{"id":5126,"date":"2020-09-16T07:15:16","date_gmt":"2020-09-16T05:15:16","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=5126"},"modified":"2020-09-16T07:37:37","modified_gmt":"2020-09-16T05:37:37","slug":"les-imperfections-de-marche-et-le-developpement-des-pays-pauvres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=5126","title":{"rendered":"Les imperfections de march\u00e9 et le d\u00e9veloppement des pays pauvres"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #0000ff;\">Nous vous proposons, avec bien s\u00fbr l\u2019accord de son autrice, l\u2019article suivant de Christelle\u00a0<span class=\"il\">Dumas<\/span>, Professeure d\u2019Economie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Fribourg, publi\u00e9 en mai 2015 dans le num\u00e9ro 52 du magazine Variances, et dont nous avons estim\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait rien perdu de son actualit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><em>L\u2019environnement \u00e9conomique des pays dits \u00ab en d\u00e9veloppement \u00bb diff\u00e8re grandement de celui des pays riches. Si l\u2019on se concentre sur le lieu des \u00e9changes entre les individus, le \u00ab march\u00e9 \u00bb, on s\u2019aper\u00e7oit notamment que son fonctionnement est souvent \u00ab imparfait \u00bb. On regroupe sous le terme d\u2019imperfections de march\u00e9 l\u2019ensemble des m\u00e9canismes qui \u00e9loignent les march\u00e9s de la situation de concurrence pure et parfaite, trait\u00e9e par les \u00e9conomistes comme point de r\u00e9f\u00e9rence. Les imperfections de march\u00e9 sont-elles plus importantes dans les pays pauvres que dans les pays industrialis\u00e9s ? Quelles en sont les cons\u00e9quences en termes de d\u00e9veloppement ?<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<h3><strong>Des imperfections de march\u00e9 plus importantes dans les pays pauvres<\/strong><\/h3>\n<p>Il est difficile de comparer des niveaux d\u2019imperfections entre les pays industrialis\u00e9s et les pays pauvres, car dans une certaine mesure leur nature diff\u00e8re. N\u00e9anmoins, les travaux de Stiglitz, Weiss ou Akerlof, du d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, ont mis en \u00e9vidence comment les asym\u00e9tries d\u2019information limitent les \u00e9changes sur les march\u00e9s. Les applications de ces concepts ont \u00e9t\u00e9 nombreuses, en \u00e9conomie du travail, de la finance, de l\u2019assurance, et ces asym\u00e9tries d\u2019information existent aussi bien dans les pays industrialis\u00e9s que dans les pays pauvres. Il restera \u00e0 \u00e9valuer dans lequel de ces contextes elles gr\u00e8vent le plus le fonctionnement des march\u00e9s. Avant de s\u2019y atteler, mentionnons imm\u00e9diatement une autre d\u00e9viation de la situation de concurrence pure et parfaite qui existe principalement dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s\u00a0: les r\u00e9glementations et les taxations. De ce point de vue, les march\u00e9s informels des pays pauvres, qui se soustraient aux taxations et aux r\u00e9gulations diverses, s\u2019approchent plus de la situation de concurrence.<\/p>\n<p>Mais revenons aux asym\u00e9tries d\u2019information. Le point-cl\u00e9 \u00e0 comprendre est que l\u2019asym\u00e9trie d\u2019information n\u2019existe que dans un environnement risqu\u00e9. S\u2019il n\u2019y a pas d\u2019al\u00e9a, les r\u00e9sultats sont parfaitement observ\u00e9s et les actions des agents peuvent en \u00eatre inf\u00e9r\u00e9es. A contrario, plus l\u2019environnement est soumis aux al\u00e9as, plus il est difficile d\u2019observer les actions des agents. Prenons un exemple. Je suis propri\u00e9taire terrien et je souhaite embaucher un travailleur. Bien s\u00fbr, je ne veux le payer que s\u2019il effectue le travail correctement. Mais les al\u00e9as sont nombreux\u00a0: les s\u00e9cheresses, les insectes et d\u2019autres fl\u00e9aux peuvent sensiblement r\u00e9duire la r\u00e9colte. Comment d\u00e9cider du paiement \u00e0 effectuer \u00e0 mon employ\u00e9 agricole\u00a0? A-t-il r\u00e9ellement fait tout ce qui \u00e9tait possible pour limiter les pertes\u00a0? L\u2019ampleur des variations de productivit\u00e9 et des variations de revenu est immens\u00e9ment plus grande dans les pays en d\u00e9veloppement. Des asym\u00e9tries d\u2019information similaires entre deux agents sur un march\u00e9 conduisent donc \u00e0 des r\u00e9ductions plus fortes des \u00e9changes dans les pays en d\u00e9veloppement puisque l\u2019environnement y est plus risqu\u00e9. Les imperfections de march\u00e9, li\u00e9es aux asym\u00e9tries d\u2019information, sont plus importantes dans les pays pauvres.