{"id":5330,"date":"2020-10-22T07:20:29","date_gmt":"2020-10-22T05:20:29","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=5330"},"modified":"2020-10-22T14:27:32","modified_gmt":"2020-10-22T12:27:32","slug":"entretien-avec-olivier-martin-1990-autour-de-son-ouvrage-lempire-des-chiffres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=5330","title":{"rendered":"Entretien avec Olivier Martin (1990) autour de son ouvrage \u00ab L\u2019empire des chiffres \u00bb"},"content":{"rendered":"<p><em>Olivier Martin, alumni, sociologue et statisticien, vient de publier \u00ab\u00a0l\u2019empire des chiffres\u00a0\u00bb. Son ouvrage se structure en deux grandes parties. Il s\u2019agit d\u2019abord d\u2019une enqu\u00eate sur la quantification progressive des soci\u00e9t\u00e9s qui s\u2019observe tant dans les rapports humains que dans les rapports de ceux-ci au monde. Les cons\u00e9quences actuelles en sont alors tir\u00e9es, avec l\u2019analyse de la quantification comme fait social. On apprend les nombreux avantages de cette quantification dans l\u2019organisation de nos soci\u00e9t\u00e9s, puis le lecteur est finalement conduit \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur \u00ab\u00a0le prix \u00e0 payer\u00a0\u00bb. L\u2019auteur nous propose quelques cl\u00e9s d\u2019entr\u00e9e dans son livre dense et tr\u00e8s document\u00e9, au travers de l\u2019entretien qui suit.<\/em><\/p>\n<p><strong><em>Variances\u00a0: Tu viens de publier un ouvrage<\/em>, L\u2019empire des chiffres<em> (\u00e9ditions Armand Colin), dans lequel tu analyses la quantification du monde, sa mise en chiffres. Pourrais-tu pr\u00e9ciser les grandes questions abord\u00e9es dans ton livre\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Je suis parti d\u2019un constat simple et peu discutable\u00a0: il suffit d\u2019\u00e9couter la radio, de lire la presse (et pas seulement la presse \u00e9conomique), de surfer sur les sites web ou d\u2019observer nos pratiques professionnelles comme nos vies plus personnelles pour prendre conscience de la pr\u00e9sence massive de chiffres, de nombres, d\u2019indicateurs, de mesures, d\u2019indices ou encore de statistiques.<\/p>\n<p>Mon propos est d\u2019analyser les raisons de cette mise en chiffres du monde. Pour quelles raisons les soci\u00e9t\u00e9s et les individus en viennent-ils \u00e0 quantifier la nature qui les entoure, les ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9conomiques, les pratiques sociales, les propri\u00e9t\u00e9s individuelles comme collectives\u00a0? Pour quelles raisons cherche-t-on \u00e0 mesurer l\u2019intelligence, la croissance, le taux de ch\u00f4mage, le poids des biens qu\u2019on \u00e9change, les surfaces des terrains qu\u2019on ach\u00e8te, les \u00e9tats d\u00e9pressifs, le temps qui passe, les distances, la qualit\u00e9 d\u2019un bien et d\u2019un service, ou encore la satisfaction des consommateurs\u00a0? On peut r\u00e9pondre que la quantification du monde rend des services. D\u00e8s lors la question est celle de la nature des services que la mise en chiffre nous rend. Et on sent bien, comme statisticiens, que la r\u00e9ponse consistant \u00e0 dire que cela est n\u00e9 d\u2019une qu\u00eate de connaissance n\u2019est pas la seule raison qui pousse \u00e0 mesurer. Quels sont les autres motifs\u00a0?<\/p>\n<p>Une autre des questions soulev\u00e9es dans le livre est celle des cons\u00e9quences de cette mise en chiffre du monde. Que fait-on et que produit-on quand on met le monde en chiffres\u00a0?