{"id":5224,"date":"2020-07-20T08:50:31","date_gmt":"2020-07-20T06:50:31","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=5224"},"modified":"2020-07-20T09:10:57","modified_gmt":"2020-07-20T07:10:57","slug":"une-brillante-carriere-entierement-dediee-a-linternational-portrait-de-joel-toujas-bernate-ensae-1988","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=5224","title":{"rendered":"Une brillante carri\u00e8re enti\u00e8rement d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l&rsquo;international &#8211; Portrait de Jo\u00ebl Toujas-Bernat\u00e9, ENSAE 1988"},"content":{"rendered":"<p><em>Jo\u00ebl est un ami de longue date. Je me rappelle encore tr\u00e8s bien notre premi\u00e8re rencontre, d\u00e9but 1993. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la cantine de l\u2019Insee, o\u00f9 il travaillait au D\u00e9partement des \u00c9tudes, un \u00e9tage au-dessus de mon bureau. C\u2019est lui qui, apprenant mon d\u00e9part prochain pour le FMI, m\u2019a abord\u00e9 en futur compatriote\u2026 expatri\u00e9. Nous allions, en effet, tous deux prendre un poste \u00e0 Washington dans deux d\u00e9partements diff\u00e9rents. Et si je suis vite rentr\u00e9 au bercail, il est de son c\u00f4t\u00e9 rest\u00e9 au FMI au sein duquel il a fait la brillante carri\u00e8re que j\u2019essaie de restituer dans les paragraphes ci-dessous. On pourrait croire que les \u00ab\u00a0men in black\u00a0\u00bb du FMI, en costume trois pi\u00e8ces et plan d\u2019ajustement structurel en bandouli\u00e8re, ont une vie triste, aust\u00e8re et monotone. Ce qu\u2019il raconte est tout le contraire. Puisse son exp\u00e9rience qui l\u2019a fait tant voyager servir \u00e0 attirer des jeunes ENSAE int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 mettre en pratique leurs le\u00e7ons de macro\u00e9conomie dans une institution internationale de premier plan et qui r\u00e9ussit tant \u00e0 nos compatriotes. N\u2019a-t-elle pas \u00e9t\u00e9 dirig\u00e9e par un Fran\u00e7ais plus de la moiti\u00e9 du temps depuis sa cr\u00e9ation en 1946\u00a0?<\/em><\/p>\n<h3><strong>Les ann\u00e9es Insee\u00a0: l\u2019attrait de l\u2019\u00e9conomie et de l\u2019international<\/strong><\/h3>\n<p>\u00c0 l\u2019X, Jo\u00ebl se rend vite compte qu\u2019une carri\u00e8re d\u2019ing\u00e9nieur technique ne l\u2019attire pas. Il y d\u00e9couvre en revanche que l\u2019\u00e9conomie et la finance constituent un champ ayant prise sur la soci\u00e9t\u00e9 et la politique, qu\u2019il souhaite mieux comprendre. D\u2019o\u00f9 le choix de l\u2019ENSAE qui le renforce dans cette optique, avec une nette pr\u00e9f\u00e9rence pour le c\u00f4t\u00e9 analytique et dialectique de l\u2019\u00e9conomie au d\u00e9triment du d\u00e9veloppement et de la production de statistiques. Il met en pratique cette vision en d\u00e9butant sa carri\u00e8re \u00e0 l\u2019Insee dans le service des programmes macro\u00e9conomiques, devenu ensuite division des \u00e9tudes \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Au moment d\u2019envisager sa premi\u00e8re mobilit\u00e9 apr\u00e8s quatre ans, il r\u00eave d\u2019une exp\u00e9rience internationale, par exemple \u00e0 la Commission Europ\u00e9enne. Le hasard fait qu\u2019un recruteur du FMI passe \u00e0 l\u2019Insee au moment o\u00f9 cette institution cherchait des cadres pour faire face \u00e0 l\u2019afflux des nouveaux pays membres issus de l\u2019\u00e9clatement de l\u2019empire sovi\u00e9tique. Tout en rassurant sa toute nouvelle \u00e9pouse en lui disant que ce ne serait sans doute que pour deux ou trois ans, il tente sa chance et r\u00e9ussit, malgr\u00e9 (il s\u2019en souvient maintenant avec un certain amusement) les froncements de sourcils de bon nombre de coll\u00e8gues qui voyaient le FMI comme l\u2019instrument de