<\/p>\n<p>D\u2019autres facteurs vont encore venir aggraver cela, et les imperfections sur les diff\u00e9rents march\u00e9s se renforcent l\u2019une l\u2019autre. Prenons de nouveau un exemple. Le march\u00e9 de la terre est imparfait en ce sens que les droits de propri\u00e9t\u00e9 sont souvent mal \u00e9tablis : les m\u00e9nages ne disposent g\u00e9n\u00e9ralement pas de titre pour leur propri\u00e9t\u00e9. Le march\u00e9 du cr\u00e9dit est tout aussi imparfait : on observe un grand nombre de m\u00e9nages qui souhaiteraient emprunter mais \u00e0 qui la banque refuse un pr\u00eat. Le fait que les m\u00e9nages aient des actifs fonciers \u00e0 fournir comme garantie contre un emprunt mais que cette propri\u00e9t\u00e9 ne puisse \u00eatre \u00e9tablie par un cadastre limite encore un peu plus les \u00e9changes acceptables par l\u2019ensemble des parties sur le march\u00e9 du cr\u00e9dit. Les imperfections entre march\u00e9s tendent donc \u00e0 se renforcer dans ce contexte. On le voit en filigrane : il n\u2019est pas ici question uniquement de march\u00e9s. Les march\u00e9s, fussent-ils concurrentiels, ne sont pas auto-suffisants. Il faut des institutions pour les soutenir. Dans les pays en d\u00e9veloppement, l\u2019absence, la lenteur, le co\u00fbt ou la corruption du syst\u00e8me judiciaire, entre autres, font que tout contrat est difficile \u00e0 faire respecter. Finalement, en sus des probl\u00e8mes d\u2019asym\u00e9trie d\u2019information, mentionnons que les milieux ruraux fonctionnent tr\u00e8s largement en vase clos, avec peu de diff\u00e9renciation de cultures, ce qui a pour cons\u00e9quence que les besoins agricoles sont synchrones. Par cons\u00e9quent, les m\u00e9nages agricoles qui souhaiteraient embaucher de la main d\u2019oeuvre peinent \u00e0 en trouver.<\/p>\n<h3><strong>Quelles cons\u00e9quences sur le d\u00e9veloppement ?<\/strong><\/h3>\n<p>Retenons donc que nombre de march\u00e9s sont imparfaits dans les pays en d\u00e9veloppement et que ces imperfections sont plus importantes que dans les pays industrialis\u00e9s. Quelles cons\u00e9quences cela peut-il avoir sur le d\u00e9veloppement des pays pauvres\u00a0? Nous pouvons reprendre l\u2019exemple de notre propri\u00e9taire terrien qui souhaite embaucher de la main d\u2019\u0153uvre mais qui anticipe qu\u2019il sera confront\u00e9 aux probl\u00e8mes d\u2019asym\u00e9tries d\u2019information. Il sait qu\u2019il devra supporter un co\u00fbt de supervision \u00e9lev\u00e9 s\u2019il veut s\u2019assurer que son employ\u00e9 fait effectivement la t\u00e2che pour laquelle il a \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9. Il doit donc arbitrer entre ce co\u00fbt (dit \u00ab\u00a0de transaction\u00a0\u00bb) et les gains \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer la t\u00e2che, c\u2019est-\u00e0-dire les gains \u00e0 l\u2019\u00e9change sur un march\u00e9 qui, ici, est le march\u00e9 du travail. Bien s\u00fbr, les gains d\u00e9pendent de la diff\u00e9rence entre le rendement de l\u2019emploi et le salaire qui doit \u00eatre pay\u00e9. Si les co\u00fbts de transaction sont faibles, l\u2019employeur a quasiment toujours int\u00e9r\u00eat \u00e0 passer par le march\u00e9 pour effectuer une t\u00e2che profitable et donc \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer. Si au contraire les co\u00fbts de transaction sont \u00e9lev\u00e9s, le propri\u00e9taire terrien pr\u00e9f\u00e8rera plus souvent s\u2019acquitter lui-m\u00eame de la t\u00e2che plut\u00f4t que d\u2019embaucher un travailleur. Dans ce cas, on peut consid\u00e9rer qu\u2019il reste en autarcie, l\u00e0 o\u00f9, si les march\u00e9s avaient \u00e9t\u00e9 parfaits, il aurait eu recours \u00e0 ces march\u00e9s. Les co\u00fbts de transaction sur les march\u00e9s absorbent donc une partie des gains \u00e0 l\u2019\u00e9change, \u00e9changes qui sont le fondement m\u00eame de l\u2019\u00e9conomie, et a priori du d\u00e9veloppement. L\u2019autarcie et l\u2019absence de sp\u00e9cialisation qui en d\u00e9coulent ne peuvent que freiner le d\u00e9veloppement. N\u00e9anmoins, il ne s\u2019agit l\u00e0 que d\u2019un des multiples m\u00e9canismes en jeu et il est important d\u2019une part d\u2019\u00e9valuer dans quelle mesure c\u2019est effectivement un m\u00e9canisme limitant et d\u2019autre part d\u2019identifier sur quels march\u00e9s les co\u00fbts de transaction sont les plus \u00e9lev\u00e9s.