<\/p>\n<p><strong><em>Variances\u00a0: Les statisticiens et \u00e9conomistes sont familiers des indicateurs \u00e9conomiques, financiers ou sociaux\u00a0:\u00a0 on mesure le PIB\u00a0; on attribue des notations financi\u00e8res aux \u00c9tats comme aux entreprises\u00a0; on mesure la pauvret\u00e9\u00a0; on \u00e9value des niveaux de risque\u00a0; etc. Mais il existe des formes de quantification qui paraissent tr\u00e8s diff\u00e9rentes a priori\u00a0: mesurer la temp\u00e9rature\u00a0; chronom\u00e9trer une course \u00e0 pied\u00a0; peser des l\u00e9gumes\u00a0; mesurer l\u2019heure\u00a0; etc. Quels rapports y a-t-il entre ces diff\u00e9rents types de quantification\u00a0? Ont-ils vraiment des points communs\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Cette question est centrale. Je dirais m\u00eame que c\u2019est la principale question que je pose et que j\u2019essaie de r\u00e9soudre\u00a0: y a-t-il un rapport entre toutes les formes de quantification, entre la mesure du temps, des longueurs, des populations, des faits sociaux, des grandeurs psychologiques ou des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9conomiques\u00a0? Dans l\u2019ouvrage, je d\u00e9fends l\u2019id\u00e9e que toutes les formes de quantification partagent des propri\u00e9t\u00e9s communes fondamentales. Dans tous les cas, il faut un dispositif technique (ce peut \u00eatre des questionnaires, des instruments m\u00e9trologiques, des capteurs, des formulaires administratifs\u2026), une convention (qui rend la mesure acceptable et utilisable par bien d\u2019autres personnes que celle qui proc\u00e8de \u00e0 la mesure) et un pouvoir (l\u2019individu, le groupe ou l\u2019institution qui effectue la mesure, en d\u00e9fend ou pr\u00e9serve la convention). Toute op\u00e9ration de quantification est faite de ces trois choses\u00a0: une technique\u00a0; une convention\u00a0; un pouvoir.<\/p>\n<p>Par ailleurs, mes recherches dans l\u2019histoire et la sociologie de la quantification tendent \u00e0 montrer qu\u2019il y a trois raisons d\u2019\u00eatre \u00e0 la quantification. La premi\u00e8re raison (celle qui semble la plus ancienne dans l\u2019histoire des soci\u00e9t\u00e9s humaines) r\u00e9sulte de besoins de coordination, d\u2019articulation, de compr\u00e9hension entre individus\u00a0: on chiffre le temps, le poids ou la croissance pour coordonner nos actions. Cette coordination peut \u00eatre locale (\u00e0 l\u2019image des premi\u00e8res cloches au sommet des \u00e9glises, qui permettaient de coordonner la vie \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une communaut\u00e9) ou beaucoup plus vaste (\u00e0 l\u2019image de l\u2019heure d\u00e9finie \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un pays \u2013 comme en France depuis 1891 \u2013 ou du monde \u2013 depuis l\u2019existence de l\u2019heure universelle depuis 1928 et l\u2019adoption de la Greenwich Mean Time \u00bb GMT). De l\u2019\u00e9poque m\u00e9sopotamienne \u00e0 nos jours, ce besoin de coordination (dans l\u2019espace ou dans le temps) est un des principaux moteurs de la quantification.