leur coexistence permette de renforcer l\u2019\u00e9cole publique\u00a0? Cela veut dire\u00a0: quelle ma\u00eetrise l\u2019\u00c9ducation nationale doit-elle conserver sur les examens, les programmes, mais aussi comment changer le financement de l\u2019\u00e9cole publique ou de l\u2019Universit\u00e9? C\u2019est un secteur qui va \u00eatre r\u00e9volutionn\u00e9 par la technologie, de toute fa\u00e7on, et l\u2019architecture du syst\u00e8me \u00e9ducatif de demain m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre en t\u00eate de l\u2019ordre du jour.<\/p>\n<p><em><strong>Variances : En d\u00e9finitive, quels sont selon vous les principes d\u2019un bon imp\u00f4t, qui devraient guider la d\u00e9finition de la politique fiscale ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Nous n\u2019avons pas souhait\u00e9\u00a0associer ce livre \u00e0 une \u00e9ni\u00e8me r\u00e9forme des imp\u00f4ts, par des propositions aussi spectaculaires qu\u2019irr\u00e9alistes (m\u00eame si nous flirtons avec l\u2019imp\u00f4t sur le capital de Maurice Allais et avec la <em>flat tax<\/em> pour les revenus). Nous pensons que l\u2019imp\u00f4t est un sujet tr\u00e8s compliqu\u00e9, et qu\u2019il faut \u00eatre \u00e0 la fois prudent et tr\u00e8s exigeant dans les choix en la mati\u00e8re. Aussi, nous avons souhait\u00e9 \u00e9num\u00e9rer et pr\u00e9senter ce qui nous semble \u00eatre les principes \u00e0 l\u2019aune desquels on devrait juger si un imp\u00f4t est bon ou non. Nous \u00e9non\u00e7ons huit principes, plus celui, qui va de soi pour un \u00e9conomiste, d\u2019optimiser la collecte de l\u2019imp\u00f4t\u00a0: ils ont trait \u00e0 la justice (principe de justice commutative\u00a0; principe de justice distributive), mais aussi aux caract\u00e9ristiques de l\u2019imp\u00f4t (mod\u00e9ration, stabilit\u00e9, simplicit\u00e9, neutralit\u00e9) et aux limites sur ce qu\u2019il est possible de faire (d\u2019o\u00f9 les principes de pr\u00e9caution et d\u2019\u00e9valuation globale). Aucun de ces principes ne se d\u00e9crit en quelques mots. Lisez le livre\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Propos recueillis par Eric Taz\u00e9-Bernard<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>* \u00ab Imp\u00f4ts, le Grand D\u00e9sordre \u00bb de Vivien Levy-Garboua et G\u00e9rard Maarek, aux \u00e9ditions <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/content\/Imp%C3%B4ts_Le_grand_d%C3%A9sordre\">Presses Universitaires de France &#8211; PUF<\/a><\/span><\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La France, championne du monde des pr\u00e9l\u00e8vements obligatoires et de la part des d\u00e9penses des administrations publiques dans le PIB, le constat est bien connu et a d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 lieu \u00e0 de nombreux ouvrages, pamphlets anti-imp\u00f4ts ou recettes miracles pour r\u00e9former le syst\u00e8me. Cette nouvelle contribution au d\u00e9bat suscite toutefois un fort int\u00e9r\u00eat. D\u2019abord parce [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":321,"featured_media":5350,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[],"class_list":["post-5337","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-macroeconomie","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5337","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/321"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5337"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5337\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5350"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5337"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5337"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5337"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}