<\/p>\n<h3><strong>Les effets de la microfinance<\/strong><\/h3>\n<p>En effet, les derni\u00e8res d\u00e9cennies ont vu un engouement pour la microfinance<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> , dont l\u2019objet \u00e9tait de permettre aux populations pauvres d\u2019acc\u00e9der au march\u00e9 du cr\u00e9dit. Rappelons les faits : dans les ann\u00e9es 1970, Muhammad Yunus, aujourd\u2019hui prix Nobel, fonde la Grameen Bank, au Bangladesh, avec l\u2019objectif de pr\u00eater aux individus pauvres \u00e0 des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat bien plus faibles que ce \u00e0 quoi ils ont usuellement acc\u00e8s aupr\u00e8s des usuriers locaux. Les imperfections du march\u00e9 du cr\u00e9dit r\u00e9sultent en effet en un rationnement du cr\u00e9dit des m\u00e9nages les plus pauvres. L\u2019essai est concluant : les m\u00e9nages pauvres empruntent et\u2026 remboursent. \u00c0 la suite de ces premi\u00e8res tentatives, des milliers d\u2019ONG s\u2019engouffrent dans l\u2019activit\u00e9 qui consiste \u00e0 lever des fonds pour les pr\u00eater aux plus pauvres. L\u2019accent est donc mis sur les probl\u00e8mes d\u2019imperfections du march\u00e9 du cr\u00e9dit, plus que sur tout autre march\u00e9. \u00c0 mon sens, ceci provient tr\u00e8s largement de la perception que la pauvret\u00e9 est un facteur-cl\u00e9 du non-d\u00e9veloppement. En effet : parce que les m\u00e9nages sont pauvres, ils ne peuvent pas investir dans les opportunit\u00e9s rentables qui s\u2019offrent \u00e0 eux, ce qui les emp\u00eache d\u2019augmenter leur revenu. Offrir un acc\u00e8s au march\u00e9 du cr\u00e9dit devrait, en th\u00e9orie du moins, briser ce cercle vicieux. L\u2019expansion des services financiers aupr\u00e8s des m\u00e9nages pauvres a donc pour objet d\u2019augmenter leur champ des possibles. Mais il n\u2019est pas clair que ce soit n\u00e9cessairement la fa\u00e7on la plus efficace de le faire. Les \u00e9valuations des programmes de microfinance sont de plus en plus nombreuses \u00e0 conclure \u00e0 un effet au mieux mod\u00e9r\u00e9, au pire d\u00e9l\u00e9t\u00e8re de ceux-ci. Ceci semble largement d\u00fb au fait que m\u00eame si les m\u00e9nages ont am\u00e9lior\u00e9 leur acc\u00e8s au cr\u00e9dit, cela ne garantit pas qu\u2019ils aient des opportunit\u00e9s d\u2019emploi de ces fonds suppl\u00e9mentaires. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, les rares occurrences d\u2019effets positifs de tels programmes sont concentr\u00e9es sur les m\u00e9nages qui ont d\u00e9j\u00e0 une activit\u00e9 d\u2019entrepreneur. Ces m\u00e9nages ont d\u00e9j\u00e0 identifi\u00e9 des activit\u00e9s lucratives et leur fournir des financements \u00e0 un co\u00fbt plus faible leur permet d\u2019augmenter leur marge et donc leurs revenus. Pour la grande majorit\u00e9 des autres, un meilleur acc\u00e8s au cr\u00e9dit se conclut bien souvent par une utilisation de ce cr\u00e9dit \u00e0 des fins de consommation. Dans ce cas, les effets sont essentiellement n\u00e9gatifs puisque sans source de revenu suppl\u00e9mentaire, le m\u00e9nage ne peut que souscrire un nouvel emprunt ou r\u00e9duire drastiquement sa consommation au moment du remboursement. Ceci ne r\u00e9sout en rien le probl\u00e8me de la pauvret\u00e9 et au niveau agr\u00e9g\u00e9 celui du d\u00e9veloppement. Les interventions sur le march\u00e9 du cr\u00e9dit ont donc \u00e9t\u00e9 essay\u00e9es et n\u2019apparaissent finalement pas comme la solution miracle qu\u2019elles pr\u00e9tendaient \u00eatre.