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me raison d\u2019\u00eatre des chiffres est le besoin de prendre des d\u00e9cisions, de fonder ces d\u00e9cisions sur des arguments et d\u2019\u00e9tablir la confiance dans les choix op\u00e9r\u00e9s\u00a0: que ce soit \u00e0 l\u2019\u00e9chelle individuelle ou \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un gouvernement, les chiffres participent \u00e0 la prise de d\u00e9cision et \u00e0 la construction d\u2019une confiance. Les exemples ne manquent \u00e9videmment pas\u00a0: des psychologues ont propos\u00e9 des tests de mesure de l\u2019intelligence pour orienter ou s\u00e9lectionner des individus\u00a0; on \u00e9value les performances d\u2019une entreprise pour arbitrer et d\u00e9cider d\u2019un \u00e9ventuel investissement\u00a0; on mesure la satisfaction des clients pour ajuster l\u2019offre de biens ou de services\u00a0; on \u00e9value l\u2019efficacit\u00e9 des services de police pour d\u00e9cider de les f\u00e9liciter ou pas\u00a0; on mesure la surface d\u2019un terrain pour le partager entre h\u00e9ritiers\u2026 Cette raison d\u2019\u00eatre des chiffres est bien connue des statisticiens comme des manageurs et des d\u00e9cideurs d\u2019aujourd\u2019hui. Mais elle est aussi celle qui justifie qu\u2019on cherche \u00e0 mesurer la temp\u00e9rature ou appr\u00e9cier la probabilit\u00e9 d\u2019une averse avant de sortir de chez soi.<\/p>\n<p>Enfin, la troisi\u00e8me raison est relativement r\u00e9cente\u00a0: elle s\u2019installe progressivement dans les esprits \u00e0 partir du XIXe si\u00e8cle, m\u00eame si aujourd\u2019hui c\u2019est la raison qui est presque syst\u00e9matiquement mise en avant lorsqu\u2019on veut justifier une op\u00e9ration de quantification. Elle est apparue au moment o\u00f9 les pratiques m\u00e9trologiques prennent une place croissante dans la recherche scientifique (on peut parler de \u00ab\u00a0r\u00e9volution quantitative\u00a0\u00bb en science \u00e0 partir de la fin du XVIIIe si\u00e8cle) et surtout \u00e0 partir du moment o\u00f9 les sciences et leurs applications triomphent. Cette raison est celle que nous avons tous en t\u00eate parce que nous avons grandi avec\u00a0: on mesure pour conna\u00eetre, pour acqu\u00e9rir une connaissance objective des ph\u00e9nom\u00e8nes.<\/p>\n<p><strong><em>Variances\u00a0: Peux-tu pr\u00e9ciser l\u2019origine de cette id\u00e9e selon laquelle \u00ab\u00a0pour bien conna\u00eetre il faut mesurer\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0sans quantification ni chiffrage, les connaissances ne sont qu\u2019approximatives\u00a0\u00bb. D\u2019ailleurs les agents de l\u2019Insee connaissent bien l\u2019affirmation selon laquelle il faut \u00ab\u00a0mesurer pour comprendre\u00a0\u00bb puisqu\u2019elle qui fait partie du logo de l\u2019institut\u2026 <\/em><\/strong><\/p>\n<p>La g\u00e9n\u00e9alogie de cette id\u00e9e est \u00e9videmment complexe. Mais on peut essayer de la r\u00e9sumer. Il faut d\u2019abord bien r\u00e9aliser que science ne rime pas avec quantification avant la fin du XVIIIe ou le XIXe si\u00e8cle\u00a0: la r\u00e9volution scientifique du XVIIe si\u00e8cle, dont il est souvent question et qui marque d\u2019une certaine mani\u00e8re notre entr\u00e9e dans la modernit\u00e9 scientifique, n\u2019est pas une r\u00e9volution quantitative. Si la mesure et la math\u00e9matisation font lentement leur entr\u00e9e, il y a beaucoup d\u2019autres choses qui se jouent alors\u00a0: le r\u00f4le de l\u2019exp\u00e9rience (qu\u2019on peut dupliquer et qui peut \u00eatre publique)\u00a0; la constitution de communaut\u00e9s qui \u00e9changent et se critiquent\u00a0; la naissance d\u2019institutions scientifiques\u00a0; l\u2019affirmation d\u2019une rupture avec des pr\u00e9ceptes religieux, m\u00e9taphysiques ou politiques\u00a0; etc. Ce n\u2019est qu\u2019au cours du XIXe si\u00e8cle que les pratiques de mesure et la mise en r\u00e9seaux de donn\u00e9es s\u2019affirment. Les publications scientifiques int\u00e8grent de plus en plus de donn\u00e9es