politiques ultra-lib\u00e9rales, si loin de la culture Insee\u2026<\/p>\n<h3><strong>Premier saut sans parachute dans le chaudron africain<\/strong><\/h3>\n<p>\u00c0 peine trois semaines apr\u00e8s avoir d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 Washington, alors que ses meubles ne sont m\u00eame pas arriv\u00e9s, voil\u00e0 qu\u2019il est d\u2019office plong\u00e9 dans le bain : d\u00e9part en catastrophe en mission pour les Comores. L\u2019\u00e9quipe venue discuter politique \u00e9conomique avec le gouvernement d\u00e9couvre avec effroi qu\u2019il n\u2019y a pratiquement pas de comptes nationaux. Or le FMI a pour principe (avec raison) d\u2019appuyer ses recommandations sur des chiffres. Comment faire autrement pour en mesurer les r\u00e9sultats ? Jo\u00ebl, le jeune issu d\u2019un institut de statistique, est tout d\u00e9sign\u00e9 pour cr\u00e9er presque de toutes pi\u00e8ces un jeu complet de comptes, bien loin de la m\u00e9thodologie sophistiqu\u00e9e et de l\u2019infrastructure de l\u2019Insee. Il se d\u00e9brouille et y parvient au point que ses estimations repr\u00e9senteront ensuite le socle de ce que l\u2019on appelle au FMI la \u00ab programmation financi\u00e8re \u00bb, celle qui fixe les objectifs financiers du programme d\u2019assistance financi\u00e8re en mati\u00e8re de d\u00e9ficit budg\u00e9taire, de balance des paiements et de croissance du cr\u00e9dit.<\/p>\n<p>Et son chef de mission va continuer de s\u2019appuyer sur ses chiffres pour n\u00e9gocier en toute urgence un nouveau programme d\u2019assistance financi\u00e8re apr\u00e8s la d\u00e9valuation du Franc comorien (qui restera dans les annales puisqu\u2019il s\u2019agit de la seule d\u00e9valuation de cette monnaie \u00e0 ce jour). Jo\u00ebl participe \u00e0 tout. Il faut savoir que n\u00e9gocier un programme d\u2019assistance du FMI, cela veut dire, dans ces petits pays pauvres, se retrouver autour d\u2019une table avec, sinon le Pr\u00e9sident, en tout cas le Premier Ministre et son Ministre des Finances. Pour un jeune \u00e9conomiste de 30 ans, cela peut impressionner\u2026\u00a0 Mais il ne se d\u00e9monte pas et le programme auquel il a contribu\u00e9 est approuv\u00e9 et consid\u00e9r\u00e9 comme un succ\u00e8s.<\/p>\n<p>Tant et si bien que cela va conduire sa hi\u00e9rarchie \u00e0 continuer \u00e0 le faire intervenir en Afrique, et particuli\u00e8rement dans les \u00eeles : apr\u00e8s les Comores, il est parachut\u00e9 \u00e0 Madagascar et \u00e0 l\u2019\u00eele Maurice o\u00f9 il parfait son apprentissage d\u2019\u00e9conomiste dur \u00e0 cuire du FMI. Notamment en d\u00e9couvrant qu\u2019on n\u2019y voyage jamais pour le tourisme\u2026 Les missions de l\u2019organisation ne laissent en effet aucune place au loisir. En g\u00e9n\u00e9ral, il s\u2019agit de missions de quinze jours sur place qui, dans la journ\u00e9e, sont constitu\u00e9es, sautant de taxi en taxi, de r\u00e9unions ininterrompues avec les autorit\u00e9s et le soir, arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4tel (admettons-le, le plus luxueux de la ville\u2026), d\u2019une s\u00e9ance de synth\u00e8se avec le chef de mission et les autres membres du groupe, suivie d\u2019un rapide d\u00eener sur le pouce dans sa chambre pour pr\u00e9parer les notes pour le lendemain. Certains chefs de mission (qui sont ceux qui travaillent le moins\u2026) demandent parfois \u00e0 leurs troupes des notes argument\u00e9es pour cinq heures du matin ! Au total, on travaille bien seize heures par jour, sauf le dimanche, o\u00f9 c\u2019est seulement huit heures ! Jo\u00ebl s\u2019y fait sans probl\u00e8me. On n\u2019a pas fait les classes pr\u00e9pa pour rien\u2026<\/p>\n<h3><strong>Rebondissements moyen-orientaux <\/strong><\/h3>\n<p>Il reviendra plus tard en Afrique, mais, entre-temps, sa