{"id":5066,"date":"2020-12-28T00:10:48","date_gmt":"2020-12-27T22:10:48","guid":{"rendered":"http:\/\/variances.eu\/?p=5066"},"modified":"2020-12-28T01:35:11","modified_gmt":"2020-12-27T23:35:11","slug":"les-dettes-publiques-au-temps-du-coronavirus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/variances.eu\/?p=5066","title":{"rendered":"Les dettes publiques au temps du coronavirus"},"content":{"rendered":"<p>La crise sanitaire accentue deux tendances fortes de l\u2019\u00e9volution mon\u00e9taire de ces derni\u00e8res ann\u00e9es\u00a0: le gonflement des dettes publiques et le bas niveau des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. Dans tous les pays d\u00e9velopp\u00e9s, les \u00c9tats ont pris des mesures massives de soutien des entreprises et des m\u00e9nages\u00a0; les d\u00e9ficits publics qui en ont r\u00e9sult\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 financ\u00e9s sans difficult\u00e9 \u00e0 des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat tr\u00e8s faibles pour la plupart des pays. Le gonflement des dettes publiques posera-t-il probl\u00e8me pour l\u2019avenir\u00a0? Plusieurs propositions ont \u00e9t\u00e9 faites pour annuler ou mon\u00e9tiser les dettes publiques. Sont-elles r\u00e9alistes\u00a0?<\/p>\n<h3><strong>La hausse des d\u00e9ficits publics a \u00e9t\u00e9 financ\u00e9e<\/strong><\/h3>\n<p>La crise sanitaire se traduit par une forte hausse des d\u00e9ficits et des dettes publics dans l\u2019ensemble des pays d\u00e9velopp\u00e9s. Selon le FMI (<em>Perspectives de l\u2019\u00e9conomie mondiale<\/em>, Avril 2020), la perte moyenne de production dans les pays avanc\u00e9s serait de 8 % en 2020, dont 2,5 points seraient rattrap\u00e9s en 2021, laissant donc en 2021 un \u00e9cart de 5,5 % par rapport \u00e0 la tendance d\u2019avant crise\u00a0; le d\u00e9ficit public augmenterait en moyenne de 7,6 points de PIB en 2020 (les finances publiques prendraient donc \u00e0 leur charge 75% de la baisse du PIB en 2020), dont 2,4 points persisteraient en 2021\u00a0; le ratio dette\/PIB augmenterait de 16 points. M\u00eame en Europe, la crise a fait oublier les dogmes n\u00e9o-lib\u00e9raux de l\u2019imp\u00e9ratif de l\u2019\u00e9quilibre budg\u00e9taire.<\/p>\n<p>Le principe des \u00e9conomies mon\u00e9taires modernes est que les \u00c9tats doivent toujours pouvoir financer leur d\u00e9ficit\u00a0public. La Banque centrale s\u2019engage \u00e0 refinancer les banques \u00e0 un taux de refinancement\u00a0qu\u2019elle fixe ; les banques s\u2019engagent \u00e0 acheter les titres \u00e0 court terme que l\u2019\u00c9tat veut \u00e9mettre, qu\u2019elles pourront toujours placer aupr\u00e8s de la Banque centrale, dans le cas o\u00f9 elles ne r\u00e9ussiraient pas \u00e0 les placer aupr\u00e8s du public ou d\u2019autres institutions financi\u00e8res. L\u2019\u00c9tat a, de fait, un droit de tirage illimit\u00e9 sur la Banque centrale, \u00e0 un taux proche du taux de refinancement.<\/p>\n<p>Les march\u00e9s financiers n\u2019anticipent ni de forte reprise de l\u2019activit\u00e9, ni celle de l\u2019inflation, ni g\u00e9n\u00e9ralement de risque de d\u00e9faut. Ils anticipent donc le maintien des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 de bas niveaux. Ainsi, les \u00c9tats ont pu se financer \u00e0 des taux tr\u00e8s faibles, \u00e0 court comme \u00e0 long terme. \u00a0Une fois encore, il appara\u00eet que le creusement des dettes et des d\u00e9ficits publics, lorsqu\u2019il a lieu en p\u00e9riode de d\u00e9pression \u00e9conomique, s\u2019accompagne d\u2019une baisse et non d\u2019une hausse des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat (contrairement \u00e0 ce que pr\u00e9tend la th\u00e9orie n\u00e9o-classique).