chiffr\u00e9es. La quantification devient un ingr\u00e9dient majeur de la recherche scientifique. Et c\u2019est dans ce contexte qu\u2019un des tr\u00e8s grands physiciens du XIXe si\u00e8cle, Lord Kelvin (de son vrai nom William Thomson) \u00e9nonce en 1883 l\u2019id\u00e9e selon laquelle \u00ab\u00a0D\u00e9nu\u00e9 de la capacit\u00e9 de mesurer, le savoir reste ingrat et bien peu satisfaisant\u00a0\u00bb. Cet \u00e9nonc\u00e9 sera d\u00e9clin\u00e9 par plusieurs autres auteurs\u00a0: \u00ab\u00a0mesurer et peser ; ce sont l\u00e0 les causes de toutes les d\u00e9couvertes\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0quand vous pouvez mesurer ce dont vous parlez, et l\u2019exprimer en chiffres, vous connaissez ce dont vous parlez\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0tout ce qui n\u2019est pas mesurable rel\u00e8ve de la m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb\u00a0; etc. Mais la formule la plus c\u00e9l\u00e8bre reste incontestablement\u00a0: \u00ab\u00a0il n\u2019y a de science que du mesurable\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>On trouve ensuite trace de cette affirmation un peu partout, des manuels de sciences physiques \u00e0 ceux de sciences du management, d\u2019ouvrages de statistiques \u00e0 des plaquettes de promotion du <em>Quantified-Self<\/em>, de livres de communication \u00e0 des sites de conseil en gestion. Cet \u00e9nonc\u00e9 est m\u00eame grav\u00e9 sur le fronton du b\u00e2timent des sciences sociales de l\u2019Universit\u00e9 de Chicago.<\/p>\n<p>Selon moi, de cette histoire, il faut retenir deux choses . D\u2019une part ce n\u2019est qu\u2019assez r\u00e9cemment que l\u2019id\u00e9e selon laquelle pour conna\u00eetre il faut mesurer s\u2019est install\u00e9e dans les esprits. D\u2019autre part que cette histoire est le r\u00e9cit d\u2019une inversion\u00a0: du constat que la science s\u2019appuie souvent sur des mesures, on arrive \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la mesure est signe de scientificit\u00e9 et, par-l\u00e0, d\u2019objectivit\u00e9, de neutralit\u00e9\u2026<\/p>\n<p><strong><em>Variances\u00a0: Comme tu l\u2019as dit pr\u00e9c\u00e9demment, tu te penches \u00e9galement sur les effets de la quantification. Peux-tu nous dire un peu plus en quelques mots\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Chiffrer n\u2019est pas une op\u00e9ration neutre. Il y a plusieurs effets de la quantification. Bien entendu, les chiffres participent \u00e0 nos mani\u00e8res d\u2019agir, de d\u00e9cider et de nous comporter. Ils fa\u00e7onnent donc notre monde en participant, plus ou moins fortement, au gouvernement de nos conduites. Leurs effets ne s\u2019arr\u00eatent toutefois pas l\u00e0. Ils peuvent plus profond\u00e9ment nous \u00ab\u00a0gouverner\u00a0\u00bb lorsqu\u2019ils deviennent des objectifs. C\u2019est de plus en plus souvent le cas, en raison de l\u2019\u00e9mergence des chiffres \u00e9valuatifs, qui servent \u00e0 mesurer des performances et \u00e0 fixer des objectifs\u00a0: les sociologues ont bien analys\u00e9 les effets de l\u2019\u00e9valuation chiffr\u00e9e sur les comportements, par exemple dans les h\u00f4pitaux, les services de police et de gendarmerie, ou encore dans l\u2019enseignement. Enfin, la quantification est performative dans la mesure o\u00f9 elle fait exister des grandeurs\u00a0: les mesures des opinions contribuent \u00e0 installer l\u2019id\u00e9e qu\u2019une opinion publique existe\u00a0; les tests du QI nous poussent \u00e0 croire qu\u2019il existe une grandeur, appel\u00e9e intelligence et que celle-ci est mesurable\u2026 \u00c0 la limite, ces grandeurs n\u2019ont parfois pas tellement d\u2019autre existence que celle que leur conf\u00e8re le dispositif de mesure. On peut par exemple s\u2019interroger sur ce que serait la notion du ch\u00f4mage sans le dispositif qui sert \u00e0 l\u2019\u00e9valuer, \u00e0 calculer le nombre ou le taux de ch\u00f4mage. De ce point de vue, la quantification r\u00e9ifie des grandeurs ou des notions.