r\u00e9putation fait son chemin dans les couloirs silencieux, moquett\u00e9s de rouge sombre, du massif si\u00e8ge de l\u2019institution, 700 19th Street, Washington DC. Situ\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tage au-dessus, le d\u00e9partement du Moyen-Orient, dirig\u00e9 par un Fran\u00e7ais, obtient qu\u2019il vienne travailler avec eux sur un dossier \u00e9pineux : le r\u00e9\u00e9chelonnement de la dette ext\u00e9rieure du Pakistan. Un premier r\u00e9\u00e9chelonnement au Club de Paris, ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 pas simple mais, dans le contexte des sanctions internationales contre ce pays \u00e0 la suite de son premier essai nucl\u00e9aire, on imagine l\u2019ambiance ! Et, comme aux Comores, il d\u00e9couvre d\u2019\u00e9normes failles statistiques : il n\u2019y pas de base de donn\u00e9es centralis\u00e9e sur la dette ext\u00e9rieure du pays. En d\u2019autres termes, le gouvernement ne sait pas vraiment \u00e0 l\u2019avance combien il doit ! Jo\u00ebl se lance alors dans un travail de fourmi pour la reconstituer \u00e0 partir de donn\u00e9es \u00e9parses. Cela lui prend plusieurs mois entrecoup\u00e9s de nombreuses visites (un voyage en moyenne tous les deux mois), avec des changements sur ces donn\u00e9es de dette jusqu\u2019au matin m\u00eame de la r\u00e9union d\u00e9cisive. Mais le succ\u00e8s est au bout du chemin : le Club de Paris accorde au Pakistan, conditionn\u00e9 au programme d\u2019assistance du FMI, son premier r\u00e9\u00e9chelonnement de dette ext\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cette exp\u00e9rience pakistanaise, cela fait maintenant sept ans qu\u2019il est dans l\u2019organisation et il est nomm\u00e9 \u00ab team leader \u00bb. En d\u2019autres mots, il devient compl\u00e8tement responsable des relations du FMI avec un pays donn\u00e9, au si\u00e8ge comme sur place, comme chef de mission. C\u2019est le graal de l\u2019\u00e9conomiste \u00ab senior \u00bb. Il faut savoir que quand il y a un programme FMI dans un pays, toutes les organisations ayant vaguement \u00e0 voir avec l\u2019\u00e9conomie, qu\u2019elles soient \u00e9tatiques, priv\u00e9es, ou m\u00eame parfois associatives ou non-gouvernementales, ne font rien sans en avoir auparavant parl\u00e9 au responsable du FMI. On devient ainsi comme un secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat officieux, respect\u00e9, parfois craint, en tous cas le mieux inform\u00e9 sur l\u2019\u00e9tat financier et \u00e9conomique du pays. On lui choisit un petit pays francophone comme premi\u00e8re exp\u00e9rience. Il y a un programme d\u2019assistance financi\u00e8re sur plusieurs ann\u00e9es \u00e0 n\u00e9gocier. Pas facile et m\u00eame parfois dantesque (<em>sic<\/em>), quand le ministre des Finances a une humeur tr\u00e8s in\u00e9gale.<\/p>\n<p>Pour lui, c\u2019est pourtant une exp\u00e9rience tr\u00e8s enrichissante sur le plan personnel, car cela lui permet de d\u00e9velopper d\u2019autres comp\u00e9tences, celles de n\u00e9gociateur et de manager. Mais il admet aussi que ce n\u2019est pas totalement satisfaisant car on ne voit pas forc\u00e9ment imm\u00e9diatement les effets b\u00e9n\u00e9fiques de son appui, si ce n\u2019est en g\u00e9n\u00e9ral d\u2019\u00e9viter une crise \u00e9conomique plus profonde qui plongerait les populations les plus vuln\u00e9rables dans des situations encore plus dramatiques (les \u00e9lites arrivent toujours \u00e0 se prot\u00e9ger). Avec le recul, il reste humble : si l\u2019on a le sentiment d\u2019avoir un poids important dans les d\u00e9cisions de politique \u00e9conomique, ce n\u2019est pas avec une \u00e9quipe de 4-5 \u00e9conomistes que l\u2019on peut se substituer \u00e0 toute une administration pour la gestion d\u2019un pays. Beaucoup d\u00e9pend de l\u2019attitude des uns et des autres pour que le partenariat puisse vraiment faire avancer les choses.