<\/p>\n<p>Dans la zone euro, depuis le d\u00e9clenchement de la crise sanitaire, la plupart des pays peuvent s\u2019endetter \u00e0 des taux n\u00e9gatifs jusqu\u2019\u00e0 des \u00e9ch\u00e9ances de 10 ans. En 2020-21, la France devrait s\u2019endetter (en net, hors charges d\u2019int\u00e9r\u00eat) d\u2019environ 300 milliards, qui lui seront fournis \u00e0 taux pratiquement nul par les institutions financi\u00e8res. Il est difficile d\u2019\u00e9voquer \u00ab\u00a0un mur de la dette\u00a0\u00bb, qu\u2019il faudrait briser.<\/p>\n<p>Par contre, la prime de risque s\u2019est creus\u00e9e pour l\u2019Italie jusqu\u2019\u00e0 2 points. Les march\u00e9s n\u2019ont aucune crainte sur la dette publique des \u00c9tats-Unis (malgr\u00e9 Trump), du Royaume-Uni (malgr\u00e9 le Brexit) ou sur celle du Japon (qui atteint 240 % du PIB). Ils ont des craintes sur celle de l\u2019Italie parce que celle-ci n\u2019est pas garantie par la BCE, qu\u2019il y a le pr\u00e9c\u00e9dent de la dette grecque, qu\u2019une crise aboutissant \u00e0 une sortie de l\u2019Italie de la zone euro n\u2019est pas totalement inenvisageable, d\u2019autant que les march\u00e9s peuvent craindre leur propre emballement auto-r\u00e9alisateur. Une fois de plus, la crise sanitaire montre que la zone euro est un \u00e9difice fragile.<\/p>\n<h3><strong>Les solutions magiques<\/strong><\/h3>\n<p>Durant la crise sanitaire, les \u00c9tats accumulent de la dette tandis que les agents priv\u00e9s accumulent globalement des actifs financiers. Le risque est que la demande reste longtemps morose. L\u2019incertitude p\u00e8sera sur les d\u00e9penses des m\u00e9nages et l\u2019investissement des entreprises. \u00a0Le soutien \u00e0 l\u2019activit\u00e9 restera n\u00e9cessaire. Dans cette situation, comment g\u00e9rer les dettes publiques ? Trois solutions <em>innovantes<\/em> ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re consisterait \u00e0 <strong>annuler une partie de la dette publique, <\/strong>au d\u00e9triment de ses d\u00e9tenteurs. Or ceux-ci ne sont pas les plus riches, lesquels ont d\u2019autres instruments de placement que des titres publics (qui rapportent actuellement des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat nuls, voire n\u00e9gatifs), que ce soit dans l\u2019immobilier, dans des instruments financiers plus risqu\u00e9s ou, pour les plus riches, dans leur entreprise. Ce sont des m\u00e9nages des classes moyennes (qui les d\u00e9tiennent sous forme d\u2019assurance-vie ou d\u2019OPCVM. Ils ont fait confiance \u00e0 l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais en lui pr\u00eatant \u00e0 des taux tr\u00e8s faibles, n\u2019incorporant pas de prime de risque\u00a0: ils sont dispos\u00e9s \u00e0 lui pr\u00eater de nouveau. On ne peut les spolier en \u00e9pargnant les plus riches. La France n\u2019est pas en faillite, elle ne peut pr\u00e9tendre \u00eatre dans l\u2019impossibilit\u00e9 de servir sa dette. Les institutions l\u00e9s\u00e9es porteraient plainte devant les tribunaux, fran\u00e7ais ou internationaux, et auraient gain de cause. \u00c9voquer la possibilit\u00e9 d\u2019annulation partielle de la dette pourrait effrayer les \u00e9pargnants, provoquer une hausse des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat et donc g\u00e9n\u00e9rer une crise de la dette. Les dettes publiques ne seraient plus consid\u00e9r\u00e9es comme sans risque\u00a0; ce qui imposerait aux banques d\u2019immobiliser des fonds propres pour en d\u00e9tenir. Les pays qui auraient proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 de telles op\u00e9rations auraient du mal \u00e0 emprunter de nouveau pour financer, par exemple, la transition \u00e9cologique. Heureusement, cette proposition n\u2019est pas prise au s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Certains sugg\u00e8rent, plus modestement, d\u2019\u00e9mettre des titres de dette perp\u00e9tuelle, que l\u2019\u00c9tat ne rembourserait jamais, dont il n\u2018aurait qu\u2019\u00e0 servir les int\u00e9r\u00eats. George Soros<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> propose de les \u00e9mettre avec un taux d\u2019int\u00e9r\u00eat de 0,5 %. Mais quelle institution financi\u00e8re ach\u00e8terait de tels titres, avec lesquels elle serait \u00e9ternellement coll\u00e9e si les taux remontaient\u00a0? L\u2019\u00c9tat devrait proposer des taux beaucoup plus \u00e9lev\u00e9s ou des taux index\u00e9s, ce qui r\u00e9duit l\u2019int\u00e9r\u00eat de la proposition.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me consisterait \u00e0 <strong>faire tourner la planche \u00e0 billets <\/strong>ou \u00e0 <strong>\u00ab<\/strong>\u00a0<strong>mon\u00e9tiser\u00a0\u00bb la dette publique<\/strong>. Mais, qu\u2019est-ce que la planche \u00e0 billets en 2020\u00a0? La question n&rsquo;est pas : \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00c9tat peut-il distribuer de l&rsquo;argent aux m\u00e9nages et aux entreprises en p\u00e9riode de crise\u00a0? \u00bb. Nous l\u2019avons vu\u00a0: en 2020, les \u00c9tats peuvent emprunter et distribuer toutes les sommes qu\u2019ils d\u00e9sirent<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Cet argent n&rsquo;est ni distribu\u00e9, ni d\u00e9tenu sous forme de billets.\u00a0Il n\u2019y a pas de planche \u00e0 billets \u00e0 faire tourner, mais il n\u2019existe pas non plus de ressources suppl\u00e9mentaires \u00e0 taux d\u2019int\u00e9r\u00eat obligatoirement nul.<\/p>\n<p>Imaginons que l&rsquo;\u00c9tat verse 100 milliards aux m\u00e9nages pr\u00e9caires, qui les d\u00e9pensent enti\u00e8rement. Cela va g\u00e9n\u00e9rer un effet multiplicateur sur la production si l\u2019\u00e9conomie est en sous-emploi. Supposons que le taux d&rsquo;\u00e9pargne moyen des m\u00e9nages sur leur revenu courant est de 0,7 et que le taux d&rsquo;imposition de la production est de 0,3<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Le multiplicateur keyn\u00e9sien est alors de 2, la production va augmenter de 200 milliards et donc les rentr\u00e9es fiscales de 60 milliards. <em>Ex post<\/em>, le d\u00e9ficit public, comme l&rsquo;\u00e9pargne des m\u00e9nages, augmentera de 40 milliards. L\u2019effet sur le d\u00e9ficit public est nettement plus faible que la d\u00e9pense initiale. Mais ces 40 milliards ne seront pas d\u00e9tenus sous forme de billets. Ils le seront par exemple pour 20 milliards en titres (par l&rsquo;interm\u00e9diaire de l&rsquo;assurance-vie notamment) et pour 20 milliards en d\u00e9p\u00f4ts bancaires r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s. Les banques n\u2019ont aucune raison <em>a priori<\/em> d\u2019augmenter leurs cr\u00e9dits. Elles pourront donc acheter les 20 milliards de titres publics que l\u2019\u00c9tat va \u00e9mettre. <em>Ex post<\/em>, l\u2019\u00c9tat sera endett\u00e9 de 40 milliards suppl\u00e9mentaires r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s au taux des titres de court ou de long terme. Savoir quelle part de ces 40 milliards rel\u00e8ve du financement mon\u00e9taire est une question qui n\u2019a aucun sens.