<\/p>\n<p>Au total, les quantifications ne sont donc pas que des instruments de description, de connaissance ou d\u2019objectivation du monde\u00a0: elles participent tr\u00e8s activement \u00e0 la construction du monde tel que nous le percevons et le vivons. Ce sont des \u00ab\u00a0faits sociaux\u00a0\u00bb, pour reprendre une expression ch\u00e8re aux sciences sociales. Cela signifie bien s\u00fbr qu\u2019ils ne sont pas naturels\u00a0: les chiffres ne pr\u00e9existent pas aux soci\u00e9t\u00e9s ou aux individus. Cela signifie aussi qu\u2019on ne peut pas y \u00e9chapper\u00a0: ils s\u2019imposent aux individus, participent au cours des \u00e9v\u00e9nements historiques, structurent les relations entre les individus, et on ne peut pas les r\u00e9duire \u00e0 de simples actes individuels isol\u00e9s.<\/p>\n<p><strong><em>Variances\u00a0: Ton livre aborde un grand nombre d\u2019exemples de quantification, dans des contextes historiques tr\u00e8s diff\u00e9rents. Comment as-tu pu te plonger dans des contextes historiques et sociaux si vari\u00e9s ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>En fait j\u2019ai rassembl\u00e9 plusieurs domaines de recherche qui ont produit des r\u00e9sultats tout \u00e0 fait int\u00e9ressants, mais qui ont malheureusement tendance \u00e0 trop s\u2019ignorer les uns les autres. Il existe par exemple des travaux en histoire de la m\u00e9trologie qui s\u2019int\u00e9ressent aux pratiques anciennes d\u2019estimation des longueurs, des poids ou encore des volumes. Il existe aussi un domaine de l\u2019histoire et de la sociologie qui se penche sur les proc\u00e9d\u00e9s de mesure du temps, aux dispositifs qui rythment la vie des soci\u00e9t\u00e9s et aux inventions techniques ayant contribu\u00e9 \u00e0 faire de l\u2019heure ce qu\u2019elle est aujourd\u2019hui. Dernier exemple, que les statisticiens et \u00e9conomistes connaissent bien mieux\u00a0: la sociologie historique des statistiques, c\u2019est-\u00e0-dire les analyses sur la mani\u00e8re dont les statistiques d\u00e9mographiques, sociales ou \u00e9conomiques ont progressivement \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues et se sont install\u00e9es au c\u0153ur de nos \u00c9tats. Tous ces domaines de recherche, ainsi que d\u2019autres s\u2019int\u00e9ressant par exemple \u00e0 la m\u00e9trologie scientifique ou aux m\u00e9thodes d\u2019\u00e9valuation, sont riches d\u2019enseignement sur l\u2019histoire de la mise en chiffre du monde. Mais elles dialoguent trop peu et travaillent souvent sans croiser leurs r\u00e9sultats. D\u2019une certaine mani\u00e8re, mon travail a consist\u00e9 \u00e0 rassembler ces travaux pour proposer d\u2019en tirer les le\u00e7ons g\u00e9n\u00e9rales et transversales.