<\/p>\n<h3><strong>Contribuer \u00e0 l\u2019histoire avec un grand H<\/strong><\/h3>\n<p>S\u2019il y a un principe absolu au FMI, c\u2019est de r\u00e9pondre \u00e0 la demande de quelque pays que ce soit avec des proc\u00e9dures identiques. Avec son exp\u00e9rience de dix ans de maison et le doigt\u00e9 dont il a fait preuve dans ses pr\u00e9c\u00e9dentes missions, ce sera \u00e0 Jo\u00ebl que l\u2019on confiera la tr\u00e8s d\u00e9licate supervision de l\u2019appui \u00e0 l\u2019une des r\u00e9gions les plus fragiles qui soit : la Cisjordanie et Gaza. Il sera vite confront\u00e9 \u00e0 de multiples difficult\u00e9s, accentu\u00e9es par la m\u00e9fiance et l\u2019arrogance des autorit\u00e9s isra\u00e9liennes, les rivalit\u00e9s internes entre Palestiniens, les obstacles mis par certaines grandes puissances pour des raisons politiques. Mais apr\u00e8s trois ans de suivi presque quotidien, \u00e0 Washington ou sur place, faisant face aux crises les unes apr\u00e8s les autres, il s\u2019attache tellement au sort de cette petite r\u00e9gion (qui n\u2019a pas encore le statut de pays \u2013 donc n\u2019est pas formellement membre du FMI, ce qui fait qu\u2019on ne peut pas lui apporter d\u2019assistance financi\u00e8re) qu\u2019il d\u00e9cide d\u2019accepter le poste de repr\u00e9sentant r\u00e9sident du FMI aupr\u00e8s de l\u2019Autorit\u00e9 palestinienne. Pendant trois ans, il va vivre au centre de l\u2019Histoire, avec des rencontres fascinantes comme celle avec Tony Blair, envoy\u00e9 sp\u00e9cial des Nations Unies et, aussi, malheureusement, de grandes frustrations quand ses propositions se heurtent aux profonds antagonismes qui minent cette r\u00e9gion martyre. Tous les jours, il se rend \u00e0 son bureau en c\u00f4toyant le fameux mur qui coupe ce pays en deux. Il en garde un souvenir amer. Heureusement, sa famille est avec lui et Sophie, son \u00e9pouse, et leurs trois enfants garderont un souvenir \u00e9mu de cette r\u00e9gion sans \u00e9quivalent dans l\u2019histoire multimill\u00e9naire de nos civilisations.<\/p>\n<p>C\u2019est le temps o\u00f9 il croise aussi la route de Dominique Strauss Kahn, alors patron du FMI, lors d\u2019un voyage \u00e0 J\u00e9rusalem. De lui, qu\u2019il a accompagn\u00e9 ensuite pour une visite en Alg\u00e9rie, il reconna\u00eet, se cantonnant \u00e0 la dimension professionnelle, qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9 par son intelligence et ses talents de communicateur. Il savait faire passer les messages habilement et avait su remettre en selle l\u2019institution gr\u00e2ce au renforcement du pilier anti-in\u00e9galit\u00e9s de ses politiques, apr\u00e8s une p\u00e9riode difficile au milieu des ann\u00e9es 2000 quand certains se posaient des questions sur la raison d\u2019\u00eatre du FMI.<\/p>\n<p>En rentrant \u00e0 Washington, il est nomm\u00e9 chef de la division \u00ab Afrique du Nord \u00bb. C\u2019est comme si l\u2019Histoire \u00e9tait \u00e0 ses trousses car le printemps arabe \u00e9clate en d\u00e9cembre 2010, avec, en Tunisie, la r\u00e9volution de jasmin. Il vit une fantastique exp\u00e9rience avec des autorit\u00e9s d\u2019abord ouvertes \u00e0 toutes les r\u00e9formes dans une ambiance presque festive, marqu\u00e9e d\u2019optimisme, d\u2019espoirs soulev\u00e9s, avec le soutien presque pressant des puissances, dont la France, qui y voient un tournant d\u00e9cisif pour le Moyen-Orient. Qui pouvait \u00eatre mieux \u00e0 cette place strat\u00e9gique que l\u2019exp\u00e9riment\u00e9 chef de division francophone Jo\u00ebl Toujas ? Il accompagne Christine Lagarde pour sa visite aupr\u00e8s des nouvelles autorit\u00e9s d\u00e9mocratiquement \u00e9lues pour leur exprimer tout le soutien du FMI. Mais, comme souvent, les luttes politiques prennent le dessus et les r\u00e9formes n\u00e9cessaires sont bloqu\u00e9es. De plus, le pays doit faire face \u00e0 de nombreux chocs qui n\u2019ont pas aid\u00e9 : d\u00e9stabilisation de la Libye voisine et attentats terroristes. Bien qu\u2019ayant quitt\u00e9 depuis huit ans les rivages de Tunis, Jo\u00ebl convient aujourd\u2019hui que ce pays poursuit une exp\u00e9rience de d\u00e9mocratie assez unique sur le continent africain, mais que sa population a souffert \u00e9conomiquement.<\/p>\n<h3><strong>Retour en Afrique<\/strong><\/h3>\n<p>Depuis huit ans, Jo\u00ebl est revenu au d\u00e9partement Afrique. Il est tr\u00e8s fier d\u2019avoir n\u00e9goci\u00e9 du d\u00e9but jusqu\u2019\u00e0 la fin un programme d\u2019assistance financi\u00e8re d\u2019un peu plus de 900M$ sur trois ans avec un pays de taille relativement imposante, le Ghana, soit le \u00ab must \u00bb du responsable exp\u00e9riment\u00e9 du FMI ! Il a fait adopter le programme dans une session pl\u00e9ni\u00e8re du conseil du FMI en avril 2015, puis, par trois fois, y a pr\u00e9sent\u00e9 la revue de l\u2019op\u00e9ration. Cela lui a valu d\u2019\u00eatre nomm\u00e9 sous-directeur du d\u00e9partement Afrique et coordinateur de tous les programmes des six pays de la Communaut\u00e9 Economique et Mon\u00e9taire de l\u2019Afrique Centrale (CEMAC) ce qui lui a permis de conseiller comment sortir cette zone de sa profonde crise financi\u00e8re. Il est clair que, parfois, ces responsabilit\u00e9s l\u2019obligent \u00e0 croiser des dirigeants dont il ne ferait pas ses amis intimes\u2026 Comme il le dit avec un euph\u00e9misme tout \u00e0 fait diplomatique : \u00ab <em>sur la r\u00e9gion de la CEMAC, nous faisons face \u00e0 des besoins de r\u00e9formes importants en mati\u00e8re de gouvernance \u2026<\/em>\u00a0\u00bb. On ne choisit pas les dirigeants des pays que l\u2019on aide\u2026<\/p>\n<h3><strong>Un travail passionnant dans des pays fascinants<\/strong><\/h3>\n<p>Quand je lui demande quel bilan il fait aujourd\u2019hui de sa carri\u00e8re, sa r\u00e9ponse fuse sans h\u00e9sitation : \u00ab globalement tr\u00e8s positif \u00bb, que ce soit sur le plan technique, sur le plan des relations professionnelles et, aussi, essentiel, sur le plan familial !<\/p>\n<p>Sur le plan technique, il a d\u00e9velopp\u00e9 une longue exp\u00e9rience de macro\u00e9conomiste appliqu\u00e9. Un plan d\u2019assistance repose sur un cadrage macro\u00e9conomique, c\u2019est-\u00e0-dire des projections \u00e9conomiques et financi\u00e8res sur lesquelles le responsable du FMI base les objectifs quantitatifs interm\u00e9diaires de politiques financi\u00e8res : d\u00e9ficit budg\u00e9taire, r\u00e9serves ext\u00e9rieures et agr\u00e9gats mon\u00e9taires ou inflation. S\u2019il n\u2019utilise pas vraiment de mod\u00e8le macro-\u00e9conom\u00e9trique, il raisonne dans un cadre de coh\u00e9rence comptable avec certaines relations macro\u00e9conomiques simples. L\u2019\u00e9laboration des projections demande bien s\u00fbr toujours une bonne part de jugement en tenant compte de la structure particuli\u00e8re de l\u2019\u00e9conomie du pays consid\u00e9r\u00e9 et de l\u2019exp\u00e9rience d\u2019autres pays. Il y a aussi toujours des arbitrages d\u00e9licats \u00e0 faire, entre les contraintes de financements disponibles ou de situation d\u2019endettement d\u2019une part, et l\u2019objectif de soutenir au mieux le redressement \u00e9conomique en limitant l\u2019impact n\u00e9gatif des mesures de redressement n\u00e9cessaires sur les populations les plus d\u00e9favoris\u00e9es. Comme un plan d\u2019assistance est presque toujours mis en place pour r\u00e9pondre \u00e0 une situation de crise, ces