<\/p>\n<p>Comme les taux sont nuls actuellement, la hausse de l\u2019endettement ne pose pas probl\u00e8me\u00a0; si, \u00e0 l\u2019avenir, les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat remontaient, les charges d&rsquo;int\u00e9r\u00eat augmenteraient. Mais cette remont\u00e9e ne devrait avoir lieu que si s\u2019ouvre une p\u00e9riode de fortes croissance et inflation, donc avec d\u2019importantes rentr\u00e9es fiscales et un taux d\u2019int\u00e9r\u00eat corrig\u00e9 de la croissance relativement faible, de sorte que la situation des finances publiques ne serait pas forc\u00e9ment tendue.<\/p>\n<p>Si la Banque centrale ach\u00e8te 100 milliards de titres publics aux banques, comptablement, le refinancement des banques diminue d\u2019autant, ce qui peut les inciter \u00e0 d\u00e9velopper leurs cr\u00e9dits\u00a0; cela implique que le montant des titres publiques d\u00e9tenus par la Banque centrale ne doit pas \u00eatre trop important, car cela diminuerait trop le refinancement des banques et fragiliserait le contr\u00f4le de la distribution du cr\u00e9dit par la Banque centrale.<\/p>\n<p>Certains estiment que la possibilit\u00e9 de financement direct des \u00c9tats par la Banque centrale devrait \u00eatre inscrite dans les Trait\u00e9s. Mais qui en aurait l\u2019initiative\u00a0: la Banque centrale (ce qui ne changerait rien par rapport \u00e0 la situation actuelle o\u00f9 celle-ci garantit que les \u00c9tats peuvent financer leurs d\u00e9ficits et o\u00f9 elle peut racheter de la dette de long terme) ou les \u00c9tats (mais \u00e0 quels taux\u00a0? sous quelles limites\u00a0?)\u00a0? \u00a0Il y a une diff\u00e9rence de nature entre une situation o\u00f9 la Banque centrale peut d\u00e9cider d\u2019acheter des titres publics, par exemple pour stabiliser les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat de long terme, et une situation o\u00f9 elle serait contrainte de financer un programme de d\u00e9penses publiques, dont elle ne contr\u00f4lerait pas le montant. Cela pourrait l\u2019emp\u00eacher de contr\u00f4ler le refinancement des banques ou la contraindre, au contraire, \u00e0 pratiquer une politique de refinancement trop restrictive.<\/p>\n<p>La Banque centrale appartient \u00e0 l\u2019\u00c9tat, elle lui verse ses b\u00e9n\u00e9fices, en particulier le seigneuriage, r\u00e9sultat de l\u2019\u00e9cart entre le taux de refinancement et le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat nul qu\u2019elle paye sur les billets de banque. Ce qu\u2019elle gagne en int\u00e9r\u00eats de la dette publique, la Banque centrale le perd en int\u00e9r\u00eats sur le refinancement bancaire. \u00a0Un financement de l\u2019\u00c9tat \u00e0 un taux nul reviendrait \u00e0 une ponction sur les profits de la Banque centrale (ce qui en soi n\u2019a gu\u00e8re d\u2019importance puisque finalement les profits de la Banque centrale sont revers\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00c9tat, sauf qu\u2019il serait contraire \u00e0 l\u2019autonomie de la Banque centrale que l\u2019\u00c9tat puisse r\u00e9duire de fa\u00e7on discr\u00e9tionnaire le profit de celle-ci)\u00a0: il est donc l\u00e9gitime que l\u2019\u00c9tat s\u2019endette aupr\u00e8s de la Banque centrale \u00e0 un taux de march\u00e9 sans risque.<\/p>\n<p>La mon\u00e9tisation se traduit pour l\u2019ensemble \u00ab\u00a0\u00c9tat + Banque Centrale\u00a0\u00bb par un financement au taux de refinancement, qui doit \u00eatre compar\u00e9 au co\u00fbt du financement par des titres, \u00e0 des taux de long terme, sans risque, qui refl\u00e8tent les anticipations des march\u00e9s sur l\u2019\u00e9volution des taux de court terme. Ainsi, quand les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat de long terme sont nuls comme actuellement, l\u2019\u00c9tat peut pr\u00e9f\u00e9rer s\u2019endetter \u00e0 long terme, plut\u00f4t que recourir au march\u00e9 mon\u00e9taire, puisqu\u2019il se pr\u00e9munit contre le risque d\u2019une remont\u00e9e des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. En sens inverse, l\u2019achat de titres publics par la Banque centrale peut contribuer \u00e0 faire baisser le taux de long terme, ce qui peut \u00eatre utile si les march\u00e9s craignent de les voir remonter.