<\/p>\n<p><strong><em>Variances\u00a0: Tu cites souvent Alain Desrosi\u00e8res dans ton ouvrage. Plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d\u2019\u00e9l\u00e8ves de l\u2019\u00c9cole l\u2019ont connu comme enseignant et les alumni connaissent bien ses contributions \u00e0 la construction des nomenclatures socioprofessionnelles<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> comme ses recherches sur l\u2019histoire de la statistique. Peux-tu nous rappeler ses importantes contributions \u00e0 la sociologie historique de la quantification et pourquoi tu \u00e9voques souvent ses travaux dans ton ouvrage\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Alain Desrosi\u00e8res \u00e9tait un administrateur de l\u2019INSEE qui a notamment \u0153uvr\u00e9 pour r\u00e9former les nomenclatures des CSP et pour b\u00e2tir des outils de comparaison statistique internationale. Il a \u00e9galement conduit des recherches originales et f\u00e9condes en sociologie et en histoire des statistiques en \u00e9tant membre d\u2019un laboratoire de sociologie de l\u2019EHESS et en dialoguant avec plusieurs chercheurs tr\u00e8s renomm\u00e9s en sociologie et en histoire. Il est l\u2019auteur d\u2019un ouvrage qui est d\u00e9sormais un grand classique pour tous ceux qui s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 l\u2019histoire de la statistique publique, des sciences statistiques et probabilistes et de leur r\u00f4le dans la constitution des soci\u00e9t\u00e9s et des \u00c9tats\u00a0: <em>La politique des grands nombre<\/em>s, paru en 1993 et traduit dans plusieurs langues depuis. Son double positionnement, \u00e0 la fois comme statisticien \u00e0 l\u2019INSEE et comme sociologue dans l\u2019espace universitaire, lui a permis de construire une r\u00e9flexion originale situ\u00e9e au croisement d\u2019une vision positiviste et d\u2019une vision critique des statistiques. Il est difficile de r\u00e9sumer en quelques mots son apport, mais s\u2019il fallait retenir une phrase qu\u2019il pronon\u00e7ait et \u00e9crivait souvent, nous pourrions citer \u00ab\u00a0quantifier, c\u2019est convenir puis mesurer\u00a0\u00bb. \u00c0 travers ces mots il voulait notamment dire que la production de statistiques n\u2019est pas un acte de lecture passive du monde, mais une action de cr\u00e9ation de conventions n\u00e9cessaires \u00e0 toute op\u00e9ration de d\u00e9nombrement ou de mesure. Mettre en chiffre, quantifier, suppose au pr\u00e9alable que soient \u00e9labor\u00e9es des conventions d\u2019\u00e9quivalences, qui n\u00e9cessitent un \u00ab\u00a0travail social\u00a0\u00bb de n\u00e9gociation, de compromis, de cat\u00e9gorisation\u2026 Sans cela, il n\u2019y aurait pas de \u00ab\u00a0mesure du ch\u00f4mage\u00a0\u00bb ni du PIB. D\u2019une certaine mani\u00e8re Alain Desrosi\u00e8res a th\u00e9oris\u00e9 les pratiques de quantification statistique dans les domaines \u00e9conomiques, sociaux et d\u00e9mographiques.<\/p>\n<p>Le domaine de recherche qu\u2019on appelle la \u00ab\u00a0sociologie historique de la quantification\u00a0\u00bb lui doit beaucoup\u00a0: \u00e0 la fois parce qu\u2019il a produit des travaux qui ont bien identifi\u00e9 les enjeux et ont propos\u00e9 des r\u00e9ponses stimulantes, et aussi parce qu\u2019il a tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reusement aid\u00e9 beaucoup de chercheurs, notamment de jeunes chercheurs, \u00e0 construire leur propre r\u00e9flexion. J\u2019ai eu la chance de faire partie de celles et ceux qu\u2019il a aid\u00e9s durant leur doctorat.<\/p>\n<p>Son travail trouve une place naturelle dans mon propre travail, m\u00eame si j\u2019essaie d\u2019\u00e9largir son questionnement et son approche \u00e0 d\u2019autres formes de quantification que les statistiques, les indicateurs \u00e9conomiques et sociaux ou les outils quantitatifs du n\u00e9olib\u00e9ralisme.