<\/p>\n<h3><strong>Sous-d\u00e9veloppement et travail des enfants<\/strong><\/h3>\n<p>Il est donc temps de revenir \u00e0 une r\u00e9flexion sur d\u2019autres modes possibles d\u2019intervention et sur les r\u00f4les respectifs des diff\u00e9rents march\u00e9s. Dans mes travaux de recherche, je m\u2019int\u00e9resse tout particuli\u00e8rement au travail des enfants. Bien que n\u2019\u00e9tant qu\u2019une face des probl\u00e8mes de sous-d\u00e9veloppement, le travail des enfants en est un aspect assez repr\u00e9sentatif. En effet, il est largement per\u00e7u comme d\u00fb \u00e0 la pauvret\u00e9. Il est aussi susceptible de favoriser la persistance de la pauvret\u00e9 puisque les enfants qui travaillent obtiennent en moyenne moins d\u2019\u00e9ducation que les autres et font donc partie, \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, des couches les plus pauvres de la population. On peut donc se demander quelles en sont les causes et quelle intervention permettrait de r\u00e9duire le travail des enfants. Avant d\u2019aller plus loin, rappelons quelques faits. L\u2019immense majorit\u00e9 du travail des enfants se situe en Asie et en Afrique. En Afrique, un enfant sur trois travaille. En Asie, un enfant sur six travaille. Surtout, 70 % de ces enfants travaillent au sein de leur propre famille sur une exploitation agricole, loin de toute r\u00e9glementation ou de tout contr\u00f4le possible sur les conditions dans lesquelles ils sont employ\u00e9s. Il est tout \u00e0 fait possible que ces activit\u00e9s physiques aient des cons\u00e9quences n\u00e9fastes non seulement en termes d\u2019\u00e9ducation mais aussi en termes de sant\u00e9.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, reprenons les diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments d\u2019imperfections de march\u00e9s discut\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment. Tout d\u2019abord, il est clair que la pauvret\u00e9 est un \u00e9l\u00e9ment important du paysage. Le recours au travail des enfants est largement motiv\u00e9 par le souhait de compl\u00e9ter un revenu insuffisant. N\u00e9anmoins, pour ce faire, il faut trouver \u00e0 employer les enfants. De fait, on observe tr\u00e8s peu d\u2019emploi d\u2019enfants \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la famille\u00a0; les enfants sont pratiquement cantonn\u00e9s, et c\u2019est heureux, \u00e0 travailler au sein de leur m\u00e9nage. Bien s\u00fbr, il existe des entreprises internationales qui emploient des enfants dans des conditions ind\u00e9centes et qui font r\u00e9guli\u00e8rement les gros titres des journaux, mais ce n\u2019est l\u00e0 que la partie \u00e9merg\u00e9e de l\u2019iceberg du travail des enfants. Par cons\u00e9quent, un m\u00e9nage qui veut faire travailler ses enfants doit trouver \u00e0 les employer au sein de la famille et doit donc avoir des actifs agricoles sur lesquels les employer. Les enfants sont bien souvent responsables du b\u00e9tail et contribuent aussi \u00e0 l\u2019exploitation des parcelles. En pratique, les m\u00e9nages qui font travailler leurs enfants ne sont pas les plus pauvres des pauvres mais bien ceux qui ont quelque moyen de subsistance. Il faut donc relativiser l\u2019id\u00e9e que la pauvret\u00e9 est la cause essentielle du travail des enfants. Elle en fait plus le lit qu\u2019elle n\u2019en est la cause directe. Dans ce contexte, l\u2019acc\u00e8s au march\u00e9 du cr\u00e9dit peut permettre de limiter le recours au travail des enfants. Imaginons par exemple qu\u2019un m\u00e9nage ait en temps normal suffisamment de revenus pour \u00e9viter de faire travailler ses enfants. Si, \u00e0 une date donn\u00e9e, ce m\u00e9nage subit une perte de revenus, il peut ne pas avoir d\u2019autre choix que de les mettre au travail, sauf \u00e0 pouvoir emprunter pour lisser sa consommation. Un meilleur acc\u00e8s au cr\u00e9dit peut donc limiter le recours au travail des enfants. On voit en effet sur des donn\u00e9es tanzaniennes que lorsque les pr\u00e9cipitations se rar\u00e9fient, les revenus chutent, le recours au travail des enfants augmente mais seulement si les m\u00e9nages n\u2019ont pas acc\u00e8s \u00e0 des sources de cr\u00e9dit. Ceci dit, ce march\u00e9 du cr\u00e9dit n\u2019aidera les m\u00e9nages \u00e0 ne pas utiliser la main d\u2019\u0153uvre enfantine que si, en temps normal, le m\u00e9nage est suffisamment riche pour s\u2019en passer.