<\/p>\n<p>Si la Banque centrale conserve \u00e9ternellement les titres publics, l\u2019\u00c9tat n\u2019a pas \u00e0 les rembourser, nous disent certains. Certes, mais, c\u2019est le cas de l\u2019ensemble de la dette publique, si elle est garantie par la Banque centrale. A chaque p\u00e9riode, l\u2019\u00c9tat est assur\u00e9 de pouvoir refinancer la dette arriv\u00e9e \u00e0 \u00e9ch\u00e9ance. L&rsquo;\u00c9tat est \u00e9ternel : il y aura toujours des \u00e9pargnants qui voudront d\u00e9tenir des actifs financiers sans risque. Il n\u2019y aura pas un jour J, o\u00f9 l\u2019\u00c9tat devra rembourser sa dette. Chaque mois, l\u2019\u00c9tat rembourse les emprunts arriv\u00e9s \u00e0 \u00e9ch\u00e9ance, mais la plupart des institutions rembours\u00e9es rach\u00e8tent imm\u00e9diatement des titres publics. L\u2019\u00c9tat doit seulement conserver le contr\u00f4le\u00a0de la dette ; il doit aussi \u00eatre pr\u00eat \u00e0 la r\u00e9duire (en ayant des exc\u00e9dents budg\u00e9taires) si cette dette g\u00e9n\u00e8re une demande trop \u00e9lev\u00e9e par rapport aux capacit\u00e9s de production (et donc des tensions inflationnistes ou sur les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat).<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me solution consisterait \u00e0 <strong>faire assumer la dette publique par la Banque centrale<\/strong><em>. <\/em>Ainsi certains proposent que la Banque centrale annule les titres publics qu\u2019elle d\u00e9tient ou, ce qui revient au m\u00eame, qu\u2019elle les d\u00e9tienne jusqu\u2019\u00e0 la fin des temps \u00e0 un taux d\u2019int\u00e9r\u00eat nul. \u00a0En r\u00e9alit\u00e9, cette op\u00e9ration purement interne \u00e0 l\u2019ensemble \u00ab\u00a0\u00c9tat + Banque centrale\u00a0\u00bb n\u2019aurait aucun effet sur les autres agents, donc aucun impact macro\u00e9conomique. Imaginons que la Banque centrale annule 400 milliards de titres publics qu\u2019elle d\u00e9tient. La dette publique baisse de 400 milliards, mais la dette totale\u00a0: \u00ab\u00a0Banque centrale + \u00c9tat\u00a0\u00bb reste fixe. L\u2019op\u00e9ration ne d\u00e9gagerait pas de marge de man\u0153uvre de 400 milliards, tant du point de vue de l\u2019\u00e9quilibre de court terme, que de la soutenabilit\u00e9 de la dette<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Certes, les taux sont nuls actuellement, de sorte que les flux d\u2019int\u00e9r\u00eat n\u2019ont pas d\u2019importance. Mais, si les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat remontaient, la Banque centrale devrait emprunter aux banques aux taux du refinancement\u00a0; son compte courant serait d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9. Comme elle appartient \u00e0 l\u2019\u00c9tat, les \u00e9conomies faites par celui-ci en int\u00e9r\u00eats de la dette annul\u00e9e seraient compens\u00e9es par la perte des dividendes de la Banque centrale (et sans doute par l\u2019obligation de la subventionner). L\u2019ind\u00e9pendance de la Banque Centrale serait affaiblie.