<\/p>\n<p><strong><em>Variances\u00a0: Comment un ancien \u00e9l\u00e8ve de l\u2019ENSAE comme toi en arrive-t-il \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 ces questions\u00a0?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>J\u2019avais choisi l\u2019ENSAE pour continuer \u00e0 faire des math\u00e9matiques et d\u00e9couvrir leurs applications aux faits humains. \u00c9videmment, quand je suis arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019ENSAE c\u2019\u00e9tait davantage une intuition qu\u2019un choix m\u00fbrement r\u00e9fl\u00e9chi. J\u2019aimais beaucoup l\u2019histoire, mais je ne savais pas vraiment ce que c\u2019\u00e9tait que la sociologie ou l\u2019\u00e9conomie. Je me sentais simplement attir\u00e9 par des questionnements \u2013 tr\u00e8s vagues \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u2013 sur la place et le r\u00f4le des math\u00e9matiques pour \u00e9tudier les individus et les soci\u00e9t\u00e9s. Je dois avouer ici que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 plut\u00f4t d\u00e9\u00e7u par les enseignements de l\u2019\u00e9poque\u00a0: il y avait des choses passionnantes, mais aussi beaucoup de cours qui ressemblaient \u00e0 de simples exercices de math\u00e9matiques avec un vernis de r\u00e9flexion sur les comportements individuels et sociaux. Cela me semblait bien artificiel. En somme, j\u2019avais le sentiment de mod\u00e9liser, de mesurer, de calculer sans trop savoir ce qu\u2019on \u00e9tudiait derri\u00e8re tout cela. Par exemple j\u2019\u00e9tais dubitatif devant l\u2019id\u00e9e de pr\u00e9tendre mesurer l\u2019utilit\u00e9 ou l\u2019int\u00e9r\u00eat des individus\u2026 J\u2019ai voulu creuser la question que je formulais de mani\u00e8re na\u00efve \u00e0 l\u2019\u00e9poque\u00a0: peut-on mesurer les grandeurs que les \u00e9conomistes, les sociologues ou les psychologues utilisent\u00a0? Comment peut-on penser qu\u2019on va arriver \u00e0 mesurer une utilit\u00e9, un int\u00e9r\u00eat, une opinion ou une intelligence\u00a0? J\u2019ai eu la chance de pouvoir faire une th\u00e8se \u00e0 l\u2019EHESS sur ces sujets, en lien avec un laboratoire de math\u00e9matiques regroupant des historiens des math\u00e9matiques et des probabilit\u00e9s, et un laboratoire de sociologie des sciences.<\/p>\n<p>Au fond, l\u2019ouvrage <em>l\u2019Empire des chiffres<\/em>, est une r\u00e9ponse directe, mais lointaine \u00e0 ces questions sur la mesure\u00a0! J\u2019esp\u00e8re simplement que le temps a permis de faire m\u00fbrir \u00e0 la fois mon questionnement et les \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponses que je propose aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Propos recueillis par G\u00e9rard Bouvier<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019empire des chiffres \u00bb d&rsquo;Olivier Martin, aux <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.armand-colin.com\/lempire-des-chiffres-9782200625719#:~:text=Les%20chiffres%20r%C3%A9gissent%20une%20bonne,%C3%A0%20l'exercice%20du%20pouvoir.\">\u00e9ditions Armand Colin<\/a><\/span><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> On pourra notamment se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0\u00a0 <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"http:\/\/variances.eu\/?p=4452\">http:\/\/variances.eu\/?p=4452<\/a><\/span><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Olivier Martin, alumni, sociologue et statisticien, vient de publier \u00ab\u00a0l\u2019empire des chiffres\u00a0\u00bb. 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