<\/p>\n<p>Interrogeons-nous maintenant sur le r\u00f4le que peut jouer le march\u00e9 du travail dans ce contexte. En pr\u00e9sence d\u2019imperfections sur le march\u00e9 du travail et donc en pr\u00e9sence de forts co\u00fbts de transaction, les m\u00e9nages ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 fonctionner en autarcie et donc \u00e0 exploiter le temps de travail des enfants. En effet, la supervision n\u00e9cessaire pour un travailleur du m\u00e9nage est moindre que pour un travailleur ext\u00e9rieur car il a tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 bien effectuer la t\u00e2che. Ceci a des cons\u00e9quences f\u00e2cheuses\u00a0: une augmentation de la productivit\u00e9 se traduit certes par une augmentation de revenu mais aussi par une augmentation des incitations \u00e0 travailler (tout comme une augmentation de salaire incite \u00e0 une hausse du temps de travail). En l\u2019occurrence, une hausse de productivit\u00e9 peut induire une augmentation du temps de travail des enfants. C\u2019est de nouveau confirm\u00e9 par les donn\u00e9es\u00a0: lorsque les pr\u00e9cipitations sont plus importantes et alors m\u00eame que les revenus des m\u00e9nages sont plus \u00e9lev\u00e9s, les m\u00e9nages mettent davantage leurs enfants \u00e0 contribution. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, ils le font d\u2019autant plus qu\u2019ils n\u2019ont pas acc\u00e8s \u00e0 un march\u00e9 du travail actif. Les imperfections du march\u00e9 du travail ont donc des effets n\u00e9gatifs sur l\u2019usage du temps des enfants, mais ce n\u2019est qu\u2019un exemple de telles cons\u00e9quences n\u00e9gatives.<\/p>\n<p>Revenons enfin sur le r\u00f4le relatif des diff\u00e9rents march\u00e9s dans l\u2019usage du travail des enfants. Le march\u00e9 du cr\u00e9dit ne limite le recours \u00e0 la main d\u2019\u0153uvre enfantine qu\u2019en pr\u00e9sence de chocs de revenus sur un niveau de revenu de base qui permet au m\u00e9nage de survivre m\u00eame en l\u2019absence de contribution de ses individus les plus jeunes. Le march\u00e9 du cr\u00e9dit, m\u00eame s\u00e9rieusement am\u00e9lior\u00e9 par diverses interventions ne permet au mieux que d\u2019emprunter sur de courtes p\u00e9riodes. Par comparaison, une am\u00e9lioration du march\u00e9 du travail permettrait de sensiblement changer le contexte\u00a0: les m\u00e9nages, m\u00eame en l\u2019absence de chocs, pourraient substituer du travail ext\u00e9rieur au travail des enfants. Il s\u2019agit donc l\u00e0, en mati\u00e8re de d\u00e9veloppement, d\u2019un outil plus puissant. Il nous reste \u00e0 inventer une r\u00e9volution du march\u00e9 du travail de m\u00eame ampleur que celle que fut la r\u00e9volution de la microfinance.<\/p>\n<hr \/>\n<p><em><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> NDLR\u00a0: Voir le dossier de Variances 40 consacr\u00e9 \u00e0 ce sujet<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous vous proposons, avec bien s\u00fbr l\u2019accord de son autrice, l\u2019article suivant de Christelle\u00a0Dumas, Professeure d\u2019Economie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Fribourg, publi\u00e9 en mai 2015 dans le num\u00e9ro 52 du magazine Variances, et dont nous avons estim\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait rien perdu de son actualit\u00e9. L\u2019environnement \u00e9conomique des pays dits \u00ab en d\u00e9veloppement \u00bb diff\u00e8re grandement de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":302,"featured_media":5280,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-5126","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-economie","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5126","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/302"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5126"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5126\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5280"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5126"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5126"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5126"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}