<\/p>\n<p>Certains proposent que le soutien aux m\u00e9nages soit assur\u00e9 par une monnaie h\u00e9licopt\u00e8re, une somme que la Banque centrale verserait \u00e0 chaque m\u00e9nage<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Ils oublient que ce genre d\u2019op\u00e9ration fait partie de la politique budg\u00e9taire\u00a0; ce n\u2019est pas le r\u00f4le de la Banque centrale, qui doit g\u00e9rer la politique mon\u00e9taire, donc contr\u00f4ler le cr\u00e9dit, garantir les banques et la dette publique. Une banque fait des pr\u00eats\u00a0; elle ne verse pas des prestations. Dans la zone euro, chaque pays membre a d\u00e9j\u00e0 pris des mesures pour soutenir son \u00e9conomie, ce serait un g\u00e2chis que de rajouter un transfert \u00e0 tous, aux riches comme aux pauvres, \u00e0 des fonctionnaires ou \u00e0 des retrait\u00e9s qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 affect\u00e9s par la crise sanitaire ; les besoins d\u2019assistance ne sont pas les m\u00eames dans les pays qui ont mis en place un revenu minimum et un syst\u00e8me d\u2019assurance ch\u00f4mage et dans les autres.<\/p>\n<p>Reprenons notre exemple. Imaginons que ce soit la Banque centrale qui ait vers\u00e9 100 milliards aux m\u00e9nages pr\u00e9caires. <em>Ex post<\/em>, la Banque centrale aura un d\u00e9ficit de 100 milliards\u00a0; l\u2019\u00c9tat pourra r\u00e9duire son d\u00e9ficit et sa dette de 60 milliards, mais la Banque centrale va voir diminuer de 100 milliards le refinancement qu\u2019elle accorde aux banques. Globalement, l\u2019ensemble \u00ab\u00a0\u00c9tat + Banque centrale\u00a0\u00bb aura bien la m\u00eame \u00e9volution de sa dette nette, la masse mon\u00e9taire sera la m\u00eame, rien ne sera chang\u00e9 pour les agents priv\u00e9s, mais le financement sera assur\u00e9 par le refinancement des banques (donc au taux du refinancement) et non par des titres (dont le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat d\u00e9pend de l\u2019\u00e9ch\u00e9ance).<\/p>\n<p>Certains \u00e9conomistes pr\u00e9tendent que la Banque centrale \u00e9tant la source ultime de la liquidit\u00e9, son bilan peut \u00eatre d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 sans probl\u00e8me, mais ce raisonnement s\u2019applique de la m\u00eame fa\u00e7on \u00e0 l\u2019\u00c9tat, dont la dette publique, garantie par la Banque centrale, peut, elle aussi, grandir sans limite. L\u2019\u00e9quivalence entre la dette publique et une \u00e9ventuelle dette de la Banque centrale tient du point de vue macro\u00e9conomique, comme financier. Pour \u00e9valuer l\u2019impulsion budg\u00e9taire, il faut tenir compte du d\u00e9ficit public et du d\u00e9ficit de la Banque centrale (si celui-ci devient important). C\u2019est l\u00e0 que certains \u00e9conomistes jouent de la comptabilit\u00e9 cr\u00e9ative (nomm\u00e9e encore la m\u00e9thode de la <em>poussi\u00e8re sous le tapis<\/em>). Ils pensent que les march\u00e9s financiers et les Instances europ\u00e9ennes seront dupes, qu\u2019elles regarderont la baisse de la dette publique et non la hausse du total \u00ab\u00a0dette publique + dette de la Banque centrale\u00a0\u00bb. C\u2019est illusoire. Si des \u00c9tats essayaient de dissimuler une partie de leur dette dans le bilan de leur Banque centrale, les march\u00e9s financiers et les institutions internationales en tiendraient vite compte, pour \u00e9valuer la soutenabilit\u00e9 de la dette, (c\u2019est ce qu\u2019ils font pour les pays en d\u00e9veloppement).