arbitrages ne sont pas faciles et font l\u2019objet de discussions approfondies, parfois \u00e2pres, avec les autorit\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan des relations professionnelles, on travaille au FMI avec des coll\u00e8gues qui viennent des quatre coins du monde et qui sont toujours de grande qualit\u00e9. On a bien entendu l\u2019opportunit\u00e9 de voyager \u00e9norm\u00e9ment et de faire des rencontres toujours tr\u00e8s int\u00e9ressantes dans les pays visit\u00e9s. Jo\u00ebl n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 dire qu\u2019il a \u00ab <em>ador\u00e9\u00a0le c\u00f4t\u00e9 tr\u00e8s op\u00e9rationnel du travail au Fonds, confront\u00e9 aux r\u00e9alit\u00e9s, avec un sens de service public \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 sa famille, elle est devenue presqu\u2019am\u00e9ricaine ! Leurs retours chaque \u00e9t\u00e9 en France n\u2019ont pas suffi ! Ses trois enfants, \u00e9tant n\u00e9s aux \u00c9tats-Unis et ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s dans les \u00e9coles publiques am\u00e9ricaines, avec la double nationalit\u00e9, se sentent effectivement plus Am\u00e9ricains que Fran\u00e7ais, sauf quand il s\u2019agit de football\u2026 Les enfants parlent ainsi fran\u00e7ais avec les parents, mais avec un accent et pas toujours parfaitement, et parlent en anglais entre eux et bien s\u00fbr avec leurs copains. Quant \u00e0 Sophie, elle s\u2019est beaucoup plu aux USA et m\u00eame \u00e9panouie dans son m\u00e9tier d\u2019infirmi\u00e8re p\u00e9diatrique.<\/p>\n<h3><strong>Le FMI, toujours d\u2019actualit\u00e9\u00a0?<\/strong><\/h3>\n<p>Pour finir, je demande \u00e0 Jo\u00ebl quels sont ses conseils aux jeunes ENSAE. Aller au FMI, est-ce aujourd\u2019hui ringard ? Jo\u00ebl r\u00e9pond sans h\u00e9sitation que le FMI reste plus que jamais d\u2019actualit\u00e9. La crise de la COVID (l\u2019organisation &#8211; et lui-m\u00eame personnellement &#8211; a \u00e9t\u00e9 fortement mobilis\u00e9e pour soutenir les pays les plus d\u00e9sarm\u00e9s) a rappel\u00e9 \u00e0 tous la place unique que cette institution tient dans les relations \u00e9conomiques et financi\u00e8res internationales. L\u2019institution a aussi beaucoup \u00e9volu\u00e9 au cours du dernier quart de si\u00e8cle, devenue plus ouverte, et n\u2019ayant pas peur d\u2019intervenir dans les d\u00e9bats sur des questions telles que les in\u00e9galit\u00e9s ou le changement climatique.<\/p>\n<p>Donc il ne peut qu\u2019encourager les jeunes X et ENSAE int\u00e9ress\u00e9s par l\u2019\u00e9conomie, l\u2019international, un travail alliant analyse th\u00e9orique et travail de terrain confront\u00e9 aux r\u00e9alit\u00e9s politiques, \u00e0 venir au FMI. Il pense que la formation ENSAE, m\u00eame si elle sort du moule du PhD anglo-saxon, qui est le profil le plus r\u00e9pandu parmi les \u00e9conomistes du FMI, arme parfaitement pour ce travail. Et m\u00eame si ce n\u2019est pas pour y faire une longue carri\u00e8re comme lui, une mobilit\u00e9 de 3-4 ans sera sans conteste extr\u00eamement enrichissante. Il est pr\u00eat \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 toutes les questions que les \u00e9l\u00e8ves voudraient lui poser, <em>via<\/em> variances.eu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jo\u00ebl est un ami de longue date. Je me rappelle encore tr\u00e8s bien notre premi\u00e8re rencontre, d\u00e9but 1993. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la cantine de l\u2019Insee, o\u00f9 il travaillait au D\u00e9partement des \u00c9tudes, un \u00e9tage au-dessus de mon bureau. C\u2019est lui qui, apprenant mon d\u00e9part prochain pour le FMI, m\u2019a abord\u00e9 en futur compatriote\u2026 expatri\u00e9. 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