<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 ce que pr\u00e9tendent certains<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>, il n\u2019existe pas de cr\u00e9ation mon\u00e9taire magique qui permettrait de financer, sans cr\u00e9er de dette, le revenu universel, l\u2019emploi garanti, la transition \u00e9cologique, et maintenant la crise sanitaire. Du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9quilibre des biens et services, c\u2019est la d\u00e9pense exog\u00e8ne qui compte. Sa hausse doit \u00eatre financ\u00e9e par une hausse des imp\u00f4ts en situation de plein-emploi. Elle doit l\u2019\u00eatre par le d\u00e9ficit en p\u00e9riode de sous-emploi, mais cela g\u00e9n\u00e8re obligatoirement une hausse de la dette. Le point d\u00e9licat est la fronti\u00e8re entre ces deux situations. Il est permis de penser qu\u2019une politique plus active, g\u00e9n\u00e9rant un exc\u00e8s de demande et donc des tensions inflationnistes serait plus favorable \u00e0 la croissance que les politiques trop restrictives suivies en Europe depuis 2011. Reste \u00e0 g\u00e9rer la contradiction avec les pr\u00e9occupations \u00e9cologiques. Du c\u00f4t\u00e9 des actifs financiers, le montant des actifs non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s que les agents veulent d\u00e9tenir est limit\u00e9, et le serait d\u2019autant plus que les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat remonteraient. La hausse de la dette se ferait obligatoirement en actifs r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<h3><strong>Que faire de la dette publique ? <\/strong><\/h3>\n<p>La dette publique est n\u00e9cessaire. Elle satisfait le besoin des m\u00e9nages et des march\u00e9s financiers de disposer d\u2019un actif financier sans risque. Il est l\u00e9gitime qu\u2019elle finance les investissements publics. Il est indispensable que les d\u00e9ficits se creusent en p\u00e9riode de basse conjoncture, une fois que les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat ont \u00e9t\u00e9 abaiss\u00e9s \u00e0 leur minimum. La dette publique n\u2019est excessive que lorsqu\u2019elle induit des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat et des taux d\u2019inflation trop \u00e9lev\u00e9s. De toute \u00e9vidence, ce n\u2019est pas le cas actuellement. Une partie de la hausse r\u00e9cente de la dette correspond \u00e0 l\u2019\u00e9pargne involontaire des m\u00e9nages en raison de l\u2019impossibilit\u00e9 de faire des achats. Il serait contre-productif de la r\u00e9duire par l\u2019imp\u00f4t, alors qu\u2019il faut \u00e0 court terme soutenir la demande\u00a0; ce serait socialement injustifiable.<\/p>\n<p>\u00c0 court terme, l\u2019important est la reprise de l\u2019activit\u00e9\u00a0; la baisse de la dette publique ne peut se faire que par le d\u00e9gonflement de l\u2019\u00e9pargne exc\u00e9dentaire et par l\u2019inflation\u00a0; il faut surtout \u00e9viter que les instances europ\u00e9ennes r\u00e9introduisent la norme de 60\u00a0% du PIB pour la dette publique, celle de 3\u00a0% pour le d\u00e9ficit et l\u2019objectif d\u2019\u00e9quilibre de moyen terme des finances publiques\u00a0; la BCE devrait garantir les dettes publiques tandis que le budget europ\u00e9en devrait soutenir les pays les plus frapp\u00e9s par la pand\u00e9mie. \u00c0 moyen terme, le financement des investissements publics et de la transition \u00e9cologique doit \u00eatre facilit\u00e9 par le d\u00e9veloppement d\u2019un syst\u00e8me financier public offrant aux m\u00e9nages des placements sans risque, \u00e0 des taux hors-march\u00e9, faibles, mais prot\u00e9g\u00e9s de l\u2019inflation. \u00c0 plus long terme, la r\u00e9duction de la dette publique sera facilit\u00e9e par un imp\u00f4t sur les patrimoines \u00e9lev\u00e9s, par la lutte contre la concurrence et l\u2019optimisation fiscales, mais surtout par la r\u00e9duction des in\u00e9galit\u00e9s de revenus induites par le n\u00e9o-lib\u00e9ralisme (ponction excessive de la finance sur les entreprises, revenus exorbitants des \u00a0dirigeants et cadres sup\u00e9rieurs des entreprises, pr\u00e9carisation d\u2019une large partie de la population), ce qui soutiendra la demande sans creuser le d\u00e9ficit public.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.project-syndicate.org\/commentary\/finance-european-union-recovery-with-perpetual-bonds-by-george-soros-2020-04\">https:\/\/www.project-syndicate.org\/commentary\/finance-european-union-recovery-with-perpetual-bonds-by-george-soros-2020-04<\/a><\/span><\/span><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Ce qui permet de dire, selon son humeur, soit que la <em>Modern Monetary Theory<\/em> a raison, soit qu\u2019elle enfonce une porte ouverte.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Pour simplifier le raisonnement, on se place en \u00e9conomie ferm\u00e9e.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Comme le croient Laurence Scialom (2020)\u00a0: \u00a0<em><span style=\"text-decoration: underline;\"><a href=\"http:\/\/tnova.fr\/notes\/des-annulations-de-dette-publique-par-la-bce-lancons-le-debat\">http:\/\/tnova.fr\/notes\/des-annulations-de-dette-publique-par-la-bce-lancons-le-debat<\/a><\/span><\/em> ou Ga\u00ebl Giraud (2020) <em><span style=\"text-decoration: underline;\">\u00a0<a href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/postillon\/gael-giraud-cette-crise-est-une-epreuve-de-verite-pour-les-collapsologues-romantiques-25-04-2020-2372847_3961.php\">https:\/\/www.lepoint.fr\/postillon\/gael-giraud-cette-crise-est-une-epreuve-de-verite-pour-les-collapsologues-romantiques-25-04-2020-2372847_3961.php<\/a><\/span><\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Comme Aurore Lalucq et J\u00e9zabel Couppey-Soubeyran\u00a0(2020) : <span style=\"text-decoration: underline; color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff; text-decoration: underline;\" href=\"https:\/\/www.nouvelobs.com\/economie\/20200330.OBS26781\/tribune-la-monnaie-helicoptere-ou-le-desastre.html\">https:\/\/www.nouvelobs.com\/economie\/20200330.OBS26781\/tribune-la-monnaie-helicoptere-ou-le-desastre.html<\/a><\/span><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Comme Alain Grandjean et Nicolas Dufr\u00eane\u00a0(2020) : <em>Une monnaie \u00e9cologique<\/em>, \u00c9ditions Odile Jacob.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La crise sanitaire accentue deux tendances fortes de l\u2019\u00e9volution mon\u00e9taire de ces derni\u00e8res ann\u00e9es\u00a0: le gonflement des dettes publiques et le bas niveau des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat. Dans tous les pays d\u00e9velopp\u00e9s, les \u00c9tats ont pris des mesures massives de soutien des entreprises et des m\u00e9nages\u00a0; les d\u00e9ficits publics qui en ont r\u00e9sult\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 financ\u00e9s [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":53,"featured_media":5067,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[214,11],"tags":[],"class_list":["post-5066","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-coronavirus","category-macroeconomie","et-has-post-format-content","et_post_format-et-post-format-standard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5066","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/53"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5066"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5066\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5067"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5066"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5066"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/variances.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5066"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}